
{"id":667,"date":"2021-11-28T14:20:53","date_gmt":"2021-11-28T14:20:53","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=667"},"modified":"2021-11-28T14:20:56","modified_gmt":"2021-11-28T14:20:56","slug":"drole-de-huascaran","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/drole-de-huascaran\/","title":{"rendered":"Dr\u00f4le de Huascaran"},"content":{"rendered":"\n<p>Pourquoi ais-je tant tard\u00e9 \u00e0 coucher ce voyage sur le papier ? Pourquoi cette boule au creux de l&rsquo;estomac d\u00e8s que les souvenirs commencent \u00e0 affluer ? Rien de f\u00e2cheux ne nous est arriv\u00e9s. Nous avons atteint une bonne partie des objectifs que nous nous \u00e9tions fix\u00e9s&#8230; Alors ?<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt ans apr\u00e8s, ces deux mois de 1985 sont rest\u00e9s grav\u00e9s au fond de mon coeur et de mon corps, ils ont chang\u00e9 ma vie&#8230; Pour moi ils repr\u00e9sentent \u00e0 la fois l&rsquo;aventure r\u00eav\u00e9e puis v\u00e9cue, une grande intensit\u00e9 de vie, le succ\u00e8s de la volont\u00e9, la r\u00e9ussite, mais aussi l&rsquo;incroyable surprise de la rencontre inattendue avec des hommes et un pays&#8230; Avec le temps, ils se sont charg\u00e9s dans mon souvenir d&rsquo;une force \u00e9vocatrice et d&rsquo;une nostalgie puissante : revivrais-je un jour de tels moments ? Quand je replonge l\u00e0-bas, soudain la vie me para\u00eet fade, et voil\u00e0 l&rsquo;origine de la boule au creux de l&rsquo;estomac&#8230;&nbsp; pourtant&#8230; il y en a eu aussi, de la souffrance, de la peur, des corps et des esprits en d\u00e9tresse, mais cela ne compte pas. Tout est magnifi\u00e9, magique&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions 19 ans, nous \u00e9tions jeunes et enthousiastes&#8230; Nous \u00e9tions un peu fous, aussi.<\/p>\n\n\n\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/f-SY6CEwgS4\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" width=\"420\" height=\"315\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Lima<\/h2>\n\n\n\n<p>6 heures du matin, dans les rues encore sombres de Huaraz. Le car s&rsquo;\u00e9loigne sur l&rsquo;avenue, nous laissant seuls dans le petit matin glauque. L&rsquo;air est glacial, nous sommes \u00e0 3000 m\u00e8tres d&rsquo;altitude un 15 juillet, c&rsquo;est l&rsquo;hiver. Sur le trottoir, 250 kilos de mat\u00e9riel s&rsquo;entassent p\u00eale-m\u00eale, d\u00e9charg\u00e9s \u00e0 la va-vite par un conducteur press\u00e9 d&rsquo;aller se coucher apr\u00e8s une nuit blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Brusquement, la t\u00eate me tourne. La fatigue, la nuit pass\u00e9e sur un fauteuil inconfortable, le d\u00e9paysement, l&rsquo;air cristallin et d\u00e9j\u00e0 rare de l&rsquo;altitude&#8230; Qu&rsquo;est ce que je fais l\u00e0, bon Dieu&#8230; tout cela est tellement&#8230; diff\u00e9rent ! Dans mes r\u00eaves de petit fran\u00e7ais, tout devait \u00eatre simple, j&rsquo;allais \u00eatre comme un poisson dans l&rsquo;eau&#8230;&nbsp; Mais ce pays est VRAIMENT diff\u00e9rent. Il faut tout apprendre. La langue, la mani\u00e8re de penser et de fonctionner des diff\u00e9rentes ethnies, la mani\u00e8re de faire du commerce. Malgr\u00e9 tout, quel soulagement d&rsquo;\u00eatre enfin arriv\u00e9s. Ce trottoir crasseux, nous l&rsquo;avons r\u00eav\u00e9, phantasm\u00e9, il est l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une odyss\u00e9e de presque deux ans et demi, et jusqu&rsquo;\u00e0 hier nous avons cru ne jamais y arriver.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 Lima tout a mal commenc\u00e9. D\u00e8s l&rsquo;atterrissage nos fameux 250 kilos de mat\u00e9riel ont imm\u00e9diatement disparu dans les m\u00e9andres de l&rsquo;administration corrompue des douanes. Incapables d&rsquo;aligner un seul mot d&rsquo;espagnol, nous avons \u00e9t\u00e9 pris en charge par une jolie m\u00e9tisse francophone crois\u00e9e dans l&rsquo;avion, qui nous a appris une seule phrase, indispensable selon elle&nbsp; : \u00ab\u00a0No me molestes por favor \u00a0\u00bb (Ne m&#8217;emb\u00eate pas s&rsquo;il te pla\u00eet). Elle nous a longuement expliqu\u00e9 que c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;il fallait parler aux indiens qui ne manqueraient pas de nous sauter dessus \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9. Consternation de notre part \u00e0 la d\u00e9couverte de ce petit racisme ordinaire qui fait parler comme un enfant \u00e0 ceux qu&rsquo;on estime gentiment inf\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p>10 jours pass\u00e8rent en allers-retours centre-ville \/ a\u00e9roport, a\u00e9roport &#8211; centre ville. 10 jours \u00e0 essayer de comprendre, \u00e0 rencontrer des gens qui nous envoient vers d&rsquo;autres gens, qui expliquent qu&rsquo;il y a gr\u00e8ve, ou que tout est perdu&#8230; 10 jours \u00e0 \u00e9tudier le dictionnaire fran\u00e7ais-espagnol comme un forcen\u00e9, pour enfin pouvoir se d\u00e9brouiller.<\/p>\n\n\n\n<p>10 jours de rencontres et de d\u00e9couverte, aussi, et d\u00e9j\u00e0. Un groupe d&rsquo;\u00e9tudiants joue de la musique des andes chaque apr\u00e8s midi sur la Plaza de Armas. Cette musique m&rsquo;est famili\u00e8re depuis que j&rsquo;ai 7 ans, et j&rsquo;ai vite fait de m&rsquo;acoquiner avec eux. Me voil\u00e0 \u00e0 faire la manche sur le trottoir&#8230; Le contact est chaleureux, la musique est une fantastique porte d&rsquo;entr\u00e9e pour se faire accepter, et au bout de quelques jours nous tout le monde nous conna\u00eet sur la Plaza de Armas, des cireurs de chaussures (qui veulent cirer 3 fois par jour nos tennis en toile) aux militaires en faction pr\u00e8s de la fontaine.<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre se fait, et d\u00e9j\u00e0 je sens que ce voyage va \u00eatre charg\u00e9 de beaucoup d&rsquo;autres choses que de la seule haute-montagne&#8230; si haute montagne il y a, c&rsquo;est \u00e0 dire si nous arrivons \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer notre mat\u00e9riel !<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, un quelconque fonctionnaire des douanes estime qu&rsquo;il nous a assez fait mariner. A notre arriv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport, il nous convoque dans son bureau et nous explique que les bagages ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s, que la gr\u00e8ve est finie, que tout va bien pour nous. Mais&#8230; mais il faut juste payer les droits de douane. Soulag\u00e9s, Pascal et moi on s&rsquo;enquiert gentiment du montant de ces fameux droits. Sans se d\u00e9monter le douanier nous annonce la somme de 1000 dollars. Vous comprenez, c&rsquo;est les cartouches de gaz, c&rsquo;est un produit particulier, tr\u00e8s particulier, il n&rsquo;y a pas \u00e7a ici, vous comprenez, c&rsquo;est 1000 dollars.<\/p>\n\n\n\n<p>Un vrai coup de coeur nous submerge, Pascal et moi. Bordel de M&#8230; ces cartouches de gaz \u00ab\u00a0pro\u00a0\u00bb (avec du propane, pour ne pas geler en altitude) nous ont \u00e9t\u00e9 offertes par camping gaz suite \u00e0 une op\u00e9ration de s\u00e9duction longue et p\u00e9nible, elles ne nous ont rien co\u00fbt\u00e9, et d&rsquo;ailleurs on n&rsquo;aurait pas pu les payer, et 1000 dollars c&rsquo;est la totalit\u00e9 de ce qu&rsquo;on a pour vivre 2 mois \u00e0 2, et merde, et bordel, qu&rsquo;est-ce-que c&rsquo;est que ce bordel. L\u00e0, on est vraiment d\u00e9pass\u00e9s. On a 20 ans, on ne conna\u00eet rien \u00e0 la vie, on accuse le coup. C&rsquo;est ce qui nous sauve. On se concerte \u00e0 voix basse dans un coin du bureau du fonctionnaire qui nous \u00e9pie, l&rsquo;air surpris de notre r\u00e9action. D\u00e9go\u00fbt\u00e9s, on d\u00e9cide&#8230; d&rsquo;abandonner les cartouches. Une fois \u00e0 Huaraz, on trouvera bien \u00e0 en acheter \u00e0 des alpinistes sur le d\u00e9part.. et puis de toute fa\u00e7on on n&rsquo;a pas d&rsquo;autre solution. On revient vers le bureau du directeur, et on lui annonce qu&rsquo;on part sans les cartouches. Notre ton d&rsquo;une sinc\u00e9rit\u00e9 absolue le d\u00e9concerte, il ouvre des billes grandes comme \u00e7a. Il a l&rsquo;habitude d&rsquo;avoir en face de lui des responsables d&rsquo;agences de voyage, qui vocif\u00e8rent, bataillent, font des contre-propositions, n\u00e9gocient&#8230; et l\u00e0, voil\u00e0-t-y pas que les deux petits fran\u00e7ais s&rsquo;en vont, en lui laissant sur les bras des cartouches de gaz dont il n&rsquo;a absolument rien \u00e0 foutre.<\/p>\n\n\n\n<p>Attendez, qu&rsquo;il dit, je v\u00e9rifie. Il brasse quelques papiers, fait des mines p\u00e9n\u00e9tr\u00e9es, r\u00e9fl\u00e9chit, puis annonce \u00ab\u00a0En fait, avec 50 dollars \u00e7a devrait suffire\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant l&rsquo;a\u00e9roport, avant d&#8217;embarquer tout \u00e7a dans un camion, nous sortons les fameuses cartouches de leur emballage de bois, fabriqu\u00e9 sur mesure \u00e0 Paris avant le d\u00e9part pour que la compagnie a\u00e9rienne accepte de les mettre dans ses soutes (encore toute une aventure). Une foule de gens s&rsquo;approche soudain. Pour une raison qui m&rsquo;\u00e9chappe, il sont tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9s par les caisses en bois, auxquelles ils voient sans doute une utilit\u00e9 particuli\u00e8re&#8230; Il y a de l&rsquo;excitation, puis bient\u00f4t de la tension dans l&rsquo;air : tout le monde veut les boites, mais pour le moment personne n&rsquo;ose les prendre car nous sommes encore en train de d\u00e9baller, et notre l\u00e9gitimit\u00e9 de propri\u00e9taires reste enti\u00e8re. Soudain, l&rsquo;un d&rsquo;eux nous tend un billet : \u00ab\u00a0pour tout \u00e7a\u00a0\u00bb, dit il en montrant 5 boites. Aussit\u00f4t, une nu\u00e9e de bras se tendent avec des billets : \u00ab\u00a0Pour 3\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0J&rsquo;en veux 5&Prime;&#8230; nous voici au coeur d&rsquo;une vente aux ench\u00e8res improvis\u00e9e sur le trottoir&#8230; La mauvaise conscience du riche qui vent aux pauvres n&rsquo;est pas loin&#8230; Mais les sous sont tout de m\u00eame les bienvenus.<\/p>\n\n\n\n<p>Adieu Lima, en route pour Huaraz.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_10_lima\/19850701_perou_10_lima_cireurs.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_10_lima\/19850701_perou_10_lima_musicos.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_10_lima\/19850701_perou_10_lima_peintres_batiment_bleu.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_10_lima\/19850701_perou_10_lima_policiers_fontaine.