Une journée à Radio Bartas

Mercredi 22 janvier 2014, 10h03

Je pousse la porte sous le regard rigolard de Coluche qui trône sur l’affiche des restaus du cœur. Les locaux de Radio Bartas voisinent en effet avec ceux de la célèbre association d’aide aux démunis. Me voilà dans un hall spacieux et lumineux. Table, chaises, machine à café, c’est manifestement un lieu dédié à la convivialité.

Dans un coin, une enceinte au look vintage diffuse en direct ce qui passe à l’antenne. Pour l’instant, de la musique des balkans. Suivront de la chanson française alternative, du jazz, des musiques ethniques, des groupes locaux. Peu de choses connue. Rien de commercial.

Une radio toute neuve… héritière de 10 ans d’expérience !
Radio-Bartas est née avec la fin du monde, le 21 décembre 2012.  La fréquence de 107.7 était déjà bien connue des floracois : depuis 10 ans, 48FM émettait sur ce canal. La disparition prématurée de son fondateur Thierry Serrière, puis l’ouverture d’une seconde fréquence sur Mende avaient amené de nouvelles équipes (bénévoles et professionnelles) à prendre le relai. En quelques mois la radio avait beaucoup évolué, passant progressivement d’une structure presque familiale à une organisation plus collective. Le ton et les contenus avaient suivi. Le changement de nom était devenu une évidence.
Les valeurs et objectifs de la radio (être à la fois ancrés dans le territoire et ouverts sur l’extérieur, être le miroir de la diversité des habitants et refléter son éclectisme, être éditorialement indépendants…), redéfinis en 2012, se retrouvent dans la nouvelle appellation :
« Le bartas (buisson) est un élément primordial pour la survie des espèces, berceau de la biodiversité, de la culture à l’état brut, d’un foisonnement permanent, d’une résistance à toute épreuve même après une fin du monde. Le bartas a une connotation sociale, historique, locale ; il est teinté d’un esprit alternatif, en dehors des sentiers battus, et bien enraciné sur son territoire. » (Extrait du site www.radiobartas.net)
Les évolutions des années 2011 à 2013 ne se sont pas faites sans difficultés, mais l’année 2014 apparaît comme le début d’une nouvelle ère, qui verra la radio prendre son allure de croisière sur des bases nouvelles et solides.

Une porte vitrée donne sur le studio. J’aperçois une table ovale encombrée de fils, des machines à son, des CDs. Casque aux oreilles, une femme lit méticuleusement un texte dans le micro. « C’est une des nombreuses bénévoles de l’antenne, elle propose une émission sur l’emploi local », m’explique Cécile l’animatrice. Derrière sa table de mixage, Aurélien le technicien manipule des boutons en la fixant du regard.

La dynamique bénévole
Les professionnels de l’équipe interviennent à l’antenne, mais ils essaient avant tout de développer la programmation bénévole. Toute le monde peut proposer une émission, ponctuelle ou régulière. Si la commission de programmation estime le projet intéressant (ce qui est presque toujours le cas), il ne restera qu’à trouver le créneau approprié pour démarrer !
Actuellement, il y a 11 émissions de bénévoles. De « Comm comm » (consacrée à l’actualité de la communauté de communes) à « Hear we come sound system » (reggae), elles apportent à l’antenne une diversité de ton salutaire. Plus de 100 personnes y participent.
Aurélien raconte : « Les bénévoles sont super investis sur leurs émissions. Ca leur tient à cœur, c’est important pour eux, c’est un moyen d’expression. Même s’il n’y a pas beaucoup d’auditeurs, ce n’est pas un problème. L’important, c’est que ça ait été fait, et dit. Il y a un plaisir manifeste. »

10h30. Anne a mis en boite ses annonces d’emploi. En sortant du studio elle me confie « Quand j’étais jeune je faisais une émission de jazz dans une radio étudiante. Quand je viens ici, ça me titille de recommencer, je proposerai bien quelque chose !»

