Le scénario du film « Les camisards »

Le texte qui suit est la numérisation, la plus fidèle possible, du scénario original du film « Les Camisards », tel que l’avaient écrit René Allio et Jean Jourdheuil. Les quelques modifications qui ont été faites sur le film résident essentiellement dans l’ordre des scènes au montage. Pour vous y retrouver, j’ai numéroté les scènes (dans le manuscrit, il n’y a pas de numéros, ce qui semble montrer que Allio n’était pas encore déterminé à ce sujet), et j’ai fait suivre les numéros d’un second nombre précédé d’un « F » (pour « Final ») qui donne le rang de la scène dans le film.

Très certainement y a-t-il un problème de droits à publier ainsi ce document. Il est tout à fait possible qu’il ne puisse pas éternellement rester en ligne. J’ai toutefois choisi de le publier pour que les nombreuses personnes qui ont été touchées par le film puissent, comme moi, revenir au texte initial, alors que le film lui-même, même plus diffusé dans le commerce, est devenu introuvable. Espérons que nous serons nombreux à en profiter.

Merci à Claude pour m’avoir prêté son exemplaire de ce manuscrit maintenant rare et précieux.

Les camisards

ou

Vie et mort de Gédéon Laporte

Projet de film de rené Allio


Collaboration au scénario : Jean Jourdheuil

Prologue

En 1598, par l’Edit de Nantes, Henri IV accorda aux protestants de France la liberté de conscience, réglant les conditions juridiques de leur vie dans le royaume, et leur communauté prospéra. A ce moment-là elle comptait près d’un million et demi d’âmes sur une population de quinze millions d’habitants environ.

Mais vient le dix-septième siècle français où tout aspire à l’unité, l’art, la littérature, la religion et la politique : une seule église, une seule loi, un seul roi.

Et vient Louis XIV, en qui s’incarne le mieux cette ambition unificatrice, qui ne pouvait tolérer longtemps dans le royaume la présence d’une minorité active et « hérétique ». Soutenu par le clergé, devenu dévot avec l’âge, il ambitionne de faire le salut de ces âmes.

Même malgré elles.

Le 18 octobre 1685 Louis XIV révoque l’Edit de Nantes. Les protestants doivent renoncer à leur culte, leurs pasteurs doivent quitter le pays, leurs temples sont rasés. Le fouet, la prison, la confiscation des biens, les galères, la potence et le bûcher deviennent les sanctions normales de toute infraction à la nouvelle loi. Pour faire plier ceux qui donnent quelques signes de résistance passive, les intendants des provinces ont recours, chez l’habitant jugé récalcitrant, au logement forcé de militaires : les dragonnades.

Toute la France protestante est devenue catholique. C’est le « miracle de l’unanimité ».

Refusant de se renier, pour échapper aux persécutions, des milliers de familles protestantes quittent la France, soit plus de 250. 000 personnes. Ils émigrent vers l’Angleterre, 1’Allemagne, la Hollande et la Suisse.

Des savants, des légistes, des peintres, des horlogers, des ébénistes, des manufacturiers, des teinturiers, des marins et des marchands quittent le royaume, causant une véritable hémorragie.

Mais il y a ceux qui restent. Les Cévennes et le Languedoc sont le noyau le plus réfractaire des huguenots de France. Après un premier moment de stupeur, ils refusent ce qu’ils nomment « la vérité papiste ».

Les prêtres, présents partout, représentant à la fois l’église et 1’administration, chargés de la surveillance, du recrutement, levant l’impôt, distribuant les vivres, deviennent, dans cette période de misères et de disettes de la fin du siècle, 1’incarnation de l’oppression, religieuse, physique et économique.

Les huguenots leur résistent au nom de la liberté de conscience. A travers eux, le pouvoir religieux et le pouvoir monarchique restent impitoyables. Des prédicants clandestins apparaissent. On les persécute. Ils finissent de mort violente, ou sur le bûcher. Chez ce peuple privé de sa culture, de ses cadres spirituels, dévoré par un sentiment violent de culpabilité pour avoir renié sa foi, se développent des phénomènes de distorsion du psychisme : Des « prophètes » paraissent, tous, ou presque, très jeunes. On les traite comme le moyen âge traitait les sorciers. Les positions se durcissent. Le Roi refuse toute concession, les victimes toute apostasie. Jusqu’au moment où, lasses d’être victimes, elles massacrent leurs bourreaux.

Le 24 août 1702, Esprit Séguier, Abraham Mazel, Gédéon Laporte et quelques « attroupés » assassinent l’Archiprêtre des Cévennes, l’abbé du Chayla, massacrent les habitants d’un château, brûlent deux églises.

Scène 1 Non tourné, ou coupé au montage

A Montpellier, devant son bureau encombré de dossiers, de fichiers et de livres, l’intendant du Languedoc, Lamoignon de Basville, dicte une lettre.

« … La chambre ardente de la cour du présidial de Nîmes s’est transportée à Frorac où elle a siégé pour y juger les fanatiques qui participèrent aux récents attroupements armés des Cévennes, aux meurtres de l’abbé du Chayla, des curés Reversat et Boissonnade, au massacre du château de la Devèze, à l’incendie du dit château et à celui des églises de Saint-André de Lancize et de Frutgères.

Convaincus de sacrilège et de meurtre, ils ont été condamnés, Monsieur, tout d’une voix : Séguier à être brûlé vif au Pont-de-Montvert après qu’on lui eut tranché le poing droit, Nouvel à être rompu vif et brûlé devant les ruines de la Devèze, Bonnet à être pendu devant celles de l’église de Saint-André.

J’eus soin de faire exécuter strictement ces sentences et de faire disperser les populations aussitôt le spectacle achevé… »

Scène 2 F05

La nuit. Une rivière des Cévennes et son lit encaissé dans les amas de rochers polis par l’érosion que surplombent les châtaigneraies. Sous la pente abrupte, une bâtisse enfoncée dans les pierres de la rive, au bord d’une nappe d’eau profonde où l’eau vient mourir en gros bouillons. Bruit constant de l’eau, auquel se mêle une voix :

« Ma colombe, dit le seigneur, qui te caches dans les fentes des rochers et les cavernes des montagnes, tu ressembles à l’Eglise qui n’habite pas les palais des rois, ni les maisons magnifiques comme les prélats de l’Eglise antichrétienne, mais les bergeries, les étables, comme fit notre Seigneur, les garrigues et le creux des torrents. « 

Dans une salle que ses murs font ressembler à une grotte, une trentaine d’hommes et de femmes, en rangs serrés sous la charpente basse. Les visages tendus, ils écoutent avec ferveur le prédicant. C’est un tout jeune homme frêle aux cheveux longs, emmêlés, qui récite avec passion son sermon, se reportant parfois à une feuille de papier qu’il tient. Il se tient debout, face à l’assemblée, près d’une table sur laquelle on a posé une outre de cuir et un plat d’étain rempli de fragments de pain. Il y a beaucoup d’adolescents dans l’assistance.

« .. Sont-ils la colombe de Jésus-Christ, ceux qui se sont souillés dans une idolâtrie abominable, qui sont sortis de la sainte communion pour entrer dans celle de l’Antéchrist et qui ont persévéré dans leur apostasie en abjurant la religion de leur père ?… « 

Dans l’assemblée, une jeune fille s’est renversée en gémissant et ses compagnes la soutiennent. Doucement, sans arrêt, elle répète les mêmes mots, tantôt haletés, tantôt étranglés par des sanglots qui serrent sa gorge :  » Miséricorde ! Miséricorde ! « . Ils sont repris bientôt par d’autres, et c’est comme un frémissement qui gagne peu à peu toute l’assemblée, portant la parole du prédicant et venant s’insérer dans chaque pause de sa voix, rythmant le sermon d’une plainte sourde et toujours reprise.

« … La colombe est un oiseau doux et paisible. En est-il ainsi de l’Eglise Romaine qui est dure, sans pitié, pleine de gens cruels qui oppriment leurs frères, dépouillent les vrais fidèles de leurs biens, les chassent de leurs maisons, les traînent dans les cachots, leur font souffrir la question, les galères et la roue ? Ma colombe, montre-moi ta face et que j’entende ta voix, car ta voix est douce et ta face est belle. Lève-toi mon amie et viens, car l’hiver est passé, les fleurs naissent et voici le temps des chansons. N’entends-tu pas la tourterelle ? Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens vers moi… « 

Scène 3 F02

Une salle assez grande d’une demeure cossue mais sévère. Riche parquet, boiseries. Les fenêtres sont étroites, percées dans des murs épais. Les meubles sont encore de style Louis XIII, on est en province.

Une longue table est dressée, à la mode du temps, nappe damassée, blanche, tombant jusqu’au parquet, assiettes et couverts d’argent.

La maîtresse de maison montre à une servante comment, en pliant savamment les serviettes, décorer la table. C’est Madame Villeneuve, épouse du subdélégué de l’Intendant du Languedoc, à Barre-des-Cévennes. Elle n’est plus jeune mais à sa coiffure aux boucles hautes, à ses mouches, au corset qui l’enserre, faisant pigeonner sa gorge, aux rubans de sa vaste robe, on la devine coquette.

Son air de bonne santé contraste avec les traits tirés, la peau diaphane de Monsieur Villeneuve qui porte sur le front et aux coins de sa bouche les rides et les plis amers qui disent le souci d. une lourde responsabilité. Boutonné dans un habit sévère, qui ne s’accorde pas avec l’élégance un peu tapageuse des atours de sa femme, il écoute un homme qui porte l’habit ecclésiastique du temps, en perruque, qui a son âge, mais infiniment plus de distinction, c’est l’abbé de Chalonges,

Ils sont devant une armoire ouverte pleine de livres que l’abbé feuillette en discourant sur Horace :

« Suetone en dit à peine quelques phrases ! et encore c’est pour parler de l’ empereur Auguste, et sur Horace rien, ou presque rien ! Je vous dis que c’est une disgrâce constante et continue des poètes aux yeux des historiens ! Il y a Porphyrion, sans doute, et Acron, qui en parlent aussi tous deux, Mais convenez que pour un curieux ce sont des ressources si pauvres, si misérables. « 

Madame Villeneuve a quitté sa servante et s’approche sur ces derniers mots, Elle approuve vigoureusement :

« C’est bien simple, je ne vois que des gens qui nous doivent de l’argent et qui pleurent ! « s’exclame-t-elle.

Il y a un petit temps. L’abbé lui sourit poliment et Madame Villeneuve ne comprend pas bien ce silence embarrassé. A ce moment-là, un laquais pas très stylé qui porte sa livrée sur des vêtements paysans vient annoncer le capitaine Alexandre Poul et le lieutenant François de la Fage. « Voici votre protégé » dit Madame Villeneuve à l’abbé de Chalonges en entendant annoncer le lieutenant.

– « Et voici votre héros » lui renvoie l’abbé, comme le capitaine Poul pénètre dans la salle.

C’est un homme de forte stature aux longues moustaches belliqueuses qui va sur la cinquantaine. Mais ses cicatrices son arrogance, la désinvolture avec laquelle il porte sa longue écharpe de soie, négligemment nouée sur son uniforme, ses bottes jusqu’aux cuisses son grand sabre courbe, sa perruque et le panache de son tricorne le rendent impressionnant malgré ses allures de matamore.

Le lieutenant est tout jeune. Son visage fin et tranchant est très beau et, si son uniforme est moins brodé que celui du capitaine et donne quelques signes de fatigue, il le porte avec beaucoup de fierté.

Les deux officiers ont rendu leurs hommages à Madame Villeneuve et salué leur hôte et l’abbé. « Il ne manque plus que le baron » dit Madame Villeneuve. -« Mais Monsieur de Vergnas ne sera pas en retard » dit le subdélégué. – » Il est vrai qu’il est fort exact, remarque l’abbé et depuis sa conversion…  » – « Et la fuite de sa femme à Genève ?  » demande un peu perfidement Madame Villeneuve. -« N’oubliez pas, Madame, dit l’abbé, qu’aujourd’hui il nous ramène sa fille. » – « De Genève ?  » demande le capitaine Poul étonné. – « De mes Ursulines de Valence où je l’ai fait mettre après le départ de sa mère » dit l’abbé en souriant. -« Les enfants au moins seront catholiques si les pères font semblant.  » dit Madame Villeneuve et elle prend le bras du capitaine Poul. -« Vous savez, Capitaine, que nous sommes réunis pour fêter le succès de vos armes ? Eh bien ! L’on dit que votre grand sabre vient d’Arménie, est -ce vrai ?  » – « Madame, dit le capitaine en prenant le fourreau damasquiné, je le tiens d’un sultan ! »

Mais le laquais vient annoncer Monsieur de Vergnas et Mademoiselle de Vergnas. Il se fait un silence, et le baron et sa fille entrent. Catherine de Vergnas a l’air innocent et modeste d’une jeune fille qui sort du couvent en effet. Elle est blonde, jolie, et porte une robe d’été, simple et élégante.

Le baron va sur la soixantaine. Il est sans perruque, à la mode ancienne, et ses cheveux blanchissent. Il a un regard bon et un peu traqué dans un visage calme et austère. Il porte un habit brun, très sobre, en parfait gentilhomme campagnard.

L’abbé va au-devant d’eux pour les saluer et entraîne aussitôt la jeune fille pour la présenter à Madame Villeneuve d’abord, puis au capitaine, puis au lieutenant. Dans le même temps, le subdélégué est allé accueillir le baron de Vergnas, si bien que, lorsque Catherine est amenée devant Monsieur Villeneuve par l’abbé, il s’y trouve face au baron et il y a un court instant d’hésitation pour savoir qui présentera la jeune fille, de l’abbé ou du père. Et c’est finalement l’abbé qui le fera.

Scène 4 F04

Tout le monde est à table. Le dîner est commencé, le laquais et la servante font le va-et-vient entre les convives et la desserte où l’on tient, selon l’usage de l’époque, le vin et les verres, les apportant à la table pleins, pour. les ramener vides. La table est couverte de plats de viandes et de gibiers rôtis, de pâtés et de vastes plats de salades. Le capitaine, auprès de Madame Villeneuve, François de la Fage, auprès de Catherine de Vergnas (ce dernier sous l’œil bienveillant de l’abbé) saisissent chaque occasion de laisser voir leurs sentiments. Monsieur Villeneuve n’a pas d’œil pour ces petits manèges, trop pris par la conversation qui court, en même temps, . sur les événements récents. Et, justement, le capitaine Poul raconte l’arrestation de Séguier : « … Madame, j’ai trouvé Séguier sous un genêt. Ce fainéant y était prostré depuis des heures, hébété comme un ivrogne et je n’ai eu qu’à le prendre par la peau du cou sans descendre de mon cheval !  » – » Peut-être avait-il peur ?  » suggère timidement le baron. -« Espérons du moins que cet exemple calmera les esprits « , dit l’abbé. – « Tout le mal vient de ces assemblées secrètes » objecte le lieutenant. Le capitaine Poul est pour des solutions radicales. Il tonne : « Il y a dans ce pays trop de gueux, de vagabonds et de fainéants ! Et c’est leur désordre qui fait la misère ! Il faudrait faire des charrettes pour les îles et pour le Canada ! – « Un peu de contrainte, mais une douce contrainte », conseille l’abbé. – « Monsieur, s’écrie le subdélégué, ils sont inexcusables ! Et Monsieur de Basville nous a renouvelé ses ordres les plus fermes. Nous les envoyons au bagne, en secret, car si quelque chose peut frapper les gens de ce pays, c’est de voir ainsi disparaître leurs proches sans savoir où on les envoie. Et ces enlèvements sont raisonnables quand on considère de quels excès sont capables ces assemblées tumultueuses, où personne n’est proposé ni autorisé à veiller sur ce qui s’y passe, où chacun est en droit de dire et de faire ce qui lui plaît, où la connaissance qu’ils prennent de leurs forces réunies et de leur nombre est l’occasion d’y former des projets pour leur propre intérêt contre celui du Roi, contre la tranquillité de l’état !  » – « Il vaut mieux les perdre que s’ils nous perdaient » dit la voix douce de Catherine de Vergnas. – « Les attroupements des Cévennes ont cessé !  » tranche le subdélégué, martelant ses mots, pour clore un débat sur un sujet qui l’ irrite.

Scène 5 F03

Quatre soldats cadrés dans un amas de rochers enserrés dans une végétation d’arbustes. Ils n’ont pas vingt ans. Ils sont maigres, hâves et sales. Leurs barbes et leurs cheveux sont longs, leurs uniformes tachés et déchirés. L’un porte une culotte qui n’est manifestement pas militaire, un autre n’a ni bas ni chaussures, mais des chiffons enveloppent ses pieds. Trois dorment sur la terre, bouches ouvertes, fusils serrés contre eux. Le quatrième veille, il a un pistolet et un sabre.

Il regarde le chemin qui descend, sous lui, vers des blés, des prés, une vallée. Il fait un soleil violent de midi, l’été. Autour, c’est une sorte de plateau caillouteux, parsemé de rochers et de végétation maigre : La Cam de l’Hospitalet. La vue s’étend sur les montagnes environnantes, de crête en crête jusqu’à l’Aigoual. Accrochée haut sur son flanc de vallée, de l’autre côté, on voit Barre-des-Cévennes et ses maisons, sous son castellas rocheux.

Sur le chemin cahote une charrette tirée par des bœufs, maigrement chargée de foin. Un paysan la mène. Un chien suit, derrière, et il s’attarde comme la charrette disparaît au premier tournant, reniflant près d’un foyer qui fume encore dans les pierres à l’écart du chemin.

Tout à coup, d’un rocher proche, ont surgi trois hommes en haillons, armés de gourdins, qui se jettent sur le chien.

Et tout va très vite. Le soldat réveille ses camarades. Sous eux, le chien est cerné, les gourdins s’abattent, il hurle, s’échappe et court en boitant, vers eux. Les hommes le poursuivent, lancent des pierres, les soldats restent cachés et c’est seulement lorsque le chien passe tout près d’eux, qu’ils surgissent et l’assomment en un instant à coups de crosses.

Les trois autres arrivent, ce sont des mendiants ou des errants. On sent qu’ils bravent leur peur pour s’approcher.

Essoufflés, tremblant encore sur leurs jambes de l’effort de la chasse, ils ne quittent pas des yeux le cadavre du chien aux pieds des soldats. Alors les trois fusils les couchent en joue et ils s’enfuient, éperdus, pendant que le quatrième soldat sort son sabre pour écorcher la bête.

Scène 6 F08

Un chemin au grand soleil. Il serpente vers le fond d’une vallée dominée par les hautes falaises du Causse Méjan, rejoignant la rivière qu’on voit étinceler entre ses rochers.

La voiture de Monsieur Villeneuve est lancée au petit galop de ses deux chevaux. Bercé par les cahots, le subdélégué somnole contre son secrétaire qui tient sur ses genoux une lourde sacoche.

On entre sous le couvert de grands châtaigniers. Le cocher fouette. On court maintenant près de la rivière, entre l’eau et la pente rocheuse.

Soudain les chevaux se dérobent, le cocher tire sur les rênes, on quitte presque le chemin, la voiture oscille va verser. Le subdélégué se réveille. La voiture se redresse. On s’immobilise. Il y a un rocher au milieu de la route et huit hommes entourent la voiture. Le cocher sort un pistolet, mais on le tire de son siège.

Le coup part en l’air. Il tombe, un gourdin l’assomme et son grand chapeau bleu roule dans le fossé.

Le secrétaire se fait plus petit que sa sacoche. Monsieur Villeneuve a sorti lui aussi un pistolet. Mais le canon d’un fusil, passé par une portière, le fige. Il le fixe encore quand l’autre portière s’ouvre brutalement. Un coup de bâton violent sur la main lui fait lâcher son arme. Il est saisi à la gorge et tiré hors de la voiture. Un bref instant, son visage vient presque toucher celui de l’homme qui le tient. Des yeux furieux, une barbe qui mange toute la face, une voix terrible qui lui gronde : « Demande pardon à Dieu de tes péchés, Il et le subdélégué se retrouve à quatre pattes sur le chemin, entouré par les huit hommes.

Le barbu est le plus vieux. C’est un homme puissant et massif qui a dû passer la quarantaine. Il semble le chef. Un autre, long, maigre, le visage osseux, a peut-être vingt-cinq ans. Mais tous les autres sont d’une extrême jeunesse. Le plus vieux passe à peine vingt ans et la plupart ont bien moins que cela. Ils portent les cheveux longs, à la mode du temps, et n’ont pas rasé leurs barbes depuis de longs jours. Ils sont maigres, sales, ont les traits tirés, la peau brûlée de soleil. C’est une troupe de guerriers bizarres, de brigands farouches, à l’armement disparate. Quatre d’entre eux seulement ont des fusils. Les autres portent des faux emmanchées comme des lances, des haches, d’énormes bâtons, des couteaux. La plupart ont des habits paysans et, à cause de la chaleur, ils portent leurs larges camisoles de toile par-dessus leurs culottes. Mais il y a deux justaucorps militaires. Leurs autres vêtements, leurs sayons ou leurs manteaux (les vastes cadis qui tombent jusqu’aux pieds) sont attachés avec des cordes, roulés dans leur dos comme des sacs. Certains portent des bottes, d’autres des sabots, d’autres sont pieds nus. Ils ont des poires à poudre, des cuillers de bois passées dans leur ceinture. Ils ont l’air en transhumance, ils sont étranges, ils font peur.

Et Monsieur Villeneuve a peur. Il crie : « Dieu défend le meurtre ! » Il se lève. Un coup de bâton lui ouvre la joue. Il retombe. On le frappe encore. Il glisse entre des jambes, file. On le saisit, son habit se déchire, il s’échappe, il crie : « Dieu défend le meurtre ! Dieu défend le meurtre ! « . Il court vers la rivière, le puissant barbu et d’autres dans son dos. Il tombe dans les pierres du courant, s’étale dans l’eau, se relève. Tout le monde patauge dans l’eau autour de lui et frappe, avec les bâtons, avec les faux, avec les crosses des fusils, soulevant de grandes gerbes d’éclaboussures.

Le subdélégué est venu mourir sur l’autre rive. La face dans les pierres, les jambes encore dans le courant.

Trempé d’eau et de sang, il ne bouge plus. Aussi mouillé que lui, l’homme barbu et sa troupe le regardent en reprenant leur souffle..

C’est Gédéon Laporte et Abraham Mazel, et d’autres. Les compagnons d’Esprit Séguier exécuté il y a deux jours à Pont-de-Montvert. Ceux qui ont échappé au capitaine Poul, les  » attroupés  » des Cévennes, ceux que l’on n’appelle pas encore des camisards.

Mais on entend les chevaux du subdélégué qui détalent. Le cocher a dû se réveiller, il lance ses chevaux à grands coups de fouet. La voiture a fait demi-tour et s’éloigne dans un train d’enfer, emportant deux rescapés.

