Les étranges tâches noires de la can de Saint Laurent

Les photos aériennes anciennes sont une mine inépuisable d’informations sur un territoire donné. Et moi j’adore farfouiller les photos aériennes. Alors je me suis payé la plus ancienne qui existe sur la commune de Saint Laurent de Trèves. Elle date de 1947. Ah, elle n’est pas donnée, la bougresse. 70 euros pour un cliché rentabilisé depuis plus de 50 ans sans doute, l’IGN n’y va pas de main morte. Mais allez, passons. Car elle m’aura apporté du bonheur à hauteur de beaucoup plus, sans doute. J’y passe des heures, à zoomer sur les parties les plus obscures de mon territoire favori pour y découvrir de nouvelles surprises. Au sortir de la guerre, tout était différent, ici comme ailleurs. On y découvre des maisons qui n’existent plus, les routes ont changé de tracé… ce qui est surtout très impressionnant, c’est la quantité d’arbres qui ont poussé depuis cette époque. La déprise agricole est passée par là.

Un jour, au cours de l’une de mes promenades virtuelles sur la can de l’Hospitalet de 1947, je suis tombé sur un détail qui m’a troublé : à la surface de l’une des prairies de la can de Saint Laurent de Trèves, on aperçoit 4 alignements de taches noires. Chaque ligne est orientée ouest-nord-ouest / sud- sud-est et  compte entre 7 et 8 taches. Les lignes et les taches sont espacées d’environ 8 mètres.

Aussitôt, j’ai lancé une investigation scientifique en bonne et dûe forme. D’abord, avancer des hypothèses. Là, je n’ai pas eu de mal. Voyez plutôt :

  • Un verger. Chaque tache est un arbre. Astucieux. Mais très improbable voire impossible sur la can, qui manque cruellement d’eau pour ce genre de culture.
  • Des clapas. Mmm. Trop petits, trop alignés, et manifestement sans relief.
  • Un rucher de ruches-tronc ? J’ai trouvé les traces d’un tel rucher à guère plus de 500 mètres de là. Mais peu vraisemblable : sur la can les ruches sont placées sur les zones aux sols peu profonds, pas sur les prairies riches comme celle-là, que l’on préfère évidemment réserver à de la prairie, voure des cultures céréalières. De plus elles sont généralement espacées de 1 à 2 mètres seulement.
  • Les fondations des piliers d’un bâtiment ancien ? Ahh, voilà qui me plairait bien. J’ai tout à fait envie de croire à ça, et puis j’ai de solides arguments : à 180 mètres au sud-ouest de la prairie en question j’ai trouvé un fragment de tégula, tuile gallo-romaine. Mmmoui, j’y verrais bien une villa gallo-romaine, dans cette prairie. C’est beau, le rêve.

Une fois les hypothèses posées, étape de confirmation ou d’infirmation.

Interrogation des populations locales. Rien. Personne ne connaît, personne n’a jamais entendu parler de rien à cet endroit. Pfff !

Consultation des photo aériennes modernes. En juillet 2008 : aucune trace de taches à cet endroit. Mais ça ne veut rien dire : en fonction de la lumière, du niveau d’humidité du sol et de l’air… ce qui est visible à un moment peut parfaitement ne plus l’être à un autre, et vice-versa.

Alors je suis allé lire directement le terrain lui même. Le terrain, c’est la phase reine, clé, magistrale, de la prospection archéologique. Arrivé au rebord de la prairie concernée, après n’avoir rien vu du tout, j’ai humé l’espace, essayé de ressentir les ondes du terrain. Je pensais qu’il allait me parler, mais il est resté muet. Au bout de quelques minutes, je suis parti, dépité.

Quelques mois plus tard, je montre la photo à mon copain Vincent. Vincent il est spécialiste des photos aériennes. Il passe son temps à y regarder les forêts pour voir si elles prduisent bien. Et attention, il est très fort. Juste avec la forme et la couleur de la forêt vue à 2000 mètres de haut, il sait vous dire quelles espèces d’arbres poussent là, quel est le diamètre moyen des troncs, et quel est le prénom de l’arrière tante de l’ingénieur forestier qui a géré la concession dans les années 50. Donc, il jette un oeil à peine intéressé à la photo, et quand il voit les tâches, il dit négligemment, en pensant déjà à autre chose :

« Tiens, y a des <bip> ».

C’est beau, la compétence. J’admire toujours. Mais revenons à nos tâches. Si vous avez une idée, une hypothèse, et que vous êtes joueur, faites-moi un petit message pour me la dire, et je vous donnerai la réponse.

A tout de suite.

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