Les Rouies à 12 ans

Voilà. Je voulais emmener mon fils en haute montagne, cette fois c’est fait. Certes pas encore le Mont-Blanc, comme il le demande depuis qu’il a 10 ans, certes pas une course technique. Les Rouies, dans le massif des Ecrins. Un sommet facile, une altitude de « petite haute montagne ». Mais quand même : 3500 mètres à 12 ans, 800 mètres de plus que sa précédente virée. S’il progresse de ce même dénivelé chaque année, il sera au sommet de l’Everest à 18 ans, j’ai fait le calcul !

J’ai regardé avec étonnement et émotion ce garçon encore petit, plein de tendresse et de fragilité, aller vaillamment son chemin, sans montrer plus de difficultés que ça. Apparemment, ces journées ne lui restent en mémoire que comme de bons souvenirs. Pourtant, quand je lui demande s’il veut repartir, il répond « Euh… chaix pas… p’têtre, on verra ! ».

Peut-être n’est il pas encore mordu. Mais il a engrangé des souvenirs qui, j’en suis certain, resurgiront un de ces jours. Et l’envie sera forte de remonter là-haut …

Jouer jouer jouer

Il y a quelque chose de fondamentalement différent entre ce que viennent chercher un enfant et un adulte en haute montagne.

Pour ce que j’en comprends, les adultes viennent y chercher, entre autre et dans le désordre : le dépassement physique, le dépaysement, les paysages immenses, le besoin de se prouver qu’on est capable de faire des choses qui sortent de l’ordinaire, l’adrénaline des pratiques techniques et/ou dangereuses, le silence, l’être humain rare, le contact avec une nature sauvage et préservée, la valorisation auprès des autres… Quoi encore ?

La plupart de ces objectifs n’intéressent pas du tout les enfants, du moins ceux qui ne sont jamais venus en haute montagne. Dans les dernières semaines de discussion précédant le départ, une question inquiète revenait fréquemment dans la bouche de Nils et Félix : « Papa, c’est vraiment sûr que là-haut on aura le temps de JOUER ? ».

La première fois la question m’a surpris. Une telle exigence constitue une sorte de claque pour un alpiniste ordinaire. Car la haute montagne, prétendent les gens sérieux, c’est tout sauf un terrain de jeu. Il faut y braver des dangers, y donner de sa personne. C’est un noble combat, réservé à une élite. Les enfants, les femmes et les faibles n’y ont pas leur place. Et pourtant, tout à coup, je comprenais que cette fois, il allait falloir y JOUER. Et pas 5 minutes dans la tente, non. L’exigence des enfants était claire : se ménager, chaque jour, une longue après-midi tranquille, pour y faire CE QU’ON VEUT ! L’effort physique à fournir, les éventuels dangers, l’inconfort, le froid, le chaud, la bouffe moins bonne qu’à la maison, tout ça ils en acceptaient le principe sans problème, à une condition : qu’ils aient le temps de JOUER.

J’ai répondu quelque chose de bête, comme « Euh, oui, oui, tu pourras jouer ! », tout en réfléchissant à toute vitesse sur ce que cela allait impliquer en terme de rythme de journée, d’organisation logistique…

– « sûrsûrsûr ? », ont renchéri les enfants qui devaient sentir la molesse de mes certitudes.

Cette exigence constitua le fil rouge de la conception de l’itinéraire de la balade : il fallait pouvoir poser le camp à midi, et avoir encore assez d’énergie l’après midi pour JOUER. Donc, pas plus de 800 mètres de dénivelé par jour, seulement 500 mètres pour les journées en altitude… Et puis, il y avait les exigences complémentaires : emmener des tas de bonbons, de livres, de jeux… Ne pas se lever trop tôt, car « tu sais bien, papa, moi quand je me lève de trop bonne heure, je suis vraiment de très très mauvaise humeur ! ».