Scène 7 F1

Monsieur de Vergnas et Mademoiselle de Vergnas sont à leur banc rembourré de cuir dans la petite église de Vergnas, sur une sorte de petite estrade, près de l’autel, le mur tendu derrière eux d’un velours écarlate.

A l’écart, mais point trop séparés pourtant, des gens du village alignés sur des bancs ordinaires jusqu’au fond de la petite nef. Ce sont les mêmes visages, des mêmes hommes, des mêmes femmes, des mêmes adolescents que nous avons vus participer à l’assemblée clandestine du moulin.

I1s sont assis tout roides, sur leurs bancs, attendant, les mains sur leurs genoux, tenant le livre de messe et le chapelet. On voit même un homme faire prendre à sa jeune voisine, avec sévérité, le missel et le chapelet qu’elle avait posés entre elle et un vieil homme, qui la regarde à son tour d’un œil courroucé.

A la voûte tachée de grandes fleurs de moisissures, aux murs où l’enduit s’écaille, on sent bien la misère de la paroisse. Et pourtant, le foisonnement d’objets de stuc, de statues peintes, d’ornements baroques, de candélabres, enserrant le tabernacle et s’étageant dans une pyramide foisonnante, surchargée de dentelles, qui culminent avec un grand Christ en croix, les étendards de satin brodé suspendus aux murs, la chaire sculptée, les bouquets de fleurs dans des vases partout autour de l’autel, font à la pauvre nef une décoration triomphante et presque insolente.

Et le curé surgit d’une petite porte, en grand surplis de dentelle, suivi d’un sacristain et de quatre enfants de chœur.

Il a un salut déférent pour Monsieur de Vergnas et pour sa fille et vient se placer face à ses paroissiens. Le sacristain a fait retentir un claquoir et toute l’assemblée se lève, dans un grand bruit de pieds et de bancs auquel succède un silence absolu.

Le curé, Monsieur Taillade, est un petit homme nerveux et pourtant rebondi, au visage gonflé, à la peau blanche et moite, à l’œil vif, qui les scrute un moment, ruminant les paroles qu. il va dire. Et qu’il dit :

« Mes frères puisque Dieu et le Roi m’ont voulu faire tout à la fois votre père et votre conseil et qu’ils m’ont commis parmi vous afin de leur être garant de votre foi et de votre obéissance, je ne puis aujourd’hui, commencer la célébration du service divin, sans vous inviter d’abord à méditer sur vos devoirs et vous rappeler la fin de ces fous meurtriers assez opiniâtres et endurcis pour n’avoir point suivi les ordres d’un prince qui ne veut que notre bien, fous qui viennent de recevoir le juste châtiment pour leur crime contre les hommes et pour leur sacrilège contre la sainte église apostolique et romaine. « 

Monsieur Taillade se tourne vers son sacristain qui lui tend une grande lettre déjà ouverte.

« … Monsieur le subdélégué vous fait savoir par ma bouche, si vous ne le savez déjà, que la Chambre Ardente a condamné Séguier à avoir le poing droit coupé et à être brûlé vif, Nouvel à être rompu vif et brûlé. Bonnet à être pendu, et que ces sentences ont été exécutées. « 

Il y a un silence. Pas un visage ne bouge, pas un œil ne cille. Le curé tend la lettre au sacristain, reçoit de ses mains un gros registre et va le poser sur un lutrin proche. Mais il éprouve le besoin de parler encore, avec un air de colère excédée et lassée qui l’a pris.

 » Des gens de toutes espèces, gueux, vagabonds et fainéants, prétendent tirer de l’évangile et des Saintes Écritures une leçon de liberté terrienne, séditieuse et vulgaire ! Dieu vous garde, mes frères, de tomber dans cette tentation ! Mais au contraire, comme je suis votre garant, par-devers Lui et par-devers le Roi, soyez-le par-devers moi de vous-mêmes, l’époux de son épouse, le père de ses fils, le frère de sa sœur, le fiancé de sa fiancée. « 

Monsieur Taillade retourne au lutrin et ouvre le registre. Un nouveau coup de claquoir a fait se rasseoir les assistants. Alors, le curé commence l’appel de ses paroissiens.

A chaque nom, celui qui est cité se lève et dit : « Ici Monsieur.  » et se rassoit. Nous faisons connaissance ainsi avec les habitants de Vergnas et certains de nos principaux personnages. Marie Bancilhon surtout, jeune paysanne brune de vingt ans, entre son père Ozias Bancilhon, vieil homme ridé, et Élie Combassous, long échalas au visage sombre, son fiancé. Et d’autres encore. Des jeunes filles, Flore Genoyer, Marguerite Combe, Jeanne Pelat. Des jeunes gens, Bouzanquet, Samuel Guérin, Jean-Baptiste Fort. Et des vieux, et des vieilles. Tous étaient à l’assemblée du moulin.

F9

L’appel dure depuis un moment déjà quand la porte de l’église s’ouvre toute grande et le lieutenant de la Fage paraît sur le seuil. Il entre et, tandis qu’il se dirige vers Monsieur Taillade, s’agenouillant au passage devant l’autel, ses dragons entrent derrière lui, leur fusil au poing, et s’alignent en une haie compacte, d’un mur à l’autre, entre l’assistance et la porte. Personne ne bouge d’abord, mais la peur se lit sur bien des visages et les plus proches, tendus, cherchent à saisir ce que le lieutenant, penché par-dessus le lutrin, chuchote au prêtre, avant d’aller saluer galamment Catherine de Vergnas, qui ne semble pas trop s’émouvoir, et son père.

Le curé calme l’agitation sourde qui commence à gagner toute l’église : « Silence ! Vous n’avez pas à craindre si vous avez la conscience en repos ! Les ordres du Roi obligent Monsieur le lieutenant à effectuer parmi nous une enquête et nous devons lui obéir. « 

Pendant ce temps, le lieutenant a informé le baron : « Monsieur le Subdélégué, hélas ! … une triste mésaventure… sur la route de Vébron… « 

Scène 8 F10

Les villageois sont extraits de l’église par petits paquets. On est sur le terre-plein d’où part, vers le chemin royal, l’unique ruelle de Vergnas. Derrière l’église, on voit de grandes pièces de blé qui montent jusqu’à l’épaulement des planillières, sous la Cam de l’ Hospitalet.

Le baron et sa fille sont restés dans l’église. Entre le lieutenant et le curé, on soutient le cocher du subdélégué, un bandage sanglant autour de la tête, affalé sur une chaise qu’on a sortie pour lui. Hébété, il regarde les hommes et les femmes qu’on fait s’aligner devant lui, sans ménagement, contre le mur d’une grange. Les soldats sont brutaux; et la présence du curé ne les empêche pas d’être grossiers avec les filles et de les rudoyer exprès.

Un dragon pousse Marie et la serre de près, comme on l’aligne avec les autres. En attendant la réaction du cocher, le lieutenant ne la quitte pas des yeux. Le cocher secoue la tête, il ne reconnaît personne, et François de la Fage fait amener le groupe suivant.

On ne les a pas conduits jusqu’au mur que déjà le blessé s’agite : « Là ! là ! , c’est lui ! le chapeau ! Le chapeau ! « . Il montre un homme entre deux âges qui s’est immobilisé et qui tient en effet le grand chapeau bleu du cocher. -« Tu en étais donc, Martel !  » s’exclame le curé furieux. -« Je l’ai trouvé sur le chemin de Vébron !  » dit Martel. Je l’ai trouvé sur le chemin de Vébron.  » Le lieutenant fonce sur lui et lui crie en plein visage : « Tu en étais ! Vermine !  » et il le gifle à toute volée, si violemment que Martel en tombe par terre, lâchant le chapeau, criant : « J’en étais pas ! J’en étais pas ! ». Les dragons l’entourent, le lieutenant de la rage prend le chapeau et va le rendre au cocher, tandis qu’on emmène Martel devant tout le village silencieux.

Scène 9 F6

Le soleil vient de se coucher. Marie Bancilhon grimpe par le raide sentier qui monte tout droit entre les pièces de blé vers la montagne et ses rochers. Elle porte un panier et un sac de toile grossier. Les grosses pierres du sentier raviné par les eaux sont comme des marches. Elle va d’un bon pas. Par endroits, le chemin est creux, resserré entre les blés ou les murs de pierres sèches.

Marie avance dans un de ces creux quand, tout à coup, avec une avalanche de cailloux, trois soldats dégringolent devant elle et lui barrent le chemin. Ils sont un peu loin, on les distingue mal dans le contre-jour du soir, mais on voit les uniformes et les fusils. Marie se retourne pour fuir, un quatrième est derrière elle, à quelques pas, son sabre à la main. Les autres ont levé leurs fusils.

« Viens ici ! fais voir ce que tu portes !  » Le ton est sans réplique. Marie s’approche du soldat au sabre et pose son panier et son sac devant lui. Comme elle se redresse, elle rencontre le regard du

jeune homme et voit son visage. Lui, voit le sien et ils rient. Plantés l’un devant l’autre, assez gauches, le panier entre eux, ils sont tout au plaisir de se regarder, même quand leur rire a cessé. « On t’a donc changé de régiment ?  » demande Marie. Mais il ne répond pas, et prend sa main pour regarder ses doigts.  » Alors, il t’a mariée avec Elie, Ozias ?  » Mais elle n’a pas de bague.

Pendant ce temps, les trois autres, intrigués par ce manège, qu’ils comprenaient mal, de loin, ont fini par baisser leurs fusils. Ils s’approchent. Marie est en train de défendre son panier et son sac qu’elle a repris. « David laisse !  » dit-elle. Mais les autres sont près d’elle et ils disent que maintenant, c’est La Fleur qu’on l’appelle. Elle se retourne et les reconnaît, eux aussi.

C’est Reboul, Moïse Plantat et Terrasson dit Dauphiné, car à lui aussi la vie militaire a donné un autre nom. Ce sont eux que nous avons vu faire la chasse au chien. Tous jeunes gens de Vergnas ou de villages voisins, tous enrôlés de force, comme tant d’autres « entêtés ». Il y a un petit moment de gêne. « On vous a donc changés de régiment tous ensemble ?  » dit Marie, serrant contre elle son sac et son panier. Mais La Fleur veut les lui prendre de force et elle a peur tout à coup. Elle ne se rend pas compte que sa brutalité ne tient qu’à sa faim et elle lui prête d’autres mobiles. « David, vous ne causeriez pas du tort à vos frères ?… Même si votre régiment les pourchasse… « 

David la regarde. « Fais-nous manger. On a déserté le rang. On marche depuis longtemps. « 

La surprise de Marie n’a pas duré, et la nouvelle lui procure un plaisir manifeste. Elle embrasse La Fleur, brusquement, sur les deux joues, à la mode du pays. « Alors, venez, dit-elle, je vais vous faire partager. « 

Scène 10 F7

Plus tard, il fait presque nuit, et plus haut, la petite troupe débouche sur une plate-forme étroite où poussent quelques arbustes, dominée par un chaos de rochers déchiquetés par l’érosion. On voit de là toute la vallée.

Marie va déplacer une grosse pierre au pied d’un rocher, découvrant une cachette et semble surprise de n’y trouver rien. Elle regarde au-dessus, vers les rochers, imite le cri d’un oiseau. Puis elle fait signe à ses compagnons qu’il faut attendre et ils s’assoient, le dos contre la roche.

Et, brusquement, la plate-forme est envahie par les hommes de Gédéon que nous avons vus tendre l’embuscade au subdélégué. On ne sait d’où ils ont surgi. Ils ont entouré les quatre soldats qui n’ont pas eu le temps de réagir et les tiennent sous la menace de leurs armes. Marie se précipite vers Gédéon. « Mais, Gédéon ! c’est David Rozier, de Vergnas ! dit-elle, Moïse Plantat et Terrasson ! Ils ont déserté pour venir. On les avait enrôlés de force.  » Alors Gédéon éclate d’un grand rire. Tous rient, les armes s’abaissent.

Gédéon embrasse Marie, donne d’énormes tapes sur les épaules de ses nouvelles recrues, regarde l’habit de Terrasson. « Moi aussi, j’étais au Royal Dauphiné, tu sais ! Il Inspecte les armes et glousse : « Trois fusils ! » Et, tout à coup : « Mais vous êtes quatre ! et toi ? » La Fleur lui met sous le nez son sabre et son pistolet. Gédéon jubile.

Pendant ce temps, le long jeune homme maigre, Abraham Mazel, prophète de la troupe, grave, allait d’un soldat à l’autre, l’interrogeant sur sa foi, le félicitant pour avoir choisi de défendre le Camp de l’Éternel.

Deux jeunes femmes ont rejoint Marie. Elles portent des habits d’hommes, la même tenue, à l’allure mi-paysanne, mi-militaire, que leurs compagnons, mais gardent leurs cheveux serrés dans des coiffes. Elles apportent des écuelles. Marie a sorti du panier un grand vaisseau de bois qu’une toile enveloppait. Il est plein d’une épaisse soupe de fèves. On vide sur la toile le contenu du sac de Marie et d’autres sacs que les jeunes femmes ont apportés. Des châtaignes, quelques fromages, une outre, un pain. Gédéon s’approche avec La Fleur : « Et la moisson ?  » demande-t-il. « On va commencer » dit Marie.

La Fleur est près de Marie. Gédéon va partager le pain et servir lui-même la soupe à ses nouveaux enfants, mais d’abord, Mazel les fait s’agenouiller pour la louange du Seigneur.

Scène 11 F18

Le maigre cortège d’un modeste enterrement dans Barre-des-Cévennes. Trois hommes et une femme suivent un prêtre, qui récite la prière des morts, et deux enfants de chœur portant la croix et l’encensoir. Le petit corbillard, tiré par une mule, cahote dans la rue étroite et en pente. Derrière, on reconnaît le grand fiancé maigre de Marie, Elie Combassous, qui donne des signes scrupuleux de sa dévotion. L’autre homme, près de lui, c’est son frère Jacques, qui vient de perdre sa femme. Un vieux tout cassé et une vieille suivent.

Jacques Combassous marche, pensif, et regarde machinalement entre les rares boutiques, sous leurs enseignes grinçantes, les quelques sœurs de charité que l’on croise, coiffes au vent, ou le détachement de gardes à cheval qu’il faut laisser passer en se serrant contre les murs, ou les maisons et leurs voûtes silencieuses, calmes, comme refermées sur elles-mêmes pour se protéger de ces temps troublés. On entend la voix de Jacques :

« Je m’appelle Jacques Combassous, natif du lieu de Vergnas, dans le diocèse de Mende. Ayant perdu à la fin de la première année de mon mariage une épouse que j’aimais avec tendresse, je fus dans une affliction extrême. Et les réflexions que je faisais continuellement sur le péché que j’avais eu le malheur de commettre augmentait infiniment ma peine. Lorsque je vins à Barre pour m’établir facturier en laine, j’eus le malheur de me précipiter dans le péché : j’allais à la messe pour accomplir mon mariage et nous nous prosternâmes devant le dieu de pâte qu’adore le catholique. Mon crime m’effrayait continuellement. Je ne pouvais ni travailler, ni manger, ni dormir. Je me disais sans cesse que mon épouse et moi nous l’avions commis contre nos propres lumières. « 

En quittant le petit bourg pour prendre le chemin du cimetière, on aperçoit, de loin, quelques bourgeois de la milice faisant l’exercice sous les platanes de la promenade et François de la rage caracolant autour d’eux pour Mademoiselle de Vergnas qui le regarde, au bras de l’abbé de Chalonges.

Puis le chemin débouche sur la vallée. La Cam de l’Hospitalet a l’air tout proche, les blés ensoleillés s’étalent sous un grand ciel traversé de nuages et, dans la poussière du chemin, on approche du cimetière. Jacques a poursuivi ses pensées en parcourant des yeux le magnifique paysage.

« Je me représentais surtout mon épouse extrêmement coupable. Elle avait fréquenté les saintes assemblées. Elle avait été faite prisonnière dans l’une d’elles. Elle avait soutenu avec fermeté sa prison dans la fameuse Tour de Constance où elle avait été enfermée, et elle s’était tenue cachée chez ses parents, après sa sortie de prison, pour ne point aller a la messe. Plus elle me paraissait courageuse dans tout cela et plus je la trouvais criminelle d’avoir succombé à la tentation avec moi. Je me représentais encore la fermeté de ma propre mère qui avait soutenu aussi courageusement la prison pour avoir fréquenté les saintes assemblées et, me reprochant de ne pas avoir suivi un si digne exemple, j’en étais abattu et accablé. Cette grande affliction produisit un heureux effet sur moi. Elle me détacha d’une manière particulière du monde et m’inspira le pieux dessein de ne servir à l’avenir que Dieu et de me rendre dans toutes les assemblées secrètes de ses fidèles quoi qu’il put m’en arriver. « 

Scène 12 F13

Éparpillés dans les pièces de blé, au-dessus du village qu’on voit, en bas, entre ses prés et le chemin royal, les gens de Vergnas font la moisson. Le soleil est haut dans le ciel, violent.

Dans un champ, Bouzanquet, Jean-Baptiste Fort et Samuel Guérin fauchent. Ils avancent l’un derrière l’autre, décalés sur la pente, au même rythme. Il fait très chaud, ils sont torse nu et la sueur coule dans leur dos tandis qu’ils balancent régulièrement leurs grandes faux. Derrière eux, Marie, Flore Génoyer et Marguerite Combe nouent les gerbes et, au fur et à mesure qu’elles les enjambent, Elie et Ozias Bancilhon les chargent sur un char à bœufs.

Un peu plus loin, au bord du champ, affalés sous un noyer, deux soldats surveillent les moissonneurs. Tout en travaillant, chaque fois qu’il le peut, Elie regarde Marie qui, penchée, noue les gerbes un peu plus loin devant lui.

Midi n’est pas loin et le char est bien chargé. Le vieil Ozias passe une corde par-dessus les gerbes avec l’aide d’Élie et, après avoir jeté un œil vers le soleil, donne le signal de la pause. Les garçons essuient leurs torses avec leurs chemises avant de les remettre, laissant leurs outils dans les chaumes. Sur le champ voisin, les moissonneurs se sont arrêtés aussi et tout le monde se dirige vers l’ombre d’un bouquet d’arbres où une femme vient d’apporter un panier.

Pendant ce temps, Ozias s’en va, devant ses bœufs et le char qui tangue dans la terre meuble, avant d’atteindre le chemin, près des soldats. Ils se lèvent lorsque le chargement passe devant eux et le suivent pour le convoyer jusqu’au village, croisant un homme et une femme qui en viennent, apportant eux aussi un panier de nourriture. C’est Brunet et sa femme, paysans d’un hameau voisin, qui rejoignent les jeunes gens et les autres sous les arbres. Maintenant, les champs sont déserts et seuls demeurent au grand soleil les outils et les gerbes.

Scène 13 F14, F15, F16, F17

Entre les arbres, assis sur la terre caillouteuse, adossés aux troncs, les paysans mangent et boivent. Leur repas ressemble à celui que Marie a partagé avec les hommes de Gédéon, des châtaignes, un peu de fromage et très peu de pain noir.

Les Brunet sont silencieux. Elie s’est approché de Marie. Fort parle tout bas à Marguerite. Samuel dort, le chapeau sur les yeux. Flore est gaie, Bouzanquet qui la regarde boire, la bouche levée vers une outre, la fait rire, et l’eau coule dans son cou et sur sa poitrine. Elie la regarde rire, regarde l’eau sur sa gorge et dans ses yeux passe une lueur de gaieté. Mais elle disparaît lorsqu’il se retourne vers Marie. Elle lui tourne le dos. Il la regarde alors comme il la regardait tout à l’heure, lorsqu’elle nouait les gerbes, avec une sorte d’hostilité.

Marie a les yeux fixés sur le grand jeune homme maigre, aux cheveux longs, au visage osseux, qui vient d’apparaître en haut du champ. C’est Abraham Mazel, le prophète de Gédéon. Il vient vers eux, longeant les blés d’un pas nerveux, regardant autour de lui d’un œil perçant et brusque. Il tient son fusille long de son corps pour qu’il se confonde, de loin, avec sa silhouette.

Marie lui sourit comme il approche. Maintenant les autres l’ont vu aussi. On réveille Samuel. Le rire de Flore s’est arrêté et elle essuie machinalement sa poitrine avec sa jupe de dessus. Elie Combassous prend un visage de pierre et va rapporter son écuelle aux paniers qui sont un peu plus loin et où se trouve déjà Brunet. La femme de Brunet le suit des yeux, et son regard inquiet se pose un instant sur son homme avant de revenir à Mazel.

Mazel arrive devant les jeunes gens et ils se lèvent avec respect. Ils sont pourtant à peine plus jeunes que lui, mais n’osent pas parler, terriblement impressionnés et intimidés par l’inspiré. La femme de Brunet s’est levée aussi. Marie est un peu plus à l’aise. « Tu as faim Abraham ?  » demande-t-elle. Et elle lui tend un bol de châtaignes, Mais Mazel regarde Elie et Brunet et répond en citant un psaume :

 » Sept fois le jour je te célèbre, ô Éternel ! Il y a beaucoup de paix pour ceux qui suivent ta loi, et il ne leur arrive aucun malheur, Mais je hais les hommes indécis, je déteste le mensonge, et j’aime ta loi. « 

Puis Mazel accepte les châtaignes, s’assoit, son fusil sur les genoux, et les jeunes gens s’assoient autour de lui. La femme de Brunet aussi, Mazel commence à manger mais il s’interrompt et leur dit : « Ce matin, quand je vous ai regardés faire la moisson du haut de la montagne, l’Esprit du Seigneur m’a saisi et m’a commandé de vous réunir pour le célébrer selon la loi que nos pères ont désertée par bassesse et par lâcheté, Je suis allé le dire dans la vallée, dites-le chez vous. Et venez cette nuit au clos du Vialat. »

A plusieurs reprises, le regard inquiet de la Brunet est allé de Mazel à son mari. Maintenant Mazel s’est remis à manger ses châtaignes. Mais Marie lui montre les bœufs qui remontent du village derrière Ozias qui les conduit, les deux soldats se faisant trimbaler sur le char vide.

En un instant, Mazel a ramassé son fusil et profité du couvert pour disparaître derrière les arbres. Marie se lève pour le suivre des yeux. Il entre dans un épais taillis de buis, en contre-bas du chemin, derrière le champ et le bouquet d’arbres.

Tout le monde rejoint Ozias et le char à bœufs dans le champ. Samuel et Fort ont repris leur faux. Les époux Brunet sont restés avec les moissonneurs pour aider aux gerbes. Les deux soldats retournent à leur arbre. Dans le champ voisin, le travail a repris aussi. Bouzanquet en revient. Il est allé informer les autres de la visite de Mazel et de l’assemblée convoquée pour la nuit. Loin, sur le chemin, quittant le village, on voit deux cavaliers qui approchent au petit trot de leurs chevaux.

