
{"id":932,"date":"2021-11-28T12:17:24","date_gmt":"2021-11-28T12:17:24","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=932"},"modified":"2021-11-28T12:17:26","modified_gmt":"2021-11-28T12:17:26","slug":"quatre-manieres-de-chier-sur-le-mont-rose","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/quatre-manieres-de-chier-sur-le-mont-rose\/","title":{"rendered":"Quatre mani\u00e8res de chier sur le Mont Rose"},"content":{"rendered":"\n<p>Atteindre les toilettes du refuge Gnifetti n\u00e9cessite un long et complexe cheminement empruntant des escaliers tortueux et d&rsquo;\u00e9troites et interminables coursives, insolites dans un refuge de haute montagne. On se croirait dans les entrailles d&rsquo;un de ces ferries bon march\u00e9 qui transbordent des familles d&rsquo;\u00e9migr\u00e9s de part et d&rsquo;autre de la M\u00e9diterran\u00e9e. Les cabines sont serr\u00e9es les unes contre les autres, pour entasser un maximum de monde dans cet espace compt\u00e9. Pas de place pour le moindre hublot, la lumi\u00e8re du jour ne p\u00e9n\u00e8tre pas ici. Remontant la coursive, mains frottant contre les cloisons pour assurer mon \u00e9quilibre, je crois sentir le navire tanguer sous mes pas. Il est vrai que, perch\u00e9 sur son \u00e9peron rocheux qui fend en deux les flots du glacier du Lys, le b\u00e2timent peut \u00e9voquer aux r\u00eaveurs (dont je suis) un navire progressant dans la houle d&rsquo;une mer agit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la coursive, une porte \u00e9troite donne enfin sur les toilettes. Le long d&rsquo;un nouveau corridor sont align\u00e9s une s\u00e9rie de gogues, chacun \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;une fen\u00eatre privative de belles dimensions qui donne sur l&rsquo;arri\u00e8re du refuge. Y passer la t\u00eate est une surprise&nbsp;: alors qu&rsquo;en versant sud l&rsquo;on peut siroter une bi\u00e8re au soleil face \u00e0 une branche du glacier totalement apais\u00e9e, la vue plonge ici sur une mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e. S\u00e9racs et crevasses s&rsquo;y entrechoquent en cataractes trompeusement fig\u00e9es. Illustration sonores des forces telluriques \u00e0 l\u2019\u0153uvre au c\u0153ur de la glace, de tonitruantes d\u00e9flagrations parviennent r\u00e9guli\u00e8rement des cabines voisines. L&rsquo;isolation phonique n&rsquo;est pas le point fort du refuge Gnifetti.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne doit pas faire bon traverser cette zone (je parle du glacier que j&rsquo;ai sous les yeux, mais cela peut \u00e9galement s&rsquo;appliquer \u00e0 la coursive des toilettes du refuge Gnifetti en p\u00e9riode d&rsquo;affluence), et je ressens au ventre ce pincement caract\u00e9ristique de la trouille autog\u00e9n\u00e9r\u00e9e, celle qui se manifeste lorsque, bien \u00e0 l&rsquo;abri, on se pla\u00eet \u00e0 s&rsquo;imaginer au c\u0153ur de l&rsquo;horreur toute proche.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2016\/0808_mont_rose\/20160808_mont_rose_30.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Un peu plus haut, le glacier s&rsquo;apaise. De loin en loin, dans les pentes de neige, une interminable chenille serpente laborieusement le long de la trace par laquelle nous sommes descendus, hier soir. Des dizaines de points noirs y progressent \u00e0 minuscule allure, en direction d&rsquo;un 4000, ou d&rsquo;un refuge plus \u00e9lev\u00e9, que sais-je. Tant de monde&#8230; La vision me laisse songeur. Quel contraste avec le vide sid\u00e9ral que nous avons travers\u00e9 ces derni\u00e8res journ\u00e9es, sur les versants est et nord de ce m\u00eame massif, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres \u00e0 peine. Les sir\u00e8nes du second sommet des Alpes jouent \u00e0 pleine puissance. Le tron\u00e7on sup\u00e9rieur des t\u00e9l\u00e9cabines de Staffal n&rsquo;est pas \u00e9tranger \u00e0 cette affluence record&nbsp;: il vous d\u00e9pose frais comme un gardon \u00e0 3200 m\u00e8tres d&rsquo;altitude. Pour peu que l&rsquo;on soit acclimat\u00e9, il est possible de faire l&rsquo;aller-retour \u00e0 la pointe Gnifetti (4554 m) en quelques heures, r\u00e9duisant l&rsquo;ascension \u00e0 un simple footing matinal.