Huayna Potosi, cimetière des illusions

C’est une histoire qui date déjà… près de 15 ans se sont écoulés depuis les journées que je raconte ici. Pour l’avoir maintes fois éprouvé, je sais que les images fortes qui me restent en mémoire ont sans doute été transformées par les années. Les petites souffrances, les petits plaisirs ordinaires, tout cela a disparu dans l’oubli, ne laissant surnager que des sentiments magnifiés, caricaturaux peut-être…

Malgré les sentiments mélangés qui refont surface à l’évocation de ces moments, c’est avec nostalgie que je repense à cette époque qui fut pour moi, à bien des égards, riche et heureuse.

Les préparatifs

El alto, août 1992. Pris de vertige, Sophie et moi contemplons avec émerveillement la ville de La Paz qui s’étale à perte de vue. Voici presque trois mois que nous sommes en Bolivie et ce pays continue à nous surprendre régulièrement par sa démesure. Ici, tout est exagéré, immense, superlatif. Les climats contrastés à l’extrême. Les cultures humaines, d’une insondable ancienneté qui porte le mystère. Les fleuves tentaculaires. Les altitudes énormes. La Paz porte en elle ces contrastes. Capitale de plus d’un million d’habitant perchée à près de 4000 mètres d’altitude, dans les rues de laquelle se côtoient des indiens dignes et silencieux, des métis misérables et des blancs richissimes.

Régulièrement, entre deux virées vers l’un ou l’autre des lieux qui nous attirent particulièrement dans ce pays, nous revenons ici. Peu à peu, la ville nous est devenue familière. Nous avons pris nos habitudes dans une minuscule gargotte de l’arrière quartier central. La mamita qui le tient nous a pris en affection depuis notre premier passage. A l’époque, peinée de nous voir abattus par le « Sorojche » (mal de l’altitude) à notre arrivée de l’avion, elle nous avait préparé forces tisanes de coca qui, si elles ne nous avaient pas forcément soigné, ne nous avaient en tout cas pas fait de mal, et la gentillesse avec laquelle elles nous avaient été prodiguées nous avaient fait chaud au coeur : ne pas être traités de « gringos » nous avait fait du bien.

Depuis notre arrivée, nous avons engrangé de fabuleux moments, à descendre le Rio Mamoré sur un tanker a pétrole accueillis à la table du capitaine, à jouer de la musique dans la fête de l’association étudiante de Sucre, à chanter « Estoy llorando, amargamente » avec un papi guitariste hilare et désaccordé de Toro Toro, à échanger des regards tranquilles et chaleureux avec des paysans des Yungas ne parlant pas un mot d’espagnol mais nous offrant spontanément à boire en nous voyant passer sous le soleil de plomb de l’après-midi… Encore plus que les paysages, encore plus que la culture, nous avons été touchés par les gens de ce pays. De prime abord, rudes, froids… et puis, lorsqu’enfin la glace se brise, accueillants, fêtards…

Ce voyage en terre humaine, je l’avais souhaité depuis mon séjour au Pérou, quelques années auparavant. A l’époque, c’est la haute-montagne qui nous avait attirés, Pascal et moi, vers la Cordillère Blanche… des sommets, ça oui, on en avait vus… On en avait gravi un certain nombre, raté un nombre bien plus important… Aventure sportive fabuleuse pour le jeune de 19 ans que j’étais à l’époque… et pourtant… pourtant, près d’un an après le retour en France, j’ai porté en moi une langueur étrange. Une partie de mon coeur était restée là-bas, je le sentais. Mais pas dans les montagnes, non… auprès des gens, des indiens et des métis avec lesquels, à force de se côtoyer, s’étaient tissés de vrais liens d’affection et de respect mutuel… Je me revoyait donnant, sur la table crasseuse de la cuisine du vendeur de « Jugos » de l’angle de la rue, des cours de math à sa fillette. Je repensais a ce jeune guide métis qui nous avait accompagnés trois jours durant, et avec lequel nous avions eu des heures de conversation attentive et sensible pour bien comprendre si la terre était bien ronde, ou si l’homme avait réellement marché sur la Lune. Des années après, c’était d’eux que je me souvenais, plus que du Huascaran… Alors, avec Sophie, nous avions fait le projet de revenir en Amérique Latine, pour y rencontrer à nouveau ce peuple.