Pendant ce temps, Marie est restée sous les arbres pour ranger le reste de nourriture dans le panier. Puis elle prend un des sacs de châtaignes, remonte vers le chemin, derrière les arbres, et dévale rapidement jusqu’au taillis de buis où elle entre. Mazel est encore là, tapi sous les branches. Elle lui donne le sac de châtaignes et repart.

Comme elle remonte la petite pente vers le bouquet d’arbres, elle sursaute en découvrant devant elle un des dragons et s’arrête au milieu du talus. Il la rejoint et, son fusil à la main, la fait se retourner et la pousse avec le canon de son arme vers le taillis de buis. Pendant qu’elle marche devant lui il met la baïonnette au canon.

Lorsqu’ils arrivent près du buisson, elle se retourne et veut crier mais il pose la baïonnette sur sa gorge. Ils restent un moment face à face. Elle ne bouge pas. Pendant ce temps, derrière les buis, Mazel s’en va par un petit ravin qui longe les champs et plonge dans la vallée. On le voit s’éloigner.

Le soldat attend toujours les yeux fixés sur Marie qui n’a fait aucun mouvement. Doucement, il arme le chien de son fusil. Alors, Marie commence à se déshabiller, très lentement, en tremblant, regardant constamment autour d’elle, comme s’il pouvait encore changer d’idée et la dispenser d. aller plus loin.

Mais le trot de deux chevaux se fait entendre, le soldat se retourne et Marie crie : « Monsieur !  » C’est François de la Fage, accompagné par l’abbé de Chalonges, en tournée de surveillance, qui viennent s’assurer de la bonne marche de la moisson. Ils dévalent la pente et sont près des buis en un instant.

François, figé, regarde Marie. Elle n’est pas complètement dénudée. Elle n’ose pas encore bouger. « Jette ton arme !  » dit le lieutenant au dragon, tirant son pistolet. Le soldat obéit. Mais l’abbé a posé sa main gur le bras du jeune officier. Le lieutenant se domine. Le soldat comprend qu’il peut reprendre son fusil. Il le fait et s’en va, pendant que l’abbé a poussé son cheval jusqu’à Marie qui s’est détournée pour se rhabiller.

 » Partez sans crainte, mon enfant, dit-il. Il ne vous sera point fait de mal. « 

Scène 14 F21

François de la Fage et 1’abbé de Chalonges arrivent au village où le char à bœufs a fait un nouveau voyage. Ozias décharge les gerbes avec trois autres paysans. On rentre la moisson dans une grange proche de l’église. Sous l’auvent d’une remise, en face de la grange, quatre soldats jouent aux cartes, leurs fusils contre le mur. Ils se lèvent au passage du lieutenant et de 1’ecclésiastique qui se dirigent vers la maison du curé jouxtant l’église.

Un brigadier est en train de manger au bout d’une grande table et se lève à 1’entrée des deux personnages. Une servante va prévenir le curé et Monsieur Taillade se présente bientôt, descendant un escalier, saluant respectueusement ses visiteurs, leur proposant de se remettre un moment. Mais le lieutenant regrette de devoir décliner cette invitation. On l’attend à Barre, il annonce au curé qu’il lui laisse quatre soldats pour garder le blé déjà rentré. L’abbé de Chalonges a un compliment aimable et grave pour Monsieur Taillade, il parle de 1’église et du service du Roi. Puis, ils prennent congé, s’excusant de ne pouvoir s’attarder.

Le brigadier se remet à manger. Dehors, Ozias continue d’entasser les gerbes dans la grange. Le curé a raccompagné ses hôtes d’un instant jusqu’à leurs chevaux.

Comme ils s’éloignent dans la ruelle, ils croisent Brunet, qui revient des champs. Il se dirige vers la maison du curé et y entre derrière le prêtre, son chapeau à la main.

Scène 15 F22

Deux grands rochers, au bord de la rivière, délimitent un vallon étroit et profond. La pente très abrupte d’une châtaigneraie touffue le ferme d’un côté. De l’autre, il s’ouvre sur le lit de la rivière, chaos de gros galets, de rochers, de bois morts et de végétation, à travers lequel elle court vers un gouffre profond, « un gour », un peu plus loin, qu’enjambe une passerelle de bois faite d’un tronc mal équarri.

Presque tous ceux de la moisson de Vergnas sont là, surtout les jeunes. Marie et Flore, Marguerite, Jeanne, Bouzanquet, Fort et Guérin, mais d’autres encore, venus des villages voisins. Des vieux et des vieilles aussi, et des errants ou des isolés que le bruit du rendez-vous secret avait touchés. Ils se pressent dans le vallon étroit et les derniers s’étagent sur la pente broussailleuse. Mais on ne voit ni Elie Combassous, ni le vieil Ozias, ni les Brunet.

Au pied des rochers, deux feux de bois sec éclairent une table rudimentaire faite d’une planche posée sur quatre bâtons plantés entre les pierres. Ils éclairent aussi la grande silhouette de Mazel et, cette fois, il ne cache pas son fusil qu’il garde en bandoulière, la courroie traversant sa poitrine. On n’entend que le bruit de la rivière et tous le regardent, longtemps, n’osant bouger, gagnés déjà par la tension qui le fait trembler pendant qu’il attend lui-même que jaillisse sa propre parole. Et tout à coup, il les apostrophe de ses imprécations.

 » Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, elle s’est changée en repaire de démons, en refuge pour toutes sortes d’esprits impurs, en refuge pour toutes sortes d’oiseaux impurs et dégoûtants ! Amendez-vous ! Repentez-vous ! Sortez de Babylone ! Renoncez à l’idolâtrie ! Dieu vous avait envoyé des ministres pleins de sagesse, mais vous avez toujours suivi votre mauvais chemin ! Dieu vous envoie aujourd’hui des messagers nouveaux ! Je suis une de ces pierres dont parle l’Écriture, qui crient quand ceux qui devaient vous réveiller se sont tus ! Amendez-vous ! Repentez-vous ! Miséricorde ! Repentance ! Renoncez à l’idolâtrie ! Sortez de Babylone ô mon peuple, quittez-la de peur que solidaires de ses fautes, vous n’ayez à pâtir de ses plaies ! Car ses péchés se sont amoncelés jusqu’au ciel et Dieu s’est souvenu de ses iniquités. Qu’on lui rende au double ses forfaits ! Qu’on la paie de sa propre monnaie ! Dans la coupe de ses mixtures, qu’on lui mélange une double dose ! A la mesure de son faste et de son luxe, qu’on lui donne tourments et malheurs ! … »

Mazel ne hurle pas, et pourtant il a l’air furieux. Son œil est plus terrible que sa voix mais on ne sait s’il voit les assistants qu’il fixe, Sa ferveur et son exaltation les a gagnés, Ils ont crié miséricorde avec lui; à chaque imploration, l’émotion, le remords et les larmes les étreignent davantage, Marie se cramponne au bras de Marguerite qui sanglote, Flore s’est renversée comme au moulin, haletante, et Bouzanquet la soutient, implorant le pardon avec elle. Des hommes, des femmes pleurent, et Mazel ne les lâche pas.

… « Ils pleureront, ils se lamenteront sur elle, les rois de la terre, les compagnons de sa vie lascive et fastueuse, quand ils verront la fumée de ses flammes, retenus à distance par la peur de son supplice : Hélas ! Hélas ! Immense cité, ô Babylone, cité puissante ! Car une heure a suffi pour que tu soies jugée ! … »

F23

Mais, tout à coup, dans la pente et les châtaigniers qui surplombent, on entend crier l’homme qu1on avait mis de garde : « Qui va là ? » – « Ce sont vos frères !  » répond une voix connue. Un coup de feu, soudain, et la panique saisit l’assemblée, Une jeune femme hurle. Mazel a pris son fusil. Quelques hommes l’entourent, mais ils n’ont que des bâtons.

Et, brusquement, des dragons dévalent la pente, conduits par le lieutenant de la Fage, son sabre à la main. Le curé Taillade descend derrière. Mazel a déchargé son arme sur le premier dragon, à bout portant, et a disparu tout d’un coup. En un instant, c’est une mêlée confuse qui tourne à la fuite éperdue, au milieu des coups de feu, des plaintes et des cris des dragons : « Vive le Roi !  » Tue ! Tue ! « Le curé a saisi une femme par les poignets et la secoue : « Tu n’as pas honte ! Tu n’as pas honte ! »

Du côté de la rivière, on court pour échapper aux soldats dans les gros galets où l’on se tord les pieds, dans les rochers qu’on escalade vers la petite passerelle, vers l’eau, où, déjà, les premiers arrivés se jettent. Les soldats tirent dans le tas et, le fusil déchargé, frappent de la crosse et de la baïonnette.

Marie est tombée derrière un rocher avec Marguerite. Elles repartent. Elles sont comme folles. Le lieutenant court avec ses hommes vers la passerelle pour couper le passage aux plus lents. Il sabre, sans regarder ceux qu’il rattrape, les bras, les têtes. Il hurle : « Tue ! Tue !  » Marguerite et Marie 1’entendent dans leur dos. Elles vont traverser. Elles mettent le pied ensemble sur la grosse poutre. Le lieutenant est sur leurs talons., « 

Marie se retourne et voit son sabre levé, son œil. Elle se protège du bras. Marguerite glisse, reçoit le coup de sabre, tombe dans la rivière et déséquilibre l’officier qui manque d’y tomber à son tour.

Marie court déjà à sur l’autre rive, hagarde. Flore et Bouzanquet courent près d. elle, surgis de la rivière, ruisselants d’eau.

Là-bas, Marguerite se noie avec d’autres et, près des feux, enjambant les morts, on rassemble les prisonniers que le curé Raillade apostrophe : « Relaps ! « 

Scène 16 F11

Madame Villeneuve se lève de la chaise à haut dossier où elle était assise toute droite, dans la salle à dîner de sa demeure, que nous connaissons déjà. Mais la grande table ne porte plus de nappe, ni de vaisselle d’apparat, et sa lourde masse sombre et luisante rend le lieu encore plus sévère.

L’abbé de Chalonges et le capitaine Poul étaient assis devant la veuve et se lèvent avec elle. Il y a un silence que l’abbé est le premier à rompre : « Madame, le souvenir de Monsieur Villeneuve restera longtemps dans nos cœurs un modèle de vertu toute entière dédiée au Roi et à l’Eglise… « 

Madame Villeneuve porte une robe de dentelles noires et tient dans ses mains gantées un fin mouchoir : « La veille encore, il me disait quel serait son soulagement quand le calme…  » Elle ne va pas au bout de sa phrase, émue, et le capitaine Poul saisit sa main avec compassion. « On m’a dit, Madame, que vous étiez sur votre départ ? » – « Non, Capitaine.  » Elle hésite. « Enfin, je ne sais… sans doute, irais-je prendre les eaux à Vals. J’ai besoin de calme et de solitude… Mais il me faut mettre avant mon départ un peu d’ordre dans mes affaires…

Madame Villeneuve a repris sa main pour essuyer discrètement une larme, l’abbé s’en saisit à son tour : « Nous partageons votre douleur, Madame.  » Il la porte à ses lèvres pour prendre congé. « Dieu rappelle les siens. Et nous devons montrer…  » – « Il venait juste d’acquérir une terre près de Vézenobres ! …  » Les yeux de Madame Villeneuve se mouillent de nouvelles larmes.

Le capitaine Poul reprend sa main, tandis que l’abbé compatit, tout en reculant, hochant la tête douloureusement, avant de se pencher très bas pour la saluer.

Scène 17 F12

L’abbé de Chalonges descend le large et sobre escalier, de pierre de la demeure des Villeneuve. Le baron de Vergnas est en train de le gravir avec sa fille et ils se rencontrent au milieu des marches. « Les gentilshommes nouveaux convertis perdent un homme de bien, dit le baron. Il avait eu la grandeur d’âme de nous comprendre et de faire de nous des dignes sujets du Roi. Il avait su préserver le sens de la justice et sa sévérité visait le bonheur de tous… »

L’abbé approuve sobrement, et prend congé.

En bas, dans le vestibule dallé, un laquais introduit le lieutenant de la rage et, tandis que le baron de Vergnas et Catherine montent vers le capitaine Poul qui vient d’apparaître en haut de l’escalier, l’abbé rejoint son protégé en bas des marches.

Scène 18 F24

Jacques Combassous est chez son frère, à Vergnas. Ils sont assis dans l’unique salle, à la fois cuisine et chambre, de la maison d’Élie.

Il y a une grande cheminée à crémaillère, une huche, un coffre et une table avec deux bancs, un grand tas de bûches et de branches sèches près de l’âtre. Le plafond aux grosses poutres est très bas, c’est qu’on est sous la grange, et, au fond, près d’un lit de coin fermé de rideaux de grosse toile, la salle ouvre largement sur l’écurie.

Elie et Jacques mangent la soupe de fèves, plongeant leurs cuillers dans deux vaisseaux de bois. Sur la table, il y a un petit morceau de pain dur, dans un linge, un fromage, un grand couteau et une écuelle de châtaignes.

Ils mangent silencieusement, sans un mot, lentement; avec soin, et Jacques poursuit ses pensées. On entend sa voix :

« J’avais quitté ma maison et j’étais venu chez mon frère, peu de jours après la mort de ma femme. J’avais entendu parler de ceux qui venaient de prendre les armes pour défendre notre foi et j’avais résolu d’aller joindre leur troupe au désert et d’examiner par moi-même leur conduite et, si j’en étais édifié, de demeurer avec eux, ou, s’il en était autrement, de m’en retourner chez moi…  » …

Au mur, bien en vue, Elie Combassous a disposé comme tous les nouveaux convertis les signes d’allégeance à la nouvelle foi, le bénitier, et le crucifix et sur une planche son livre de messe et son chapelet. L’œil de Jacques fixe ces objets d’idolâtrie.

… « … Je ne communiquai cette résolution à personne afin que si, par la raison que je viens de dire, j’étais obligé de m’en retourner chez moi, je puisse le faire sans danger. Car les soldats étaient venus dans le village, menaçant de pillage et de brûlement, à cause d’une assemblée qu’ils avaient surprise, massacrant le pauvre peuple et faisant des prisonniers, confisquant en représailles les biens des morts et saisissant les bestiaux de ceux qui n’étaient point retournés dans leur maison, sûrs que beaucoup d’entre eux s’étaient retirés au désert avec les révoltés… « 

Scène 19 F25

La plate-forme rocheuse où nous avons vu Marie conduire les déserteurs et l’amas de rochers qui la domine. Par un dédale de passages étroits, de petites gorges qui séparent les blocs et font entre eux comme de ruelles envahies de végétation, on accède à un petit plateau, un « castellas « , qui a servi jusqu’ici de refuge secret à la petite troupe de Gédéon. De là, il domine la naissance de deux vallées, et leurs villages. D’un côté, on voit Barre-des-Cévennes, au loin, et la cam de l ‘Hospitalet, de l’autre, les montagnes du Bougès.

Mazel, agenouillé sur les pierres, prie et Gédéon, près de lui, regarde son troupeau. Il est grossi de nouvelles recrues, mais il offre un triste spectacle.

Tous les jeunes gens et les jeunes filles rescapés de l’assemblée surprise sont là, avec une vieille, mêlés à la troupe de Gédéon. Dans leur fuite, ils ont déchiré leurs habits, certains ont perdu leurs chaussures, d’autres avaient abandonné leurs vêtements de dessus pour se cacher dans la rivière et ils n’ont presque plus rien sur le corps, d’autres ne se sont pas remis du choc nerveux et n’arrêtent pas de grelotter.

Ils sont groupés autour d’un petit feu. Isabeau et Françoise, les deux jeunes femmes vêtues en hommes, qui appartiennent déjà à la troupe, préparent une soupe de châtaignes. La Fleur adossé à un rocher tient, étroitement serrée contre lui, Marie. Elle dort d’un sommeil profond, épuisée. Il y a quelques blessés légers, de grandes estafilades de sabres, que Bouzanquet et Dauphiné soignent avec des herbes, déchirant une chemise pour faire des bandages. Flore, Jeanne Pelat, Samuel Guérin, Jean-Baptiste Fort, sont couchés à même la terre.

Mazel qui priait toujours, s’agite. Il se renverse en arrière, tombe sur le dos, secoué de convulsions, dans une étrange crise qui le fait se courber comme un arc. On commence à l’entourer. Les dormeurs se réveillent. Mazel pousse des cris rauques, prononce des paroles à peine articulées qui demeurent dans sa gorge, et que Gédéon, penché sur lui, écoute.

Peu à peu, valides et blessés, garçons et filles, se sont approchés et regardent, effrayés, le prophète en crise. Alors, Gédéon Laporte se lève et se met à les haranguer de sa voix tonitruante :

« L’esprit vient de parler ! Vous êtes envoyés pour venger ceux qu’on a fait pendre, rouer, envoyer aux galères. Vous n’avez plus rien. Les papistes vous ont tout pris, ils ont fait renoncer vos pères à leur religion par le ministère des soldats et des supplices ! Ils ont rasé vos temples. Ils vous ont mis leurs prêtres sur le dos comme autant de vermines, pour se nourrir de vous, lever l’impôt, vous espionner, enrôler de force les plus résolus ! Et maintenant, vous êtes sans souliers et sans habits et vous n’avez plus que vos chemises. Vous êtes proscrits. Les galères, la potence et la roue vous attendent. Allez-vous mourir comme des lâches ? Autant acheter avec votre sang les précieuses libertés qu’on a prises à vos pères ! Si nous sommes résolus, on nous suivra. Si nous sommes persécutés, on nous aimera, nous gagnerons de nouvelles recrues. De la nourriture, vous en trouverez dans les villages. Des vêtements, des fusils, vous en trouverez chez les prêtres ou sur le corps des soldats du Roi… « 

Scène 20 F26

Les pentes de la montagne au-dessus des châtaigneraies. Un sentier à travers les rochers et la végétation qui se fait plus rare. Plus bas, on voit un tournant du chemin royal. Plus bas encore, et plus loin, les champs et les maisons de Vergnas. C’est la fin de l’après-midi, le ciel commence à se dorer.

Jacques Combassous gravit le sentier d’un pas régulier. Il est vêtu simplement, comme nous l’avons vu jusque là, mais il porte un manteau roulé dans son dos, avec une corde qui fait bandoulière. Il n’a aucun bagage.

On entend sa voix :

 » Je partis de chez mon frère une après-midi de la mi-août de l’année 1702. Je dis que je m’en retournais chez moi, et je fis d’abord un détour d’une demie-lieue pour le laisser croire, priant Dieu qu’il me garantisse de rencontrer des soldats, avant de quitter le chemin pour chercher les attroupés dans la montagne, là où l’on m’avait laissé entendre qu’on pouvait les rencontrer. Je me souviens qu’en marchant, je songeai que nos ennemis blâmeraient ma conduite et m’accuseraient de m’être jeté parmi les révoltés par fainéantise ou pour de mauvaises affaires. Mais je n’avais point de mauvaises affaires. J’étais aimé et chéri parmi mes compatriotes. Si j’avais contracté quelques dettes, je les avais acquittées toutes avant de partir. J’avais rendu la dot que j’avais tirée de mon épouse et j’avais abandonné encore sept louis d’or entre les mains de mon beau-père. J’avais abandonné meubles, linge et autres choses qu’il faut dans un petit ménage, abandonné les laines et entames que j’avais dans ma petite boutique, abandonné enfin les deux terres que j’avais défrichées et semées et que j’avais gagnées à la sueur de mon visage, n’ayant encore rien eu de l’héritage de mes parents. Je renonçai à tout avec la même disposition que si je n’avais rien possédé. Ce n’était donc ni par fainéantise, ni pour de mauvaises affaires que j’avais pris mon parti. Et, au contraire, pour la première fois, je ressentis dans mon cœur une grande paix… « 

Scène 21 F27

Les jardins du château de Vergnas. L’abbé de Chalonges est avec le baron, ils sont arrêtés devant un rosier que Monsieur de Vergnas taille avec de gros ciseaux de jardinier. Il porte un vêtement campagnard et des bottes de chasse.

Puis, ils repartent dans l’allée. Ils marchent lentement, pensifs. Le baron, surtout, est absorbé en lui-même et, de temps en temps, l’abbé lui jette un regard à la dérobée.

Plus loin, devant eux, Catherine de Vergnas marche au bras de François de la Fage. Ils vont du même pas de promenade.

Au bout de l’allée, un jardinier tient deux chevaux par la bride, devant le portail qui donne sur le chemin de Vergnas.

Le soleil est au couchant et rougit les rochers et les sommets environnants. On voit, à travers les arbres, le château de Vergnas et sa façade rose dans la lumière.

L’heure est calme et paisible.

Le baron s’arrête devant un dernier rosier. Catherine et François sont arrivés près des chevaux et le jeune homme saisit la main de la jeune fille pour prendre congé. Le baron les regarde et se tourne vers l’abbé. « Je vous remercie, cher ami, d’avoir pris sur votre temps et sur vos affaires pour venir jusqu’à nous. Vergnas n’est pas fertile en distractions et Catherine… « 

-« Monsieur, interrompt l’abbé, il faut le dire à Monsieur de la Fage. C’est lui qui en a eu l’idée… « 

Monsieur de Vergnas s’est détourné pour avancer ses ciseaux vers le rosier. « Permettez-moi d’y revenir, Monsieur », dit l’abbé d’une voix douce. « Monsieur de la Fage est de vieille noblesse catholique et c’est un bon serviteur du Roi. Certes, il n’a pas de fortune, mais ce n’est pas de cela que votre maison a besoin… « 

« Revenez », dit Catherine en souriant à François, tandis qu’il lui baise la main et que, près du rosier, l’abbé prend congé du baron.

Scène 22 F28

Monsieur de Vergnas entre dans sa chambre et ferme derrière lui la porte à double tour. C’est une pièce aux nobles proportions mais sans luxe. Il y a un grand lit de chêne à rideaux, une cheminée, une vaste et lourde armoire de bois presque noir et deux chaises.

Il va tirer les rideaux de la fenêtre mais des rayons du soleil couchant continuent à filtrer par les interstices des toiles.

Le baron revient vers le lit et commence à se déshabiller. Il quitte son habit, son gilet, ses bottes, sa culotte et ses bas. Lorsqu’il est en chemise, pieds nus, il va vers l’armoire, l’ouvre, y fouille, au fond, derrière les piles de linge et sort une grosse Bible.

Alors Monsieur de Vergnas pose le livre sur une chaise, l’ouvre, et s’agenouille sur les carreaux, pour le lire et pour prier.

Scène 23 F29

Un sentier dans les châtaigniers au-dessus de Vergnas. Il rejoint le chemin royal à l’entrée du village que l’on aperçoit déjà à, un peu plus bas. C’est le soir. La nuit n’est pas loin, le crépuscule commence à estomper les formes.