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Acclimatation<\/h2>\n\n\n\n<p>Un jour vient o\u00f9 il faut y aller. Les rues de Huaraz ont \u00e9t\u00e9 arpent\u00e9es en tous sens, les renseignements ont \u00e9t\u00e9 pris et repris sur 10 ascensions possibles dans les environs, bien plus que le mois et demi que nous avons devant nous ne nous permettra d&rsquo;en faire, l&rsquo;acclimatation est bien engag\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 quelques randos dans la cordill\u00e8re noire&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a, \u00e0 ce moment, une sorte de retenue, un quelque chose qui emp\u00eache de se lancer. La haute montagne est l\u00e0, \u00e9tincelante, visible de partout. Sa vision nous fait battre le coeur, mais nous fait peur, aussi. Nous sommes seuls, nous sommes jeunes et inexp\u00e9riment\u00e9s&#8230; prendre la d\u00e9cision d&rsquo;y aller est difficile. Une fois engag\u00e9s, personne ne s&rsquo;occupera de nous, personne ne viendra nous chercher si nous avons un probl\u00e8me. Et ces cartes au 100.000 \u00e8me, lev\u00e9es en 1939, aussi pr\u00e9cises que des d\u00e9pliants autoroutiers, sur lesquelles chaque g\u00e9ant appara\u00eet comme un vague p\u00e2t\u00e9 sans d\u00e9tails. Nous n&rsquo;avons rien de s\u00e9rieux en main pour nous lancer. Quelle aventure d\u00e9bile&#8230; et excitante !<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de ne pas nous lancer dans de trop vastes aventures, nous d\u00e9cidons de commencer par explorer la vall\u00e9e qui s&rsquo;ouvre au plus proche de Huaraz.. La \u00ab\u00a0quebrada quilcayhuanca\u00a0\u00bb, dit la carte. Pas de route, pas de piste : un d\u00e9part direct, \u00e0 pieds, de Huaraz. Ca fait moins exp\u00e9dition, et plus balade. Ca n&rsquo;engage \u00e0 rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute la journ\u00e9e, les condors tournent au dessus de nous, \u00e0 la limite sup\u00e9rieure de la falaise&#8230; Ils sont toujours l\u00e0. Sont-ce les m\u00eames qui suivent notre progression, ou des individus diff\u00e9rents qui se relaient, ce qui n&rsquo;est gu\u00e8re plus rassurant ?<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;altitude d\u00e9j\u00e0 \u00e9lev\u00e9e, le fonds de vall\u00e9e, qui est plat et tranquille, pr\u00e9sente de nombreuses traces de vie et de pastoralisme. Des murets, un chemin, des enclos&#8230; mais plus personne ne se montre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici traversant \u00e0 pieds les ultimes faubourgs de Huaraz avec nos sacs \u00e0 dos hauts comme des montagnes. Ici, plus aucun m\u00e9tis. Ce sont des indiens partout, la pommette haute, le cheveu noir et raide, le regard interrogateur. Des mamitas en jupons superpos\u00e9s nous observent en riant pendant que les enfants s&rsquo;\u00e9claboussent dans le caniveau. Apr\u00e8s la derni\u00e8re maisonnette d&rsquo;adobe, la ville laisse soudain place \u00e0 la montagne. Pas la haute, encore, mais une montagne forte, vaste, ample et vide. Des alpages entrecoup\u00e9s d&rsquo;une v\u00e9g\u00e9tation rare et inconnue de nous. De loin en loin, un berger indien nous observe sans bouger.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la droite, s&rsquo;ouvre la gueule de notre vall\u00e9e. Elle est rectiligne, ses versants sont constitu\u00e9s de barres rocheuses d&rsquo;un abrupt terrifiant, sur plusieurs centaines de m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9. Une vall\u00e9e en \u00ab\u00a0U\u00a0\u00bb typique, signe que les glaciers ont fait leur travail ici lors des p\u00e9riodes glaciaires. Au seuil de la vall\u00e9e, nous nous arr\u00eatons un moment : elle est IMMENSE. Plus de 30 km de ligne droite, nous dit la carte. Puis un embranchement en Y, apr\u00e8s on verra&#8230; c&rsquo;est ici que l&rsquo;aventure commence vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Les dizaines de kilom\u00e8tres sont lentement aval\u00e9es. Nos yeux restent riv\u00e9s sur le sommet qui marque la confluence des deux vall\u00e9es secondaires, au bout de la ligne droite. Un sommet de 5513 m auquel les cartographes n&rsquo;ont m\u00eame pas pris la peine de donner un nom&#8230; Il est pourtant si haut \u00e0 nos yeux de jeunes voyageurs. La face sud est totalement recouverte de glaciers, tandis que la face nord-ouest est rocheuse, sombre et inqui\u00e9tante. Au sommet de l&rsquo;ar\u00eate qui les s\u00e9pare, un feston de corniches colossales ondoie tranquillement vers le sommet. Je n&rsquo;arrive pas \u00e0 m&rsquo;imaginer parvenant au sommet d&rsquo;une telle \u00e9normit\u00e9. On a \u00e9t\u00e9 inconscients, on va revenir chez nous et oublier tout \u00e7a&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n&rsquo;avons pas de projet pr\u00e9cis. Cette premi\u00e8re sortie est pour nous une balade d&rsquo;acclimatation, et nous avons quitt\u00e9 Huaraz en d\u00e9cidant de choisir notre objectif \u00ab\u00a0\u00e0 vue\u00a0\u00bb, une fois sur place. Vers 4100 m d&rsquo;altitude, nous voil\u00e0 au carrefour de deux vall\u00e9es secondaires. A gauche, la quebrada Tullpajaru, \u00e0 droite la quebrada Cayesh. Vingt ans apr\u00e8s, impossible de me rappeler comment le choix s&rsquo;est fait entre les deux. Toujours est-il que nous sommes partis vers la gauche. Sans doute nous campons quelque part. Encore une petite dizaine de kilom\u00e8tres \u00e0 avaler, et nous commen\u00e7ons \u00e0 progresser le long du versant est d&rsquo;une petite montagne enneig\u00e9e qui semble \u00e0 notre port\u00e9e : l&rsquo;Atunmontepuncu, \u00e0 5415 m. Ces noms sont incroyables.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s \u00e0 peine quelques dizaines de m\u00e8tres de progression vers le haut, commence \u00e0 \u00e9merger, au dessus de la maigre for\u00eat qui couvre une ar\u00eate basse en face de nous, une sorte de g\u00e2teau de cr\u00e8me chantilly, fantastique \u00e9quilibre de blancheur entass\u00e9e en circonvolutions complexes et fragiles. L&rsquo;air est frais et immobile, le silence est presque total, \u00e0 peine \u00e9gratign\u00e9 par le cris lointain d&rsquo;un condor des Andes qui tourne&#8230; \u00c9norme, \u00e9crasant, le premier 6000 qu&rsquo;il nous ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de voir de pr\u00e8s se d\u00e9voile \u00e0 nos yeux incr\u00e9dules. C&rsquo;est le choc.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une telle vision, le reste de la balade est bien pauvre. Autre nuit quelque part vers 5000. R\u00e9veil avec le mal viss\u00e9 au cr\u00e2ne. Acclimatation encore insuffisante. D\u00e9marrage dans le petit matin glauque. Remont\u00e9e \u00e0 vue d&rsquo;un \u00e9boulis interminable, arriv\u00e9e au pied d&rsquo;un vieux glacier poussi\u00e9reux, premier chaussage de crampons, mais le c\u0153ur n&rsquo;y est pas. L&rsquo;\u00e9chec est d\u00e9j\u00e0 dans l&rsquo;air.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9e \u00e0 une selle enneig\u00e9e. Au travers de l&rsquo;ouverture appara\u00eet furtivement le sommet convoit\u00e9, sans doute pas \u00e0 plus de 150 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9. Mais c&rsquo;est fini, les forces et la volont\u00e9 sont parties, envol\u00e9es, an\u00e9anties.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8re le\u00e7on de tr\u00e8s haute montagne.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_20_acclimatation\/19850701_perou_20_acclimatation_premiere_neige.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_20_acclimatation\/19850701_perou_20_acclimatation_marc_grimpe_2.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_20_acclimatation\/19850701_perou_20_acclimatation_sucre_glace.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_20_acclimatation\/19850701_perou_20_acclimatation_pascal_glace.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Echecs en s\u00e9rie<\/h2>\n\n\n\n<p>Des \u00e9checs&#8230; mon Dieu, oui, il y en eut&#8230; beaucoup plus que de r\u00e9ussites ! Le premier mois de notre pr\u00e9sence en Cordill\u00e8re Blanche n&rsquo;a \u00e9t\u00e9, pour ainsi dire, qu&rsquo;une longue succession de rat\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9parts de Huaraz en camion, les pistes poussi\u00e9reuses, les interminables approches. Les camps de base, les soir\u00e9es \u00e0 observer la montagne en essayant de deviner le d\u00e9tail de l&rsquo;itin\u00e9raire du lendemain. Les folles esp\u00e9rances. Les nuits agit\u00e9es, les r\u00e9veils avec le ventre tremblotant, les d\u00e9parts incertains dans la nuit, les errances entre les crevasses, les maux de t\u00eate, les naus\u00e9es, la volont\u00e9 an\u00e9antie&#8230; Le cul qui tombe dans la neige, le monologue int\u00e9rieur, puis l&rsquo;\u00e9vidence : c&rsquo;est rat\u00e9. On n&rsquo;est pas pr\u00eat. Pas assez acclimat\u00e9. Pas en forme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9checs se suivent mais ne se ressemblent pas totalement.<\/p>\n\n\n\n<p>Au Chopicalqui (6100), nous sommes sur un grand classique. L&rsquo;un des sommets les plus fr\u00e9quent\u00e9s du massif : une \u00e0 deux cord\u00e9es chaque jour. Le camp de base est situ\u00e9 \u00e0 3800 m, aux ultra c\u00e9l\u00e8bres lagunas de Llanganuco, et sert \u00e9galement de point de d\u00e9part pour le Pisco (5800 m), LA course d&rsquo;acclimatation du coin (Pascal y est mont\u00e9 la veille pendant que je suis rest\u00e9 blanc comme un linge au fonds de mon duvet. Voil\u00e0 au moins un sommet pour lui, le dernier avant longtemps).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous montons un autre camp vers 5000 m\u00e8tres, au sommet de la plus interminable langue glaciaire qu&rsquo;il m&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de remonter de tout ma vie d&rsquo;alpiniste. Je pense en fr\u00e9missant aux himalayistes qui se fadent des glaciers de 100 kilom\u00e8tres de long ! De ce camp nous lancerons deux tentatives successives. Tout nous impressionne. D\u00e8s qu&rsquo;on y pose le pied, le glacier \u00e9met des craquements tonitruants qui nous font \u00e0 moiti\u00e9 chier dans nos frocs. Je pisse sur un pont de neige et j&rsquo;aper\u00e7ois la vall\u00e9e au travers du trou fumant. Au loin, le Huandoy, sommet mythique, nous pr\u00e9sente sa t\u00eate trifide. Rien que pour \u00e7a, \u00e7a vaut le d\u00e9placement. Abandon \u00e0 5800. Retour \u00e0 Huaraz.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut ensuite le Ranrapalca. 6162 m. Celui-l\u00e0, il est visible de Huaraz, tout proche, et nous nargue depuis plusieurs semaines. La remont\u00e9e de la vall\u00e9e est longue et fastidieuse. Une petite famille de hollandais partant pour une excursion de la journ\u00e9e passe en 4&#215;4 et nous prend en stop. Le sommet se rapproche, devient impressionnant. La petite fille demande \u00ab\u00a0Par ou allez-vous monter ?\u00a0\u00bb. Je fais mon fier, au hasard je r\u00e9ponds : \u00ab\u00a0Par l&rsquo;ar\u00eate de droite, l\u00e0 !\u00a0\u00bb. Une ar\u00eate vertigineuse, certainement pas celle que nous suivrons, mais c&rsquo;est la seule qui soit visible de la piste. Pascal me lance un regard constern\u00e9 : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que tu raconte, t&rsquo;es pas fou ou quoi !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de la piste, la petite me lance un regard clair et profond :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Comment tu t&rsquo;appelles ? Marco ! Et lui ? Pascual !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Au revoir, Marco i Pascual, bonne chance !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est craquante, mon coeur se serre d&rsquo;un m\u00e9lange de bonheur de l&rsquo;avoir connue et de regret de la quitter. Nous nous \u00e9loignons vers le glacier.