<\/p>\n\n\n\n<p>Je finis par baisser mon pantalon et me joindre au concert des gogues de Gnifetti.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"western wp-block-heading\">La veille<\/h2>\n\n\n\n<p>A la lumi\u00e8re \u00e9clatante du grand beau temps d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, le plateau sommital du Mont Rose semble d\u00e9bonnaire. Les pentes faibles, les crevasses rares, les sommets nombreux et faciles d&rsquo;acc\u00e8s attirent le chaland. Dans toutes les directions, aussi loin que porte le regard, des dizaines de cord\u00e9es se croisent sur les nombreuses trace qui sillonnent le plateau, ou se dirigent vers une destination inconnue en tra\u00e7ant la leur. Des marcheurs fatigu\u00e9s font la pause dans la neige, d&rsquo;autres partent \u00e0 l&rsquo;assaut d&rsquo;un sommet, redescendent de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, s\u2019\u00e9loignent vers la vall\u00e9e. Des tentes se montent, d&rsquo;autres se plient&#8230; On croise des couples en cord\u00e9es de deux, des jeunes en cord\u00e9es de trois, des collectives du 3<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e2ge en cord\u00e9es de 6 et plus qui mettent un temps infini \u00e0 franchir la moindre crevasse. Des randonneurs \u00e9gar\u00e9s en altitude sont chauss\u00e9s de crampons de ville, des skieurs esquissent quelques virages h\u00e9sitants sur une neige cro\u00fbt\u00e9e&#8230; Certains de ces gens sont mal acclimat\u00e9s, on les reconna\u00eet facilement \u00e0 leur teint cireux et leur regard vide. Les habitu\u00e9s de l&rsquo;altitude, quant \u00e0 eux, sont aussi \u00e0 l&rsquo;aise qu&rsquo;\u00e0 une terrasse de bistrot. Des \u00e9clats de voix, port\u00e9s tr\u00e8s loin par l&rsquo;air t\u00e9nu de la haute altitude, nous parviennent de chaque sommet, de chaque combe, de chaque col&#8230; Rires, conversations, sifflotements, engueulades parfois. Tout cela semble un peu irr\u00e9el&nbsp;: \u00e0 4200 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, sur le plateau sommital d&rsquo;un super g\u00e9ant des Alpes, tous ces gens vont et viennent dans la plus parfaite insouciance, consommant de la haute montagne comme sur un banal terrain de sport multiactivit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus haut, les pentes se redressent l\u00e9g\u00e8rement. Seules quelques pointes atteignent cette altitude. Ce sont tous des sommets mythiques&nbsp;: le Lyskamm, la pointe Dufour, le Nordend&#8230; Il y a encore du monde, mais l&rsquo;ambiance est plus aust\u00e8re, moins d\u00e9contract\u00e9e. Un petit vent glacial vient rappeler o\u00f9 l&rsquo;on se trouve. Quelques cord\u00e9es \u00e9puis\u00e9es gisent \u00e7a et l\u00e0 sur le bord de la trace, le cul dans la neige. Pour un peu on se croirait sur la voie normale du Mont-Blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est sur l&rsquo;une des pointes ultimes du massif que tr\u00f4ne le refuge Margharita. A 4550 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, c&rsquo;est le plus haut d&rsquo;Europe. C&rsquo;est une contradiction ambulante. Un refuge sert ordinairement \u00e0 raccourcir une \u00e9tape, \u00e0 rapprocher d&rsquo;un objectif. Celui-ci est directement situ\u00e9 SUR l&rsquo;objectif&nbsp;: la pointe Gnifetti, l&rsquo;un des quatre sommets du Mont Rose. A la fin de l&rsquo;ascension, au lieu de d\u00e9boucher sur une ar\u00eate effil\u00e9e et de se prendre en photo dans l&rsquo;air glac\u00e9, on se retrouve \u00e0 commander une bi\u00e8re \u00e0 un comptoir en bois, et \u00e0 la d\u00e9guster en compulsant un exemplaire p\u00e9rim\u00e9 d&rsquo;une revue d&rsquo;alpinisme suisse.