La troupe de Gédéon Laporte avance sous les arbres. Ils sont une vingtaine à peine, en tout. Gédéon ouvre la marche avec les déserteurs et la plupart des armes à feu. Abraham Mazel est à l ‘arrière-garde, derrière les nouvelles recrues, garçons et filles, qui se sont armés de bâtons et de gourdins. Jacques Combassous est au milieu d’eux. On entend sa voix :

« Je joignis les attroupés et Gédéon Laporte me prit dans sa troupe. Le prophète Abraham Mazel était avec lui. Ce soir-là, il récita la Prière pour un troupeau désolé avec tant de zèle que je fus comme ravi, en extase. Puis, comme la plupart des échappés de la fatale assemblée les avait rejoints comme moi et qu’ils manquaient de vivres, il fut résolu entre les chefs que, pour montrer à nos ennemis que les attroupés ne s’étaient point dispersés, nous irions en prendre dans les mains de ceux qui les gardaient, à Vergnas… « 

En arrivant à l’orée de la châtaigneraie, là où le sentier rejoint le chemin de Vergnas, la troupe ralentit et un geste impérieux de Gédéon l’arrête. Mazel le rejoint, pendant que tous se couchent sur le bord du sentier ou se tapissent derrière les gros troncs. Jacques, couché sur le sol près des hommes de tête, suit des yeux tout ce qui se passe.

A cent pas, c’est 1’entrée du village et un des soldats que le lieutenant a laissés au curé Taillade est en faction devant un petit pont de pierre qui enjambe le ruisseau.

Gédéon et Mazel tiennent un conciliabule avec La Fleur et les trois autres déserteurs. Marie est là aussi, et Bouzanquet. Puis, les quatre hommes en uniformes vont pour descendre sur le chemin. Mais Gédéon les rappelle d’un geste. Il montre les jambes nues de Dauphiné et ses pieds entortillés de chiffons. Il appelle Bouzanquet qui a des bas et des souliers. Dauphiné lui donne son justaucorps et son fusil.

Les quatre uniformes sont arrivés sur le chemin en un instant. Ils marchent vers le petit pont, en ordre.

La Fleur, deux pas en avant des autres. On dirait une relève de garde. La sentinelle vient de les voir. L’homme lève son arme. Sous les arbres, tout le monde retient son souffle. On entend la voix de l ‘homme : « Qui va là ? » – « Dauphiné ! » répond La Fleur avec autorité.

Ils ne se sont pas arrêtés de marcher et leur allure disciplinée en impose. L’homme de garde hésite, baisse son fusil. Ils arrivent à sa hauteur. Brusquement, La Fleur le frappe au cou et Bouzanquet lui arrache son fusil des mains. L’homme tombe, veut se relever, mais un coup de crosse de Reboul le couche.

Vite, ils l’ont tiré derrière le petit pont et Bouzanquet s’est mis à sa place. Avec son uniforme, de loin, on peut le prendre pour la sentinelle. Il fait de plus en plus sombre. Les autres se sont plaqués contre le mur de la première maison du village.

La Fleur fait signe à Gédéon et celui-ci fait signe à son tour à ceux qui sont immédiatement derrière lui : quatre hommes de sa troupe aguerrie, avec deux fusils, et Dauphiné qu l’accompagnent Marie et Françoise. Le petit groupe, conduit par Gédéon, sort rapidement du couvert, franchit le chemin et gagne le petit pont par les prés, en contre-bas, pour n’être pas vu du village. Seuls demeurent sous les arbres les nouvelles recrues, parmi lesquelles Jacques, Flore, Jeanne, Fort et Mazel, avec le reste de la troupe et un fusil.

Là-bas, près du petit pont, Gédéon donne des ordres pendant que Françoise et Marie détroussent le corps inerte de la sentinelle. Dauphiné trouve enfin des bottes et un nouveau justaucorps. Bouzanquet lui rend son fusil et prend celui du mort. Maintenant ils se séparent en deux groupes égaux. Il y a un uniforme de plus, mais surtout, un fusil de plus. Gédéon part donc avec trois fusils et La Fleur avec trois autres. Françoise suit Gédéon, tandis que Marie suit La Fleur.

Marie a pris à la sentinelle un baudrier auquel est suspendu une espèce de long coutelas, un sabre court et large. Cette arme ne la quittera plus.

Gédéon et La Fleur s’éloignent pour contourner le village avec leurs hommes, l’un par le haut, l’autre par le bas. Longeant les murs, s’abritant derrière les granges, ils disparaissent bientôt à la vue.

Tout cela s’est passé très vite. On sent qu’un plan a été concerté et exécuté avec la plus grande discipline, sous l’autorité de Gédéon. Mazel, les vétérans, les nouvelles recrues, ont suivi les opérations avec la plus grande attention. On les sent impatients d’agir à leur tour et Mazel fait lever tout son monde, les dispose en rang par quatre, sous les arbres, et leur fait mettre leurs armes faux réemmanchées, bâtons et gourdins à l’épaule comme des fusils. Puis, ils attendent, silencieux et tendus.

Scène 24 F29

Chez le curé Taillade, dans la salle basse de sa maison, là où nous l’avons vu recevoir l’abbé et le lieutenant, les trois soldats restants et le brigadier vont passer la nuit. L’un dort sur un banc, le long du mur, deux autres sont attablés et jouent aux cartes, un pichet de vin entre eux. Le brigadier s’est levé et va vers la fenêtre jeter un coup d’œil au dehors. Ce qu’il voit l’intrigue et il sort sur le pas de la porte. La nuit va bientôt tomber. En face de lui, en enfilade, le terre-plein devant l’église, la ruelle qui débouche sur le petit pont, le chemin et, plus loin, la masse sombre de la châtaigneraie. Le village est silencieux. Mais le brigadier est un peu inquiet de ne pas voir la sentinelle sur le petit pont. Machinalement, il revient prendre son fusil dans la pièce et ce geste attire l’attention des autres.

Le brigadier est ressorti, son fusil à la main et il appelle : « La Rouvière ! Il Mais personne ne répond. Les trois autres l’ont rejoint, ils sont sur le pas de la porte et une vague crainte commence à les gagner.

Soudain, un coup de feu retentit dans le haut du village, puis deux. Les soldats se précipitent sur leurs armes au moment où Monsieur Taillade, pâle, descend l’escalier, boutonnant sa soutane, balbutiant : « Vous avez appelé ? On a tiré ? On a tiré ? » Mais ils ne prennent pas le temps de lui répondre et sortent, leur fusil à la main, au moment même où un coup de feu retentit, cette fois, vers le petit pont, et où surgit, tout à coup, sur le chemin, une troupe nombreuse, armée (on la voit, dans la nuit tombante, hérissée de fusils) qui s’avance sur le village au chant terrible du Psaume des Batailles :

« Que Dieu se montre seulement
Et on verra soudainement
Abandonner la place
Le camp des ennemis épars,
Et ces haineux de toutes parts
Fuir devant sa face… « 

Les soldats se retournent déjà pour détaler et Monsieur Taillade se jette dans leur chemin, criant : « Ne fuyez pas ! Ne fuyez pas !  » quand des coups de feu éclatent d’un troisième côté, celui-là même vers lequel ils allaient fuir. Alors, affolés, ils refluent vers la maison du curé, s’y enferment, tirant la lourde table contre la porte, toujours suivis de Monsieur Taillade, qui va de l’un à l’autre, s’agrippant à leurs épaules, les conjurant : « Défendez-vous, Messieurs ! Défendez-vous ! « . Le brigadier s’est débarrassé de lui d’une bourrade « Vous savez ce qu’ils font aux prêtres ? Il lui crie-t-il au visage. « Ils sont cent et nous sommes quatre ! » Monsieur Taillade s’est effondré sur le banc, glacé d’horreur.

Scène 25 F29

Marie et La Fleur arrivent sur le terre-plein de l’église en se tenant la main, avec Reboul, Dauphiné et Moïse Plantat, par le haut du village, comme Mazel y entre par l’autre bout avec sa troupe, au chant du Psaume. Ils rient de plaisir. Dans les façades basses, quelques volets s’entr’ouvrent. Un vieux et une vieille sortent même de leur maison, pleurant d’entendre chanter un psaume. Mais la plupart des maisons restent résolument fermées. Il est vrai que la plus grande partie de la jeunesse de Vergnas se trouve déjà là, avec Abraham Mazel.

Scène 26 F29

Pendant ce temps, Gédéon, avec Françoise, Bouzanquet et les deux autres remontent du bas du village, traversant les cours, les jardins, escaladant les murettes. Et soudain, un rire énorme secoue Gédéon, qui montre le curé et les quatre soldats glissant du toit d’une grange, derrière l’église, sautant dans un pré et courant, courant dans la pente, vers le fond de la vallée, sans armes, à perdre haleine.

Scène 27 F29

Marie embrasse le vieil Ozias sur le pas de sa porte et le force à rentrer. De l’autre côté de la ruelle, Jacques frappe à la porte de son frère. Il insiste et appelle. Mais Elie, caché au fond de sa maison, ne répond pas, et Jacques retourne vers les autres.

Scène 28 F30

C’est l’aube, le ciel rosit au-dessus des crêtes, mais ce n’est pas cette lueur qui illumine le terre-plein. Un grand feu flambe devant la porte ouverte de l’église. Abraham Mazel et Jacques l’alimentent avec les bancs, les statues, les candélabres et les étendards qu’ils sortent de la nef.

A la lumière des grandes flammes dansantes, devant la grange où les soldats gardaient le blé, Gédéon et sa troupe battent le grain sur une aire improvisée. Les jeunes gens fouettent les gerbes à grands coups de fléaux et les poussières, les pailles qui volent aux lueurs du feu brillent comme des étincelles. On va vite, on vannera le grain plus tard et les filles, à la hâte, enfournent aussi bien de la paille que du blé dans les sacs. Mais enfin c’est un blé que les soldats n’emporteront pas.

Scène 29 Non tourné, ou coupé au montage

Le jour s’est levé et le soleil frappe déjà les hauts versants de la vallée. Mais, plus bas, il n’a pas encore dissipé la brume blanche qui monte de la rivière, baignant tout, ouatant les formes, les bruits.

Scène 30 F31

Gédéon et sa troupe passent les dernières granges de Vergnas. Les garçons portent sur leur dos les sacs de blé et les filles transportent les armes de ceux qui sont trop lourdement chargés. Flore porte un tamis. Ils ont les traits creusés, et même Mazel a l’air fatigué. Mais on les sent joyeux. Gédéon ferme la marche, content de soi, veillant sur sa troupe déguenillée et sur son précieux chargement. Jacques Combassous marche près de lui. On entend sa voix :

« A la fin de cette rude nuit et avant que le soleil ne fût levé, Abraham Mazel nous rassembla pour nous exhorter puis, nous chantâmes un psaume. En nous retirant de Vergnas, avec les vivres et les fusils abandonnés chez le curé, nous brûlâmes l’église et, l’alarme ayant été donnée par les soldats enfuis, tous les papistes des environs prirent les armes. Mais nous ne rencontrâmes aucun de nos ennemis, Abraham Mazel ayant prophétisé par inspiration que, ce jour-là, il ne nous arriverait aucun mal… « 

Ils descendent à travers les prés vers le lit de la rivière, là où la brume est la plus épaisse, et ils s’y estompent bientôt comme des fantômes. Derrière eux, par-dessus les toits de Vergnas, une énorme colonne de fumée monte dans le ciel.

Scène 31 F32

Dans le jardin de la maison de feu Monsieur le subdélégué. Au bout d’une allée retirée, à l’abri de quelques arbres, une table est dressée sous une vaste ombrelle.

Madame Villeneuve et le capitaine Poul sont attablés. Le repas vient de s’achever, un valet emporte les plats. Le capitaine est peut-être éprouvé par la chaleur, mais il ne le montre pas trop. La veuve laisse voir un visage aussi réjoui que le lui permet son deuil, mais on devine, si on ne le savait déjà, que la table est pour elle un de ces lieux où l’on peut oublier les tourments de l’existence. La grande chaleur – sa peau est moite – n’entame pas la vivacité de son regard.

Le capitaine vient de faire des bouts-rimés :

« Les fanatiques que je crains
Sont vos beaux yeux ma Sylvie,
Et, si la guerre va son train… « 

On sent qu’il cherche la rime. « Ne plaisantez pas, capitaine, dit la veuve. Quel cœur pourrait s’assurer auprès de vous, si vous courez toujours au-devant du danger ? « C’est que, Madame, il y va de mon honneur et de mon devoir.  » Mais cette réponse, faite sur un ton d’évidence, ne satisfait pas Madame Villeneuve. Le sujet semble lui tenir à cœur : « Pourquoi ne pas vous établir ? Les terres se vendent pour rien et la désolation des huguenots en fera vendre encore. » Le capitaine Poul a un geste d’impuissance. « Madame, lorsque j’achetai ma compagnie, elle devint toute ma fortune. Hélas ! elle a fondu sur les bords du Rhin. Et, aujourd’hui, je fais la guerre loin du Roi, contre une poignée de séditieux qui refusent le combat, ignorent tout de l’art des batailles, et n’ont aucun sens de l’honneur ! »

Le capitaine n’a pas pu se défendre d’une certaine amertume et Madame Villeneuve s’est attendrie en l’écoutant. Elle le regarde et lui parle avec douceur, comme elle ferait à un enfant : « Allons, allons Capitaine, ne revenez pas sur les coups du sort… Vous savez combien on vous estime…  » Le capitaine pose sur la veuve émue un regard où se lit brusquement la froide détermination de sa virilité insatisfaite. Il saisit sa main et la baise.

Madame Villeneuve a éprouvé un effroi soudain, mais elle y a pris du plaisir. Elle abandonne un instant sa main, mais doit la retirer bien vite. Une servante accourt et, derrière elle, au bout de l’allée, on voit se profiler la haute silhouette de l’abbé de Chalonges. Il arrive à grands pas.

Le visage du capitaine s’est tendu en voyant l’abbé. Celui-ci s’excuse auprès de la veuve. Mais les événements, dit-il, lui commandaient de joindre au plus vite le capitaine Poul. En effet, l’église de Vergnas est en flammes. Les attroupés ont mis en fuite les soldats chargés de garder l’impôt de l’Eglise et ont échappé à un détachement qui allait les surprendre. L’abbé est contrit et préoccupé. Regardant le capitaine, il se demande si on n’arrivera jamais à punir les exactions des séditieux, et jusques à quand ils pourront défier l’autorité de l’Eglise et du Roi.

Le capitaine Poul est congestionné. Il ne parvient pas à prononcer une parole. Il se lève et se penche vers la veuve pour la saluer. « Excusez-moi, articule-t-il enfin. Mais mon devoir m’oblige à me retirer… Sans doute serez-vous déjà partie lorsque je reviendrai. Il a un geste navré, se penche une dernière fois, se détourne et s’éloigne d’un pas décidé, laissant Madame Villeneuve avec l’abbé de Chalonges.

Scène 32 F33

La rivière. L’eau court entre des pierres et des rochers formant un gué. Il y a des grands arbres penchés au dessus du courant. Il fait beau. Le soleil est haut. De la végétation touffue de la rive, dans le sable et les galets, émerge la troupe de Gédéon. Gédéon et Mazel pataugent, traversant la rivière avec un groupe où l’on reconnaît, entre autres, Jacques, Bouzanquet et Françoise. Le reste, avec Marie, La Fleur et ses trois amis, rejoint un sentier qui s’éloigne de la berge et grimpe dans les châtaigniers.

Scène 33 F34

Gédéon, Mazel, Jacques et Bouzanquet marchent d’un bon pas avec ceux qui ont traversé la rivière. Tous portent des armes, sauf Jacques qui n’en a pas encore. Ils suivent un chemin caillouteux qui borde un terrain étroit, allongé entre la montagne et la rivière. On approche d’un petit mas, quelques bâtisses blotties sous des escarpements rocheux, tout près du courant. Il y a des blés, des prés, un verger, et tout, dans ce lieu isolé, dit le calme et la paix. Mais le groupe va son chemin, -peu sensible aux charmes du site.

Lorsqu’ils arrivent dans la cour de la maison, serrée entre sa grange et sa remise, un chien aboie et une femme se montre en haut des marches de pierres qui conduisent à la porte. C’est la Brunet, que nous avons déjà vue à la moisson. Elle serre un enfant contre elle. « Où est ton mari ?  » demande Gédéon. « Il n’est pas là… Il est à Vergnas  » dit-elle, et son œil. agrandi fixe le gros homme barbu qui monte les marches vers elle, l’écarte doucement, et entre dans la maison.

Tous les autres restent alignés dans la cour, en bas de l’escalier, et la regardent. Gédéon ressort bientôt et rejoint Mazel. La Brunet est descendue derrière lui, laissant l’enfant sur les marches. Elle redit faiblement : « Il n’est pas là.  » Et pendant qu’ils se mettent à fouiller la grange, la remise,

l’écurie, elle ne les quitte pas des yeux.

Gédéon est devant le four qui s’arrondit contre le mur de la maison, et, brusquement, enfonçant ses deux mains par l’étroite ouverture, il en tire Brunet par les pieds, qui s’agrippe, résiste en vain à cette poigne de fer, et tombe à plat ventre quand Gédéon le lâche. A cet instant, Mazel et Bouzanquet épaulent leurs armes. La Brunet pousse un cri, et Jacques la retourne contre le mur au moment où les fusils partent. Elle lui échappe, court prendre son enfant sur les marches, redescend et, finalement, n’ose fuir, le pressant contre sa poitrine, recroquevillée contre le mur, pendant que Gédéon va achever le mouchard d’un coup de pistolet.

Jacques a sorti de dessous sa chemise un grand papier qu’il déplie. Il porte, soigneusement peints à l’encre brune, en lettres capitales, ces mots : « AINSI SERA-T-IL FAIT AUX TRAITRES ET AUX PERSECUTEURS.

Mais, penché sur le cadavre, Jacques ne sait pas trop comment s’y prendre pour accrocher le papier. Finalement il prend une pierre et la pose sur le dos du mort pour maintenir la pancarte. Mazel a surveillé l’opération, puis il se tourne vers la Brunet, toute ratatinée de terreur, et l’apostrophe : « Qu’elle partage le sort de Judas, celle qui a partagé ses deniers ! « 

Mais Gédéon secoue sa grosse barbe et grogne : « Il a payé.  » Il grimpe les marches et entre dans la maison pour en ressortir l’instant d’après, tenant un plat d’étain qu’il lance à ses hommes : « Tiens, Bouzanquet, c’est pour remplacer nos trois balles.  » dit-il.

Ils quittent la cour, laissant le mort la face contre terre, sa pancarte dans le dos. La Brunet et son enfant se confondent presque avec le mur.

Scène 34 F36

Le capitaine Poul et le lieutenant de la rage sont penchés sur la Brunet. Elle n’a pratiquement pas changé de place, mais elle s’est affaissée sur le sol, prostrée. L’enfant, assis à côté d’elle, regarde les uniformes des officiers.

Près du cadavre de Brunet et sa pancarte, tient les chevaux des officiers.

Une vingtaine de dragons sont dans la cour, la plupart se sont assis à l’ombre de la remise. Deux d’entre eux sont entrés dans la maison pour chercher de la nourriture. Un autre mange ce qu’il a trouvé, assis sur les marches de l’escalier, de la vaisselle éparpillée autour de lui.

« Ils sont partis de quel côté ? » demande Poul à la veuve. Mais elle ne répond pas, le menton sur la poitrine. Il lui fait lever la tête et répète la question, martelant les mots, excédé. Mais elle demeure muette. François de la Fage est retourné calmement à son cheval. Il regarde Poul qui va d’un pas rageur jusqu’au cadavre, et qui dégaine pour le retourner en s’aidant de son sabre, furieux, sans le moindre ménagement.

Il ramasse la pancarte, la déchire, se penche pour voir la tête, qui ne lui dit rien, et se redresse avec colère, criant : « Il n’y a rien à tirer de ces abrutis ! « .

Sur le rebord de l’escalier, près du soldat qui mange, dans la vaisselle éparpillée, il y a un plat d’étain. Le capitaine se soulage avec un grand coup de sabre qui le fait voler en l’air, tout tordu.

Mais un soldat reste les yeux levés. Puis deux, puis tous. Le capitaine et le lieutenant suivent les regards. Dans le ciel, par-dessus les rochers, monte, en grosses volutes sombres, un énorme panache de fumée.

Les deux officiers sautent en selle. Le capitaine hurle des ordres, un brigadier rameute les dragons. Les hommes se lèvent et ramassent leurs armes en renâclant, lorsque un bras se tend et désigne un autre coin du ciel. Dans la direction exactement opposée au premier, derrière une autre crête, monte un second panache de fumée.

Quittant la ferme, laissant la veuve à ses larmes, au milieu de la cour jonchée de vaisselle et de débris, le capitaine divise son détachement en deux groupes.

Il prend la tête du premier, le lieutenant emmène le second, Chacun s’en va vers un incendie.

Scène 35 F37

Jacques Combassous marche entre La Fleur et Marie, suivi de Dauphiné, Reboul, Moïse et quelques autres, Ils sont neuf, Ils suivent un chemin à flanc de montagne, qui traverse un bois épais de châtaigniers. Entre les arbres, en dessous d’eux, le chemin royal sort du couvert au fond d’un vallon, franchissant un torrent sur un pont de pierre, et remonte l’autre versant à travers des prés, passant près d’une bergerie isolée, Débouchant du pont, on voit le lieutenant de la Fage et ses hommes, marchant d’un bon pas. On entend la voix de Jacques :

« Le jour que nous expédiâmes le traître qui avait vendu l’assemblée du clos de Vialat et que Gédéon Laporte partagea sa troupe pour brûler les églises de Frussac et de Saint-Laurent, il m’envoya prévenir La Fleur du lieu où ils devaient se retrouver le soir-même. Comme je venais de le rejoindre, nous aperçûmes, sur le chemin royal, un détachement de troupe… « 

Scène 36 F38

François et ses hommes, sur le chemin, sont au milieu de la montée, approchant de la bergerie, lorsque les coups de feu partent sur leur droite, venant du bas des prés, Le lieutenant fait abriter ses hommes et saute à bas de son cheval, derrière la bergerie, mais un de ses soldats est déjà touché. Pendant que les autres tiraillent, le lieutenant fait le tour de la bâtisse pour repérer les francs-tireurs. Cinq hommes à peine, derrière une bosse du pré où poussent deux pommiers. A mi-pente, entre la bergerie et le lit du torrent qui passe plus bas, derrière eux, où finit la châtaigneraie de l’autre versant. Ils sont en contre-bas, n’ont que trois fusils, et leur position n’est pas très favorable.

Le choix de François est vite fait. Il brûle de se distinguer et l’occasion est trop favorable pour la laisser échapper. Il tire son sabre et son pistolet, encourage ses hommes et, négligeant son cheval, plonge dans la pente, le sabre levé, en criant : « Vive le Roi ! Tue ! Tue ! « . Ses soldats reprennent ses cris et le suivent comme un seul homme, dévalant avec lui, la baïonnette au fusil.