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans se poser de questions, nous prenons pied sur la langue glaciaire et nous dirigeons vers la chute de s\u00e9racs visible au loin. Le moral est au beau fixe, rien ne peut nous r\u00e9sister. Nous fon\u00e7ons dans le tas. 4 heures plus tard, nous redescendons la queue basse : c&rsquo;est un d\u00e9dale d&rsquo;une fragilit\u00e9 affolante, qui craque de partout et nous laisse soudain au sommet de ponts de glace d&rsquo;une minceur qui fait tourner la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;un simple regard, nous comprenons finalement qu&rsquo;un sentier monte tranquillement sur le rebord de la chute de s\u00e9racs et prend pied sur le replat sup\u00e9rieur du glacier, au del\u00e0 des difficult\u00e9s. Notre imb\u00e9cilit\u00e9 nous stup\u00e9fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Un couloir raide, un replat, on pose le camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, \u00e0 quelques m\u00e8tres de la tente, nous tombons sur un incroyable passage : de la neige glaciale et impossible \u00e0 agglom\u00e9rer s&rsquo;est accumul\u00e9e sur une hauteur de plusieurs m\u00e8tres. Il serait possible de s&rsquo;y noyer. Chaque pas demande de longues minutes de travail : ramener la neige sous ses jambes \u00e0 grandes brass\u00e9es, la tasser longuement \u00e0 grands coups de chaussure, en ramener encore, recommencer, puis, prudemment, poser le pieds sur cette sorte de plate-forme, s&rsquo;y dresser tout doucement en esp\u00e9rant qu&rsquo;elle va r\u00e9sister. Si c&rsquo;est le cas, recommencer 30 centim\u00e8tres plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux heures durant nous avons bataill\u00e9, sans indice permettant de deviner sur quelle distance cet \u00e9trange ballet devrait continuer.&nbsp; La question de l&rsquo;utilit\u00e9 de la d\u00e9marche ne se posait m\u00eame plus, sous peine d&rsquo;un demi-tour imm\u00e9diat.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le nombre de brass\u00e9es de neige n\u00e9cessaires pour faire un pas a diminu\u00e9. Le sol a, peu \u00e0 peu, retrouv\u00e9 de la consistance. Debout sur une neige solide, nous nous sommes retourn\u00e9, et avons contempl\u00e9 la tente : 30 m de progression en 2 heures. Un fantastique record.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre nuit vers 5500 m\u00e8tres. Red\u00e9part. La pente se redresse. Nous voici dans des pentes plus raides, qui nous donnent, pour la premi\u00e8re fois, l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre engag\u00e9s dans une ascension \u00ab\u00a0s\u00e9rieuse\u00a0\u00bb&#8230; Comme si on \u00e9tait de vrais alpinistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va falloir revoir cette image de nous m\u00eame. Un peu plus haut, nous voici sur une \u00e9paule qui va s&rsquo;amincissant et se redressant. Finalement, sur quelques m\u00e8tres, un court \u00e9peron de glace surplombe les versants nord et sud. C&rsquo;est le passage-cl\u00e9 : au del\u00e0, la pente s&rsquo;adoucit et rejoint le plateau sommital. De la rigolage. Une formalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, au moment de d\u00e9cider qui va y aller en premier, de Pascal ou de moi, un flou s&rsquo;installe. Des sortes de politesses. Finalement, j&rsquo;affirme que je vais y aller. Je m&rsquo;avance, et&#8230; ma foi, c&rsquo;est haut, quand m\u00eame. Le versant nord tombe vers une lagune ensoleill\u00e9e, tr\u00e8s, tr\u00e8s loin en dessous. Les lignes de fuite de la paroi semblent converger vers un point autour duquel on dirait bien que le monde se met \u00e0 tourner. J&rsquo;invente des pr\u00e9textes : on n&rsquo;a pas de marteau piolet, pas de broches \u00e0 glace (!), et comment s&rsquo;assurer \u00e0 la descente, et puis pas possible de mettre un relais. J&rsquo;avance de quelques pas, fais mine d&rsquo;y aller, replante mon piolet, recule, avance \u00e0 nouveau, fais 1000 fois le m\u00eame geste.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis impressionn\u00e9. J&rsquo;ai peur. Pascal ne dit pas un mot. On redescend.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mois en Cordill\u00e8re Blanche, et pas un seul sommet pour moi. Le ciel est sombre.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_30_pisco\/19850701_perou_30_pisco_pascal_filme.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_30_pisco\/19850701_perou_30_pisco_huandoy_contraste.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_30_pisco\/19850701_perou_30_pisco_moraine_chopicalqui.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_40_ranrapalca\/19850701_perou_40_ranrapalca_au_dessus_tente.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_30_pisco\/19850701_perou_30_pisco_camp_base_pisco.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_30_pisco\/19850701_perou_30_pisco_pascal_assis_neige_chopi.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_40_ranrapalca\/19850701_perou_40_ranrapalca_dans_seracs.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_40_ranrapalca\/19850701_perou_40_ranrapalca_sous_seracs.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_40_ranrapalca\/19850701_perou_40_ranrapalca_pied_seracs.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Huaraz<\/h2>\n\n\n\n<p>De la terrasse de l&rsquo;h\u00f4tel Catalunya on domine les toits de Huaraz dont l&rsquo;\u00e9tendue souple ondule avec le relief, et escalade les rebords de la cuvette montagneuse pour partir \u00e0 l&rsquo;assaut des collines. Dans le matin couvert, tout est calme. Au loin, pour la dixi\u00e8me fois de la matin\u00e9e pourtant encore jeune, une sonorisation de quartier, gr\u00e2ce \u00e0 un haut-parleur en pavillon branch\u00e9 par un vieux fil \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9nud\u00e9, diffuse \u00ab\u00a0Y just call to say i love you\u00a0\u00bb, de Steevy Wonder. A chaque petite pause que marque le chanteur entre chaque couplet et le refrain, un court silence se fait sur la ville&#8230; un instant les bruits de la rue remontent jusqu&rsquo;\u00e0 nous, et l&rsquo;on pourrait croire que la chanson est finie.. mais Steevy revient toujours, et allong\u00e9 sur mon sommier de m\u00e9tal grin\u00e7ant, je l&rsquo;imagine faisant des mines derri\u00e8re ses lunettes noires et son piano.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la chanson sera vraiment finie, je le sais par exp\u00e9rience, viendra in\u00e9vitablement \u00ab\u00a0El condor pasa\u00a0\u00bb. Pas la version \u00ab\u00a0traditionnelle\u00a0\u00bb que l&rsquo;on entend en France, celle avec une k\u00e9na, un charango et un bombo, non non. Celle d&rsquo;ici est interpr\u00e9t\u00e9e par une langoureuse guitare \u00e9lectrique, sur un tempo tr\u00e8s lent qui fait plut\u00f4t penser \u00e0 la reprise de Simon et Garfunkel, mais en beaucoup plus kitch. On cherche toujours ce qu&rsquo;on n&rsquo;a pas&#8230; Et puis, apr\u00e8s \u00ab\u00a0El condor pasa\u00a0\u00bb, ce sera \u00e0 nouveau&nbsp; Steevy qui voudra juste nous redire qu&rsquo;il nous aime.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois \u00e7a y est, je ne r\u00eave pas. Je suis \u00e0 Huaraz. Et qui plus est, \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel Catalunya, qui est une sorte de Mecque de l&rsquo;alpinisme au P\u00e9rou, et peut-\u00eatre m\u00eame dans toute l&rsquo;Am\u00e9rique Latine.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n&rsquo;est pas un palace, certes. Les chiottes sont souvent bouch\u00e9s (par les turistas fr\u00e9quentes et abondantes de tous les pensionnaires, dont Pascal et moi), le dispositif \u00e9lectrique de chauffage de l&rsquo;eau des douches fait in\u00e9vitablement penser au sort qu&rsquo;\u00e0 connu Claude Fran\u00e7ois, le chauffage des chambres&#8230; n&rsquo;existe pas (il fait au dessous de z\u00e9ro la nuit, tout de m\u00eame)&#8230; Mais c&rsquo;est tout de m\u00eame l\u00e0 qu&rsquo;il faut venir si on veut \u00eatre dans le vent de la haute montagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Pepe, le patron, est un dr\u00f4le de zigoto. Il est l\u00e0 pour faire des affaires, et ne s&rsquo;en cache pas. Il se plaint beaucoup que \u00ab\u00a0\u00e7a ne marche plus comme autrefois\u00a0\u00bb. Dans le temps, raconte-t-il, on n&rsquo;avait rien \u00e0 faire et on palpait du dollar (il mime \u00e9nergiquement le geste en frottant deux doigts contre le pouce). Pourtant, \u00ab\u00a0Huaco\u00a0\u00bb, une jeune m\u00e9tisse qui travaille \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel et qui a re\u00e7u son surnom d&rsquo;Andr\u00e9 Desmaison (huaco signifie \u00ab\u00a0poterie\u00a0\u00bb, c&rsquo;est un objet pr\u00e9cieux, signe de l&rsquo;affection qu&rsquo;il a pour elle, ce que je ressens aussi), nous raconte avec un soupir de d\u00e9sillusion que la vie de Pepe est remplie de deux types de moments : prendre des th\u00e9s chauds en causant de la difficult\u00e9 de la vie et \u00ab\u00a0hacer el amor\u00a0\u00bb avec l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des touristes blondes qui passe par l\u00e0 et saisit l&rsquo;occasion de passer quelques semaines aux frais de la princesse. Huaquito trouve \u00e7a un peu injuste de devoir travailler pour presque rien alors que la vie de Pepe est si facile, mais elle lui est reconnaissante de lui donner du travail, alors elle est r\u00e9sign\u00e9e&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e7a pourrait \u00eatre parfaitement d\u00e9plaisant, si le gars n&rsquo;avait une sorte de charisme qui s\u00e9duit&#8230; S&rsquo;il n&rsquo;aime gu\u00e8re lui-m\u00eame la haute-montagne, il aime recevoir les montagnards, il conna\u00eet toutes les alpinistes de renom et ceux-ci le lui rendent bien&#8230; Mais ce qui est plus \u00e9tonnant c&rsquo;est qu&rsquo;il finit rapidement par conna\u00eetre AUSSI les petits alpinistounets de seconde ou troisi\u00e8me cat\u00e9gorie, comme Pascal et moi, et qu&rsquo;il nous manifeste le m\u00eame int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;aux grands, dont il conna\u00eet pourtant parfaitement la renomm\u00e9e. Alors la boutique tourne, on y vient parce qu&rsquo;il faut y aller et qu&rsquo;on est bien accueillis. Et comme tout le monde tient le m\u00eame raisonnement, h\u00e9 bien on se retrouve entre alpinistes et on cause d&rsquo;alpinisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas cher, c&rsquo;est encore trop cher pour nous. La pr\u00e9paration de ce voyage nous a demand\u00e9 beaucoup de temps, mais aussi beaucoup d&rsquo;argent. Malgr\u00e9 les aides, nous avons investi \u00e9norm\u00e9ment, et il ne nous reste plus grand chose. En tout cas pas assez pour nous payer une chambre ordinaire au Catalunya pendant 2 mois. Pepe est malin, et il ne veut pas perdre de clients, alors il a pr\u00e9vu le coup. Sur le toit de son h\u00f4tel, qui est plat et bard\u00e9 de fers \u00e0 b\u00e9tons dress\u00e9s en faisceaux vers le ciel, comme tous les b\u00e2timents du centre de Huaraz, du P\u00e9rou, de l&rsquo;Am\u00e9rique latine et de presque toutes les banlieues des villes des pays en voie de d\u00e9veloppement, il a fait b\u00e2tir une cahute en b\u00e9ton. C&rsquo;est encore plus rustique que les chambres, pas d&rsquo;eau courante, mais on y est comme des rois. A l&rsquo;\u00e9cart de l&rsquo;agitation, on domine la situation, et puis on a de la place : une vaste terrasse pour nous tout seuls.