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2016\/0808_mont_rose\/20160808_mont_rose_25.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ceux qui choisissent de dormir l\u00e0 avant de grimper un sommet devront, le lendemain matin, faire un exercice intellectuel peu banal&nbsp;: pour r\u00e9aliser leur ascension de la journ\u00e9e il leur faudra immanquablement commencer par descendre. Pour couronner le tout, le sommet conquis culminera peut-\u00eatre \u00e0 2 ou 300 m\u00e8tres plus bas que l&rsquo;altitude \u00e0 laquelle ils auront pass\u00e9 la nuit !<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 ces \u00e9tranget\u00e9s, malgr\u00e9 l&rsquo;altitude qui n&rsquo;aide pas \u00e0 dormir, durant tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 Margharita est blind\u00e9 de monde. Car Margharita est \u00e9galement tr\u00e8s attachant. C&rsquo;est un vieux b\u00e2timent, tout de bois, chaleureux. Des fragments de la grande histoire de l&rsquo;alpinisme se sont \u00e9crits ici, et cela se sent. S&rsquo;il fallait le comparer \u00e0 un bateau, ce serait un vieux gr\u00e9ement. Une belle go\u00e9lette du XIX\u00e8me si\u00e8cle, solide, mais qui craque un peu de partout au gr\u00e9 des mouvements de l&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2016\/0808_mont_rose\/20160808_mont_rose_27.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Les chiottes de Margharita, quant \u00e0 elles, pr\u00e9sentent une particularit\u00e9 int\u00e9ressante, qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre signal\u00e9e. Lorsque vous pr\u00e9sentez votre post\u00e9rieur au dessus de l&rsquo;ouverture \u00e0 la turque, une brise tr\u00e8s fra\u00eeche vous rafra\u00eechit la raie, comme dans les sanisette automatique de luxe qui vous la s\u00e8chent apr\u00e8s l&rsquo;avoir asperg\u00e9e d&rsquo;un liquide plus ou moins d\u00e9sinfectant. Apparemment, les vents qui passent \u00e0 travers la montagne (air connu) s&rsquo;engouffrent quelque part dans les tuyaux pour ressortir ici. Un conseil&nbsp;: ne vous \u00e9ternisez pas sur ce courant d&rsquo;air glac\u00e9. S\u00e9parez vous au plus vite de ce que vous avez \u00e0 d\u00e9poser, quitte \u00e0 serrer un peu la rondelle sur la fin, puis torchez vous prestement, sinon sans vous en apercevoir vous remballerez dans vos braies un \u00e9tron gel\u00e9. Quelques heures plus tard, lorsque vous aurez perdu quelques centaines de m\u00e8tres d&rsquo;altitude et que la temp\u00e9rature sera repass\u00e9e au dessus de z\u00e9ro degr\u00e9s, vous risquez de d\u00e9ranger votre entourage.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les bourrasques les plus fortes, le courant d&rsquo;air ascendant augmente de puissance. Avec un peu de chance, vous pourrez assister au d\u00e9licat ballet a\u00e9rien de votre papier toilette usag\u00e9, dansant comme une balle de ping-pong perch\u00e9e au sommet d&rsquo;un jet d&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"western wp-block-heading\">La veille encore<\/h2>\n\n\n\n<p>La longue mont\u00e9e depuis le Gornergletscher permet d&rsquo;\u00e9tudier le refuge du Monte Rosa tout \u00e0 loisir. D&rsquo;abord scintillement furtif au c\u0153ur d&rsquo;une immensit\u00e9 rocheuse, il a progressivement grandi pour prendre sa forme d\u00e9finitive, impressionnant \u00e9difice de verre et de m\u00e9tal, rac\u00e9 et fin. Celui-l\u00e0, pas de doute, c&rsquo;est un paquebot de grand