Le lieutenant saute un petit fossé qui traverse la pente du pré. Là-bas, les attroupés n’ont plus le temps de recharger leurs armes et ils détalent, se repliant vers le lit du torrent. Le détachement est presque en bas du pré, courant et hurlant dans la pente. Les fuyards vont arriver au torrent.  » : Feu ! Feu !  » rugit le lieutenant. Il tire lui-même un coup de pistolet. Ses hommes s’arrêtent pour tirer, tous les fusils partent à la fois, c’est un tonnerre qui se répercute à travers toute la vallée. Les soldats reprennent leur course, les fuyards disparaissent dans le lit du torrent et, soudain, du couvert des châtaigniers, part une décharge inattendue, peu nourrie mais meurtrière et précise. Deux soldats tombent. François sent ses hommes mollir. : « Chargez ! chargez !  » hurle-t-il. Mais on les tire comme des lapins. Les fuyards, dans le lit du torrent, ont sûrement eu le temps de recharger leurs armes. François de la Fage sent lui-même la peur le saisir. Il veut sien défendre. Deux soldats font demi-tour et remontent le pré en courant. « Lâches ! Il leur crie le lieutenant. Mais les autres les imitent et il faut bien qu’il fasse demi-tour lui-même. « Salauds ! Salauds !  » hurle-t-il aux hommes qui courent devant lui, courant comme eux.

La pente du pré est raide, un homme a lâché son fusil pour mieux courir. Des balles sifflent. Un autre soldat tombe et roule. Derrière, on entend des révoltés qui chargent à leur tour. François les voit par-dessus son épaule. Ils sont une dizaine et, tout en courant, ils ramassent les fusils abandonnés et ceux des blessés. Devant, François voit son cheval près de la bergerie. Si près, et si loin. Un quatrième soldat, devant lui, s’écroule en gémissant. François le dépasse, sent une vive douleur à la cuisse, et tombe à son tour, roulant dans le petit fossé qu’il allait franchir. Où il disparaît presque dans les herbes, faisant le mort.

Mais les poursuivants le dépassent, continuant à courir après les soldats. François respire. « Ce n’est rien » dit-il pour lui-même, machinalement, tâtant sa cuisse, regardant le blessé, un peu plus bas, qui gît dans l’herbe et met du temps à mourir, soufflant comme un bœuf.

Mais François a vu en bas du pré Marie, qu1accompagne un attroupé. Ils s’arrêtent près des deux blessés, ou morts, on ne peut pas voir de loin, et les détroussent, prenant leurs armes, leurs harnachements, déboutonnant leurs vêtements, les roulant dans l’herbe pour les leur ôter, tirant leurs bottes, leurs pantalons. Et les jambes inertes des hommes ont des mouvements ridicules.

Lorsqu’ils sont nus (ils ont pris même leur chemise), Marie se penche sur eux et, de son sabre court, achève les blessés en le plongeant dans leurs poitrines.

Maintenant elle remonte vers le blessé qui souffle toujours, tout près du lieutenant. Au-dessus, on entend des cris et la fusillade qui continue.

Le blessé geint quand on le déshabille. Marie se penche sur lui pour l’achever. Couché dans le fossé, François voit ses jambes sous sa jupe déchirée. La courbe de ses hanches. Elle est belle. Elle se retourne, rencontre son regard, et comprend ce qu’il dit sans doute.

« Ah… !  » dit-elle machinalement. Et elle demeure immobile un instant, sans que leurs regards se quittent.

Mais son compagnon la tire par le bras. Une fusillade, nourrie se rapproche. On entend le piétinement des hommes qui courent. Les attroupés refluent et Marie court avec eux, emportant quatre uniformes et oubliant le lieutenant.

Le capitaine Poul est là. François de la Fage le regarde du fond de son fossé. Sur son cheval, il est immense. Il beugle, agitant son grand sabre : « Il n’y a rien à tirer de ces abrutis !  » Fou de rage. Puis il donne des ordres, des soldats entourent le lieutenant, l’aident à se lever. Ce n’est pas trop grave. Il peut presque marcher. Une éraflure. On lui amène son cheval.

Scène 37 F39

C’est la fin de l’après-midi et le soleil va se coucher. La petite troupe de La Fleur gravit un chemin de troupeaux qui monte du fond d’une vallée étroite, au flanc d’un versant abrupt, coupé par des lits de torrents. On a quitté les châtaigniers, il n’y a plus que quelques fuyards, et la végétation maigre, l’herbe sèche des hauteurs.

Derrière La Fleur, entre Dauphiné et Reboul, marche un inconnu en costume de paysan qui semble leur prisonnier.

Marie a remplacé sa robe déchirée par une culotte militaire et des guêtres, quelques autres ont enfilé les justaucorps pris aux soldats. Deux d’entre eux portent sur leurs épaules le reste du butin de l’embuscade, roulé en ballots. Presque tout le monde a un fusil. Jacques marche derrière Marie. On entend sa voix :

« Nous partîmes pour rejoindre Gédéon Laporte tout de suite après l’embuscade où j’avais gagné un fusil. C’est celui dont je me suis toujours servi et, quoique j’en eusse trouvé de plus beaux parla suite, je n’en ai jamais changé. Ce fut le premier combat où je me sois trouvé. Nous n’avions encore ni bu, ni mangé ce jour-là et notre hâte était grande d’arriver au lieu fixé. Mais comme nous en approchions, nous surprîmes sur le même chemin un homme qui se disait porteur d’un message pour Gédéon Laporte et qui recherchait ses quartiers. Il portait un pistolet. Nous l’emmenâmes après l’avoir désarmé… « 

Au sommet de la montée, on voit quelques bergeries adossées à la pente, à moitié enfouies sous une crête rocheuse et le groupe, qui avançait jusque-là d’un bon pas, ralentit son effort, se sentant déjà arrivé. Ils entrent d’un pas presque traînant dans le petit hameau, mais rien n’y bouge. Plus on s’en approche et plus les bergeries semblent désertes. Ils regardent autour d’eux, inquiets. Aucun signe de vie ne se manifeste. La Fleur fait arrêter tout son monde. On n’entend que le bruit de l’eau qui coule dans un abreuvoir de pierre.

La Fleur s’approche de la construction la plus proche. Il ouvre la porte qui grince, prudemment. On voit une salle étroite et longue, voûtée, à moitié creusée dans le roc. Contre le mur, il y a un âtre où du bois se consume sous une grosse marmite. Sa lueur éclaire vaguement, au fond, du foin, des sacs, une vieille table et un banc.

La Fleur sort et fait un signe à Marie. Elle imite un cri d’oiseau, toujours le même. Alors, Gédéon et Mazel surgissent de derrière une bâtisse. Et de derrière une autre, un peu plus loin, Bouzanquet et le reste de la troupe, avec Flore, Françoise et les autres femmes.

 » Mais, Diable ! on vous avait pris pour des dragons !  » dit Gédéon de sa grosse voix en se frappant la cuisse d’une énorme tape, comptant les fusils, tandis que tout le monde, soulagé, se retrouve et s’embrasse. « On les a rencontrés, dit La Fleur, et on a rencontré celui-là aussi, « 

L’inconnu s’est avancé : « Je m’appelle Soustelles.  » Gédéon le regarde en se grattant la poitrine et Mazel s’est approché, soupçonneux. « C’est toi, Gédéon Laporte de Branoux ?  » demande Soustelles, « C’est moi » dit Gédéon. Puis Soustelles se tourne vers Mazel,  » C’est moi Abraham Mazel » dit Mazel devançant la question. « Je vous apporte un message de Jean Cavalier, d’Anduze » dit Soustelles en s’adressant aux deux hommes. On sent que le nom dit vaguement quelque chose à Gédéon. Mais, d’abord, il fait entrer Soustelles dans la bergerie que La Fleur avait visitée en arrivant et où tout le monde a commencé à entrer pendant ce dialogue.

Scène 38 F47, F40

Les femmes sont en train de préparer la nourriture à la lumière de grosses chandelles et du feu qui flambe dans l’âtre, Les uniformes pris aux soldats, dans un coin, en tas, leurs souliers alignés contre le mur, Jacques, La Fleur et les autres sont en manches de chemises, pieds nus, assis dans le foin, regardant les femmes travailler. Gédéon et Mazel viennent s’asseoir à la table, devant une chandelle, avec Soustelles qui commence à leur parler, On entend la voix de Jacques : « Jean Cavalier, âgé d’environ vingt ans, fils d’un paysan de Ribaute près d’Anduze, était revenu de Genève où il travaillait de son métier de boulanger. Il avait des dons de Dieu très excellents et prêchait admirablement bien. Ayant ouï dire ce qui se passait dans nos Cévennes, il envoya le nommé Soustelles à Laporte et Mazel pour leur dire que s’ils voulaient descendre dans ses quartiers, ils trouveraient beaucoup d’hommes qui les suivraient pour combattre et ledit Soustelles leur remit de sa part une espèce de méreau de bois, long de quatre pouces et deux d’épaisseur, comme signe pour se faire connaître quand ils l’iraient voir… « 

Lorsque Soustelles a sorti le méreau de dessous sa chemise et l’a posé sur la table devant Gédéon et Mazel, tous les yeux se sont fixés sur le petit objet de bois. C’est une sorte de petit bâton court et plat, marqué d’encoches, comme on en usait chez les boulangers, autrefois. Il est percé d’un trou à une extrémité où passe une cordelette, pour le pendre autour du cou.

Mais les femmes servent le repas, distribuant à chacun un récipient de bois où fume une lourde soupe de fèves.

Scène 39 Coupé au montage

La nuit tombe. Devant une bergerie près d’un feu qu’ils ont allumé au bord du sentier, Jacques et quelques autres, avant d’aller dormir, écoutent Mazel qui leur lit l’Ancien Testament. Ils sont toujours pieds nus, en culottes et chemises, les uns assis, les autres debout, attentifs, écoutant l’histoire du roi Saül et de David, qui partit au désert et devint chef de bande.

Scène 40 F41

Marie lave ses pieds nus dans l’abreuvoir. Son visage est encore mouillé. Elle quitte sa culotte militaire, la chemise d’homme qu’elle porte lui arrive aux genoux. Elle lave ses jambes, quand La Fleur s’approche d’elle et la prend doucement dans ses bras. Elle le laisse faire et il l’embrasse, mais chastement. Lorsqu’il l’a lâchée, elle essuie ses jambes avec la culotte de soldat et entre dans une petite grange voisine.

La Fleur, devant l’abreuvoir, prend de l’eau dans ses mains et se lave le visage. Puis il va rejoindre Marie.

Scène 41 F42

Dans la grange, La Fleur vient se coucher près de Marie. Elle a étendu ses vêtements sur le foin, avec le justaucorps du jeune homme, pour faire une couche. Dans l’obscurité, elle l’aide à se déshabiller.

Près de l’autre mur, sur une couche semblable, Flore dort contre Bouzanquet.

Scène 42 Coupé au montage

Dans la première bergerie, Gédéon, la barbe dans ses bras croisés, dort sur la table et ronfle comme une forge. Le méreau est encore sur la table. A côté de lui, assis sur le même banc, Jacques lit sa Bible.

Entre les sacs, couchés sur le foin, au fond, Soustelles dort aussi, ainsi que trois jeunes gens. La femme âgée qui suit la troupe depuis l’assemblée surprise est en train de ranger les uniformes pris aux soldats royaux. Près de la table, à la lumière de la chandelle, elle les plie soigneusement, séparant les justaucorps, les chemises, les culottes, en faisant de petits paquets qu’elle aligne sur le sol, le long du mur, en prenant bien garde de ne faire aucun bruit pour ne pas réveiller ceux qui dorment.

Scène 43 Non filmé

C’est l’aube. Tout le camp est réuni près de l’abreuvoir, autour de Mazel, chantant un psaume. Soustelles est près de Gédéon. Lorsque le chant est terminé, Gédéon, Mazel et Soustelles, avec une dizaine d’hommes, se séparent du reste de la troupe et se mettent à descendre le sentier. Françoise est avec eux. Gédéon porte le méreau de bois suspendu à son cou. Depuis le début de cette scène on entendait la voix de Jacques :

F44

 » Pendant deux jours, nous restâmes dans ce hameau, priant Dieu, chantant des psaumes, lisant l’Écriture Sainte et notre prophète nous adressa chaque jour une exhortation tirée du Livre qu’il accompagnait de ses réflexions. Le dimanche d’après la Saint-Barthélémy, en août, Gédéon et Mazel, avec Soustelles, descendirent du côté d’Uzès pour y joindre Cavalier, d’après son message, et pour y lever des hommes… « 

Scène 44 F44

 » Pendant leur absence, nous demeurâmes cois quant aux entreprises, attendant leur retour, nous accordant quelque repos, gardant les vivres, prenant soin de notre linge… « 

Le lit encaissé de la rivière dans le tournant d’un vallon. L’eau quitte un « gour » (gouffre) entre des rochers pour s’étaler en un large bassin, moins profond, entouré de gros galets blancs, qui se termine par une sorte de gué d’où le courant repart entre de grosses pierres usées vers le gour suivant. Le bruit de l’eau qui saute et écume est très fort. Il fait très beau, il fait très chaud.

Marie et Flore lavent du linge au bord du courant. Elles l’enroulent en grosses torsades, le frappent sur des pierres plates, le rincent, le piétinent et recommencent. Elles ne portent que leurs chemises d’hommes dont elles ont attaché les pans entre leurs jambes pour être plus libres de mouvements.

Un peu plus loin, sur les rochers, du linge est déjà étalé au soleil, près de leurs vêtements et de ceux de Bouzanquet et La Fleur, avec leurs armes.

Ils se baignent au milieu de la rivière, nus, à demi flottant, à demi nageant, dans la partie peu profonde du bassin.

Un peu plus loin, encore, en amont du gour, au bord d’une partie plus sablonneuse de la rivière, Jacques, nu lui aussi, barbote, les pieds dans l’eau, jouant à piéger les alevins de goujons dans un petit bassin qu’il a creusé dans le sable. Ses vêtements sont posés près de lui, et son fusil.

Le soleil est haut, le ciel d’un bleu intense. On sent que les garçons s’abandonnent au sentiment de bien-être et à la chaleur qui les engourdissent.

Bouzanquet sort finalement de l’eau et vient jusqu’aux galets pour enfiler sa culotte. Il regarde un instant les filles et appelle Flore. Mais le bruit du courant empêche qu’elle l’entende. Alors, avant de se vêtir davantage, il s’approche d’elle, mais elle ne l’entend pas venir, ni Marie, occupées qu’elles sont à battre le linge, lui tournant le dos. Lorsqu’il est tout près, il ramasse de l’eau dans le creux de ses mains et en fait couler un filet dans le dos de Flore qui pousse un cri et se renverse en arrière, tandis qu’il la saisit dans ses bras en riant.

Mais Flore n’a pas le temps de s’abandonner au rire, la peur se lit sur son visage. Saisissant Marie et Bouzanquet, elle leur montre dans la pente broussailleuse, un brigadier et trois dragons qui descendent vers eux, leurs armes à la main. Le bruit de la rivière avait couvert leur approche. Ce sont les fuyards de la nuit de Vergnas.

En un instant, Bouzanquet et les deux filles, abandonnant le linge qui s’en va dans le courant, ont sauté dans les pierres pour rejoindre leurs vêtements et sur-tout leurs armes, criant vers La Fleur et Jacques : « Aux armes ! Aux armes !  » Mais on ne court pas vite, pieds nus, dans les gros galets et, lorsqu’ils arrivent aux fusils, ils n’ont que le temps de les saisir, d’enfiler leurs chaussures à la hâte, et de ramasser leurs vêtements, trois soldats traversant déjà le gué derrière eux.

Flore et Bouzanquet entrainent Marie qui pleure et hurle ; « La Fleur ! La Fleur !  » Ils grimpent dans les éboulis d’ardoise, sous des arbres, à demi-vêtus. Les soldats tirent, les manquent et rechargent leurs armes avant de reprendre la poursuite.

Pendant ce temps, Jacques et La Fleur ont entendu les cris et les coups de feu et Jacques, ramassant ses frusques et son fusil, a disparu en un instant dans le dédale de rochers et de végétation du tournant de la rivière, en amont du gour. Et d’ailleurs il était le plus éloigné et les soldats ne l’avaient peut-être pas aperçu.

Mais La Fleur, lui, bien en vue, en plein milieu de la rivière, n’a pas eu le temps de gagner la rive et, le brigadier lui ordonnant en le couchant en joue de sortir de l’eau, de lever les bras et de le rejoindre, il doit s’exécuter.

Mais il le fait sans hâte, approchant lentement de la rive, regardant autour de lui, pensant vite, cherchant une issue à la situation en gagnant du temps, demandant à aller chercher ses habits. « Après !  » fait l’autre. Viens par ici d’abord !  » Tout en parlant, il le menace toujours de son fusil qu’il tient d’une seule main, la crosse sous le bras, de l’autre sortant une dague et débouclant sa ceinture pour en faire un lien.

« Plus près ! Il dit le brigadier à La Fleur qui sort de l’eau. Et il se rapproche lui-même, mettant la pointe de sa dague sur l’estomac du jeune homme qui, tout nu, a l’air d’un gringalet à côté de lui, posant lentement son fusil sur un rocher en disant : « Reste-là, hein ! Reste-là !  » Ne quittant pas La Fleur des yeux. « Donne tes mains » dit-il, quand il a ramené à lui la ceinture de sa main rendue libre. La Fleur baisse les bras. Et brusquement, il saisit la dague à deux mains, l’éloignant de lui, cherchant à déséquilibrer l’autre, qui résiste en vociférant des injures, tournant la lame dans les mains ensanglantées de La Fleur. Alors, d’un coup de pied violent, La Fleur repousse le brigadier en arrière, il tombe lourdement sur les rochers, en travers de son fusil. Du temps qu’il se relève, le ramasse, La Fleur a couru vers le lit de la rivière, là où Jacques s’était éclipsé, et disparaît à son tour, au moment même où le brigadier parvient enfin à tirer, mais le rate.

Scène 45 F45

Un paysan marche sur le chemin au-dessus de la rivière. Il porte une grande branche de châtaignier très feuillue sur l’épaule. On entend la voix de Jacques :

« J’avais pourtant éprouvé des craintes en venant dans ce vallon, mais, comme je n’étais pas prophète, mes compagnons n’y avaient prêté aucune attention. Je ne cessais pas d’être inquiet, cependant, sur leur sort, priant Dieu qu’ils aient pu échapper comme moi. Pour ce qui me regarde, craignant que toute la montagne ne fût investie, je m’avisai de couper une branche de châtaignier et de la mettre sur mon épaule, tant pour cacher mon fusil que pour faire croire aux soldats qui pourraient m’apercevoir que j’étais un paysan revenant de travailler… « 

Le paysan qui marche est Jacques, en effet. Il porte sa chemise par-dessus sa culotte, serrée à la taille par sa ceinture, sa veste roulée dans son dos, et il n’a pas remis ses bas. Le chemin longe la rivière, qu’il domine, taillé dans la pente rocheuse, au flanc de l’étroite vallée et, par endroits, des murs de soutènement le portent en corniche. Comme Jacques passe au-dessus d’un de ces murs, il entend le cri d’oiseau caractéristique, signal de la troupe de Gédéon. Il hésite, ralentit, regarde autour de lui, s’arrête. La tête de La Fleur, qui était caché en contrebas, émerge au ras du chemin…

Scène 46 S46

Plus loin, le chemin a quitté la rivière et monte sous les arbres. Jacques et La Fleur regardent un homme à cheval qui vient vers eux. Il est assez loin, il ne les a pas encore vus. Il laisse aller son cheval au pas dans la montée.

Jacques est assis sur un petit mur de pierres sèches, les jambes pendantes. La Fleur est derrière le mur, accoudé près de lui, cachant ses mains. Ils ont changé de tenues : Jacques n’a plus de chemise, sa veste est à même sa peau. La Fleur porte la chemise de Jacques, mais c’est tout ce qu’il a et le mur, en réalité, cache sa nudité.

L’homme les a vus. Il a ralenti son cheval. Il continue à avancer, mais en les observant. Jacques et La Fleur l’observent aussi. Il porte de bons souliers, des guêtres, une culotte de peau, un justaucorps brun, une sacoche de cuir en bandoulière. C’est un courrier. Jacques a fait un geste et l’homme a arrêté son cheval, prêt à tourner bride. « Ne crains pas » lui dit Jacques. Le cavalier repart et arrive à leur hauteur, méfiant et peureux. On sent qu’il est prêt à s’enfuir au galop.

Mais La Fleur sort rapidement de derrière le mur, le fusil de Jacques entre ses mains enveloppées de linges sanglants, le couchant en joue. Sa tenue incongrue impressionne l’homme, peut-être autant que le fusil. Jacques est venu prendre le cheval par la bride. « En bas !  » dit La Fleur. L’homme descend de cheval. « Je ne suis pas… papiste !  » parvient-il à dire, terrorisé. Jacques lui prend sa sacoche. « Déshabille-toi !  » lui dit La Fleur. L’homme regarde les pieds nus de La Fleur et il commence par ses souliers.

Pendant ce temps, Jacques ouvre la sacoche, elle est pleine de lettres.

Scène 47 F47

La sacoche est sur la table de la bergerie. C’est le soir, après le repas. Gédéon et Mazel sont de retour avec Cavalier. Gédéon a commencé à inventorier le contenu de la sacoche. Il vient de décacheter une lettre. C’est une lettre d’amour, il la lit et fait rire sa troupe.

La plupart sont là, assis par terre, près de l’âtre ou le long du mur. Mais d’autres ont dû aller dormir déjà. On a laissé le foin du fond pour Cavalier et les huit hommes qu’il a ramenés avec lui. Mazel est près d’eux. Les rescapés de la rivière sont groupés, ils viennent sûrement de raconter leur aventure. La Fleur porte la culotte de peau et la chemise du courrier et ses mains sont plus proprement bandées. Marie est contre lui, Françoise près de Gédéon, Flore près de Bouzanquet, les autres filles mêlées aux garçons. Gédéon lit :

« … voulez-vous savoir des nouvelles de votre amant ? Ma très chère, il court après des abrutis, chevauche après des fantômes et lève un sabre inutile, rêvant aux batai1les plus galantes, et plus secrètes, qu’il a dû quitter…  » …

Pendant qu ‘il lit, que ses hommes rient, Gédéon jette des regards à la dérobée sur Cavalier. C’est un petit jeune homme (il a vingt et un ans) de taille ramassée, la tête forte, enfoncée dans les épaules, blond, l’œil bleu et sérieux, très calme. On voit qu’il observe tout, mais il ne rit guère. Ses hommes, autour de lui, demeurent un peu sur la réserve. On sent que la fusion ne s’est pas encore opérée entre les deux groupes et que la jovialité envahissante de Gédéon bouscule les hommes de Cavalier qui écoutent la lecture de la lettre avec un léger malaise.