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis un mois, cette terrasse est notre camp de base. Le lieu o\u00f9 l&rsquo;on revient se poser en redescendant de la montagne, le visage br\u00fbl\u00e9, le corps \u00e9puis\u00e9 exhalant une semaine d&rsquo;humeurs mal lav\u00e9es, et la t\u00eate pleine d&rsquo;images \u00e9blouissantes. Chaque fois, nous partons pour une petite semaine vers une destination diff\u00e9rente, et apr\u00e8s plusieurs jours de tente, de neige, de chaussures gel\u00e9es et d&rsquo;oxyg\u00e8ne trop rare, la cahute sur le toit nous appara\u00eet comme un palace d&rsquo;un confort fantastique.<\/p>\n\n\n\n<p>A chaque retour d&rsquo;altitude, le sc\u00e9nario se r\u00e9p\u00e8te : l&rsquo;ascension (pour l&rsquo;instant plus souvent rat\u00e9e que r\u00e9ussie) se termine invariablement par une interminable descente, qui condense en une unique journ\u00e9e les 3 ou 4 qu&rsquo;a dur\u00e9 la mont\u00e9e. Plus rien ne compte alors que de quitter tr\u00e8s vite la montagne, qui a perdu tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 nos yeux une fois vaincue ou vainqueuse&#8230; C&rsquo;est une course effr\u00e9n\u00e9e, sans manger souvent et, plus difficile, sans boire. Les derniers kilom\u00e8tres sont une torture, lorsque le village est visible, semble proche, mais n&rsquo;approche pas&#8230; L&rsquo;effort n&rsquo;est pas termin\u00e9, chaque cellule du corps appelle sa ration de liquide, mais la gourde est vide et les rivi\u00e8res nous sont interdites. Oh, bien s\u00fbr, on peut en boire,et vivre un court, tr\u00e8s court moment de bonheur, jusqu&rsquo;aux premiers signes avant coureurs&#8230; Un gargouillis dans le ventre, puis plus rien&#8230; et tout \u00e0 coup, au d\u00e9tour d&rsquo;un chemin, sans crier gare, une br\u00fblure violente traverse l&rsquo;estomac, et il faut courir au plus proche endroit tranquille se mettre le cul \u00e0 l&rsquo;air et expulser un flot de miasmes par jets saccad\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La turista. Nous apprenons \u00e0 vivre avec elle. En quelque sorte elle apporte \u00e0 notre emploi du temps un rythme immuable, qui finit par lui donner un air rituel, avec ses saisons, ses points forts. Voici comment \u00e7a se passe :<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous avons r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l&rsquo;attrait de la rivi\u00e8re pendant la descente, nous arrivons \u00e0 Huaraz en fin de journ\u00e9e, fous de fatigue et de soif, mais le ventre sain. Une semaine d&rsquo;eau pure obtenue \u00e0 partir de neige fondue et bouillie, d&rsquo;alimentation lyophilis\u00e9e exempte de tout germe nous a remis l&rsquo;estomac dans le droit chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>Th\u00e9, toilette, lessive&#8230; Nous nous activons sur notre terrasse \u00e0 remettre d&rsquo;aplomb tout ce qui doit l&rsquo;\u00eatre, et puis nous sombrons dans un sommeil d&rsquo;une profondeur l\u00e9thargique. Le lendemain matin, en nous r\u00e9veillant sous un soleil \u00e9tincelant, le bonheur de retrouver la civilisation, les odeurs de pains chauds qui montent des cahutes des vendeurs de rue, la voix sirupeuse de Steevy qui nous appelle pour nous dire qu&rsquo;il nous aime, tout cela nous monte \u00e0 la t\u00eate et nous fait perdre raison : nous descendons en courant jusqu&rsquo;au bistrot du coin, et nous avalons un \u00ab\u00a0jugo\u00a0\u00bb de banane, ananas et lait. Une heure apr\u00e8s, une douleur fuse au creux du ventre&#8230; Course vers les toilettes, deux \u00e9tages plus bas, \u00e0 peine le temps de baisser culotte, c&rsquo;est parti ! Ca va durer deux jours comme \u00e7a, avec des moments de pause, et des moments durant lesquels toute activit\u00e9 est impossible, car il faut \u00eatre en permanence accroupi, \u00e0 \u00e9couter les spasmes qui montent doucement puis vous submergent tout \u00e0 coup, laisser \u00e9chapper un faible g\u00e9missement pour accompagner la vague&#8230; en haptonomie, cette technique de pr\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;accouchement, on travaille justement cette gestion de la douleur, on apprend \u00e0 ne pas la refuser, mais \u00e0 l&rsquo;accompagner, \u00e0 lui laisser le champ libre pour qu&rsquo;elle passe au plus vite. J&rsquo;ai fait beaucoup d&rsquo;haptonomie dans les chiottes de l&rsquo;h\u00f4tel Catalunya et je m&rsquo;en rappellerai quelques ann\u00e9es plus tard \u00e0 la naissance de Manon.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, au bout de deux jours, le mal commence \u00e0 refluer&#8230; Il ne dispara\u00eet pas totalement, non, mais il diminue jusqu&rsquo;\u00e0 laisser \u00e0 la vie normale la possibilit\u00e9 de refaire surface. Alors, Pascal et moi on r\u00e9appara\u00eet \u00e0 la face de la plan\u00e8te, on descend les trois \u00e9tages et on pose un pied mal assur\u00e9 sur la rue ensoleill\u00e9e, \u00e9tonn\u00e9s de d\u00e9couvrir que le monde existe encore. Et on va \u00e0 la rencontre des gens.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas loin, de l&rsquo;h\u00f4tel, il y a une jugueria, une cahute \u00e0 jus, ceux l\u00e0 m\u00eame qui nous ont empoisonn\u00e9s l&rsquo;avant-veille. Jour apr\u00e8s jour, pas rancuniers, nous avons sympathis\u00e9 avec le tenancier. Il a une petite fille d&rsquo;une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, vive et belle comme un coeur. Elle est install\u00e9e sur la toile cir\u00e9e crasseuse de la cuisine sombre et elle fait ses devoirs. Elle tire la langue, \u00e7a \u00e0 l&rsquo;air dur, elle est d\u00e9courag\u00e9e. Je jette un oeil par dessus son \u00e9paule. C&rsquo;est des maths et de la physique. Mon domaine. Je me penche, lui indique un meilleur angle d&rsquo;attaque pour aborder le probl\u00e8me. Elle l\u00e8ve ses beaux yeux noirs vers moi, interrogative et reconnaissante. A chacun de nos s\u00e9jours \u00e0 Huaraz je passerai la voir, c&rsquo;est un bel ancrage pour moi. Quand je suis avec elle j&rsquo;ai le sentiment d&rsquo;\u00eatre VRAIMENT pr\u00e9sent dans ce pays. Aujourd&rsquo;hui elle doit avoir 32 ou 33 ans, elle est sans doute devenue une femme magnifique, qui prend sa destin\u00e9e en main. J&rsquo;ai oubli\u00e9 comment elle s&rsquo;appelle, mais j&rsquo;aimerai beaucoup savoir ce qu&rsquo;elle est devenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Pascal, lui, va parfois en boite. Une boite qui ressemble \u00e0 toutes les boites du monde, avec de la musique binaire comme partout. Ce genre d&rsquo;endroit me d\u00e9prime. Mais plein de jeunes de Huaraz y vont, c&rsquo;est une bonne mani\u00e8re pour Pascal de faire son propre chemin vers les p\u00e9ruviens. Quand nous sommes \u00e0 Huaraz, pass\u00e9e la crise de turista du retour, nous faisons souvent route s\u00e9par\u00e9e, chacun vers ses propres aventures. D\u00e9marche spontan\u00e9e et n\u00e9cessaire, apr\u00e8s et avant une semaine dans la m\u00eame tente. Ces respirations nous permettent d&rsquo;\u00e9vacuer les petites tensions qui apparaissent forc\u00e9ment dans un tel contexte.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s deux ou trois jours de boite et de jugueria, les pens\u00e9es retournent vers la haute montagne. Et on se retrouve sur notre toit.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 que nous \u00e9laborons les projets les plus fous, dont la plupart ne verront pas le jour. La carte \u00e9tal\u00e9e sur le sol, \u00e0 peine revenus nous r\u00eavons, nous r\u00eavons encore, nous r\u00eavons toujours. La ville est entour\u00e9e de montagnes aux sommets enneig\u00e9s, qui sont autant de sollicitations pour nos imaginations enfi\u00e9vr\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, au gr\u00e9 d&rsquo;une rencontre, ou \u00e0 force de peser les diff\u00e9rentes alternatives possibles, un projet \u00e9merge, qui semble r\u00e9aliste et nous fait envie \u00e0 la fois. Alors nous faisons nos sacs, nous profitons d&rsquo;une derni\u00e8re journ\u00e9e dans notre palace, et au petit matin, nous descendons arr\u00eater un camion qui part vers la destination de notre choix, charg\u00e9s de nos sacs \u00e0 dos aussi gros que les montagnes vers lesquelles nous partons.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_50_huaraz\/19850701_perou_50_huaraz_huaraz_nuages.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_50_huaraz\/19850701_perou_50_huaraz_muletier.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_50_huaraz\/19850701_perou_50_huaraz_chambre.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_50_huaraz\/19850701_perou_50_huaraz_sur_le_toit.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Dieu du Tocclaraju<\/h2>\n\n\n\n<p>Ma pauvre t\u00eate tourne, tourne sans cesse, et c&rsquo;est dans une sorte de transe titubante que je parcours les derniers m\u00e8tres&#8230; La ligne moelleuse que dessine l&rsquo;ar\u00eate neigeuse sur le fonds de ciel bleu \u00e9clatant me para\u00eet absolument irr\u00e9elle, et impose des images impossibles \u00e0 mon esprit brouill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, cette fois je peux y croire : me voici sur un sommet andin. Le Tocllaraju, 6000 et quelques m\u00e8tres d&rsquo;altitude. En ce point pr\u00e9cis, \u00e7a ne monte plus, c&rsquo;est l&rsquo;une des (nombreuses) pointes ultimes de la plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>La foi nous avait presque quitt\u00e9s, Pascal et moi. Un mois apr\u00e8s notre arriv\u00e9e \u00e0 Huaraz, tant d&rsquo;\u00e9checs, tant de sommets r\u00eav\u00e9s et jamais atteints&#8230; Moral en berne, nous h\u00e9sitions \u00e0 faire de nouveaux projets, certains d&rsquo;\u00eatre parfaitement incapables de les mener \u00e0 bien&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce moment que, tra\u00eenant d\u00e9soeuvr\u00e9s dans les rues de Huaraz, nous croisons&#8230; Dieu. Javier est espagnol. Il a 40 ans. Il nous inspire imm\u00e9diatement confiance, le Javier&#8230; et quelque chose comme du respect, sans que nous ne comprenions encore pourquoi. Il est seul, arriv\u00e9 dans le coin il y a quelques jours, presque les mains dans les poches. Et il cherche des compagnons de cord\u00e9e. Ces 6000 qui nous font peur semblent ne pas l&rsquo;impressionner, simplement il veut partager l&rsquo;ascension avec d&rsquo;autres, par s\u00e9curit\u00e9 sans doute, mais aussi par esprit de convivialit\u00e9. Costaud , barbu, solide comme un roc, il est l\u00e9g\u00e8rement bourru mais en fait tendre et d\u00e9licat, comme tous les espagnols que je rencontrerai par la suite. Son accent castillan est plus plein, plus profond que l&rsquo;espagnol sud-am\u00e9ricain que nous entendons depuis que nous sommes ici, et cette musique diff\u00e9rente participe \u00e0 nous plonger dans un vent de nouveaut\u00e9. Tout \u00e0 coup, l&rsquo;avenir nous semble souriant, plein de promesses et de facilit\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>De fait, nous nous laissons quasiment faire. C&rsquo;est lui qui propose le Tocllaraju, nous acquies\u00e7ons docilement. C&rsquo;est si bon de ne rien d\u00e9cider, de suivre quelqu&rsquo;un en qui on a toute confiance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Tocllaraju est un sommet relativement \u00e9loign\u00e9 des routes, au fonds d&rsquo;une vall\u00e9e glaciaire particuli\u00e8rement longue. Javier propose de louer des mulets pour porter le mat\u00e9riel. Cette id\u00e9e ne nous \u00e9tait pas encore venue mais nous sourit. Du coup, nous remplissons nos sacs comme jamais, les bourrant d&rsquo;un ensemble d&rsquo;ingr\u00e9dients de confort absolument non indispensables. 