On veut toujours ce qu’on n’a pas… décidé à ne pas me préoccuper de montagne plus que d’humanité, j’ai tout de même passé beaucoup, beaucoup de temps à lorgner, depuis les places de village, les sommets couverts de glaciers étincelants. Aujourd’hui, à 15 jour de notre envol vers la France, le coeur déjà gros de quitter tous ces gens, un vieux démon recommence à me tarauder. ll me semble tout à coup absurde, vide de sens, impossible de quitter ce pays sans en avoir approché un sommet d’un peu plus près. Caprice d’enfant gâté : nous n’avons aucun matériel, aucune carte, aucun renseignement concret sur ce qui se fait facilement dans le coin… si ça existe ! Mais il doit y avoir un Dieu pour les entêtés car tout s’enchaîne simplement : petit tour au minuscule local du club alpin bolivien, où on trouve du matériel et des renseignements.

L’Illimani, qui trône, énorme, au dessus de la Paz, est époustouflant de majestuosité, mais ses 6400 m sont réputés pour être « pesantes ». Il paraît, nous dit un alpiniste local, que lorsqu’on se tient au bivouac du « nido de condores », on ressent un inexplicable sentiment d’écrasement… La rigueur scientifique de l’affirmation ne m’apparaît pas clairement, mais j’ai envie de mettre toutes les chances de mon côté pour ce coup un peu foireux, et j’écoute volontiers le conseil avisé de notre interlocuteur : le sommet facile du coin, c’est le Huayna Potosi. 6100m. Déjà une altitude respectable pour un habitant de la Normandie, mais qui cumule pas mal d’avantages : il est tout près de la Paz, et, posé sur l’altiplano, présente un dénivelé de seulement 1400 m à partir du point le plus élevé de la piste (4700m). La voie normale ne présente pas de difficultés particulières pour un habitué de la haute montagne.

Nous voici donc, Sophie et moi, ainsi que François et Virginie, debout sur le rebord du versant qui domine La Paz. Derrière nous, après la dernière maison d’adobe inachevée, la route goudronnée laisse sans transition place à une piste qui s’élance au travers des immensités herbeuses de l’altiplano, pointant droit vers le sommet qui nous intéresse.

Bientôt un camion passe et nous emmène… En avant.

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Première tentative

Il ne fait pas bien beau sur l’altiplano, en ces journées d’août. Le Huayna Potosi, encore lointain est empanaché de nuages. L’atmosphère s’est refroidie et rend la montagne peu engageante. Maussades, en nous frappant les épaules pour lutter contre le vent glacé qui nous surgèle sur le plateau arrière du camion, nous contemplons notre objectif qui grandit peu à peu. Mais il paraît qu’il ne pleut jamais en cette saison…

Un village apparaît au loin, couvrant tout le sommet d’une colline. Le nombre de bâtiments m’impressionne : tant de maisons au milieu de nulle part ? Mais quelque chose cloche dans le paysage que j’ai sous les yeux. Bientôt je comprends que le gigantisme des lieux a troublé ma compréhension de ce que je vois : ces constructions sont minuscules. Ce sont des tombes, ou quelque chose comme ça… Aucun village à l’horizon, pourtant. Qui est venu enterrer ses morts si loin de tout ? Le camion, crachant et cahotant, laisse derrière lui cette énigme non résolue qui disparaît à l’horizon.

Le camion nous abandonne à un col, et plonge vers la vallée.  Le silence retombe sur la montagne embrumée.

Nous voilà seuls. C’est un curieux endroit, qui présente de nombreux signes d’occupation industrielle… probablement un site minier. Un vieux barrage dont l’utilité nous échappe forme une retenue d’eau d’un bleu laiteux. C’est par là que débute notre itinéraire.

