Le petit tailleur de pierre du roc du chien fou

Un archéologue éminent donne à Florac une conférence sur « L’occupation du Mont Lozère à la période néolithique ». Quelque chose comme ça. Je m’y précipite car j’adore les récits épiques. Certainement, on va nous raconter l’histoire d’une tribu qui après avoir erré des années à la surface du monde, pour fuir un danger terrible, serait arrivée sur le Mont Lozère. Ils y auraient trouvé quelque chose d’unique, qui pouvait leur assurer la survie, alors ils y auraient posé leur camp, et c’est comme ça que les êtres humains seraient apparus dans la région. Nos pères.

La conférence commence. Ah zut, c’est pas du tout ce que je croyais. Juste une interminable liste d’endroits où ont été trouvés des traces de vies anciennes. Tessons, pierres taillées, tout ce genre de chose… Pas le moindre petit récit d’aventure. Ahh, la peste soit de cet homme dont j’admire le savoir, mais qui ne veut pas extrapoler à partir de ses données brutes. Des fois que ça ne serait pas totalement SCIEN-TI-FIQUE. Bref, après deux heures de chiffres, je n’en sais guère plus sur l’homme ancien de la montagne. J’ai juste compris qu’il y avait eu une histoire d’exploitation de minerai, du plomb je crois. Et qu’il s’était passé des choses pas loin de l’étang de Barrandon, près d’un lieu appellé le « Roc du chien fou ».

Et je sais aussi que le lendemain, on a justement prévu d’aller faire un tour à Barrandon en famille. Car voyez-vous, l’étang de Barrandon est un site magnifique, et aussi un haut lieu de la pêche familiale, pour ceux qui ne savent pas faire. On vous loue pour pas cher des cannes à pêche toutes simples, quelques grains de maïs pour mettre au bout, vous lancez le tout comme vous pouvez (sans lâcher la canne), et on y a mis tellement de truites, dans l’étang, qu’elles sont impatientes de  mordre à cet appât d’amateur pour sortir de l’eau, histoire de retrouver un peu d’intimité. Un bonheur pour de jeunes enfants et leurs parents en recherche d’activités d’extérieur. Et en plus, il faut le signaler, vous ne payez pas vos truites tellement plus cher qu’au magasin.

Le roc du chien fou

Autant dire que le lendemain, je réussis à squatter la sortie et à entraîner toute la famille vers le roc du chien fou, à peine une ou deux minuscules truites sorties de l’eau. « Mais papa, pourquoi on part déjà ? ».

Le voila, ce fameux Roc du chien fou. C’est un « chaos », sorte d’amoncellement d’énormes rochers de granite arrondis. Ils n’ont pas été empilés là par des forces supérieures : autrefois ils faisaient partie de la roche mère. C’est l’érosion qui les a séparés, puis arrondis peu à peu. N’empêche, ils ont une sacrée allure. L’un d’eux dépasse nettement, dressé vers le ciel. Naturellement, les enfants s’égaillent dedans, oubliant finalement les truites.

Autour de ce lieu, des humains auraient donc travaillé et vécu il y a quelques milliers d’années. Le fait me touche. J’ai envie d’approcher de plus près cette réalité, mais comment ? Reste-t-il encore des traces de cette présence passée ? Est-il possible de les trouver, rapidement et simplement ? Sans réponse à mes questions, je tourne bêtement autour du chaos. Je regarde les enfants jouer. Ils escaladent par ici, se cachent dans un interstice par là… Une idée me vient peu à peu. Il y a quelque chose d’intemporel dans cette scène. Des enfants, partout et de tous temps, ça joue. Ca grimpe sur les rochers. Si une tribu a vécu ici, des enfants ont escaladé ce chaos, sont allés se percher sur le plus haut rocher pour mieux voir le paysage. Pour faire les fiers. En quelques dizaines, en quelques centaines d’années, la scène s’est répétée un nombre incalculable de fois. Et inévitablement, quand on joue, quand on saute, on perd des trucs. des objets qu’on a dans ses poches, ou qu’on tient dans sa main. Lâcher un objet quand on est perché sur le roc du chien fou, c’est le perdre à jamais car il disparaît immédiatement dans une failles sans fond !

Mmmm, oui oui oui. S’il y a eu des enfants sur ce chaos, il y a des objets dessous. Il faudrait trouver un moyen d’entrer dans ce bazar. Je longe la base des rochers, à la recherche d’un passage. Il y en a plein mais ils sont trop étroits, impénétrables. Finalement, j’en dégotte un légèrement plus large derrière un massif de Myrtilles. Allez hop, à plat ventre. Je commence à ramper sur un sol d’arène granitique humide et frais.

A peine deux mètres plus loin, je m’arrête. Simplement posé là, sous mon nez, il y a un éclat de silex blond. De ce silex qui n’existe pas sur le Mont Lozère, ni même à des dizaines de kilomètres aux alentours. De ce silex que des préhistoriques ont été chercher si loin pour fabriquer leurs outils. A plusieurs milliers d’années de distance, l’enfant qui jouait sur le roc du chien fou m’a parlé.

Panorama vers l’étang de Barrandon depuis le Roc du chien fou

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