45 kilos, c&rsquo;est d\u00e9raisonnable pour un dos humain, mais avec de solides quadrup\u00e8des pour nous aider&#8230; H\u00e9las, de quadrup\u00e8des \u00e0 louer \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la vall\u00e9e&#8230; il n&rsquo;y en a point ! Nous voil\u00e0 effondr\u00e9s sous le poids monstrueux de nos sacs, t\u00e9tanis\u00e9s \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;essayer de les tra\u00eener jusqu&rsquo;au camp de base. Le sort s&rsquo;acharne contre nous, voil\u00e0 que nous n&rsquo;arrivons m\u00eame plus \u00e0 d\u00e9coller.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, \u00e0 force de parcourir en tous sens l&rsquo;entr\u00e9e de la vall\u00e9e, nous d\u00e9couvrons une bergerie isol\u00e9e cach\u00e9e derri\u00e8re un replis de terrain. Un homme et son jeune fil (6 ans ?) vivent chichement ici&#8230; et ils ont des \u00e2nes. L&rsquo;homme est d&rsquo;accord&nbsp; pour nous les louer, mais pas pour nous les laisser sans surveillance. Lui m\u00eame est occup\u00e9 sur place, qu&rsquo;importe : son fil nous accompagnera, avec charge de ramener les \u00e2nes le soir. Nos regards se croisent silencieusement, interloqu\u00e9s. Que peut faire un petit gar\u00e7on de 6 ans dans cette montagne immense. Il nous regarde avec ses grands yeux sombres, sans comprendre&#8230; il a l&rsquo;air si jeune.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 prendre ou \u00e0 laisser&#8230; nous prenons. La mont\u00e9e prend toute la journ\u00e9e. Les paysages changent tr\u00e8s doucement, au fur et \u00e0 mesure de notre progression vers le coeur de la cha\u00eene. Les heures passant, le petit gar\u00e7on a montr\u00e9 des signes de fatigue, puis d&rsquo;\u00e9puisement. Javier, qui est p\u00e8re de famille, est plus attentif que nous \u00e0 ce petit indien perdu dans l&rsquo;immensit\u00e9. Il le prend par la taille et le d\u00e9pose tendrement sur le dos de l&rsquo;un des mulets, o\u00f9 il s&rsquo;endort imm\u00e9diatement.&nbsp; Il se r\u00e9veillera tout \u00e9tonn\u00e9 le lendemain matin dans une tente du camp de base et repartira vers chez lui, apr\u00e8s un bon repas de c\u00e9r\u00e9ales, mang\u00e9es avec des mains couleur de terre dont les doigts furent bient\u00f4t tout propres, nettoy\u00e9s dans la gamelle&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 son \u00e9loignement, le camp de base est bien occup\u00e9. C&rsquo;est un site particuli\u00e8rement int\u00e9ressant car il donne acc\u00e8s \u00e0 une ribambelle de sommets de belle altitude et de d&rsquo;une facilit\u00e9 relative. Un groupe de jeunes v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liens y s\u00e9journe depuis plusieurs jours. Ils sont \u00e9quip\u00e9s comme pour une exp\u00e9dition lourde dans l&rsquo;Himalaya : tente mess, tentes mat\u00e9riel, et tentes perso. Nous voil\u00e0 aussit\u00f4t invit\u00e9s \u00e0 leur soir\u00e9e chaleureuse, \u00e9paule contre \u00e9paule dans la tente mess. Les victuailles et l&rsquo;alcool circulent, mais ce qui nous grise au plus haut point, c&rsquo;est leur accent incroyable, ne laissant subsister aucune lettre \u00ab\u00a0s\u00a0\u00bb et donnant l&rsquo;impression permanente qu&rsquo;ils sont en train d&rsquo;avaler leur langue. Encore une ambiance diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont gais, ils plaisantent. Au milieu d&rsquo;une dizaine de gars, il y a une fille. Belle, \u00e9nergique, souriante. Elle est la r\u00e9guli\u00e8re de l&rsquo;un d&rsquo;eux, mais chacun lui porte une attention permanente. Ils sont tous plus ou moins amoureux d&rsquo;elle, et dans ce monde trop masculin, si loin de chez soi et pour si longtemps, c&rsquo;est un sentiment que je comprends et que je ne tarde pas \u00e0 \u00e9prouver moi-m\u00eame&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le bonheur revient nous habiter.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9tape du lendemain, qui va consister \u00e0 monter en altitude pour nous rapprocher de la base du sommet, est facile. Pascal et moi imaginons donc comme \u00e0 notre habitude de nous lever \u00ab\u00a0quand on sera r\u00e9veill\u00e9s\u00a0\u00bb. Javier semble \u00e9tonn\u00e9 de cette mani\u00e8re de proc\u00e9der et nous propose un lever \u00e0 4 heures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mais Javier, on va se retrouver l\u00e0-haut \u00e0 midi, \u00e0 quoi \u00e7a sert ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous regarde, constern\u00e9 : \u00ab\u00a0A se reposer, voyons !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A cet instant pr\u00e9cis, un doute commence \u00e0 nous effleurer : et si, jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, nous avions pris les choses un peu trop \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n<p>A midi, apr\u00e8s quelques heures de progression tranquille, chacun dans ses pens\u00e9es, sur fonds de soir\u00e9e festive et de belle fille chaleureuse, nous voil\u00e0 effectivement sur le plateau neigeux. L&rsquo;apr\u00e8s midi s&rsquo;\u00e9coule tranquille au camp, \u00e0 r\u00eavasser, \u00ab\u00a0descansar\u00a0\u00bb, et observer avec attention notre objectif du lendemain. Ca nous fait du bien. Il avait donc raison, le bougre. Et dire qu&rsquo;on n&rsquo;avait jamais pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, nous faisons connaissance avec Javier. Il parle peu, \u00e0 vrai dire, ce qui est rare dans le monde de la haute montagne ou chacun adore raconter au premier venu ses aventures par le menu. Mais Javier n&rsquo;est pas un misanthrope pour autant. Ses silences sont charg\u00e9s de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et d&rsquo;attention, et j&rsquo;appr\u00e9cie particuli\u00e8rement l&rsquo;absence de vanit\u00e9 et d&rsquo;orgueil que je crois d\u00e9celer chez lui. Il nous faudra beaucoup de patience pour qu&rsquo;enfin, au terme de longues s\u00e9ries de questions de plus en plus pr\u00e9cises, il nous avoue avoir beaucoup baroud\u00e9 dans les grands massifs du monde, et gravi plusieurs 8000 au passage. Je me rappelle cette \u00e9motion qui m&rsquo;a \u00e9treint lorsque j&rsquo;ai compris qu&rsquo;un gars de cette pointure avait accept\u00e9, modestement, de faire \u00e9quipe avec deux bleus, sans chercher \u00e0 se valoriser, en nous transmettant mine de rien une partie de son exp\u00e9rience&#8230; A ce moment, oui, vraiment, Javier a \u00e9t\u00e9 mon Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, sans chercher \u00e0 tirer au flanc et \u00e0 faire tarder le r\u00e9veil, on a tout fait comme Javier nous a propos\u00e9. R\u00e9veil 2 h, d\u00e9part 3. Au lever du jour, nous sommes hauts sur le versant, et nous savons d\u00e9j\u00e0 que le sommet, notre premier 6000, est \u00e0 notre port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les derni\u00e8res centaines de m\u00e8tres, la pente se redresse et franchit une corniche qui a \u00e9t\u00e9 entaill\u00e9e par des \u00e9quipes pr\u00e9c\u00e9dentes. A Gauche, un versant raide et \u00e9lev\u00e9 tombe jusqu&rsquo;au glacier, pr\u00e8s de 1000 m\u00e8tres plus bas. C&rsquo;est le passage-cl\u00e9, la difficult\u00e9 de la voie. Javier ne bouge pas. En silence, il nous pousse \u00e0 prendre nos responsabilit\u00e9s&#8230; Impressionn\u00e9, Pascal s&rsquo;engage. Arriv\u00e9 \u00e0 la corniche, il ralentit. Cherche ses appuis. Se retourne fr\u00e9quemment pour \u00e9valuer la profondeur qui fuit entre ses pieds. Il s&rsquo;\u00e9nerve, fait des gestes brusques. Javier l&rsquo;observe avec attention mais ne bouge pas, ne dit rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin Pascal lance son piolet vers le haut, plante la lame dans le sommet de la corniche, tire, et passe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Lo he visto a bajo\u00a0\u00bb (Je l&rsquo;ai vu en bas), me confie Javier.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici au sommet. La cordill\u00e8re s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 l&rsquo;infini vers le nord et le sud. Chaque plan se superpose \u00e0 d&rsquo;autres plans, les pics neigeux, tous diff\u00e9rents, sont innombrables et complexes, et s&rsquo;amenuisent dans le lointain sans que leur gigantisme ne puisse pourtant s&rsquo;ignorer.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai le sentiment de vivre un moment exceptionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant la redescente, chacun progresse \u00e0 son rythme, et nos personnages ne sont bient\u00f4t plus que des points dispers\u00e9s dans cet espace immense.<\/p>\n\n\n\n<p>Javier doit partir vers d&rsquo;autres horizons. Nous allons devoir reprendre les choses en main. Au loin, un sommet massif et asym\u00e9trique nous domine : le Ranrapallca. Celui-l\u00e0 m\u00eame que nous avons tent\u00e9 sans succ\u00e8s quelques semaines auparavant, et qui est venu grossir la longue liste de nos \u00e9checs. Nous \u00e9tions alors sur le versant oppos\u00e9. Nous reconnaissons sans peine l&rsquo;ar\u00eate, et le point extr\u00eame que nous avions atteint&#8230; Il ne manquait pas grand chose, bon sang !<\/p>\n\n\n\n<p>Et si&#8230; pourquoi ne pas tenter \u00e0 nouveau notre chance, de ce c\u00f4t\u00e9 ci ? Une sorte de pieds de nez, de vengeance sur la vie, histoire de monter \u00e0 cette montagne que cette fois-ci, on n&rsquo;est plus des bleus. Tu comprends, on a gravi un 6000, nous, c&rsquo;est du s\u00e9rieux, et tu n&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 bien te tenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette seconde ascension du Ranrapallca fut sans histoire. Une approche, un plateau neigeux, une face un peu raide, un plateau sommital, une pointe. Notre deuxi\u00e8me 6000 en une semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Javier \u00e9tait reparti, mais nous avons eu le sentiment d&rsquo;avoir fait cette ascension avec lui. Gr\u00e2ce \u00e0 la confiance qu&rsquo;il avait r\u00e9insuffl\u00e9e en nous. Notre chemin avait crois\u00e9 le sien juste au bon moment&#8230; Merci Javier.