… « … Trois jours loin de vous déjà et il s’impatiente de vos faveurs, de vos grâces, de votre gorge, de vos doigts de fée, de toutes vos merveilles, et jure qu’il sera de retour avant votre départ pour les eaux afin de venir vous témoigner de la manière la plus ferme, la plus brûlante…  » …

Là, Gédéon doit s’arrêter pour rire et pour ménager aussi la surprise de la fin, qui est la signature :

« … la passion de celui qui signe votre : Alexandre Poul. « 

C’était le capitaine écrivant à Madame Villeneuve, Gédéon lit à haute voix sur l’enveloppe, pour que tout le monde en profite, le nom de la destinataire, Il obtient un franc succès et, tout de même, Cavalier et Mazel ont franchement souri.

Pendant que les rires s’apaisent, que certains saluent et sortent pour aller dormir dans leur bergerie, Gédéon décachette d’autres lettres, jetant de temps en temps un œil. sur Mazel qui parle à voix basse à Cavalier.

Curieusement, la présence de ce dernier semble brouiller le rapport entre Mazel et Gédéon, Mazel semble se sentir plus proche du jeune homme, d’ailleurs il a presque son âge, que de son tonitruant compagnon, et Gédéon en éprouve peut-être quelque jalousie.

En tous les cas, il ramène l’attention sur lui en appelant Jacques. « Allez, fils, dit-il, prends ta plume, que j’envoie une lettre,  » Il tient à la main une grande missive à l’écriture fine et serrée qui porte un cachet officiel.

Jacques se lève et prend dans un des sacs une boîte en bois qu’il va ouvrir sur la table, s’asseyant, en tirant du papier, une plume et un encrier. Pendant ce temps, Gédéon a regardé La Fleur et ses mains. « Alors ? La prochaine fois, tu mettras une sentinelle ?  » La Fleur grimace et Gédéon revient à Jacques. Tout ce petit manège a soutenu l’attention et provoqué une certaine curiosité. Il dicte :

« A Monsieur de Cabrières, capitaine au Collet de Dèze…  » …

Gédéon prend son temps, Cavalier et Mazel écoutent, il savoure avec une certaine coquetterie son effet, regardant Françoise et Flore, sollicitant leur complicité.

Puis il commence à dicter en contrefaisant un peu sa voix et son ton, comme s’il était un autre qui ne saurait pas dicter, ni parler convenablement :

… « … Monsieur l’officier, je vous écris pour ce que mon zèle pour notre Très Sainte Église et pour le Roi me commande de faire mon devoir…  » …

Gédéon n’est pas mécontent de ce début, il pousse un petit gloussement de plaisir et repart.

… « … et de vous informer que des religionnaires insolents convoquent, à une lieue de votre garnison, une assemblée secrète pour la mi-nuit prochaine, au lieu dit : « le Pradel », près du village de Saint-Hilaire, ceci dit afin d’agir selon ce que vous estimerez votre devoir. Signé : un juste serviteur de notre bien-aimé Roi. « 

Mazel s’est levé intrigué et s’est rapproché venant s’asseoir sur le banc à côté de Jacques. Au passage, il a voulu prendre la missive officielle d’entre les mains de Gédéon, qui ne l’a pas laissé faire, et qui lit maintenant, à haute voix, la suscription : « le capitaine de Cabrières à Monsieur le Comte de Broglie, commandant les troupes du Roi en Languedoc…  » Puis il parcourt le début en marmonnant pour arriver aux phrases qu’il juge intéressantes :

« … Le temple des religionnaires du Collet de Dèze dont Monsieur l’Intendant a fait différer la destruction voilà plus de quinze années, exprimant son intention d’y établir un hôpital. Mais le lieu étant toujours vide, et aucune disposition ni aucun crédit pour ce faire, accordés, j’ai pris sur moi d’y entreposer nos armes et nos munitions, puisqu’il jouxte notre casernement. Vous plairait-il d’obtenir de Monsieur l’Intendant une confirmation… « 

Gédéon a souligné par sa lecture les informations intéressantes. Il regarde Cavalier. Cette fois, il a marqué un point, l’œil du jeune homme s’est allumé. Et d’ailleurs, Gédéon ne cherche plus à faire rire, il parle en chef de la troupe quand il s’adresse à Mazel : « Ce temple, nous y chanterons… « 

Scène 48 F48, F49

D’une crête boisée dominant le Collet de Dèze, Gédéon Mazel et Cavalier observent le village. Le soir tombe. Tout est calme. Des fumées toutes droites montent au dessus des toits que dominent l’ancien temple et les bâtiments qui servent de caserne à la garnison. On voit le chemin qui tourne en quittant les maisons pour plonger vers la vallée.

Gédéon est impatient, Cavalier très calme. Mazel est derrière eux, avec la troupe. Augmentée des hommes de Cavalier, elle est plus importante que celle que nous avons vue jusqu’ici. Ils sont vingt-huit, exactement. Ils sont assis, serrés les uns contre les autres, sous les arbres. Jacques astique soigneusement son fusil, fait jouer le chien, sèche le bassinet, le charge. Françoise et Marie sont là aussi, avec La Fleur et ses trois amis ainsi que ceux de Vergnas.

Tout à coup, Gédéon se frotte les mains et commence à jubiler. Là-bas, sur le chemin, sortant du Collet de Dèze au son guilleret d’un fifre et d’un tambour, on voit la troupe du capitaine de Cabrières qui émerge d’entre les maisons et prend la direction de la vallée. Sur son cheval, le capitaine précède ses soldats, le fifre et le tambour entre eux et lui. On ne peut pas dire que la marche du détachement est aussi gaie que l’air du fifre. Après tout, cette brusque expédition de nuit, à une lieue de là, ne doit guère les réjouir.

Pendant que la garnison s’éloigne, les attroupés se lèvent et, en silence, s’approchant de l’orée du bois, au bord du vallonnement qui descend jusqu’au village, s’assemblent en deux groupes, celui de Cavalier et celui de Gédéon devant Mazel qui les exhorte. Les hommes de Cavalier n’ont pas de fusils, ils sont armés comme la troupe de Gédéon au début. Pendant ce temps, on entend la voix de Jacques (off) :

« Nous allâmes au Collet de Dèze pendant que la garnison était sortie sur les renseignements fallacieux de la lettre de Gédéon. Nous courûmes tout droit donner l’assaut au casernement pour en déloger les soldats qui auraient pu rester pour le garder. Il y en avait, en effet, mais ils s’enfuirent à notre approche. Et nous entrâmes dans les lieux sans avoir à combattre, ravageant le logement des officiers, ramassant tout ce que nous trouvâmes, ravissant seulement à nos ennemis ce qui pouvait être utile à notre juste cause, Abraham Mazel nous ayant interdit, par inspiration divine, de nous livrer à aucun pillage. Et lorsque nous eûmes enfoncé les portes de l’ancien temple et trouvé le dépôt d’armes dont parlait la lettre du capitaine, Gédéon fit rassembler tous les habitants du village et, pour la première fois depuis dix-sept ans, nous eûmes la joie de chanter et d’entendre prêcher dans la maison de l’Éternel… « 

Pendant que Jacques parlait, on a vu toute une série d’images, souvent très courtes, mouvementées, qui ont décrit en contrepoint de son récit les épisodes qu’il évoque. Tantôt éclairant, tantôt contredisant quelque peu la version simple et candide qu’il donne des faits. Dans une lumière de plus en plus crépusculaire, pour finir avec la nuit, on a vu ainsi :

. La descente de la troupe sur la pente du vallon qui conduisait au village, Gédéon et Cavalier en tête. Avec Mazel, Marie et Françoise dans leurs costumes d’hommes, La Fleur, Bouzanquet et tous les autres.

. Leur entrée dans le village au pas de course. Sabres levés, baïonnettes aux fusils, on les voit foncer vers le porche du casernement, d’où la sentinelle détale, jetant son arme.

. La Fleur enfonçant une porte en haut d’un escalier dans la cour du poste. Marie grimpant derrière lui avec d’autres.

. Gédéon jetant un meuble d’une fenêtre d’où sort une épaisse fumée.

. Marie redescendant l’escalier dans la fumée, croisant des hommes qui le montent quatre à quatre, portant dans ses bras des uniformes et un tambour, à l’instant où Cavalier sort d’une écurie, sous l’escalier, un cheval affolé, qu’il maîtrise.

. Gédéon, dans une pièce bouleversée, farfouillant dans les tiroirs d’un secrétaire, à l’instant où Mazel, son fusil à la main, jette un œil. dans la pièce à travers la porte défoncée.

. Jacques, La Fleur, Bouzanquet, Reboul et d’autres, sortant des fusils et des munitions du dépôt d’armes, une pièce étroite et voûtée ressemblant à quelque chapelle.

. Gédéon, Mazel et Cavalier, précédés de Reboul qui joue du tambour, parcourant l’étroite rue du village, appelant les habitants à venir au temple, suivis de leurs hommes qui portent des branches enflammées en guise de torches.

. Toute la troupe et tous les habitants rassemblés, Mazel juché sur une chaire improvisée faite d’un tonneau, chantant tous ensemble un psaume dans la grande nef nue, éclairée par un feu de branches qui flambe à même les dalles, devant Mazel.

Scène 49 F51

C’est l’aube. Les attroupés dorment dans un bois, sur une crête entre deux vallons, d’où Bouzanquet qui est de garde peut surveiller les alentours. Ils sont serrés les uns contre les autres pour se protéger du froid matinal, Marie et La Fleur couchés près des bagages, Reboul près de son tambour, Cavalier sous son cheval attaché à un arbre, au milieu de ses hommes qui ont maintenant des fusils (qu’ils n’ont pas quittés pour dormir), des uniformes.

Bouzanquet vient, avec Mazel, réveiller Gédéon qui dort sur le dos, ronflant comme une forge. Il faut le secouer pour qu’il ouvre enfin les yeux, voie l’aube et s’étire, demandant ce qu’il y a. « La garnison revient. Il dit Bouzanquet. Gédéon se lève et ils vont au bord de la crête.

Loin, plus bas, on voit le Collet de Dèze, l’épaisse fumée qui monte encore du casernement incendié, et la garnison, à quelque distance, qui revient au village. « Il faut partir.  » dit Mazel. Gédéon regarde la garnison qui s’étire sur le chemin en une longue colonne. Même de si loin, on sent qu’ils sont fourbus. « Ils sont trop fatigués pour nous courir après.  » dit Gédéon. Autour d’eux, on a commencé à se réveiller et des hommes sont venus voir.

Gédéon va pour retourner sous son arbre mais Mazel le saisit violemment par le bras et l’apostrophe : « Dieu punit l’outrecuidant qui ne met sa force qu’en lui -même !  » et il fixe Gédéon de ses yeux terribles. « Il y a de l’interdit au milieu de nous !  » Il tremble, les hommes commencent à l’entourer, ceux qui étaient encore couchés se lèvent. Ils sont effrayés, respectueux, et la voix de Mazel se hausse peu à peu, passant au ton incantatoire comme il récite un psaume :

« Éternel, le matin tu entends ma voix,
Je me tourne vers toi et je te regarde.
Tu hais tous ceux qui commettent l’iniquité,
Tu fais périr les menteurs,
Leur gosier est un sépulcre ouvert,
Frappe-les comme des coupables, ô Dieu !
Précipite-les !
Alors, ceux qui se confient en toi
Se réjouiront… « 

Mazel tourne vers Gédéon son long visage osseux, et repart : « Je vous le dis, il y a de l’Interdit au milieu de nous, et Dieu me l’a fait connaître par inspiration. Si on le rend, si ceux qui ont touché l’or interdit de Satan le rendent, alors, nous passerons ce jour sans encombre. Mais si on le garde, avant ce soir, il nous arrivera malheur ! … « 

Il y a un silence consterné mais Gédéon le rompt soudainement, l’air sombre, en donnant l’ordre du départ. La troupe a vite fait de se mettre en marche, ramassant ses bagages, commençant à quitter la crête, prenant la pente par le biais vers le fond du vallon.

En queue de colonne, Mazel marche près de Gédéon. On dirait qu’il ne veut pas le quitter d’une semelle, et Gédéon jette vers lui, par instants, des regards furtifs.

Tout à coup, une fusillade éclate en avant. Mazel met le fusil à la main et va courir, mais Gédéon le retient. Il fouille dans sa poche : « Tiens », dit-il, tendant à Mazel une tabatière d’ébène incrustée d’or. Mazel la saisit et la jette aussitôt loin d’eux, dans les rochers. « Tu ne pourras pas toucher une arme de tout le jour, dit-il. Le fusil ne partirait pas dans ta main, le sabre se casserait.  » Mais Gédéon est soulagé, c’est lui qui court le premier vers la tête de la colonne.

La troupe s’est arrêtée, se regroupe et chacun sort ses armes. Gédéon et Mazel rejoignent les premiers qui se sont abrités derrière des arbres, ou des rochers, et font le coup de feu. Cavalier est là, tenant son cheval par la bride. Entre les arbres, on voit l’autre versant du vallon. Il est boisé, comme celui où l’on se trouve. Il semble qu’il soit plein de soldats, mais on distingue mal à cause des arbres. On aperçoit des uniformes, des officiers à cheval, mais ils sont loin et le vallon, au fond duquel coule un ruisseau, sépare deux troupes. « Arrêtez de gaspiller les munitions !  » gueule Gédéon. Ils sont trop loin !  » L’épisode de la tabatière n’a, en rien, entamé son assurance et son autorité. « Ils sont combien ? » demande-t-il à Cavalier. Mais l’autre fait un geste évasif.

A ce moment, un tout jeune homme arrive jusqu’à Gédéon, repoussant ceux qui l’entourent. « La garnison du Collet !  » dit-il. « Et alors ? Il demande Gédéon. -Ils ont dû entendre la fusillade, ils se détournent par ici. -T’en fais pas petit ! Ils ont les jambes trop lourdes. Ils sont pas encore là, va !  » Gédéon donne une tape sur l’épaule du jeune homme et se retourne vers les autres : « On continue, on va bien voir !  » dit-il. La troupe reprend sa route, mais Gédéon la fait marcher à flanc de versant, parallèlement au fond du vallon.

Scène 50 F52

« Combien sont-ils ? » demande le capitaine Poul au lieutenant de la Fage. Mais François n’en sait rien et il a le même geste évasif que Cavalier. Ils sont sur leurs chevaux, à flanc de pente, au-dessus de leurs hommes qui tirent, cachés dans des rochers. On voit la jambe du lieutenant gonflée par un pansement mais cela ne semble pas le faire souffrir beaucoup. « Ils ont un cheval » dit-il. « Volé, bien sûr !  » dit le capitaine. Il est excité comme un jeune homme. « Bon Dieu ! Je crois que je les tiens !  » Puis, désignant les soldats : « Allez les faire cesser, ils sont trop loin.  » Et comme le lieutenant s’éloigne, il crie : « Et dites à ces bourgeois de la milice qu’ils ne sont pas à l’exercice et qu’ils vont devoir payer de leurs personnes ! « 

La fusillade cesse. Le capitaine Poul regarde sur le versant d’en face la troupe de Gédéon qu’on distingue un peu mieux maintenant. Tout à coup, il se dresse sur ses étriers et hurle de toutes ses forces, faisant porter sa voix : « Gédéon Laporte !  » La voix résonne dans le vallon, répercutée par les échos. « Tu cours comme un lapin ! Tu refuses le combat comme un lâche sans honneur !  » Crier a soulagé le capitaine, il n’est pas mécontent de lui.

Mais le vallon, tout à coup, retentit de l’énorme voix de Gédéon, que les échos répercutent à son tour : « Poul ! On te plumera ! Retourne à tes fornications ! « 

Poul est fou de rage, il hurle : « Lâche ! Tu ne sais pas te battre ! « 

Et la voix de Gédéon de répondre : « Poule mouillée ! Il te faut beaucoup de soldats pour prouver ton courage ! « 

François retrouve le capitaine qui rumine sa fureur. « Ils s’éloignent’ : fait-il remarquer poliment. « On les suit ! on les suit !  » dit Poul.

Scène 51 F53

La troupe de Gédéon arrive à la lisière du bois qui la couvrait jusque-là. Le vallon tourne et s’évase, formant une sorte de large cuvette, traversée dans le bas par le ruisseau qui court entre les deux versants. Sur leur droite, la crête se prolonge en une longue arête qui se termine par un éperon rocheux, dominant la pente à l’autre bout du vallon.

En face, le capitaine et le lieutenant arrivent à découvert avec les soldats et un maigre détachement de la milice bourgeoise. Ils sont une quarantaine.

Gédéon et Cavalier, encore cachés sous le couvert du bois, regardent la troupe de Poul et le terrain. Le vieux malin et le jeune homme se sont compris très vite. Gédéon montre à Cavalier la crête rocheuse et celui-ci va parler à ses hommes. Ils se mettent aussitôt en mouvement, franchissant la crête, s’éloignant rapidement, longeant le versant extérieur, à l’abri du regard des royaux, pour aller se poster derrière l’éperon rocheux.

Pendant ce temps, Gédéon est sorti du couvert et Cavalier, revenu près de lui, est monté sur son cheval. Gédéon est aussi excité que le capitaine Poul. Mais Mazel vient lui dire : « Souviens-toi de l’interdit.  » et ça le rend furieux. « Eh ! vous vous battrez pour moi !  » grogne-t-il. Et il déploie ses hommes sur le haut du vallon.

Du côté des royaux, le versant est assez abrupt, parsemé de broussailles et de rochers, mais du côté des révoltés, la pente est plus longue et plus douce, coupée par un petit mur de pierres sèches, en partie écroulé, qui court parallèlement au ruisseau, à mi-pente.

Entre le ruisseau et le mur, le terrain est presque plat, comme une prairie.

Scène 52 F54

Le capitaine Poul a fait placer ses troupes en deux lignes. Les miliciens mêlés à des soldats, au deuxième rang. Il passe devant eux, à cheval. Là-bas, Gédéon semble parler à ses hommes. Le capitaine Poul harangue les siens : « Vous avez devant vous toute la racaille des Cévennes ! Ne faites pas de quartiers, ce sera bon débarras pour le royaume ! Que chacun de vous leur montre ce que c’est qu’un soldat !  » Mais brusquement, sur le versant opposé, les révoltés entonnent le Psaume des Batailles avec une force, une gravité, une détermination que les échos répercutent. Cela impressionne un peu les miliciens du capitaine Poul. Alors, il donne l’ordre au tambour de jouer, aux lignes d’avancer.

Scène 53 F55

Lorsqu’il a fini de chanter le psaume, Gédéon réalise que Poul a fait donner ses tambours et il fait aussitôt battre le sien : « Frappe sur ta caisse ! Reboul ! Frappe !  » Puis il lève son chapeau pour saluer les royaux, ses hommes font de même, et ils avancent à leur rencontre au son du tambour. De l’autre côté, on crie : « Vive le Roi !  » Les révoltés répondent : « Vive l’épée de l’Éternel. ! « 

Les deux lignes des royaux descendent, compactes, les hommes épaules contre épaules, de plus en plus vite, vers le petit ruisseau. Le capitaine et le lieutenant les accompagnent au trot. « Regardez-moi cette pagaille !  » ricane Poul, en regardant les révoltés.

Sur l’autre versant, ils descendent lentement, très dispersés, par petits groupes, avançant inégalement. Françoise et Marie sont derrière. Très en avant, marchent La Fleur et ses trois amis, avec Jacques et Cavalier sur son cheval.

Les deux troupes continuent à se rapprocher. Les royaux sont presque au ruisseau, les révoltés n’ont pas encore atteint le mur qui barre leur versant, sauf La Fleur et son groupe qui l’ont dépassé avec Cavalier.

Tout à coup, le capitaine et le lieutenant hurlent des ordres. La première ligne des royaux met un genou en terre et la deuxième décharge ses fusils par-dessus ses épaules. La troupe de Gédéon semble flotter. Beaucoup se sont couchés dans l’herbe, peut-être blessés. Alors, Poul lance son attaque, bien qu’il soit encore loin du gros des révoltés. Mais le groupe de La Fleur et Cavalier est tout près. Le capitaine et le lieutenant franchissent le ruisseau avec leurs hommes et foncent au petit galop, sabres levés. Les soldats se lancent derrière eux au pas de course, baïonnettes aux canons.

Tout le monde crie : « Vive le Roi ! Tue ! Tue !  » A travers la prairie, on poursuit d’abord l’avant-garde de La Fleur, qui a fait demi-tour et se replie en bon ordre, pas très vite, talonné par le capitaine. Cavalier fonce au grand galop vers l’éperon rocheux. Pour Poul, il a l’air de fuir.

Mais, pendant ce temps, après la première décharge des royaux, les révoltés ont brusquement changé d’allure, ont foncé derrière le mur de pierres sèches et, dès que le groupe de La Fleur l’a franchi, Gédéon a fait ouvrir le feu sur la charge des royaux qui courent vers eux.

Des hommes tombent. Il y a une hésitation. Le capitaine hurle : « Chargez ! Il et repart. La plupart le suivent, mais l’élan est brisé. François doit galoper à l’arrière pour ramener les hommes de la milice bourgeoise qui sont en train de décamper. A ce moment, à la grande surprise du capitaine Poul, débouchent sur son flanc gauche, dégringolant à toute vitesse de derrière leurs rochers, les hommes de Cavalier, entraînés par leur chef qui galope à côté d’eux. Ils sont frais, et décidés. Le capitaine S’est arrêté, ses hommes aussi. Certains tournent déjà le dos. Alors les hommes de Gédéon, suivis par Marie et Françoise, sautent par-dessus le mur et, profitant de la surprise, chargent à leur tour.

François de la Fage revient prêter main forte à son capitaine. Mais une balle vient frapper Poul au bras. Il tombe de cheval. Il remonte tant bien que mal, grâce à François qui vient le couvrir, donnant des coups de sabre. Un bref instant, François aperçoit Marie dans la mêlée. Et c’est la débandade. Poul et le lieutenant se retirent au galop poursuivis par Cavalier. Leurs soldats fuient, les révoltés leur tirent dans le dos, les rattrapent. On voit Gédéon, qui ne peut pas toucher une arme, assommer un soldat avec une grosse pierre. Jacques court, baïonnette en avant. Mazel tire, dans un état d’exaltation extraordinaire criant : « Qu’on les paie de leur propre monnaie !  » Les royaux sont en pleine déroute et repassent le ruisseau remontant la pente d’où ils étaient partis, cinq minutes plus tôt.