Aurélien retravaille l’émission dans la foulée. Il coupe les petits ratés et les redites, raccourcit les silences trop longs, insére les musiques et les génériques, ajuste les niveaux.. Il vérifie que la durée finale convient à la tranche horaire. L’émission est prête. Il la copie sur l’ordinateur chargé d’envoyer les sons à l’antenne, et la programme à sa place dans la grille. Elle se lancera toute seule le moment venu. Magie de l’informatique qui permet de libérer l’esprit pour une autre tâche.

L’émission est également déposée sur un serveur internet, où elle pourra être téléchargée par la suite.

12h20. « Oh oh, le direct va bientôt commencer, il faut que je trouve un morceau ! ». Aurélien farfouille dans la playlist. « Tiens, ça, ça ira bien ! »

Le Direct
Jusqu’à 2013, Bartas ne diffusait que du différé, plus facile à gérer. A son arrivée dans l’équipe, Cécile a proposé de mettre en place un « Direct », trois jours par semaine, entre 12h30 et 13h30. Il permet de recevoir plus d’invités et d’être au plus près de l’actualité locale. Plus technique à réaliser, il est pris en charge par l’équipe de professionnels, ce qui leur permet d’apporter leur ton personnel à la radio.

Quatre étudiants de Supagro arrivent pour parler de leur projet tutoré, accompagnés du Directeur et d’une animatrice de la MAS (Maison d’Accueil Spécialisé) de Florac qui les accueille pour ce projet. « Vous avez déjà fait de la radio ? », demande Cécile. « Jamais », répondent-ils en choeur. De fait, ils semblent un peu impressionnés, et se plongent dans leurs notes pour une ultime révision. 12h29, plus que quelques secondes. Une blague un peu nerveuse fuse. Le générique est lancé dans un silence total. Après les dernières notes, Cécile introduit le sujet d’un ton affirmé et professionnel ; Elle donne la parole à une étudiante qui rougit violemment mais réussit a dépasser son appréhension et à poser ses mots de manière claire. Le directeur de la MAS intervient à son tour, sur un ton plus institutionnel. Il ne rougit pas, mais il lit son texte. La parole continue à tourner. Au fil des témoignages, le projet se dessine. La mini-ferme, mise en place au sein de la MAS avec l’aide des étudiants, devrait apporter plus de bien-être pour les résidents les plus isolés.

Pause musicale. C’est l’occasion d’un petit recentrage pour identifier ce qui doit être précisé. Tout le monde reste concentré. Très vite, à nouveau l’antenne. Le groupe est plus à l’aise, les dernières interventions s’enchaînent facilement. A la pause musicale de fin, tout ce petit monde commente ce qu’il a dit, raté ou réussi.

« C’était super, bravo » annonce Cécile, tout en faisant comprendre à cette joyeuse banse qu’il faut libérer le studio pour la séquence suivante. « Au revoir, merci, super expérience ! », remercient les étudiants ravis.

Marie-Pascale Vincent, écrivain cévenole, s’installe à son tour. Elle vient présenter son dernier livre, témoignage de femmes tunisiennes sur le printemps arabe. Il s’établit entre elle et Cécile une relation forte, immédiate, une relation de femmes. Elles parlent bientôt les yeux dans les yeux, comme si elles étaient seules au monde. Marie-pascale raconte son amour du territoire africain, les enchaînements de hasards qui l’ont entraînée dans ce projet – comme si souvent en Cévennes – et surtout les personnalités singulières de celles qu’elle a longuement interviewées là-bas. Le propos est dense et riche, informé, tout en laissant la place à une émotion palpable. Loin d’une banale émission de promotion, le moment est touchant. Les auditeurs ont de la chance.

Dernière séquence du direct. Longs cheveux noirs bouclés, lunettes carrées, visage aux lignes exotiques, Karim vient parler cuisine. Il livre deux recettes à l’antenne : une « Salade rock’n roll » empruntée à un chef étoilé mais remise à sa sauce, et une « Soupe ratte ratte » médiévale. Vu son âge plutôt jeune, sa passion pour la gastronomie m’apparaît décalée mais communicative.