Notre projet est de procéder en trois étapes, avec un camp vers 4900 m d’altitude, un autre vers 5500 m, sur le ressaut glaciaire situé sous l’arête sommitale. 150 m de dénivelé seulement pour aujourd’hui, 600 pour demain. Cette lente montée est censée nous permettre de nous acclimater un tant soit peu, et ne devrait pas nous demander trop d’efforts physique.

Je suis troublé de constater à quel point cet endroit ressemble à tant de sites des Alpes ou des Pyrénées. Au dessus d’une certaine altitude, toutes les montagnes du monde semblent donc présenter des similitudes d’aspect… Ce barrage que nous traversons, cette conduite forcée que nous suivons durant quelques kilomètres… ce sentier net, témoin du passage régulier d’un nombre important de personnes… combien de fois ais-je traversé ce genre de paysage dans mon pays ?

Les détails de cette première partie d’ascension s’estompent dans mon souvenir. Au second jour de montée, l’herbe laissa bientôt place à une longue moraine, puis à un ressaut rocheux assez raide au sommet duquel apparaît le glacier. Sur un rocher, un bolivien en basquet, avec un sac de voyage à la main, nous observe sans mot dire… nous qui nous croyons en très haute montagne, voilà de quoi rabaisser notre orgueil.

Un cheminement glaciaire facile nous amène, à travers la purée de poix, à notre site de bivouac, dont la proximité nous est signalée par un accroissement subit du nombre de merdes et de boites de conserves au mètre carré.

J’avais osé espérer que notre acclimatation, après quelques mois passés sur l’altiplano, serait suffisante pour dormir à 5500, et je m’étais trompé. Mal de tête et nausées nous ont accompagné dès la soirée et toute la nuit durant, nous laissant glauques et vides de volonté au petit matin. Pourquoi faut-il si souvent souffrir pour être heureux ? Dans la tente voisine, des espagnols font la fête. A 5400 m, ils tiennent une forme qui fait envie.

Dans ces conditions, s’arracher à la tiédeur des duvets pour se jeter dans le froid glacial du matin fût une épreuve pour tous… et pourtant salutaire car une fois au vent, les nausées ont rapidement disparu. Phénomène connu, mais auquel on n’arrive pourtant pas à croire lorsqu’on se sent mourant.

La volonté et la clairvoyance ne nous sont pas pour autant revenues. Une observation rapide de l’arête sommitale nous avait semblé révéler un itinéraire contournant par la droite un ressaut rocheux pour, sans doute, revenir vers la gauche et rejoindre le fil de l’arête. Sans réfléchir plus avant, notre caravane cotonneuse s’est ébranlée dans le givre matinal, traînant les pieds et rêvant à des lieux plus cléments. Lentement, le ressaut rocheux approche. Mauvaise surprise : au delà du replat visible depuis le camp, il n’y a rien d’autre qu’un précipice qui plonge vers la mer de nuage recouvrant la forêt amazonienne ! Rien qui soit par nous praticable, rien qui mène facilement vers le sommet en tout cas. Abasourdis par cette découverte qui nous dépasse, nous errons un moment sur le replat avant de nous rendre à l’évidence : nous venons de perdre beaucoup de temps et d’énergie pour rien… enfin, à part le plaisir de profiter de cette vue magnifique.

Sans trop y croire, nous redescendons dans la combe et choisissons un nouvel itinéraire qui, après un court examen, apparaît sans ambiguïté et de manière évidente comme le bon… La peste soit de notre négligence ! La lente et laborieuse montée reprend.

De nouveau sur l’arête, mais 2 heures plus tard, un coup d’oeil à l’altimètre nous consterne : 250 m de dénivelé en 3 heures de marche, un vrai anti-record. Les tentes, à portée de main, nous narguent de manière insupportable.