<\/p>\n\n\n\n<p>20 ans plus tard, en 2005, j&rsquo;ai appris que Javier s&rsquo;\u00e9tait tu\u00e9 au Chogori, en redescendant du sommet, en 1995. Mon c\u0153ur s&rsquo;est serr\u00e9 \u00e0 cette nouvelle. Les quelques journ\u00e9es pass\u00e9es avec cet homme, bon et g\u00e9n\u00e9reux avant d&rsquo;\u00eatre bon alpiniste, m&rsquo;ont marqu\u00e9 \u00e0 vie. Je lui garde une place au chaud dans mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La famille<\/h2>\n\n\n\n<p>Redescendus de l&rsquo;une de nos ascensions, nous avons atteint une piste menant vers la vall\u00e9e. Epuis\u00e9s, nous nous sommes affal\u00e9s dans l&rsquo;herbe, attendant&#8230; je ne sais quoi au juste, sur ce passage sans doute gu\u00e8re plus fr\u00e9quent\u00e9 que 2 ou 3 fois chaque ann\u00e9e par des mineurs&#8230; Mais le miracle se produit. Un ronronnement se fait entendre au loin, et grossit jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la silhouette d&rsquo;un minibus apparaisse au d\u00e9tour d&rsquo;un virage de la piste. Malgr\u00e9 la fatigue, nous sommes instantan\u00e9ment debout, agitant fr\u00e9n\u00e9tiquement la main pour essayer d&rsquo;obtenir un aller simple vers la civilisation et nous \u00e9pargner des heures de marche laborieuse et d\u00e9pourvue de tout objectif motivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le minibus s&rsquo;arr\u00eate. Nous croyons p\u00e9n\u00e9trer dans l&rsquo;univers des 7 nains. Il y a l\u00e0 des hommes, des europ\u00e9ens, de toute \u00e9vidence, peut-\u00eatre bien 7 sans que je puisse l&rsquo;affirmer. Ils sont tous bien en chair, ils sont tous barbus. Ils sont conduits par un chauffeur bien en chair et barbu. Ils ont l&rsquo;air simples et sympathiques. Ce sont des alpinistes tyroliens. Ils reviennent d&rsquo;une semaine en haute montagne, comme nous, et bien que mieux organis\u00e9s que nous, il compatissent et se tassent avec bonne volont\u00e9 pour nous faire de la place. Nous leur sommes immens\u00e9ment reconnaissants. Le minibus repart en cahotant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence s&rsquo;installe. Tout le monde est fatigu\u00e9, press\u00e9 de retrouver un peu de confort, mais le c\u0153ur charg\u00e9 d&rsquo;images fortes qui passent en repassent en boucle, faisant fugitivement revivre les \u00e9motions v\u00e9cues dans les jours pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;un de nos h\u00f4tes se met \u00e0 chantonner tout doucement en regardant au travers de la vitre les paysages andins qui d\u00e9filent. C&rsquo;est une complainte m\u00e9lancolique et douce, qui fait du bien \u00e0 des humains qui ont approch\u00e9 de leurs limites comme nous tous. La complainte rebondit sur une autre bouche, et se transmet rapidement \u00e0 l&rsquo;ensemble du groupe de barbus. Bient\u00f4t, elle prend de la force, et nous voil\u00e0 plong\u00e9s dans un chant puissant et profond. Au travers de ces paroles dont nous ne comprenons pas le sens, s&rsquo;expriment de l&rsquo;amiti\u00e9, de la chaleur humaine&#8230; Instantan\u00e9ment, me voil\u00e0 en larmes, submerg\u00e9 par une vague de tristesse dont je ne comprends pas l&rsquo;origine.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des chansons qui s&rsquo;encha\u00eenent tranquillement, peu \u00e0 peu, je comprends. Ils sont un groupe. Voil\u00e0 presque deux mois que nous ne sommes que deux. L&rsquo;enthousiasme d\u00e9bordant des premi\u00e8res semaines a peu \u00e0 peu fait place \u00e0 une ambiance plus tendue. Chacun a besoin de ses espaces de libert\u00e9. Les compromis incessants sont venus \u00e0 bout de nos bonnes volont\u00e9s, et aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;envie de se retrouver dans sa \u00ab\u00a0famille\u00a0\u00bb, quelle qu&rsquo;elle soit, est profonde, je la ressens dans ma chair. Il y a, au sein de ce groupe de tyroliens, une atmosph\u00e8re de famille qui nous manque terriblement, et qu&rsquo;aucune aventure fabuleuse ne peut me faire oublier.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, au c\u0153ur de la cordill\u00e8re blanche, vivant des aventures fabuleuses, je comprends, \u00e0 19 ans, que je ne deviendrais jamais un aventurier total, de ceux qui abandonnent femme, enfants, amis, pour parcourir le monde \u00e0 la recherche d&rsquo;eux m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va \u00eatre temps de rentrer.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_tocla_de_loin.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_pascal_pente.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_redescente_2.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_petit_matin.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_tocla.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_sommet.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_60_toclaraju_ranrapalca\/19850701_perou_60_toclaraju_ranrapalca_ranrapalca_de_toclaraju.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La mort en face<\/h2>\n\n\n\n<p>Les mois ont pass\u00e9&#8230; Semaine apr\u00e8s semaine, nous avons arpent\u00e9 la vall\u00e9e du Rio Santa de haut en bas et de bas en haut, nous avons pos\u00e9 chaque semaine notre bagage \u00e0 Huaraz, nous avons fr\u00e9quent\u00e9 les f\u00eates villageoises et les camps de base&#8230; nous nous sentons presque chez nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici pourtant venu le temps de notre derni\u00e8re ascension. Impressionn\u00e9s, nous avons laiss\u00e9 le plus gros morceau pour la fin. Le Huascaran lui-m\u00eame, seigneur de la cha\u00eene, l&rsquo;un des plus hauts de toutes les Andes. 6768 m pour le sommet sud, largement plus que les sommets pr\u00e9c\u00e9demment gravis.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes maintenant bien acclimat\u00e9s \u00e0 l&rsquo;altitude, en forme, et depuis nos derni\u00e8res ascensions enfin r\u00e9ussies, le moral est au beau fixe. Pour toutes ces raisons, et malgr\u00e9 nos craintes, le Huascaran ne nous opposera pas de difficult\u00e9s techniques ni physiques. La surprise viendra d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Huascaran constituera ma premi\u00e8re confrontation avec la mort en haute montagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaucoup d&rsquo;alpinistes arrivant du monde entier ne prennent pas, comme nous, 2 mois pour s&rsquo;acclimater et faire plusieurs sommets de la Cordill\u00e8re Blanche. Ils ont en tout et pour tout 3 semaines de vacances devant eux, et veulent LE Huascaran. Pas de fioritures, pas de digressions. Ils doivent s&rsquo;acclimater \u00ab\u00a0en direct\u00a0\u00bb, au cours de cette seule ascension. Il faut toutefois y aller doucement, en prenant seulement quelques centaines de m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 chaque jour pour ne pas succomber au \u00ab\u00a0sorojche\u00a0\u00bb, le mal de l&rsquo;altitude, qui prend souvent la forme d&rsquo;un simple malaise, mais peut aussi conduire \u00e0 la mort. L&rsquo;itin\u00e9raire d&rsquo;approche du sommet est donc \u00e9gren\u00e9 de multiples petits camps interm\u00e9diaires, dans lesquels vaque toujours un peu de monde, en attente de monter plus haut, ou en repos. Fiers comme des coqs, nous traversons ces lieux en trombe sans baisser le regard vers les ringards qui s&rsquo;y tra\u00eenent en soufflant. Nous nous gardons bien de raconter \u00e0 quiconque nos nombreux \u00e9checs du premier mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Br\u00fblant les \u00e9tapes avec impertinence, nous montons directement au dernier camp avant le glacier. C&rsquo;est une plateforme \u00e9troite creus\u00e9e dans une moraine lat\u00e9rale a\u00e9rienne. La vue est fantastique, donnant directement sur les 3 faces du Huandoy. Nous sommes seuls. Seuls ? Pas tout \u00e0 fait. Peu avant la tomb\u00e9e de la nuit, arrive un italien solitaire. Ses 3 compagnons sont partis vers le sommet depuis 3 jours, mais lui \u00e9tait malade (la turista) et a d\u00fb rester dans un des camps inf\u00e9rieurs pour se remettre. Il veut maintenant les rejoindre mais craint de s&rsquo;aventurer seul sur le glacier. Il nous demande s&rsquo;il peut se joindre \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans que je comprenne pourquoi, cette demande m&rsquo;\u00e9nerve au plus haut point. Je me sens exploit\u00e9, utilis\u00e9&#8230; j&rsquo;ai peur qu&rsquo;il nous retarde&#8230; et puis, je ne sais pas. Il m&rsquo;a l&rsquo;air niais. Il m&rsquo;\u00e9nerve. Que Dieu me pardonne, je n&rsquo;ai que 19 ans, et encore bien peu de consid\u00e9ration envers mes fr\u00e8res les humains. J&rsquo;esp\u00e8re avoir progress\u00e9 depuis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain nous partons vers le haut, en emmenant l&rsquo;italien qui marche \u00e0 petits pas mal assur\u00e9s. Il m&rsquo;\u00e9nerve.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers 5300 m\u00e8tres, nous apercevons un point noir sur le glacier, loin au dessus de nous. C&rsquo;est un alpiniste qui redescend, seul. Etrange. Bient\u00f4t, notre italien le reconna\u00eet. C&rsquo;est un membre de son \u00e9quipe. Il a une d\u00e9marche bizarre, il se laisse aller, il a l&rsquo;air \u00e9puis\u00e9&#8230; ou en tout cas \u00ab\u00a0\u00e0 plat\u00a0\u00bb, vid\u00e9 de toute volont\u00e9. Ils se tombent dans les bras. L&rsquo;arrivant parle&#8230; il vide son sac. L&rsquo;un de leurs compagnons est l\u00e0-haut, \u00e9tendu dans la neige. Gel\u00e9. Raide. Mort d&rsquo;une embolie. Les deux survivants ont attendu, 1 jour, 2 jours, ne sachant que faire, n&rsquo;ayant pas la force d&rsquo;organiser la redescente du corps. Alors il est parti vers le bas, laissant l\u00e0-haut le cadavre et le dernier membre du groupe, qui n&rsquo;a pas pu se r\u00e9soudre \u00e0 bouger, et ne semble d&rsquo;ailleurs pas en \u00e9tat de le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voil\u00e0 soudain plong\u00e9s au c\u0153ur d&rsquo;une aventure bien diff\u00e9rente de celle que nous avions imagin\u00e9e. L&rsquo;italien qui descend est mentalement \u00e0 plat, il continue vers le bas pour chercher de l&rsquo;aide. Nous voici \u00e0 nouveau seuls avec notre compagnon maintenant d\u00e9sempar\u00e9, comme un petit enfant auquel il faut dire ce qu&rsquo;il doit faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors nous repartons tous les 3 vers le camp d&rsquo;altitude. Je rumine de sombres pens\u00e9es, et n&rsquo;ose essayer de me mettre \u00e0 la place de notre compagnon de cord\u00e9e pour imaginer les souffrances qu&rsquo;il doit \u00eatre en train de vivre. Une immense compassion nous \u00e9treint et nous faisons tout pour l&rsquo;aider, \u00e0 pr\u00e9sent. Sc\u00e8ne de dessin anim\u00e9, dr\u00f4le au milieu de la tristesse : dans sa douleur, il ne s&rsquo;aper\u00e7oit pas que, mont\u00e9 sur mes \u00e9paules pour franchir une rimaye un peu raide, il m&rsquo;enfonce tout simplement les crampons dans les muscles. Ma pauvre veste et mon bras en garderont des signes ind\u00e9l\u00e9biles.<\/p>\n\n\n\n<p>La Garganta est un immense col qui s\u00e9pare les sommets nord et sud du Huascaran, aux environs de 6000 m\u00e8tres. Il n&rsquo;est jamais tr\u00e8s confortable de s&rsquo;installer dans un endroit si peu intime, ouvert \u00e0 tous vents. Les alpinistes pr\u00e9f\u00e8rent g\u00e9n\u00e9ralement installer leur camp un peu avant le col, sur un replat prot\u00e9g\u00e9 du vent par quelques s\u00e9racs.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, ce replat est un lieu lugubre entre tous. Dans la lumi\u00e8re glauque de cette fin d&rsquo;apr\u00e8s midi glaciale, nous apercevons trois tentes au loin : deux appartiennent \u00e0 l&rsquo;\u00e9quipe italienne, la derni\u00e8re est ouverte \u00e0 tous vents, la porte bat au rythme des rafales, dispersant sur les lieux un bruissement de mauvaise augure. Nous l&rsquo;apprendrons par la suite, elle appartient \u00e0 un japonais solitaire qui est parti quelques jours plus t\u00f4t vers le sommet. On l&rsquo;attend toujours&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ami de notre italien est donc seul dans cette cit\u00e9 fant\u00f4me, peupl\u00e9e de morts. Il nous entend arriver, jaillit d&rsquo;une tente et reconna\u00eet son compagnon. Instinctivement, Pascal et moi nous arr\u00eatons \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres du camp, laissant les retrouvailles se faire.