Mais Gédéon arrête ses hommes au ruisseau. Il y a de nombreux corps de soldats couchés dans la prairie. Tout le monde souffle. On tire encore quelques coups de feu sporadiques. Gédéon essuie sa barbe avec sa chemise et fait signe à ses hommes d’écouter. Pardessus le vallon, on entend le son d’un tambour et d’un fifre qui approchent. En un instant, les révoltés se sont regroupés, ont remonté la pente, sans s’occuper des morts, et ont disparu derrière l’éperon rocheux, à l’autre bout du vallon. Cependant qu’on avait, depuis quelques instants, sur ces images, la voix de Jacques :

« Le lieu où nous nous battîmes s’appelait Champdomergue. Nous tuâmes dans cette occasion dix-sept hommes à Poul, sans compter les blessés, et nous n’en perdîmes que quatre. Mais nous n’eûmes pas le loisir de prendre soin de leurs dépouilles. Car, comme l’avait prévu Gédéon Laporte, la garnison du Collet de Dèze arriva sur les lieux à la fin du combat. De sorte que nous qui étions en petit nombre, voyant nos ennemis renforcés, nous dûmes nous retirer malgré notre avantage et, grâce à Dieu, nous échappâmes heureusement de leurs mains… « 

Scène 54 F56

Madame Villeneuve est dans sa chambre, Son lit est grand ouvert, tous rideaux relevés, Elle est debout, en déshabillé, et s’étire entre une coiffeuse, sous un grand miroir carré, et une table dressée où l’attend sa collation du matin : des pâtés en croûte, du vin, des massepains, des brioches, des tourtes, un pot de café fumant.

Près du lit, il y a une grande malle ouverte. Une servante est en train d’y ranger des robes, du linge, des colifichets.

Madame Villeneuve est indécise, Commencera-t-elle par sa toilette ? Mais la table est bien tentante. Elle croque un massepain. Il est vrai que le miroir ne la montre pas à son avantage, Elle n’est pas coiffée, le visage un peu froissé par le sommeil, sans fard, ni mouches, ni bijoux, elle n’est pas tout à fait à son avantage,

On frappe à la porte, la servante y court, l’entrebâille, un domestique chuchote, la servante revient vers sa maîtresse, « Madame, c’est le capitaine » dit-elle, presque à voix basse, du ton dont on dirait un secret, un peu étonnée en même temps.

« Mais, pas encore ! s’écrie la veuve, Il est trop tôt ! va ! va ! Dis-lui d’attendre !  » La servante court à la porte, l’ouvre et se fait bousculer par le capitaine qui entre sans hésiter. Madame Villeneuve est horriblement gênée, jette un regard rapide sur son miroir, arrange ses cheveux, ramène son déshabillé, « Monsieur…  » dit-elle, cherchant ses mots, troublée.

Mais le capitaine ne l’est pas moins que la veuve. Dès son premier regard, il a vu la malle ouverte. Il porte son bras en écharpe, un peu voûté, et si Madame Villeneuve pensait un peu moins à son propre visage, elle le trouverait vieilli. Il montre la malle et les vêtements, « Vous choisissez mal le moment de votre départ, Madame, A moins que mes ennuis n’aient accéléré vos préparatifs ? Sans doute, trouverez-vous ailleurs quelque objet plus digne de Vos soins… « 

Madame Villeneuve tombe des nues. Elle congédie la servante qui était encore là, immobile et bouche bée, près de la porte. « Eh bien ! pars, qu’est-ce que tu attends ? » Tant de dépit et d’amertume l’ont rassurée sur ses charmes. « Est-ce à moi que ce discours s’adresse ? » Et, brusquement, elle voit le bras en écharpe. « Mais vous êtes blessé !  » Elle s’approche et reprend tout à coup un ton câlin et cajoleur pour le plaindre. « Avez-vous mal ? Mon cher Alexandre…  » Elle le conduit au bord du lit, l’y fait asseoir et s’assoit près de lui, prenant ses mains pour le gronder : « Enfin ! Monsieur… Est-ce ainsi qu’on entre chez une dame ? » Le capitaine a le nez dans sa cravate de soie. « Faut-il vraiment que vous partiez ? » grogne-t-il, Madame Villeneuve se lève, changeant de ton. « Enfin, Alexandre ! soyez raisonnable ! … « 

Scène 55 F57

Les troupes de Gédéon et de Cavalier, au complet, sont réunies au bord de la rivière, devant un gué. Les hommes sont tête. nue, le chapeau à la main. Tous entourent Mazel.

Puis Cavalier monte sur son cheval et traverse le gué, suivi par ses hommes. Gédéon et Mazel, avec les filles et les garçons, les regardent s’éloigner sur l’autre rive, gravissant la pente sous les châtaigniers, puis se remettent en route, dans une autre direction. A quelques feuilles jaunies, on sent l’automne qui vient. On a entendu la voix de Jacques sur ces images :

« Quelque temps après notre victoire à Champdomergue, Cavalier nous quitta avec ses hommes pour retourner entre Alais et Anduze, où il voulait tenir des assemblées et lever des troupes pour lutter de son côté contre les persécuteurs. Gédéon Laporte lui donna une lettre pour son neveu, Pierre Laporte, qu’on n’appelait pas encore Rolland et qui faisait de même vers Saint-Jean de Gardonnenque. De tout ce qu’il avait gagné en combattant avec nous, Cavalier ne voulut rien garder, que son cheval et trois fusils, nous laissant tous les autres, disant que pour les armes, Dieu saurait bien lui dire où les trouver… »

Scène 56 F43

Dans le jardin du château de Vergnas, Catherine accompagne François de la Fage à son cheval. Elle lui tient le bras. On les sent plus intimes. Ils marchent le long de l’allée aux rosiers. François boite encore un peu. Catherine parle avec animation et le jeune officier a l’air mal à l’aise.

« On dit qu’il y a chez eux une grande débauche et que la plupart de leurs chefs ont leurs demoiselles, est-ce vrai ? -Mon Dieu, Catherine, je vous avoue que je l’ignore, n’ayant jamais vu leurs chefs qu’au combat… « 

Il a dit cela avec une certaine irritation, mais Catherine n’y a pas pris garde. Elle est lancée et continue sur ce sujet qui semble exciter beaucoup sa curiosité.

« J’ai entendu l’abbé dire à mon père qu’ils mènent une vie abominable, que les filles dorment librement et sans honte avec les garçons qu’elles aiment, qu’elles confessent leur foi dans la libération de la chair et que, même… « , elle hésite un peu, « on en a vu une se mettre au milieu de deux, et que…  » Le lieutenant a un mouvement brusque, presque exaspéré. « Je ne l’ai pas vue vivre, je vous dis !  » Catherine est sur prise par la réaction et par la réponse. Elle ne comprend pas. « De qui parlez-vous ?  » demande-t-elle étonnée.

François de la Fage se trouble, hésite, puis s’emporte : « Enfin ! Catherine ! Pardonnez-moi, mais ces discours sont tellement déplacés… « 

Scène 57 F58

A l’aube, au-dessus de Vergnas. On voit les toits du village depuis les champs moissonnés que longe le sentier grimpant vers la montagne, là où Marie avait rencontré La Fleur et ses trois amis.

Au bord des champs, tapis derrière un mur, trois hommes en uniformes, sont couchés dans les chaumes.

On distingue aussi, peu à peu, deux silhouettes qui s’approchent dans le sentier, montant du village. Elles vont passer en contrebas du mur. C’est La Fleur, qui porte un sac, avec Marie marchant près de lui.

Ils passent sous les trois hommes cachés qui bondissent sur eux dès qu’ils sont de dos. Marie crie. La Fleur se dégage en jetant son sac à la tête des soldats. « Tuez-le ! Tuez-le !  » crie François de la Fage à ses dragons partant après La Fleur qui s’échappe. François cherche à maîtriser Marie qu’il tient par les bras, contre lui, pressant son dos contre sa poitrine, de toutes ses forces, pour l’ empêcher de saisir son petit sabre. Elle lui donne des coups de pieds. Ils tombent, ils roulent dans les cailloux et, enfin, il l’immobilise, tenant ses poignets, pesant de tout son poids sur elle, cependant qu’on entend, plus loin, deux coups de feu.

Scène 58 F59

Le jour n’est pas levé depuis longtemps lorsque Marie arrive au fond de la cour du château de Barre, entre les deux dragons. François de la Fage marche derrière elle, portant son baudrier et le petit sabre court qu’il a déjà vu deux fois en action. Il a les traits tirés et à sa barbe non encore rasée, on devine qu’il a passé la nuit à l’affût.

La prison est derrière les écuries, Pendant que les deux hommes frappent à la porte pour appeler le geôlier, Marie reste en face de François. Il ne la quitte pas des yeux, sans un mot, tendu, le regard brûlant, comme s’il en attendait une réaction, une phrase. Mais elle ne dit rien, ne le regarde pas, indifférente à sa présence.

La porte s’ouvre. Le geôlier est une grosse femme, En voyant Marie, elle s’écrie :  » Tu n’as pas honte de provoquer les hommes au péché avec ces habits ! « 

Elle a saisi Marie par le lien qui attache ses poignets et repousse les deux dragons, « Ça va ! laissez-la moi, je m’en charge » et, se retournant vers François : « Vous voulez la questionner maintenant Monsieur l’officier ? » François a les lèvres sèches. Il reste un court instant interdit, va parler, puis secoue la tête négativement, sans trouver une parole.

La geôlière entraîne Marie : « Allez, viens ! je vais te donner des habits propres, moi.  » Machinalement, François suit.

Dans le couloir des cachots, on passe devant une étroite grille fermant une petite salle basse où plusieurs hommes sont entassés. Deux d’entre eux, contre la grille ont sifflé au passage de Marie, mais voyant le lieutenant, ils tendent les mains, l’appellent, lui parlent, pendant qu’il passe devant eux : « Monsieur l’ officier ! Écoutez ! Monsieur le lieutenant ! On n’est pas des fanatiques ! votre bonté, Monsieur l’officier ! On était au Royal Dauphiné ! On est des bons soldats, Monsieur l’officier ! « 

François de la Fage passe comme s’il ne les voyait pas, ne les entendait pas. Au bout du couloir, la femme fait entrer Marie dans un cachot et entre derrière elle. On entend le bruit de la chaîne. François est resté derrière la porte, immobile. Quand la geôlière la referme, François regarde par le judas, puis troublé, pâle, sentant le regard de la femme sur lui, il repart.

Scène 59 F60

Une petite bâtisse (une « clède ») dans la pente d’une châtaigneraie qui surplombe un tournant du chemin royal. Entre les arbres, on voit la voiture du subdélégué arrêtée en travers du chemin, portières ouvertes, les chevaux broutant le talus. Au bord du fossé, couché la face contre terre, le cocher. Et un peu plus loin, un soldat d’escorte, que Flore et Bouzanquet sont en train de détrousser.

Madame Villeneuve grimpe vers la clède, décoiffée, se tordant les pieds, poussée par La Fleur, tirée par Jacques, sans ménagements. Elle tremble, les yeux hagards, ne réalisant pas encore très bien ce qui vient de lui arriver. Derrière, Dauphiné et Reboul portent la malle que nous avons vue dans la chambre de la veuve.

Gédéon, Mazel et quelques autres, descendant du haut de la châtaigneraie, arrivent devant la clède en même temps que la veuve et ses ravisseurs. Comme Mazel est en avant, le prenant pour le chef de la troupe, c’est à lui qu’elle s’adresse, suppliante, la voix brisée :

« Monsieur, pour l’amour du ciel… – Tais-toi, Répugnante prostituée ! l’interrompt le prophète. N’invoque pas le ciel, fornicatrice immonde ! Refuge d’esprits impurs ! …  » Il l’apostrophe en plein visage. Elle pousse un petit cri plaintif à chaque épithète, les yeux remplis d’ effroi. « … Tes péchés se sont accumulés jusqu’au ciel que tu appelles en vain ! Ton faste et ton luxe sont une abomination ! …  » Elle s’affaisse, horrifiée, sur le sol, dans le froissement des chiffons, des rubans et des dentelles de sa robe. « … Qu’on te paie de ta propre monnaie !  » En même temps, qu’il profère ses paroles, Mazel met le fusil à la main.

Mais La Fleur repousse l’arme d’une main ferme. Alors Mazel se penche et crache sur la veuve. Elle éclate en sanglots. Gédéon s’avance. Madame Villeneuve lève les yeux vers lui, voit l’imposante stature dressée au dessus d’elle, la barbe hirsute, et elle crie, hystérique, « Monsieur ! De grâce ! Ne me faites pas mourir ! Ne me faites pas mourir !  » La Fleur se penche et lui donne un soufflet. Elle s’arrête de hurler.

Scène 60 F61

Dans un cabinet de travail. Des armoires à livres, des rideaux de velours sombre. Le capitaine Poul se tient devant un grand bureau derrière lequel est assis un homme fort et massif, au visage blanc, à l’œil impassible, qui lui parle avec calme : « Monsieur, vous êtes la première personne que j’aie voulu voir en prenant mes fonctions. Et monsieur l’abbé, ici présent, m’en a fermement approuvé… « 

L’abbé de Chalonges est assis en effet au bout du bureau, il approuve d’un signe de tête, sans un mot. Le capitaine allait se rengorger mais se démonte vite devant le regard des deux hommes.

Le nouveau subdélégué reprend froidement : « Je vous ai convoqué, Monsieur, pour vous demander si vous vous estimez capable de rétablir l’ordre dans ces vallées. « 

Cette question, et le ton sur lequel elle est formulée, sont comme une douche pour le capitaine. « Monsieur ! dit-il, je crois… -Il ne le faut pas croire, Monsieur ! Il faut le savoir. Les chemins royaux ne sont plus sûrs, et mon prédécesseur l’a payé de sa vie, les villages sont pillés, les églises brûlées, on vous tue des soldats. -Monsieur, j’y donnerai ordre. -Il faudrait l’avoir donné, Monsieur. Il faut prendre un parti lorsqu’on fait la guerre ; ou se déclarer incapable, ou s’acquitter de son devoir si l’on est officier… « 

Il y a un silence glacial pendant lequel le nouveau subdélégué prend une lettre sur son bureau et la déplie… Puis il lit :

« Messieurs, de la part de Gédéon, Colonel des enfants de Dieu qui cherchent la liberté de conscience…  » …

Il regarde le capitaine savourant l’effet. « On me l’a apportée il y une heure.  » puis il reprend sa lecture :

… « … sachez que Dieu nous avertit que ce n’est pas par votre force que nous serons détruits et que le temps est venu que les premiers soient les derniers, que le pot de terre casse le pot de fer et que vous payiez pour tout le sang de nos martyrs qui crient vengeance. C’est la cause pourquoi, Dieu… « 

« Et cetera, et cetera » dit le subdélégué, sarcastique, se tournant vers l’abbé. « Il yen a comme ça deux pages.  » Puis s’adressant au capitaine : « Mais j’en reviens à ce qui nous concerne », et il reprend la lecture au bout de la lettre.

… « … Sachez que Madame Villeneuve, l’épouse du persécuteur est entre nos mains…  » …

Le capitaine n’en croit pas ses oreilles, il ouvre la bouche, et devient écarlate.

… « … et qu’elle vous sera rendue contre Marie Combassous que vous tenez prisonnière. Et si vous ne la libérez avant trois jours… et cetera, et cetera…  » dit le subdélégué, repliant la lettre.

Le capitaine est au comble de l’humiliation, le subdélégué le regarde. « Vous ne dites rien, Capitaine ? Ce Laporte a été soldat forgeron, marchand de cochons, et il a fait faillite; ce hors-la-loi nous défie et vous ne dites rien ? Nos personnes, nos biens, sont mis en danger à tout instant par des gueux qui ne parlent tant de religion que pour ne pas payer l’impôt, et vous ne dites rien ! . -Monsieur, si nous pouvions les surprendre, proteste le capitaine, il n’en resterait pas un en vie ! Mais il y a une forêt de six lieues qui les tire de toutes leurs méchantes affaires et quand on est près de leur tomber sur le dos, ils y ont déjà disparu ! « 

Ces raisons ne peuvent satisfaire le subdélégué : « Monsieur, j’étais avec Monsieur de Basville et Monsieur le comte de Broglie encore avant-hier. J’ai leurs ordres. Ils les tiennent du Roi. Les troubles des Cévennes doivent cesser. L’Angleterre, la Hollande ne demandent qu’à transformer cette révolte de bas peuple en complot protestant contre le Royaume et contre l’État. Qu’une occasion se présente. Que quelque gentilhomme nouveau converti rallie les attroupés et se porte à leur tête, et le prétexte leur en sera fourni ! » Le nouveau subdélégué, sur cette hypothèse, revient à son secteur et se tourne vers l’abbé : « Y a-t-il, dans la région, un gentilhomme nouveau converti de quelque importance ? -Je ne vois que le baron de Vergnas, dit l’abbé. Sa femme s’est enfuie à Genève et il est très estimé dans le pays. Mais… « , il secoue la tête, le capitaine Poul aussi. Non, décidément, ils ne croient pas le baron très dangereux.

« Monsieur, reprend le subdélégué en s’adressant à Poul, j’ attends de vous les mesures les plus efficaces, les actions les plus décisives, la volonté la plus ferme pour exécuter les ordres du Roi et je vous soutiendrai dans vos efforts.  » Il prend la lettre de Gédéon sur son bureau et la tend au capitaine : « Mais sauvons d’abord Madame Villeneuve. Je vous laisse le soin de lire et d’exécuter les conditions, il n’est pas question de la laisser entre les mains de ces canailles. Rendez la paysanne… « 

Scène 61 F62

François de la Fage et le capitaine Poul soutiennent Madame Villeneuve qui revient chez elle. Le laquais tient la porte du vestibule. Il y a des domestiques qui regardent. L’abbé de Chalonges qui descendait l’escalier de pierre avec le subdélégué, pour l’accueillir, se précipite à la rencontre de la veuve.

Madame Villeneuve a sûrement mis un peu d’ordre dans sa toilette avant d’arriver à Barre, mais pourtant ses vêtements et toute sa personne offrent un triste spectacle. « Chère amie, dit l’abbé, vous devez être épuisée !  » Le subdélégué est arrivé en bas des marches et se tient légèrement en retrait.

« J’ai eu froid !  » dit Madame Villeneuve, parlant comme une somnambule. « J’ai eu tellement froid ! A même le sol dans les pierres d’une masure. Deux jours et deux nuits !  » L’abbé se tourne vers le subdélégué qui s’approche et ils échangent au passage un regard qui en dit long sur leurs peurs respectives. « Monsieur Borely vous dira lui-même, chère amie…  » Le subdélégué s’incline devant la veuve : « Madame, c’est pour moi un très grand honneur que d’avoir à succéder à feu Monsieur votre mari. Croyez que je sais combien mon mérite est loin d’égaler le sien. Mais l’honneur… « 

Madame Villeneuve, un peu égarée, ne l’écoute plus et s’avance pour monter l’escalier. Le subdélégué et l’abbé l’entourent, le lieutenant et le capitaine les laissent prendre leurs places pour la soutenir et l’aider à gravir les marches. Le capitaine Poul regarde monter la veuve. Elle n’arrête pas de parler : « Ils ne pensent qu’à tuer ! Ils sont si jeunes et ils ne parlent que de tuer ! Tuer ! Tuer ! Ils n’ont que ce mot à la bouche ! Et les regards qu’ils me jetaient ! Tant de haine ! Des fous ! Des fous et des enfants ! Sauf le barbu ! Et l’autre aussi, le maigre ! Ha ! quel homme horrible ! « 

Scène 62 F63

Sous les platanes, le long des murs de Barre, les soldats de la milice bourgeoise font l’exercice, sous la direction d’un brigadier et le capitaine Poul, à cheval, les observe. Cette fois, ils sont plus nombreux. Il y a de nouveaux recrutés. Parmi eux, on reconnaît les deux individus qui avaient fait, en prison, des offres de service à François de la Fage.

Les miliciens sont rangés en deux lignes et le brigadier leur fait répéter la manœuvre que les soldats ont exécutée à Champdomergue, lorsque ceux du second rang ont tiré par-dessus les épaules de ceux du premier.

Le capitaine Poul intervient. Il descend de cheval, les fait recommencer, tempête, crie, reprend l’alignement. Mais le résultat n’est pas si mauvais.

François vient rejoindre le capitaine. Il porte, passé dans sa ceinture un petit sabre court que nous connaissons bien.

Scène 63 F64

Une série de vastes paysages, à la fin de l’été. Pentes du mont Lozère. Montagne du Bougès. Vallées, depuis la Cam de l’Hospitalet et la Corniche des Cévennes. On entend la voix de Jacques Combassous :

« Après le départ de Cavalier, et bien que notre troupe fût diminuée, nous n’arrêtâmes pas de harceler nos ennemis…  » …

La troupe de Gédéon marche dans le lit étroit d’un torrent. Par-dessus les rochers et les arbres, on voit une grande colonne de fumée. Marie a retrouvé sa place près de La Fleur. Elle porte un fusil et un nouveau costume masculin. Flore est maintenant armée, elle aussi.

… « … A la fin de septembre, nous brûlâmes les églises de Molezon, de Saumane et de Saint-Privat. Les curés sien étaient enfuis de peur d’être tués car ils étaient persécuteurs outrés. Mais à Saint-Martin de Boubaux, nous trouvâmes le curé… « 

F65

Dans un village, Gédéon et Jacques entraînent un prêtre dans la pente d’un chemin qui descend entre deux maisons vers la rivière et des rochers. Il se débat, mais il n’est pas de force. Derrière, Mazel suit, tenant son fusil.

F66

… « … Peu de jours après, nous prîmes quelques fusils au château des Plantiers et comme nous fûmes coucher du côté de Marouls, le capitaine Poul y vint le lendemain pour nous attaquer avec plus de cent hommes. Mais nous lui échappâmes, perdant trois hommes dans cette occasion… « 

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Une pente broussailleuse qui monte vers une châtaigneraie parsemée de rochers. Toute la troupe grimpe, en se servant de l’abri des rochers, sous une fusillade nourrie. On voit tomber Bouzanquet. Flore s’abat sur le corps pleurant et criant, s’y accrochant quand La Fleur et Marie l’en arrachent pour l’entraîner vers Gédéon qui les appelle et les presse, déjà sous les châtaigniers où les autres disparaissent.

F68

« … Nos courses étaient continuelles et nous séjournions rarement dans le même endroit plus de deux journées, brûlant des églises, à Soustelles, à la Mialouse, à Saint-Hilaire, tuant des traître, échappant toujours au capitaine Poul et à ses troupes qui s’augmentaient sans cesse de nouveaux miliciens…  » …

On voit la troupe marcher à flanc de montagne. Il y a du vent. Le soleil est moins violent. Ils ont mis, ou improvisé des vêtements plus chauds. Sous eux, s’étale un vaste paysage boisé dans l’extraordinaire flamboiement que devient, dans ces régions, la végétation à l’automne. Du jaune à l’orangé vif en passant par toute la gamme des ocres et des bruns.