Une autre cordée progresse un peu plus haut sur l’arête. D’où vient-elle ? Mystère, nous n’avons vu personne depuis ce matin… Surgissant du néant, elle a profité de notre égarement matinal pour passer devant ! Plus probablement, elle arrive tout droit et directement de la vallée, sans avoir fait de camp intermédiaire. Ce sont sans doute des gens du coin, bien acclimatés en tout cas pour pouvoir avancer comme ça…

Voir ces gens manifestement si en forme alors que nous nous traînons achève de nous démoraliser. Subitement, les deux filles et moi on n’y croît plus, on n’a plus le goût. Seul François garde le moral. Conciliabule sur l’arête. François va tenter sa chance seul. Je vais redescendre avec les filles. Cette décision n’est même pas difficile à prendre pour moi : je n’ai plus d’envie, cet endroit me semble à présent inintéressant au possible, je ne comprends plus l’intérêt que j’ai pu lui porter.

C’est sans émotion, sans envie, que nous regardons François partir dans la brume qui monte.

Puis nous entamons la descente.

Interlude

Je suis furieux. En colère contre moi-même. Triste. Découragé…

Au fur et à mesure de la descente des pentes du Huayna Potosi, avec la baisse d’altitude, tout s’arrangeait rapidement. Le moral revenait. Les forces physiques semblaient à nouveau miraculeusement intactes. De retour à La Paz, nous voilà carrément en pleine forme, avec plus de pêche qu’au départ, sans doute. Ce renoncement sans batailler au moins un peu en devient incompréhensible et rageant.

Les filles sont contentes : ce qu’elles ont vécu leur convient : beaux paysages, belle expérience… François, lui, est aux anges : après notre séparation, il est tranquillement monté jusqu’au sommet, qu’il a atteint relativement facilement. Il est redescendu sans problème. Ce matin, Virginie et lui sont repartis vers d’autres horizons, nous laissant tous les deux au soleil de la Paz. Encore une petite semaine avant notre départ vers la France. Les formalités sont à jour, passeports, billets, horaires… tout est prêt. Comment utiliser au mieux les quelques jours qui nous restent ?

Sophie réfléchit, envisage de se promener un peu dans les alentours, propose des idées… de mon côté, je traîne la patte, je n’ai envie de rien, je suis amorphe… Je comprends peu à peu que je suis complètement habité par l’idée de retourner au Huayna Potosi, de ne pas rester sur cet échec… J’ai le sentiment qu’il y a encore le temps, que c’est encore possible, mais plus pour longtemps… Chaque heure qui passe rapproche l’échéance fatidique et augmente la tension intérieure que j’éprouve. N’y tenant plus, j’explique mon état à Sophie. A ma surprise, elle me propose de retourner en montagne. Je sais qu’elle n’en a pas spécialement envie… c’est un beau cadeau !

Mon sang ne fait qu’un tour. En quelques heures tout est à nouveau prêt.

Deuxième tentative

De nouveau, El Alto, l’attente d’un camion. La chance s’est enclenchée : 10 minutes d’attente suffisent pour voir apparaître un véhicule qui, surprise, ne nous demande que 10 bolivianos, 3 fois moins que la dernière fois.

Il fait grand beau cette fois. La vue du Huayna qui grandit sur fonds de ciel bleu nous remplit de bonheur. Cette fois on y croit !

Au passage, je ne peux m’empêcher de prendre à nouveau en photo le cimetière perdu sur fonds de sommet enneigé. Me souvenant de ce site si intrigant, je me suis tenu prêt depuis plusieurs kilomètres, persuadé de tenir là un cliché de grand reportage, avec tous les ingrédients qui font une photo de légende : nature sauvage et impressionnante, signes de culture humaine enracinée et typée…

Des années après, une brève recherche sur Internet m’apprendra que TOUS les occidentaux qui partent pour l’ascension du Huayna Potosi prennent cette photo, sous le même angle et avec la même focale que moi.

Première déception en réalisant que je n’ai rien inventé d’original, que je suis sensible à ce qui touche tout le monde, que probablement on est tous un peu formatés… Seconde désillusion : et pourquoi donc est-ce que je souhaite être différent des autres ? Est-ce un mal d’avoir des points communs avec ses frères humains ?