Résultat : 5 courtes journées de progression. 5 jours d’autonomie, soit entre 25 et 35 kilos par adulte compte tenu des grandes quantités de bonbons et de bouquins qu’il fallait monter là-haut. Mais 5 jours pour JOUER.

Et c’est bien ce qu’ils ont fait, les p’tits gars. Chaque jour, dès le camp planté, alors que les adultes s’asseyaient face à un décor décor à couper le souffle, les enfants se dépéchaient de se mettre à JOUER. Des jeux, ils en ont certes inventé !

Du plus classique (les glissades dans la neige) au plus décalé (circuit de billes tracé dans la neige fondante, avec évolution permanente du tracé en fonction de la rapidité de fonte), du plus physique (creuser un trou suffisamment grand pour s’y cacher) au plus contemplatif (observer un animal à la jumelle), du plus poétique (rechercher longuement des beaux cailloux dans l’éboulis et les empiler en chantonnant) au plus trivial (exploser une cible à coup de boules de neige en hurlant dans la nuit tombante)…

Parfois les parents et amis s’en mêlent et les enfants suivent avec bonheur. Dans la fameuse soirée de la demi-finale de la coupe du monde 2006, celle-là même que les français ont gagnée grâce à un match paraît-il fabuleux, Pilo a fabriqué dans la neige une réplique du stade de France. Enfants et adultes ont longuement cherché puis disposé des petits cailloux noirs pour figurer les équipes en présence et les supporters.

Tout ça a passionné le groupe (enfin, presque tout le monde) à tel point que les bleus ont ressenti cet élan d’espoir et d’énergie montagnarde, et ont gagné.

Le lendemain après midi, lorsque nous revenons au camp après l’ascension des Rouies, le soleil a chauffé les cailloux. Les supporters se sont tous enfoncés dans la neige de plusieurs centimètres et se retrouvent au fond de petits puits verticaux.

Chaque après-midi, après avoir joué deux ou trois heures, se produisait invariablement le phénomène suivant : tout mouillé de neige, l’un des gars entrait dans la tente, ôtait son pantalon trempé, prenait un livre, et… s’endormait comme une masse, pour une ou deux heures de sieste profonde. A voir leurs visages détendus, on pouvait comprendre que, synonyme de torture dans la vie ordinaire, la sieste elle même prenait ici une saveur de bonheur.

Homo sapiens communicans

Privilège du camping, pour atteindre le sommet des Rouies nous n’avons quitté les tentes que vers 6h30 du matin : le camp étant posé à 3000 mètres, il ne nous reste guère plus de 500 mètres de dénivelé à parcourir, autant dire rien. Nous avons du coup eu droit à une sorte de grasse matinée royale pour un alpiniste ordinaire. Les autres ascensionnistes des Rouies ont, eux, quitté le refuge du Pigeonnier vers 4h30 ce matin.

Vers 9 heures, nous émergeons sur le plateau. Au loin, de longues files de points noirs marquent la voie normale, que notre itinéraire rejoint juste avant la dernière montée. Il y a foule. « Papa, regarde tous ces gens, là-bas ! ». Nils n’en revient pas. Nous n’avons croisé personne depuis 3 jours !

Pour tous ces gens, c’est l’heure de la redescente : ils doivent regagner la vallée le plus tôt possible dans la journée pour profiter d’une neige pas trop molle. Nous n’avons pas cette contrainte car à la descente notre camp n’est guère à plus d’une heure. Nous allons donc croiser les dernières cordées descendantes et nous trouver seul sur le sommet déserté.

A l’approche de la croisée des chemins, un mauvais pressentiment m’envahit. Toute notre troupe va décordée, les enfants marchent devant en tee-shirt. Non que je m’inquiète pour notre sécurité, l’aspect du glacier me semble permettre cette manière de progresser tout à fait cool… Non, je crains le regard des gens que nous allons croiser.