<\/p>\n\n\n\n<p>De loin nous voyons l&rsquo;italien solitaire s&rsquo;abandonner dans les bras de son compagnon. Il pleure \u00e0 sanglots \u00e9normes et bruyants, ses \u00e9paules se soul\u00e8vent et retombent au rythme irr\u00e9gulier des flots de douleur qui s&rsquo;\u00e9panchent de son coeur bris\u00e9. Cette sc\u00e8ne nous t\u00e9tanise, nous comprenons que depuis deux jours il vit avec cette id\u00e9e affreuse sans y croire, sans solutions de repli, sans plus aucune douceur. Il a tenu, retenu, sans savoir pourquoi ni quand cela finirait. L&rsquo;arriv\u00e9e de son compagnon signe le d\u00e9but de sa d\u00e9livrance.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous resterons trois nuits \u00e0 la Garganta. Une incroyable et invraisemblable envie de se clo\u00eetrer au chaud dans la tente nous saisit, et la premi\u00e8re journ\u00e9e se passe \u00e0 paresser dans les duvets, sans que ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre nous n&rsquo;\u00e9voquions la possibilit\u00e9 de partir vers le sommet, comme si l&rsquo;objectif qui a habit\u00e9 nos r\u00eaves depuis 2 ans n&rsquo;existait subitement plus. Au programme : lectures entrecoup\u00e9es d&rsquo;assoupissements. Parfois, mollement, nous sortons pisser un coup dans l&rsquo;air glac\u00e9. A deux kilom\u00e8tres, un point noir sur la selle blanche et glac\u00e9e du col nous rappelle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Il est l\u00e0, seul et dur, l&rsquo;italien mort. Sa pr\u00e9sence en ces lieux n&rsquo;est sans doute pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 notre repli spontan\u00e9 et durable sous la tente.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, il fait un temps rare : le ciel est comme toujours d&rsquo;un bleu profond, mais surtout le vent est totalement tomb\u00e9, et l&rsquo;atmosph\u00e8re calme en est presque ti\u00e8de. Si l&rsquo;on fait abstraction du mort, se tenir dehors au soleil, simplement debout \u00e0 contempler le paysage, est un bonheur auquel je je ne r\u00e9siste pas. Histoire de me donner un objectif, je d\u00e9cide de monter jusqu&rsquo;au lieu exact du col, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres, pour r\u00e9gler l&rsquo;altim\u00e8tre. Je pr\u00e9viens Pascal que je m&rsquo;absente un moment. Mmmm, r\u00e9pond-t-il sans lever les yeux de son roman, un polar de James Hadley Chase emprunt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;alliance fran\u00e7aise de Huaraz.<\/p>\n\n\n\n<p>Me voici partant \u00e0 tous petits pas vers le col. Ce matin, le point noir n&rsquo;est plus isol\u00e9. Trois personnes s&rsquo;agitent autour de lui. Les autres membres de l&rsquo;\u00e9quipe italienne ont \u00e9t\u00e9 avertis par celui qui nous avons crois\u00e9 \u00e0 la mont\u00e9e. Ils sont venus en renfort pour organiser une descente du corps. Ils ont l&rsquo;air de ne pas savoir comment proc\u00e9der, essaient de fabriquer une sorte de tra\u00eeneau avec les moyens du bord, recommencent plusieurs fois. La trace du col passe au large de cette \u00e9trange \u00e9quipe et me permet de ne pas les d\u00e9ranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Me voil\u00e0 soudain devant le plus fantastique pont de neige que j&rsquo;aie jamais vu. La crevasse doit bien faire 10 m\u00e8tres de large. Elle est nette, verticale, ses parois plongent d&rsquo;un seul trait au plus profond des entrailles sombres de la terre et se perdent dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Le pont est fait d&rsquo;une sorte d&rsquo;\u00e9norme bouchon neigeux aux formes compliqu\u00e9es, qui semble n&rsquo;\u00eatre rattach\u00e9 \u00e0 chaque l\u00e8vre de la crevasse que par un point de contact \u00e9troit et fragile. Franchir ce pont implique de descendre sur ce bouchon en faisant abstraction de sa situation pr\u00e9caire, de traverser sa surface tourment\u00e9e en suivant une courte trajectoire emberlificot\u00e9e qui contourne des pointes de glace, descend dans des creux dont on se demande s&rsquo;ils ne ressortent pas au dessus du vide, puis remonter de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9. Le premier r\u00e9flexe face \u00e0 une telle \u00e9preuve consiste \u00e0 chercher un autre chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>La crevasse barre la totalit\u00e9 de la largeur du col, soit peut-\u00eatre 1 kilom\u00e8tre de long. Sur la droite, elle se perd dans un chaos de s\u00e9racs qui ne m&rsquo;inspire franchement pas plus que le pont de neige. Sur la gauche, elle part tout droit vers le flanc du Huascaran sud et finit par se refermer progressivement, loin, tr\u00e8s loin d&rsquo;ici. Il me serait possible de la contourner de ce c\u00f4t\u00e9, mais voila : le corps de l&rsquo;italien est pr\u00e9cis\u00e9ment tomb\u00e9 l\u00e0-bas, et cet itin\u00e9raire, somme toute tr\u00e8s long,&nbsp; m&rsquo;obligerait \u00e0 passer pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9quipe au travail&#8230; Questionnant mes d\u00e9mons int\u00e9rieurs, je n&rsquo;arrive pas \u00e0 m&rsquo;y r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n<p>Me voici donc pesant int\u00e9rieurement le pour et le contre de chaque strat\u00e9gie. Le franchissement du pont de neige se fait manifestement sans probl\u00e8me, la trace est explicite, mais&#8230; je suis seul, sans corde, et mon esprit fragilis\u00e9 par cet \u00e9tat de fait \u00e9labore toutes les catastrophes qui pourraient m&rsquo;arriver. C&rsquo;est un moment morbide, durant lequel l&rsquo;id\u00e9e de la mort prend toutes sortes de formes dans mon imagination \u00e9chaud\u00e9e par la proximit\u00e9 d&rsquo;un de ses repr\u00e9sentants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un moment, pourtant, ou les r\u00e9sistances c\u00e8dent, ou le d\u00e9sir d&rsquo;avancer reprend le dessus. Je m&rsquo;aventure doucement sur le pont, serre les fesses, contourne, descend, remonte&#8230; et parviens finalement sur le versant oppos\u00e9. Le coeur se calme, le souffle reprend son rythme r\u00e9gulier. Encore quelques centaines de m\u00e8tres et me voici sur le col. Il est si vaste que l&rsquo;impression est plut\u00f4t celle d&rsquo;un plateau. De part et d&rsquo;autre, les pentes se rel\u00e8vent progressivement pour mener aux deux sommets du Huascaran. Le sommet nord&#8230; \u00e0 l&rsquo;air si proche, si facile. Aucune crevasse ne barre la face qui monte doucement jusqu&rsquo;\u00e0 une ar\u00eate apparemment facile&#8230; Apr\u00e8s avoir r\u00e9gl\u00e9 et re-r\u00e9gl\u00e9 mon altim\u00e8tre, je marche jusqu&rsquo;au pieds de la pente. Une sorte de balade du dimanche. Une fois sur place, je l\u00e8ve le regard. Un peu plus haut, il semble y avoir une sorte de replat. Pourquoi pas monter l\u00e0-haut pour \u00e9largir le point de vue et voir \u00e0 quoi ressemble le sommet sud ? Ce serait utile pour le lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>A peine quelques minutes plus tard j&rsquo;y suis, et ne m&rsquo;int\u00e9resse pas du tout au point de vue. Il me semble au contraire qu&rsquo;un peu plus haut, une amorce d&rsquo;ar\u00eate peu marqu\u00e9e constituerait s\u00fbrement un point de vue autrement int\u00e9ressant. 50 m\u00e8tres par-ci, 100 m\u00e8tres par l\u00e0&#8230; Tiens, c&rsquo;est curieux, la pente diminue un peu, on dirait. Oh, mais comme c&rsquo;est amusant, me voici maintenant sur une sorte d&rsquo;ar\u00eate confortable. Et puis, quelle surprise, l&rsquo;ar\u00eate rejoint un d\u00f4me&#8230; et le d\u00f4me s&rsquo;aplatit progressivement. Finalement, le d\u00f4me est plat.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis au sommet du Huascaran Nord. 6600 m\u00e8tres. Seul. Pas un souffle de vent. Je reste l\u00e0, assis sur mon piolet, en simple sweat shirt. Il doit faire au moins 10 degr\u00e9s au soleil. Le silence de l&rsquo;immensit\u00e9 montagnarde qui m&rsquo;entoure est assourdissant. Lentement, je fais un tour d&rsquo;horizon sur moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les sommets mythiques sont \u00e0 mes pieds : le Chacraraju, l&rsquo;Allpamayo, le Huandoy, l&rsquo;Artesonraju, et tous les autres&#8230; Une double \u00e9motion me submerge. D&rsquo;une part un m\u00e9lange de joie, de bonheur, de fiert\u00e9 d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, parmi ces g\u00e9ants qui me sourient&#8230; et puis, la tristesse d&rsquo;\u00eatre seul, sans personne avec qui partager ce moment&#8230; la rencontre avec la mort est toujours pr\u00e9sente, aussi. Cette mort survenue alors que l&rsquo;homme cherchait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 vivre le genre de moment qui m&rsquo;est offert maintenant. Qui d\u00e9cide de tout \u00e7a ? Qui choisit de faire tomber quelqu&rsquo;un dans la neige, et autorise un jeune inconscient \u00e0 arriver sans s&rsquo;en apercevoir dans un tel lieu en retenant d&rsquo;une main puissante le bouchon de neige pour qu&rsquo;il ne s&rsquo;effondre pas. Il y a l\u00e0 une sorte d&rsquo;injustice, dont je suis pour le moment b\u00e9n\u00e9ficiaire, mais pour combien de fois encore ?<\/p>\n\n\n\n<p>Doucement, progressivement, la temp\u00eate int\u00e9rieure se calme, et je finis par retrouver une sorte de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, presque une m\u00e9ditation. Je sens d\u00e9j\u00e0 que je ne conna\u00eetrais peut-\u00eatre plus jamais cette chance, et je laisse la gr\u00e2ce du moment p\u00e9n\u00e9trer au plus profond de mon coeur et mon \u00e2me&#8230; Puis, doucement, je me l\u00e8ve, et je prends la route du retour. Je choisis de redescendre par l&rsquo;ar\u00eate ouest, qui rejoint le col aux environs de l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la crevasse g\u00e9ante. Je vais m&rsquo;\u00e9pargner une nouvelle travers\u00e9e du pont de neige, il ne faut tout de m\u00eame pas forcer la chance, passer voir o\u00f9 en sont les italiens et leur donner un coup de main s&rsquo;ils ont besoin, je m&rsquo;en sens d\u00e9sormais la force. Mais les abords de la crevasse sont d\u00e9serts. Des traces de glissements indiquent que le corps a \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 sans probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les derni\u00e8res centaines de m\u00e8tres, j&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re le pas. Je r\u00e9alise soudain que j&rsquo;ai quitt\u00e9 la tente depuis 6 heures, ce qui fait vraiment tr\u00e8s, tr\u00e8s long pour aller r\u00e9gler l&rsquo;altim\u00e8tre au col. Pascal doit \u00eatre dans tous ses \u00e9tats, imaginant peut-\u00eatre que j&rsquo;ai rejoint le japonais disparu&#8230; Je rejoins le camp en courant. Au loin, l&rsquo;\u00e9quipe d&rsquo;italiens s&rsquo;\u00e9loigne d\u00e9j\u00e0 vers la vall\u00e9e, tra\u00eenant le corps sur une civi\u00e8re bricol\u00e9e. Bonne chance \u00e0 vous tous. J&rsquo;esp\u00e8re que vous arriverez \u00e0 d\u00e9passer sans trop de peine cette \u00e9preuve si dure&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ouvre la tente avec enthousiasme. \u00ab\u00a0Pascal, je suis mont\u00e9 au sommet nord !