Et puis, à force d’y repenser, de me remémorer les émotions qui m’avaient assailli à la vue de ce site, j’ai compris que peut-être, il y avait bien en cet endroit quelque chose de fondamental, qui éveille de l’émotion et de la dévotion en tout homme. L’immensité horizontale, le vent dans les touffes d’Ichu, et cette pyramide blanche dressée vers le ciel, l’appel d’une force supérieure, le soleil accroché tout là-haut. Comment ne pas imaginer qu’il y a quelques siècles ou millénaires un de mes ancêtres a ressenti à cette vue une force irrésistible, magique, lui dictant d’enterrer là son parent, pour lui permettre d’entamer une ascension heureuse vers la lumière ? Comment des siècles d’une telle dévotion, aujourd’hui matérialisée par ce village de tombes, pourraient ne pas toucher l’homme qui passe ? Ce cimetière, c’est peut-être la porte magique qui donne accès au monde de l’altitude et des esprits.

Le camion nous abandonne sans crier gare à Milluni, bien plus bas que notre point de départ de la dernière fois. Mais finalement, c’est tranquillement qu’on rejoint le col à pied, empruntant même un raccourci de mon cru qui déplaît fort à Sophie, ce qui est vraiment exagéré de sa part car il ne nous aura sans doute pas rallongé de beaucoup !

Surprise : au col nous ne sommes plus seuls : un occidental est assis là, sur l’herbe qui borde la piste. De toute évidence il nous attend car dès notre descente du camion il se précipite sur nous et commence à nous entretenir dans un anglais très approximatif. Il est allemand, manifestement très énervé. Il nous explique avec colère qu’il s’est fait cambrioler son matériel dans sa tente, qu’il faut absolument qu’on vienne voir… Sophie n’est pas enthousiaste (je la comprends). Moi non plus, mais je ne sais pas trouver le courage d’expliquer à cet homme que ma venue ne sera d’aucune utilité, que sa colère me retombe en partie dessus et que je n’aime pas ça… Alors je le suis sans discuter. Montant à grandes enjambées dans l’herbe verte il me décrit sans cesse la situation, m’explique que les gens de ce pays sont des voleurs, que le seul intérêt de la Bolivie c’est vraiment les montagnes et uniquement elles…

Pauvre homme : il a placé un cadenas sur la fermeture éclair de la tente. Un coup de canif a bien évidemment suffi à ouvrir le passage et embarquer en toute tranquillité le contenu alléchant de cet abri trop précaire.

Un peu plus tard, difficilement parvenus à nous extraire de la colère de cet homme, Sophie et  moi sommes pensifs sur le sentier du Huayna. La scène nous a fait mal. Non pas pour la « victime », qui s’en remettra. Mais pour le regard haineux que cet homme porte sur ce pays et ses habitants. Il nous a semblé uniquement désireux d’utiliser ces montagnes pour son plaisir personnel, sans comprendre qu’on ne peut pas traverser un pays en ignorant la réalité de ses habitants et de ses coutumes. Notre richesse est une tentation énorme pour ceux qui vivent ici. On les a exploités des siècles durant, ils sont souvent en colère contre nous. Il nous semble que pour se sentir serein dans ce pays il faut accepter cet état de fait. Si on apporte de la richesse, on risque de se la faire voler et c’est comme ça, on n’en mourra pas. Si on ne veut pas prendre le risque de se faire trop dépouiller, il faut venir pauvre. Vivre au plus près des gens d’ici. Au seul risque de découvrir avec émerveillement que la vie qui en résulte n’est pas plus désagréable.

Heureusement, la montée au camp se fait comme une promenade de santé, et notre malaise se dissipe peu à peu dans le ciel bleu.

Nous retrouvons avec plaisir la plate forme aménagée la semaine précédente. Il fait tiède, lumineux… tout va bien…

Pour cette seconde tentative, nous avons changé de stratégie : puisque nous ne sommes pas très bien acclimatés, on ne va pas traîner en altitude comme la dernière fois : plus de camp à 5500 m qui donne mal à la tête : on dort ici, à 4900, et puis on fonce au sommet le lendemain matin. Vite fait bien fait, un rapide passage en altitude qui ne laisse pas le temps à la nature de nous prendre dans ses filets. 1200 m de montée, sans matériel de camping sur le dos, ce n’est pas grand chose…

Réveil à 1h30 du matin. Pas de vent, température à peine fraîche… Et puis, incroyable : on a faim ! A cette altitude et cette heure, c’est un fait suffisamment rare pour être noté !