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« Nous faisions des assemblées le plus souvent qu’il était possible et le peuple venait de toutes parts, de plus en plus nombreux, pour entendre la parole de Dieu dans la bouche d’Abraham Mazel, et ils nous apportaient des vivres. Les uns une chose, les autres une autre, celui-ci du pain, celui-là du vin, ce troisième de la viande. Lorsqu’ils étaient avertis de notre arrivée un peu à l’avance, ils nous apportaient de la soupe ». …

Dans la pénombre d’une remise, une vaste table improvisée, faite de deux chars à bœufs maintenus horizontaux et de ridelles posées de l’un à l’autre. Cette table est toute dressée et on y voit les nourritures dont parle Jacques, Des outres, des écuelles de bois, du pain.

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« Environs la mi-octobre, nous nous trouvâmes ainsi à Vergnas, où le curé n’était plus revenu depuis le brûlement de son église… « 

Une assemblée dans une grange. Toute la troupe, Gédéon, Françoise, Flore, Dauphiné, Reboul et son tambour, des vieux, et même deux enfants. Au premier rang, Marie est entre Ozias et La Fleur, plus loin, près de son frère, Elie, toujours maussade, Jacques Combassous, Abraham Mazel prêche.

Scène 64 F71

Le portail de la remise s’ouvre et le jour entre avec les assistants de l’assemblée mêlés à la troupe de Gédéon. Deux femmes posent une grande marmite de soupe fumante sur la grande table. On s’assoit. Il y a une atmosphère de fête. On rit en se distribuant les places, Gédéon veut être entre Marie et le vieil Ozias. Et même Mazel a des sourires. Seul, Elie est réticent, malgré son frère qui le sermonne. Comme les jeunes gens sont en majorité, qu’ils rient, on pense tout à coup à quelque fête du village, au temps de la paix.

Mais une apparition amène le silence. C’est le baron de Vergnas, en habit de chasse, suivi de ses chiens, entre deux hommes de la troupe, armés. L’un d’eux tient le fusil de chasse du baron.

Ils sont dans la porte, tout le monde regarde Monsieur de Vergnas, il est gêné, ne sait que dire, balbutie un : « Bon appétit, mes braves…  » qui épaissit encore la gêne.

Gédéon se lève. « Monsieur, dit-il, les gentilshommes de la Religion se sont convertis plus vite que le peuple des Cévennes. Mais si vous daigniez chanter un psaume avec nous avant de partager le pain à notre table, comme l’aurait fait Monsieur votre père, c’est nous qui serons honorés. « 

Tout le monde se lève et le baron s’approche de la table, pâle, sans un mot. Ses lèvres tremblent légèrement. Marie lui laisse sa place et il vient entre Gédéon et Ozias.

Alors, en regardant le baron de Vergnas, Mazel entonne un verset du psaume 119, l’éloge de la Loi Divine :

 » Comme j’aime ta Loi,
Tout le jour je la médite,
Plus que mes ennemis tu me rends sage,
Plus que mes marnes j’ai du savoir,
Plus que les vieillards j’ai de l’intelligence… « 

Scène 65 F73

La table faite de chars à bœufs est renversée dans la remise et tous les habitants de Vergnas qui ont fait manger la troupe de Gédéon y sont groupés, serrés les uns contre les autres, apeurés, entourés de soldats. Derrière eux, en haut de deux échelles appuyées dans la charpente, Elie et Ozias attendent, la corde au cou, les mains liées, entre les jambes de deux soldats grimpés au dessus d’eux. En bas de l’échelle d’Elie, le curé Taillade, la tête levée lui dit : « Abjure, Elie ! Abjure !  » Elie pleure.

Dans la ruelle remplie par un détachement de dragons, un tambour n’arrête pas de rouler sourdement. A cheval, le capitaine Poul et le lieutenant de la rage sont devant la porte de la remise. Le baron de Vergnas, debout entre leurs chevaux, entouré de ses chiens, tenant son fusil de chasse, est silencieux et pitoyable. Il y a deux soldats derrière lui. Le capitaine harangue les prisonniers.

« Sachez qu’à l’avenir, je ferai enlever les habitants des lieux où les rebelles auront été reçus, que ceux qui leur auront donné des vivres seront pendus, leurs biens confisqués, leurs demeures livrées au pillage ! Vous n’avez pas averti les troupes les plus proches du passage des scélérats, comme vous en aviez le devoir ! Vous les avez reçus, vous les avez nourris et je ferai de vous un exemple ! « 

Le capitaine a parlé avec toute l’exaspération dont il est capable. Il se tourne vers François de la Fage.  » Lieutenant, faites exécuter mes ordres ! « 

Le lieutenant s’avance et lève son sabre, les soldats partent au pas de course pour piller les maisons, il entre avec son cheval sous la porte de la remise et fait un autre signe. On entend Elie crier : « J’abjure !  » Pendant ce temps Poul, du haut de son cheval se penche vers le baron. « Mais… dit-il, vous ont-ils brutalisé ? – Point, point, dit le baron gêné. Mais… que pouvais-je faire ?… « 

Scène 66 F74

Un paysage roux, noyé de brume et d’eau sous une pluie diluvienne. Jacques, entre Gédéon et Mazel, le contemple depuis l’ouverture d’une grotte au pied d’une paroi de rochers. Tous les autres sont blottis derrière eux dans l’ombre, serrés les uns contre les autres pour se donner de la chaleur. On entend la voix de Jacques :

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 » Cependant, le mauvais temps était venu, grossissant les rivières et les torrents, rendant nos marches de plus en plus harassantes, mouillant nos habits et nos armes, tandis que nos ennemis étaient toujours en campagne pour nous poursuivre et nous affamer… « 

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La troupe traverse une hauteur aride et caillouteuse sous la pluie. Ils ne portent presque pas de bagages. Certains ont de longs manteaux de bergers descendant jusqu’aux pieds, d’autres des peaux de moutons ou de chèvres, attachées sur leurs épaules. Ils sont trempés, maigres, sales. Jamais la troupe n’a paru si faible. Ils arrivent près de quelques bergeries semblables à celles où ils ont séjourné quelque temps. Elles ont brûlé. Le four à pain a été démoli.

Pendant que la troupe y cherche un abri précaire et s’y installe, Gédéon, avec Jacques, La Fleur et Reboul, descend vers un hameau dont on voit les toits sur le versant, au-dessous d’eux.

… « … Peu de jours après les persécutions que le capitaine Poul fit à Vergnas, je fus dans un village avec Gédéon Laporte et deux hommes pour y chercher des vivres pour la troupe…  » …

On les voit entrer dans le hameau. Un chien court devant eux. Ils pénètrent dans la cour d’un mas et parlent à un vieil homme.

… « … Mais on nous dit qu’un collecteur et trois miliciens qui levaient l’impôt venaient de passer, emportant le grain, et nous les rattrapâmes… « 

Scène 67 F77

Un char à bœufs, chargé de sacs de grain, arrêté sous un grand noyer. Au pied de l’arbre, trois miliciens sont couchés comme des pantins, égorgés. On y reconnaît les deux hommes de la prison. Sur le char, en haut des sacs, un homme est debout. Il a du mal à s’y tenir. Ses mains sont liées. Gédéon, à la tête des bœufs, le tient en joue. L’homme a une corde au cou, attachée au-dessus de lui à une branche de l’arbre. C’est le collecteur, son registre pend sur sa poitrine, suspendu aussi à la corde. Reboul et La Fleur portant les fusils des miliciens attendent, sur le bord du chemin, en regardant Jacques qui tient sa Bible, cherchant une page, y jetant un œil et refermant le livre. « A toi !  » lui dit Gédéon. Alors, Jacques récite un passage de l’Apocalypse :

« Babylone, une heure a suffi pour que tu sois jugée. Ils se tiennent à distance les trafiquants qu’elle enrichit. Ils pleurent et se désolent les trafiquants

de la terre et personne n’achète plus leurs cargaisons, D’or et d’argent, de lin et de pourpre, Et les objets d’ivoire et les objets de bois précieux, La myrrhe et l’encens, le vin et l’huile, La farine et le blé, les chevaux et les moutons, Les esclaves et la marchandise humaine… « 

Gédéon se tourne, piquant les bœufs du canon de son fusil. Ils se mettent en route lentement, derrière lui. L’homme marche un peu pour rester sur les sacs qui se dérobent. Puis il perd pied et se balance, tandis que Gédéon et ses hommes emmènent le grain.

Scène 68 F78

Les troupes royales traquent Gédéon. On voit, sur son cheval, le capitaine Poul gravissant un chemin de la montagne à la tête de ses dragons. Sur un autre, le lieutenant de la Fage conduit un détachement de miliciens. On entend la voix de Jacques :

« Environs la fin octobre, nous brûlâmes l’église de Saint-Laurent de Trêves après avoir exécuté un traître qui nous espionnait et, comme nos ennemis s’approchaient, nous fîmes retraite en nous dispersant…  » …

L’étendue morne, les cailloux et les rochers de la Cam de l’Hospitalet. On dirait un paysage de mauvais rêve, complètement estompé par la pluie et la nuit tombante. Jacques marche avec La Fleur et Marie, cherchant à protéger leurs armes sous leurs vêtements. Plus loin, s’éloignent d’eux, peu à peu, les silhouettes d’un autre groupe.

… « … La nuit fut des plus obscures. Nous fûmes en grande détresse de ce mauvais temps et nous nous égarâmes, nous dispersant davantage…  » …

L’aube. Près d’un sommet, débouchant haut sur le versant d’une vallée, une prairie sauvage dans une combe environnée de châtaigniers, dominée par des rochers. Il y a une source et un ruisseau. Du brouillard s’effiloche sur les arbres vers des nuages gris. De l’autre côté de la vallée, dans la brume, on devine Barre-des-Cévennes.

Sur la pente, on voit arriver Jacques avec La Fleur et Marie. Puis, Gédéon et Mazel. Puis, peu à peu, tous les autres.

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« … Le matin du vingt-troisième d’octobre, nous nous rassemblâmes dans un lieu sauvage appelé Thémelac, accablés de fatigue, pressés du froid et de la faim, n’ayant rien mangé les jours précédents. Nous n’étions pas trop diminués en nombre mais nos armes étaient en très mauvais état à cause de la pluie qui avait mouillé la poudre… « 

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Sous les rochers de Thémelac, la troupe de Gédéon rassemblée dans la végétation mouillée. La Fleur dort contre Marie, épuisé. La plupart, autour d’eux, les uns sur les autres, font de même. Gédéon et Mazel assis au milieu des dormeurs, nettoient et sèchent leurs armes sans se parler.

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Jacques est de garde en haut des rochers et vient de voir quelque chose au fond de la vallée, là où passe le chemin de Barre. Il se penche vers Gédéon et lui crie : « Je vois les dragons !  » Gédéon se lève d’un bond, et, avec une agilité étonnante pour ce gros homme, grimpe près de Jacques. Mazel se lève aussi, criant :

« Que mon cri parvienne jusqu’à toi, ô Éternel ! Donne-moi l’intelligence selon ta promesse ! Que ma supplication arrive jusqu’à toi ! Délivre-moi 1 »

Puis il tombe à genoux et prie, pendant que les autres se réveillent et, peu à peu, se joignent à lui. Gédéon redescend un instant plus tard. Il est tout excité, comme nous l’avons vu au combat de Champdomergue, se frottant les mains, grattant sa barbe. Il dit : « Enfants ! nettoyez vos armes, c’est aujourd’hui que nous plumerons Poul !  » Mais Mazel s’écrie : « Et moi, je dis : C’est aujourd’hui qu’il ne faut pas combattre ! Dieu m’en a fait avertir par inspiration !  » – Et moi, je dis que nous nous battrons !  » dit Gédéon. Mais Jacques crie : « Je vois des miliciens du côté de Cabriac !  » et Gédéon laisse Mazel pour remonter dans les rochers.

Jacques lui montre au loin, en face, à travers les châtaigniers, des uniformes. Mais aussi, un peu plus haut sur leur flanc droit, d’autres troupes sous les arbres. D’en bas, Mazel crie : « Ne désobéis pas au Seigneur, Gédéon ! ou l’épée de l’Éternel se retournera contre toi !  » Gédéon ne répond pas mais sa jubilation s’est éteinte. Il regarde la vallée, scrutant tous les accidents du terrain et, brusquement, saisissant le bras de Jacques, il lui montre d’autres uniformes, cette fois sur leur flanc gauche. Mais très haut, presque dans leur dos. Ils regardent derrière eux la crête dénudée. « C’est la seule porte » dit Gédéon et il redescend.

Les jeunes gens l’attendent en essuyant leurs armes. « Reboul ! dit Gédéon. Frappe sur ta caisse !  » -« Il ne faut pas combattre !  » crie Mazel. « Non ! hurle Gédéon, mais il faut le leur faire croire ! Frappe, Reboul ! « 

Reboul commence à battre et Gédéon se retourne vers ses hommes. Mais, à cet instant, une fusillade éclate, des balles sifflent et Reboul tombe sur son tambour. Gédéon dégage l’instrument de dessous le corps et s’en saisit, mais la balle lia crevé. Pendant ce temps, la fusillade continue. Dauphiné est touché et tombe aussi. Gédéon tient toujours le tambour crevé et, de rage, il le lance dans le vallon où il dégringole la pente, roulant à grands sauts vers les arbres où lion voit la fumée des fusils qui les mitraillent.

On tire sur eux de toutes parts, c’est une énorme embuscade dans laquelle ils sont piégés, impuissants. Ils s’abritent tant bien que mal, tirent, mais la plupart de leurs armes ne partent pas. Gédéon les faît grimper dans les rochers pour gagner la crête, grimpe avec eux.  » Allez !  » crie-t-il. Puis, une balle le frappe et il tombe en arrière, sa grosse barbe dressée en l’air.

La mort de Gédéon transforme la retraite en fuite désordonnée. Ils arrivent en haut des rochers. D’autres tombent, Moïse Plantat, puis Samuel Guérin.

La Fleur court, tirant Marie par la main, déjà près de la crête, lorsqu’une balle le frappe. Il tombe en avant. Marie se précipite comme l’avait fait Flore pour Bouzanquet, mais Jacques et Mazel l’ entraînent. Elle pleure en courant comme une automate, entre Jacques et Flore. Un autre tombe encore. Ils ne sont plus que sept hommes et trois femmes.

F82

Ils courent au-delà du sommet, sur un plateau aride, parsemé de rochers dans lesquels ils se dispersent.

Scène 70 F83

Jacques court comme un fou dans les pierres et les rochers, traversant les buissons, se retournant par instant, s’arrêtant, écoutant, repartant pour courir encore plus vite, la peur sur le visage, lorsque des coups de feu isolés se font entendre. Il a toujours son fusil. On entend sa voix :

« Nous fîmes retraite du côté de Molezon avec beaucoup de peine et de dangers et notre terreur fut si grande que nous nous dispersâmes, car on nous tirait dessus de tous côtés et Poul nous poursuivait…  » …

Maintenant, Jacques court dans la pente d’une vallée, sous des ch§châtaigniers, s’arrêtant encore et, tout à coup, repartant à contre-pente pour venir près d’un mur de pierres sèches couvert de ronces, sous lesquelles il se glisse. Juste à temps pour se cacher à trois dragons qui battent la ch§châtaigneraie, leurs armes à la main.

… « … La journée fut très dure et Poul continua de nous poursuivre jusqu’au soir, faisant battre tous les quartiers de la montagne où il jugeait que nous aurions pu prendre refuge… « 

Jacques arrive près d’un mas isolé. Il l’observe, caché derrière un arbre. Le soir tombe. Jacques hésite, se décide, et court vers la grange où il entre.

Scène 71 Non tourné, ou coupé au montage

La grange est sombre. Il n’y a pas beaucoup de foin, mais il est tout accumulé d’un seul côté jusqu’aux poutres de la charpente. Jacques grimpe tout en haut et creuse un trou entre le mur et le foin. Il a déjà disparu en entier qu’il creuse toujours, rejetant le foin par-dessus sa tête, Puis, lorsque le trou est très profond, il remonte en s’agrippant aux pierres du mur et fait disparaître ses traces, rangeant le foin qu’il a rejeté autour du trou, le ramenant par-dessus sa tête pour cacher l’orifice.

Scène 72 Non tourné, ou coupé au montage

La grange est plus sombre. Silencieuse. Des voix se font entendre dehors et quelques soldats entrent, ouvrant grand la porte pour y voir un peu plus clair, faisant le tour de la grange, inspectant tous les recoins, tâtant le foin avec leur fusil. D’abord avec les crosses, puis avec les baïonnettes. ils les enfoncent le plus loin possible, un peu partout, montant sur le foin, quand François de la Fage entre, accompagné de deux miliciens. Les soldats debout sur le foin, se tournent vers lui et le saluent.

« Il y avait parmi les attroupés, dit François, une fille, brune, qui portait un habit d’homme. L’avez-vous poursuivie ? » -« Non » dit l’un des soldats. -« L’avez-vous vue ? » -« Non, Monsieur l’officier. « 

Il y a un silence. Le lieutenant reste là, immobile, puis il dit presque machinalement : « Si elle tombe entre vos mains, faites-le moi savoir.  » Et il sort. Les soldats quittent le foin et sortent derrière lui, laissant la grange ouverte.

Scène 73 F84

Marie entre dans un hameau. Il semble désert. C’est celui où Gédéon avait surpris les collecteurs. Elle a ses vêtements déchirés et tachés de boue, les cheveux emmêlés, collés à son front. Elle semble épuisée. Elle porte son fusil en bandoulière.

Elle s’avance jusqu’au milieu des maisons, regarde autour d’elle, s’arrête, et tout à coup se met à crier :

« Miséricorde ! Repentance !  » et elle attend. Au bout d’un moment, on voit sortir un vieux et une vieille sur le pas de leur porte. Marie hurle de toutes ses forces, encore une fois : « Miséricorde ! Repentance !  » et elle tombe assise sur ses talons au milieu de la ruelle. D’autres habitants sortent. « Repentez-vous ! reprend Marie. Pardonnez-vous les uns aux autres. Il faut vous pardonner les uns aux autres ! « 

Cette fois, elle n’a presque pas crié. Elle a des sanglots dans la gorge. Elle est oppressée, comme si elle allait prophétiser. Les habitants commencent à l’entourer. Et tout à coup, elle s’est mise à les regarder, elle se calme, elle ne dit plus rien.

Il n’y a que des vieillards autour d’elle, parcheminés et plissés, voûtés, cassés, qui la regardent.

Scène 74 F85

Jacques suit un paysan le long d’un mur, derrière un petit mas, au crépuscule. Ils tournent le coin d’une grange et traversent la cour, très vite, allant dans l’écurie où l ‘homme le conduit dans un recoin, le cache sous des sacs et le quitte pour entrer dans la salle basse de la maison qui communique avec l’écurie.

Sous les sacs, Jacques est blotti contre une cloison faite de grosses planches. Par un interstice, il voit le paysan rejoindre sa table. Il y a un enfant sur un escabeau. Une femme qui leur sert la soupe, puis s’assoit. Le feu dans l’âtre, ainsi qu’une grosse chandelle, éclairent la pièce. Ils mangent. On entend le bois craquer dans le feu et la lumière chaude, dorée, danse un peu sur les objets, sur les trois visages. Ils sont paisibles. Jacques regarde, comme fasciné : l cette scène calme et quotidienne. Les visages. Celui de la femme. Celui de l’enfant. Celui de l’homme. Les objets sur la table. Le feu dans l’âtre. On entend la voix de Jacques :

« L’homme qui me fut d’un si grand secours en me dérobant à mes persécuteurs après cette journée fatale m’apprit que Poul fit emporter de Thémelac tous les morts qu’il y avait eu de part et d’autre. Il s’en trouva treize en tout, qu’il fit passer pour être tous des nôtres. Il fit couper les treize têtes et les emporta, laissant les cadavres exposés sur le grand chemin… « 

Scène 75 F86

François de la Fage, Catherine de Vergnas à son bras, en robe blanche à échelles de rubans, entre dans la salle à dîner du château de Vergnas où une table en U est dressée, parée de chrysanthèmes blancs tout droit venus des jardins du château.

C’est un dîner intime et les invités, peu nombreux, entrent derrière eux. Le capitaine Poul a droit à l’œil mouillé et aux tendresses discrètes de Madame Villeneuve qui tient son bras. Monsieur Borely, le nouveau subdélégué, sa maigre femme à son bras, entre en compagnie de l’abbé de Chalonges qui lui parle d’Horace. Le curé Taillade est de la fête. Le baron de Vergnas entre le dernier et l’abbé qui pense à lui soudain, laisse le subdélégué pour revenir jusqu’au baron, s’en voulant un peu de l’avoir oublié. Pendant ce temps, Monsieur Borely sourit au jeune couple qui se tient au haut de la table. « Vous voilà, gentilhomme cévenol !  » dit-il à François de la Fage. Le baron et l’abbé ont gagné leurs places. Tout le monde s’assoit et les laquais commencent à apporter les verres de vin et les plats.

Les chiens du baron tournent autour de la desserte ou attendent des volailles rôties. Par la fenêtre, au-delà du jardin, on voit les toits de Vergnas et le paysage cévenol où l’automne est en train de laisser la place à l’hiver.

Monsieur Borely lève son verre, souriant au capitaine Poul. « Les troubles des Cévennes ont cessé.  » dit-il.

Scène 76 F88

Le bourg d’Anduze. Les maisons s’étagent dans un défilé du Gardon, sous des rochers. On voit les grandes arches du pont de pierre qui enjambent la rivière. Il neige.

Jacques est avec un groupe de jeunes gens qui se dirigent vers le pont. Il marche entre Cavalier que l’on reconnaît près de lui, et un autre qu’on voit pour la première fois.

Ils traversent le pont et s’arrêtent à son extrémité, sur l’autre rive, devant une sorte d’estrade dressée contre le parapet, autour de laquelle des passants s’attroupent. On entend la voix de Jacques :

« Peu de jours après, j’allai retrouver la troupe de Cavalier vers Vézenobres et nous nous joignîmes à celle de Pierre Laporte, qu’on appelait Rolland. Le capitaine Poul avait fait exposer les treize têtes à Barre-des-Cévennes, St- Jean de Gardonnenque et Anduze. On les rangeait sur une longue planche, mettant celle de Gédéon Laporte à la tête du rang; et, afin que le peuple pût mieux le reconnaître, on avait mis une attache à ses cheveux. Nous passâmes le pont d’Anduze le jour même où elles furent exposées. Nous les regardâmes, et cette vue nous détermina davantage à ne plus faire à nos ennemis aucun quartier…  » …

On voit la nouvelle troupe quitter le pont et s’éloigner, quittant Anduze vers les montagnes.

… « … et de combattre avec encore plus de fermeté pour le recouvrement de nos libertés…  » …

Un feu, l’hiver, dans la neige. Tout est blanc et immobile autour. Même les hommes qui l’environnent, enveloppés de longs manteaux, de cadis, de peaux de chèvres, descendant jusqu’aux pieds.

Ils regardent le foyer dansant, orange vif au milieu du blanc.

… « … c’est environ à cette époque-là que l’on commença de nous appeler « camisards »… « 

FIN

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