Le direct est terminé. Dans le silence retrouvé du studio, je digère la densité du moment écoulé, appréciant la diversité d’humanité qui s’est enchaînée.

Comment vit la radio ?
En parallèle à l’aventure technique et humaine, la question des financements se pose de manière permanente. La radio vit à 85 % de subventions publiques, dont 75 % proviennent du FSER (fonds de soutien expression radiophonique, constitué sur dotation de l’état). Le complément est trouvé auprès de la Région, du Conseil général, de plusieurs communes.
Le Parc National des Cévennes et la Communauté de Commune apportent une aide financière en échange d’une émission régulière.
Dans une moindre mesure, la radio vit aussi de la vente des prestations : diffusions pour la région, agenda culturel, travail avec le foyer rural (CEL financé).
Et enfin, il y a les adhésions… et les soutiens financiers spontanés (rares!).

14 heures. Au café, Aurélien et Cécile imaginent les questions pour le radio-trottoir du lendemain, qui portera sur les moyens de communication. « Faut-il conserver les cabines téléphoniques à l’heure du portable ? », « Ecrivez-vous encore des lettres ? ». Le petit montage de 3 minutes qui en résultera est un élément important de la stratégie d’ancrage de la station dans la vie locale. Donnant la parole à un grand nombre d’habitants des environs, il enrichit l’antenne d’un ton plus proche des gens… tout en parlant de la radio dans la rue, car beaucoup ne la connaissent pas encore.

Qui écoute Radio bartas ?
Quantitativement, l’auditoire de la radio est encore peu important (quelques centaines de personnes sans doute) car la zone d’émission est actuellement réduite au bassin de Florac, qui ne compte que 4000 habitants. Un projet de partenariat avec Radio Interval pour ouvrir une antenne sur les vallées cévenoles est à l’étude, il amènerait un élargissement conséquent de l’auditoire potentiel.
Qualitativement, Radio bartas a été pensée comme ouverte à tous et à destination de tous. Pourtant, force est de constater que, pour l’instant, elle est majoritairement faite par et écoutée par des « néo-ruraux », et des publics plutôt jeunes. Elargir cet auditoire est une priorité. Plusieurs émissions vont déjà dans ce sens : « Comm comm »,  « Lo resson del pesquièr » (émission en occitan).

15h00. C’est l’heure d’enregistrer « Lo resson del pesquièr », l’émission en occitan. Andrée Agulhon et David Chambon, en vieux routards de Radio Bartas, arrivent à peine en avance, visiblement pas inquiets du tout. Au top d’Aurélien ils démarrent au quart de tour. On commence avec – je crois, moi qui ne parle pas l’occitan – la météo, et le bizarre hiver de cette année. Dédée lève les yeux au ciel comme si une grande vérité venait d’être énoncée. S’enchaînent des noms d’oiseaux, en occitan et en français, il me semble que l’on parle de chats, aussi. Ces deux là se donnent la parole avec aisance et bonheur, riant de ce que dit l’autre, en improvisation manifeste. Emergeant du flot d’occitan, un « Non, je recommence » vient parfois signaler que la langue a fourché et qu’il faut recommencer. Aurélien note le chronomètre, il coupera au montage.

Pendant la pause musicale, David nous précise hors antenne, avec un grand sourire : « S’il y a des écolos qui nous écoutent, ils ne vont peut-être pas aimer, ça parle de chasse ! Mais bon, ce qui nous intéresse dans la chasse, c’est que c’est traditionnel. C’est ça notre approche. »

Un peu plus tard, avec une belle voix timbrée, Andrée lit un conte, tournant les pages d’un doigt gourmand. David la remercie, toujours en souriant, tandis que les Fabulous trobadors entament la chanson de fin d’émission.

16 heures. Le silence règne à nouveau sur le studio. Dans un coin, l’ordinateur s’occupe d’envoyer musiques et émissions vers l’antenne. L’équipe est déjà au travail sur la journée de demain.

Je crois que je vais écouter plus souvent Radio-Bartas.

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