luxe, fait pour emmener en croisi\u00e8re les riches de ce monde. Par ce grand beau temps, calme et ensoleill\u00e9, il est tranquillement au mouillage sur mer d&rsquo;huile, mais on devine que m\u00eame les temp\u00eates les plus violentes ne pourraient pas le mettre \u00e0 mal. On doit se sentir en s\u00e9curit\u00e9, l\u00e0-dedans. Qu&rsquo;est-ce qui pourrait l&rsquo;atteindre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>A petits coups de rames, j&rsquo;approche le monstre et viens me mettre bord \u00e0 bord. Sur le pont promenade ensoleill\u00e9, les passagers profitent des derniers rayons du soleil en sirotant des cocktails. Dans la salle \u00e0 manger de premi\u00e8re classe, spacieuse et lumineuse, le personnel impeccable commence \u00e0 dresser les tables pour le service du soir.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2016\/0808_mont_rose\/20160808_mont_rose_18.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Avant le repas, il me faut faire un tour au petit coin. Je pars en exploration au travers des coursives. Larges, fonctionnelles, elles m\u00e9nagent de loin en loin des paliers confortables, avec fauteuils et baies vitr\u00e9es donnant sur les cr\u00eates. Des petits groupes s&rsquo;y attardent, en pleine discussions mondaines. Enfin, le logo que je cherche. Je pousse la porte. Le lieu est spacieux, propre, comme neuf. L&rsquo;air porte une fragrance de sous-bois frais. Est-ce mon imagination ou une musique d&rsquo;ambiance feutr\u00e9e me parvient-elle, d\u00e9licate et apaisante&nbsp;? Assis sur le tr\u00f4ne, je savoure le confort incroyable de ce petit coin.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais o\u00f9 est donc pass\u00e9e la montagne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"western wp-block-heading\">La veille encore<\/h2>\n\n\n\n<p>Le Bivouac Citta di Luino est une coquille de noix. Une de ces minuscules barcasses fatigu\u00e9es que se paient les plus pauvres des amoureux de la mer, y engloutissant leurs maigres \u00e9conomies. Tout de brics et de brocs, m\u00e9lange improbable de vieux bois et de m\u00e9tal ray\u00e9, il est p\u00e9tass\u00e9 de partout. Pour le maintenir \u00e0 flot, une partie des week-ends se feront \u00e0 quai, consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entretien et la restauration du rafiot. Les passionn\u00e9s ne r\u00e2leront pas, cela fait partie du plaisir autant que la navigation.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2016\/0808_mont_rose\/20160808_mont_rose_07.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Sur ce fr\u00eale esquif, pas question de se lancer dans une transatlantique. C&rsquo;est le compagnon id\u00e9al des cabotages tranquilles, sans trop perdre de vue les c\u00f4tes. La cabine, spartiate, n&rsquo;offre que l&rsquo;essentiel&nbsp;: quelques couchettes, une \u00e9tag\u00e8re \u00e0 produits alimentaires p\u00e9rim\u00e9s, une planche branlante en guise de table (gare \u00e0 vos genoux, par houle de travers la cafeti\u00e8re s&rsquo;y renversera immanquablement).<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;embarcation est para\u00eet-il pr\u00e9vue pour 12 \u00e9quipiers, mais la vie \u00e0 6 s&rsquo;y r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 fort complexe. Il faut en permanence d\u00e9ployer des tr\u00e9sors d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 pour optimiser le rangement, minimiser les d\u00e9placements, trouver le meilleur angle pour s&rsquo;allonger sur des couchettes trop courtes&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Avantage de sa petite taille, le vaisseau est au mouillage sur une ar\u00eate \u00e9troite et vertigineuse, inaccessible aux g\u00e9ants des mers du reste du massif. Plus qu&rsquo;ailleurs, on est ici au contact intime avec la montagne environnante, dont on peut sentir la pr\u00e9sence au travers des cloisons. Lorsque le rafiot respire sous les bourrasques ou que le gr\u00e9sil claque contre le m\u00e9tal, on ne peut s&#8217;emp\u00eacher de songer avec effroi et d\u00e9lice que l&rsquo;on a bien de la chance de l&rsquo;avoir trouv\u00e9, ce petit nid fragile mais finalement bien douillet.