La quille de Saint Laurent
Le village de Saint Laurent est construit sur un épaulement qui se détache de la can et descend en plusieurs longs ressauts vers le Tarnon distant d'environ 2 kilomètres. Juste au dessus du village, l'arête semble faire une pause dans sa descente : pendant quelques centaines de mètres elle suit un cheminement quasiment horizontal, et puis soudain elle se lasse de résister à la pesanteur et elle se laisse plonger vers le village. C'est exactement à la pointe de cette rupture de pente que se dresse la "Quille". C'est une roche à la silhouette bien caractéristique, de section presque ronde, allant légèrement s'évasant vers le haut, qui culmine à environ 3 mètres de haut.
Malgré cette taille modeste, sa position dominante et l'absence d'autres reliefs à proximité la rendent visible de très loin : dès la sortie de Florac, ou depuis la bordure du causse, par dessus la vallée du Tarnon. C'est d'un des signaux forts qui marquent le paysage du village de Saint Laurent. La quille, c'est Saint-Laurent, et Saint-Laurent, c'est la quille. Il paraît, d'après Camille Hugues qui l'aurait appris du pasteur de Biasse, qu'on la nommait autrefois "la cadéro del ministré" (la chaire du pasteur).
Depuis la route, on y monte en quelques minutes d'une ascension raide mais facile, et la magnifique vue surplombante qu'elle donne sur le village en a fait une destination privilégiée pour les familles avec enfants sachant marcher. Tous les gens de la commune, habitants de toujours ou récemment importés, connaissent la quille, en parlent, ont un souvenir la concernant et en sont fiers. Ils y sont évidemment montés, un jour, il y a...longtemps. C'était entre copains, pour s'amuser, ils l'ont escaladée, se sont assis au sommet et on fièrement contemplé la vallée du Tarnon jusqu'à l'Aigoual et eu Lozère. Mais depuis, pour la plupart ils n'y sont jamais remontés. Ils se contentent de lui jeter un oeil au passage lorsqu'ils descendent la Corniche des Cévennes en voiture. Lorsque l'on arrive par le bas, on est tournés dans le mauvais sens et on ne l'aperçoit même pas. Mais quand on arrive par le haut, on l'approche comme en avion, en la surplombant légèrement. En quelques virages alternés on perd de l'altitude tout en croyant la voir s'élever, puis peu à peu elle nous domine à son tour. De quoi se rappeller à moindre effort les ascensions de jeunesse.
Géologiquement parlant, la quille est un "témoin", c'est à dire un fragment de couche géologique qui a résisté à l'érosion alors que le reste est parti. Quand je regarde la quille, je peux quasiment voir se dessiner sur le fond du ciel la ligne pointillée que tracerait un prof de SVT sur son schéma pour matérialiser l'emprise de cette couche disparue. Peut-être cette même couche que celle qui, à quelques centaines de mètres de là, sur cet autre promontoire qui domine le village, porte les traces de dinosaures ? Tout cela donne à la quille un parfum de fonds des temps. La quille a vu passer les millions d'années, elle a vu Saint Laurent naître. La quille est si vieille, la quille est éternelle.
Hé non, la quille n'est pas éternelle. Elle a même une espérance de vie qui ne dépasse pas tellement la votre ou la mienne. Sur une photo de l'entre-deux guerres, on voit une petite famille poser au pied du rocher. Deux adultes, deux enfants, un bébé, la barre sombre du causse en arrière-plan. Pour qui connaît le site aujourd'hui, il y a quelque chose de dérangeant sur cette image: les personnages sont... minuscules. On dirait des lilliputiens ! A bien y regarder, on comprend finalement que les personnages sont de taille normale, les braves. C'est la quille qui est beaucoup plus grosse qu'aujourd'hui. Elle mesure environ 4m50 de haut, et elle est renflée sur le haut. Qu'est-il arrivé ?
Vers les années 35, il paraît qu'un éclair est tombé droit dessus, et qu'il à fait exploser la partie supérieure. Aux dires d'un habitant qui aurait tout vu, les rochers auraient déboulé sur plus de 100 mètres jusque près de la fontaine fraîche, labourant au passage la prairie qui porte aujourd'hui un ensemble de bâtiments communaux... faut pas avoir peur d'y habiter !
Sur une autre photo, datée celle-là de 1975, la quille montre une forme bizarrement asymétrique, on dirait qu'elle est prête à verser dans la pente, mais elle est encore nettement plus haute qu'aujourd'hui. Que lui est-il arrivé depuis ? Mystère. Camille Hugues prétend qu'elle a été endommagée 2 fois de son vivant (entre 1911 et 1986, donc). Ca colle. Un second éclair a dû lui faire perdre cette excroissance asymétrique pour lui donner son aspect d'aujourd'hui. Si ça continue comme ça, de quille il ne restera plus de trace d'ici quelques décennies. Alors il faut en profiter, y monter aussi souvent que possible.