\u00a0\u00bb. Pascal est encore dans son polar. A moiti\u00e9 comateux, il jette un coup d&rsquo;oeil \u00e0 sa montre : \u00ab\u00a0Ah&#8230; il est d\u00e9j\u00e0 cette heure l\u00e0 ? J&rsquo;ai pas vu le temps passer, dis-donc. T&rsquo;es all\u00e9 au sommet nord ? Ah, c&rsquo;est bien, \u00e7a fait un de moins \u00e0 faire !\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, sommet sud ensemble. Un vent glacial s&rsquo;est lev\u00e9. Rapide tour d&rsquo;horizon depuis le sommet, tellement \u00e9norme et plat qu&rsquo;on n&rsquo;aper\u00e7oit m\u00eame pas les montagnes d&rsquo;altitudes inf\u00e9rieures. Envie d&rsquo;\u00eatre ailleurs, seul sur le sommet nord \u00e0 se chauffer aux rayons d&rsquo;un soleil g\u00e9n\u00e9reux. Redescente au camp. D\u00e9montage, course effr\u00e9n\u00e9e vers le bas, vers la verdure, la vie, la chaleur, les gens vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, c&rsquo;est fait.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_70_huascaran\/19850701_perou_70_huascaran_huascaran_sud.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_70_huascaran\/19850701_perou_70_huascaran_rimaye.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_70_huascaran\/19850701_perou_70_huascaran_glace_vive.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_70_huascaran\/19850701_perou_70_huascaran_arrivee_camp_garganta.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_70_huascaran\/19850701_perou_70_huascaran_chacra_de_huascaran.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_70_huascaran\/19850701_perou_70_huascaran_sommet.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La fus\u00e9e dans la lune<\/h2>\n\n\n\n<p>Sur la fin du s\u00e9jour, tout \u00e0 coup, est arriv\u00e9e l&rsquo;envie de vivre autre chose que les \u00e9ternelles semaines de haute-montagne&#8230; approche, camp de base, camps d&rsquo;altitude, sommet, redescente. Tout cela \u00e9tait fantastique, mais toujours un peu semblable. Et puis, la souffrance \u00e9tait souvent au rendez-vous, et apr\u00e8s deux mois, le corps et l&rsquo;\u00e2me demandaient quelque chose de plus reposant.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 la cordill\u00e8re blanche, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la vall\u00e9e du Rio Santa, s&rsquo;\u00e9tale une autre cordill\u00e8re, plus basse, sans neige, appel\u00e9e de fa\u00e7on tr\u00e8s originale la cordill\u00e8re noire. Les sommets les plus \u00e9lev\u00e9s sont chauves de toute v\u00e9g\u00e9tation, mais pour l&rsquo;essentiel, elle est compos\u00e9e d&rsquo;immenses collines herbeuses qui ondulent au vent de l&rsquo;hiver.&nbsp; Y circuler \u00e0 pieds ne nous attire gu\u00e8re, mais l&rsquo;endroit nous int\u00e9resse autrement plus lorsque nous commen\u00e7ons \u00e0 \u00e9voquer la possibilit\u00e9 d&rsquo;une balade \u00e0 cheval. Les paysages secs, parsem\u00e9s de mines d\u00e9saffect\u00e9es et de baraques fant\u00f4mes ne sont pas sans \u00e9voquer le far-west, et nos imaginations vont bon train. Nous nous d\u00e9cidons rapidement pour un circuit de 3 jours. Je ne suis jamais mont\u00e9 \u00e0 cheval, qu&rsquo;importe.<\/p>\n\n\n\n<p>Passage au centre de location de chevaux de Huaraz. Pas possible de louer sans que les chevaux soient accompagn\u00e9s d&rsquo;un des employ\u00e9s de la boutique. L&rsquo;id\u00e9e nous surprend, nous avions imagin\u00e9 la chose \u00e0 deux, mais nous en acceptons tr\u00e8s vite le principe. Ce qui est plus surprenant, c&rsquo;est que dans la mani\u00e8re de proc\u00e9der de la boutique, le gars en question va \u00e0 pieds. Deux europ\u00e9ens \u00e0 cheval, et un m\u00e9tis \u00e0 pied qui suit&#8230; L&rsquo;id\u00e9e nous insupporte totalement. Va pour que Carlos nous accompagne, mais il faut qu&rsquo;il aille \u00e0 cheval. Soit, dit le patron, mais dans ce cas il faut louer un troisi\u00e8me cheval. Depuis l&rsquo;\u00e9pisode de l&rsquo;a\u00e9roport de Lima, nous avons pris de la bouteille, et ces petites combines pour faire rentrer un peu d&rsquo;argent suppl\u00e9mentaire dans les caisses ne nous \u00e9tonnent plus gu\u00e8re. Va pour le troisi\u00e8me cheval, et nous voil\u00e0 partis, avec nos \u00e9tranges silhouettes de guingois, charg\u00e9s d&rsquo;un volumineux sac-\u00e0-dos qui repose sur le croupion de nos montures.<\/p>\n\n\n\n<p>Les souvenirs de ce p\u00e9riple se noient dans le brouillard des ann\u00e9es. Les combes se ressemblaient, la cordill\u00e8re Blanche en face \u00e9tait magnifique&#8230; enfin, je crois. Ce dont je me souviens fort bien, en revanche, c&rsquo;est la rencontre avec Carlos. Comme tous les indiens, il est plut\u00f4t du genre taiseux. Mais chez lui, il y a une sorte de douceur inhabituelle. Il est calme, il nous observe souvent avec un int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;on sent grandissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas tellement plus cavalier que nous \u00e0 vrai dire, il ne nous est pas d&rsquo;un grand secours concernant les animaux, mais constitue un compagnon de voyage tr\u00e8s agr\u00e9able, d&rsquo;une pr\u00e9sence profonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque jour nous parlons eu peu plus. La confiance s&rsquo;installe, et au bivouac du soir Carlos, qui n&rsquo;est pas d&rsquo;un niveau culturel tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, s&rsquo;enhardit \u00e0 nous questionner sur l&rsquo;Europe, la France, notre mani\u00e8re de vivre. Nous le questionnons en retour sur les m\u00eames sujets, et ces conversations longues et approfondies nous plaisent \u00e9norm\u00e9ment. Il ne nous regarde plus tout \u00e0 fait comme des gringos.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous raconte la famille pauvre, l&rsquo;envie de s&rsquo;extraire un peu de cette condition, de devenir cultiv\u00e9, riche&#8230; Des \u00e9tudes (courtes !), des boulots dans des petites entreprises comme celle qui l&#8217;emploie actuellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Carlos ne conna\u00eet pas le monde. Ce qu&rsquo;il admire surtout en nous, c&rsquo;est la chance que nous avons de voyager, de d\u00e9couvrir d&rsquo;autres horizons. Lui n&rsquo;a quasiment jamais d\u00e9pass\u00e9 les limites de la vall\u00e9e du rio Santa, et ce qu&rsquo;il y a derri\u00e8re le fait r\u00eaver. Pourtant, il constate que des alpinistes du monde entier viennent jusque chez lui, pour contempler ces montagnes merveilleuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Du doigt, je lui montre, en face, une montagne en forme de pyramide presque parfaite. \u00ab\u00a0Tu connais cette montagne ?\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0Bien s\u00fbr, r\u00e9pond-t-il d&rsquo;un air grave en pointant doctement un doigt vers le ciel, c&rsquo;est l&rsquo;Allpamayo, c&rsquo;est la plus belle montagne du monde !\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai souvent entendu ce jugement \u00e0 propos de l&rsquo;Allpamayo&#8230; Certes, c&rsquo;est un sommet fascinant de r\u00e9gularit\u00e9, mais la beaut\u00e9&#8230; C&rsquo;est une question tellement personnelle !<\/p>\n\n\n\n<p>Carlos continue. \u00ab\u00a0C&rsquo;est une des plus hautes du monde. Elle mesure 8.000 m\u00e8tres\u00a0\u00bb. C&rsquo;est environ 2000 de plus qu&rsquo;il n&rsquo;en faut, mais nous n&rsquo;osons pas le d\u00e9tromper au risque d&rsquo;ab\u00eemer sa belle fiert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence s&rsquo;installe, dans la nuit le feu qui cr\u00e9pite fait danser des ombres rouge sur nos visages pensifs. La nuit est magnifique, les \u00e9toiles et la lune sont d&rsquo;une nettet\u00e9 \u00e9blouissante. Naturellement, nos regards partent vers le ciel. Carlos h\u00e9site \u00e0 prendre la parole. Une question le turlupine, mais il n&rsquo;ose pas la poser.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, il l\u00e8ve la main vers le ciel et d\u00e9signe l&rsquo;astre de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0La lune&#8230;\u00a0\u00bb&nbsp; &#8230;. \u00ab\u00a0Oui?\u00a0\u00bb, l&rsquo;encourageons-nous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0On raconte&#8230; une dr\u00f4le d&rsquo;histoire \u00e0 son sujet. Il para\u00eetrait&#8230; que des hommes y sont all\u00e9s, ont march\u00e9 dessus&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le court silence qui s&rsquo;installe \u00e0 nouveau, une gerbe d&rsquo;escarbilles fait frissonner la nuit et part vers le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, Carlos se lance : \u00ab\u00a0Vous y croyez, vous ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le surlendemain, nous quittons Huaraz pour Lima, puis l&rsquo;Europe.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1985\/0701_perou_50_huaraz\/19850701_perou_50_huaraz_muletier.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Couleurs de la Cordill\u00e8re Blanche, le film<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c9merveill\u00e9s nous-m\u00eames par notre audace \u00e0 organiser un tel projet, nous avions \u00e9t\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 demander \u00e0 FR3 de nous aider \u00e0 r\u00e9aliser un film sur la chose. Et, contre toute attente, ils avaient accept\u00e9, et nous avaient remis avec gravit\u00e9 une une cam\u00e9ra Bell &amp; Howell m\u00e9canique datant de la guerre (sous pr\u00e9texte qu&rsquo;avec le froid, une cam\u00e9ra \u00e9lectrique risquait de tomber en panne) et 50 bobines de film 16 mm. Charg\u00e9s de ce mat\u00e9riel pesant un \u00e2ne mort, nous nous envol\u00e2mes vers le P\u00e9rou avec pour mission de prendre nous-m\u00eame des images pour FR3.<\/p>\n\n\n\n<p>La cam\u00e9ra fonctionnait avec un ressort qu&rsquo;il fallait remonter tel un r\u00e9veil-matin avant de s&rsquo;en servir. L&rsquo;op\u00e9ration nous valut \u00e0 chacun de violentes ongl\u00e9es car nous devient \u00f4ter nos moufles pour tourner la manivelle. Mais ce fut tout de m\u00eame avec plaisir et fiert\u00e9 que nous avons film\u00e9, film\u00e9 et refilm\u00e9 nos exploits andins.<\/p>\n\n\n\n<p>Au retour, un \u00e9tudiant en cin\u00e9ma nous f\u00fbt affect\u00e9 une dizaine de jours pour proc\u00e9der au montage. Il fut stup\u00e9fait de la mauvaise qualit\u00e9 et de la r\u00e9p\u00e9titivit\u00e9 de nos images. On ne s&rsquo;improvise pas cin\u00e9aste. Nous e\u00fbmes bien du mal \u00e0 mettre en place une sorte de sc\u00e9nario bancal qui aboutit \u00e0 un film d&rsquo;un petit quart d&rsquo;heure, qui passa finalement deux ou trois fois \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 r\u00e9gionale. Il est vraiment pas terrible, mais je l&rsquo;aime.&nbsp; Le voici ci-dessous.<\/p>\n\n\n\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/f-SY6CEwgS4\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\" width=\"420\" height=\"315\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi ais-je tant tard\u00e9 \u00e0 coucher ce voyage sur le papier ? Pourquoi cette boule au creux de l&rsquo;estomac d\u00e8s que les souvenirs commencent \u00e0 affluer ? 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