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2016\/0808_mont_rose\/20160808_mont_rose_09.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Le voyage au petit coin prend ici des allures d&rsquo;aventure \u00e9pique. Pas de toilettes int\u00e9gr\u00e9es, bien s\u00fbr. Il faut sortir faire ses besoins par dessus le bastingage. Attention \u00e0 la marche&nbsp;: le seuil de la porte donne directement sur un vide de 2000 m\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>Les marins de sexe masculin les plus aguerris r\u00e9ussiront, en se tenant d&rsquo;une main \u00e0 l&rsquo;un des filins qui retiennent le b\u00e2timent au sol et en orientant correctement leur engin, \u00e0 dessiner dans l&rsquo;air une magnifique parabole liquide de plusieurs centaine de m\u00e8tres. Il y a des records \u00e0 battre, mais faites attention&nbsp;: personne n&rsquo;entendra crier le maladroit qui bascule \u00e0 la mer, il dispara\u00eetra \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la grosse commission, l&rsquo;endroit n&rsquo;est vraiment pas appropri\u00e9. Il faut s&rsquo;\u00e9loigner un peu du navire. Ca tombe bien, la cabine est satur\u00e9e de monde qui s&rsquo;agite et, comme souvent, je ressens l&rsquo;envie de profiter au maximum de l&rsquo;ambiance du dehors avant de m&rsquo;enfermer pour la nuit. Je pars \u00e0 la d\u00e9couverte le long de l&rsquo;ar\u00eate. Elle est \u00e9troite, mais confortable, accueillante. Une fine couche de neige poudreuse immacul\u00e9e couvre la roche. Je me sens heureux, \u00e0 ma place.<\/p>\n\n\n\n<p>Pass\u00e9 une petite bosse, le refuge dispara\u00eet \u00e0 ma vue. Je suis seul au monde. Pourtant, dans la lumi\u00e8re d\u00e9croissante de la nuit qui monte, les lumi\u00e8res de Macugnaga s&rsquo;allument une \u00e0 une et viennent me rappeler que l\u00e0-bas, au raz de l&rsquo;horizon, la c\u00f4te est toujours pr\u00e9sente. Tout en avan\u00e7ant pr\u00e9cautionneusement, j&rsquo;explore l&rsquo;ar\u00eate du regard, dans le d\u00e9tail. Je cherche un lieu appropri\u00e9. Un l\u00e9ger replat, si possible prot\u00e9g\u00e9 du vent. De quoi caler solidement mes deux pieds, tout en profitant du paysage. Ca et l\u00e0, quelques sites semblent correspondre \u00e0 ma recherche mais il y a toujours quelque chose qui cloche. J&rsquo;erre de droite et de gauche, d&rsquo;un pr\u00e9cipice \u00e0 l&rsquo;autre, fouett\u00e9 par un petit gr\u00e9sil revigorant. Un corbeau s&rsquo;approche, intrigu\u00e9. Il plane en \u00e9quilibre instable sur l&rsquo;air glac\u00e9 qui monte de la vall\u00e9e. Son plumage est mit\u00e9, une r\u00e9mige bris\u00e9e donne \u00e0 l&rsquo;une de ses ailes l&rsquo;allure d&rsquo;une bouche \u00e9dent\u00e9e. Comme la cabane, il aurait besoin d&rsquo;un week-end d&rsquo;entretien. Il me tourne un moment autour, puis se d\u00e9sint\u00e9resse de moi et dispara\u00eet dans un froissement d&rsquo;aile.<\/p>\n\n\n\n<p>Pantalon aux chevilles, confortablement install\u00e9, je r\u00eavasse longuement, berc\u00e9 par les bourrasques de la montagne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Atteindre les toilettes du refuge Gnifetti n\u00e9cessite un long et complexe cheminement empruntant des escaliers tortueux et d&rsquo;\u00e9troites et interminables coursives, insolites dans un refuge de haute montagne. 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