Départ 2h30, glacier à 3h30. Les pointes des crampons font craquer la glace d’une manière impressionnante qui nous fait sursauter bien qu’on y soit maintenant habitués. Je n’ai pas le souvenir d’avoir constaté ce fait en France mais il me rappelle une ascension en Cordillère Blanche quelques années auparavant. Est-ce une particularité des glaciers sud-américains ?

6h00 : arrivée au camp intermédiaire, à 5500 m. Sans signe de mal de l’altitude, mais déjà plus tout à fait indemne : nous sentons que les forces ont nettement diminué. S’ensuit une discussion entrecoupée de petites marches pur se réchauffer : va t-on continuer ? A deux ? Sophie ne veut pas. Pas question non plus de rester là à attendre, sous peine de geler en quelques minutes et de venir grossir les rangs des blocs de matière organique durcis par le froid qui parsèment la neige aux alentours.

Nous décidons de nous séparer. Je pars vers le haut tandis que Sophie part en direction du camp, qu’elle atteindra rapidement et sans problème tandis.

De mon côté, je commence à en chier franchement : jambes en coton, plus d’énergie. Heureusement, ni mal de tête, ni nausée, ce que je ressens comme une grande chance !

Je décide de rebrousser chemin à 5700m. Puis à 5800. A 5900 encore. Bientôt, mes décisions se rapprochent et c’est tous les 50, 40, puis 10 m de dénivelé que je suis prêt à mettre fin à cette aventure débile. Chaque fois, un je-ne-sais-quoi me pousse à faire encore un pas de plus, bien évidement pas pour aller au sommet, idée que j’ai abandonnée depuis longtemps, mais simplement pour découvrir la vue qu’on pourrait avoir de derrière la butte qui est juste devant moi.

Le soleil tape maintenant, il fait moins froid, je peux m’arrêter fréquemment, et même m’allonger. J’en profite pour m’endormir quelques minutes dans la neige et me réveiller avec la tête qui tourne.

Me voici devant une crevasse. Bien modeste, à vrai dire : 50 cm de large tout au plus. Un jeu d’enfant. Un coup d’oeil au fonds me terrifie : des parois qui s’enfoncent à perte de vue pour disparaître dans l’obscurité. Le risque d’y tomber est nul, mais la machine à s’inventer des histoires tourne maintenant à fonds. Il me faut de longues minutes pour décider de tenter le tout pour le tout : une manoeuvre d’un audace incroyable : je lance un pieds sur l’autre bord. Me voilà tel le colosse de Rhode en équilibre instable sur les deux lèvres. Le monde tourne autour de moi. Je lance mon piolet, il s’ancre dans la neige, dans un geste désespéré je tire… me voilà passé !

Moitié marchant moitié rampant j’atteins la base de l’arête sommitale. Toute la cordillère royale apparaît soudain, en un clair obscur étonnant : les versants sud sont blancs de neige, les versants nord noirs et secs…  La pente est maintenant plus raide, en glace. Curieusement, toute trace de fatigue a disparu… Proximité du sommet ? Nécessité de se concentrer sur les difficultés techniques et la sécurité ? Enfin, me voilà au sommet, seul au dessus du monde.

Un point noir approche au bas de l’arête. Je crois reconnaître la démarche de l’allemand scandalisé… Il semble avoir réussi à dépasser ses malheurs et à repartir dans l’action. Je n’ai néanmoins pas la moindre envie de le croiser à nouveau, et de mélanger des sentiments si contradictoires dans ce lieu fantastique. En entamant la descente, je fais un détour pour passer au large !

Je cours jusqu’au camp intermédiaire. Il est grand temps, le mal de l’altitude me rejoint, il faut quitter la montagne au plus vite. Au camp inférieur, Sophie est là, tranquille mais heureuse de me voir revenir. Main dans la main, nous terminons ensemble la descente dans l’herbe verte. Il me restera toujours le regret de ne pas avoir pu être avec elle là-haut…

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