Une première cordée de deux personnes approche. Le meneur nous observe attentivement. Soudain, il se penche vers son compagnon : « Alors là, c’est branleur de chez branleur ! ». A t’il volontairement haussé le ton pour qu’on puisse entendre ou souhaitait-il juste s’adresser à son coéquipier ? Je ne le saurais jamais. Ce que je sais par contre, c’est qu’une petite boule de souffrance est venue se former au creux de mon ventre.  Bon sang, que ça fait mal de se sentir dénigré.

Est-ce que ma petite troupe était en danger ? Pourquoi pas, après tout. L’erreur est humaine, j’en ai fait beaucoup, et j’en ferai d’autres. Y avait-il quelque chose de provocant dans notre accoutrement ? Il y a en tout cas quelque chose qui a déplu à cet homme. J’y réfléchirai. Mais comme j’aimerai que la communication soit plus directe et sereine avec mes frères humains.

Toute proche, une seconde cordée franchit à la descente la rimaye de la pente sommitale et prend pied sur le plateau. C’est un guide avec 3 clients. Escaladant le bas-côté, ils laissent la trace libre pour nous permettre de passer et nous observent avec intérêt. « Hé, il a quel âge ce petit bonhomme ? »… « Et vous arrivez d’où comme ça ? »… « Bravo mon p’tit gars ». Nils esquisse un léger sourire, redresse fièrement le torse et continue à progresser comme si de rien n’était. Pour la première fois depuis la vallée, il comprend qu’il vit une aventure peu courante à son âge.

Le guide garde le silence. Passant à côté de lui, je lui jette un regard plein d’appréhension. Il me sourit à son tour. « C’est vraiment super d’amener un enfant ici, c’est un sacré cadeau que vous lui faites ! ». Le ton est amical… S’il me trouve imprudent, il n’en laisse rien paraître.

La boule se dissout instantanément. Merci à toi pour ces quelques mots.

Enfant dans un monde d’adulte

La présence de deux enfants au sein d’un groupe d’adultes, en haute montagne, ça change… beaucoup de choses. Presque tout, dirais-je.  Envolé, ce sentiment d’être une personne formidable qui, dans les refuges, fait interminablement palabrer les humains (surtout les hommes, en fait) sur leurs exploits passés et à venir. Quand deux gnomes marchent devant toi sur le glacier, mains dans les poches, en se donnant les meilleures astuces pour vaincre le Boss du dernier niveau de Zelda, on se sent tout de suite moins exceptionnel. Oui, c’est vrai, parfois nous les adultes on en a bavé alors qu’eux traçaient leur chemin sans souci.

Leur présence a remis de la tendresse dans ce monde d’effort et de minéralité. Sans que les choses soient vraiment dites, il y a eu comme l’envie commune, de la part des deux pères bien sûr mais également des amis, de tout faire pour que Nils et Félix vivent ce moment sans nuages. Construire autour d’eux un cadre solide, rassurant, amical et ludique. Une sorte de challenge : qu’ils vivent de ce séjour exceptionnel comme un long moment de bonheur et de plaisir.

Tous, dans le groupe, se sont sentis concernés par la présence des enfants. Partage de quelques kilos supplémentaires lorsqu’un coup de moral faisait trouver le sac trop lourd, coup d’oeil de temps à autres pour évaluer le risque d’une séance de glissade non loin de la tente, encouragements dans une pente décidément raide et fatigante… autant de petits gestes qui donnent à l’enfant le sentiment d’être une vraie personne aux yeux de tous.

La réciproque était vraie également : très vite, les enfants se sont presque indifféremment adressés à leurs pères ou aux autres pour tout ce qui concernait la vie courante, mais aussi pour partager un moment agréable : une partie de morpion sur la neige, une discussion sur les détails du paysage, une balade aux alentours du camp… des liens personnels simples et directs se sont tissés. Ce n’est pas une chose si courante dans la vie ordinaire, ce qui me fait penser que les enfants ont bien compris ce que le groupe leur offrait, et leur en étaient reconnaissants.