
{"id":647,"date":"2021-11-28T16:58:34","date_gmt":"2021-11-28T16:58:34","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=647"},"modified":"2021-11-28T16:58:36","modified_gmt":"2021-11-28T16:58:36","slug":"la-cathedrale-de-rouen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/la-cathedrale-de-rouen\/","title":{"rendered":"La cath\u00e9drale de Rouen"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes ann\u00e9es universitaires \u00e0 Rouen m&rsquo;ont permis de me lier d&rsquo;amiti\u00e9 avec beaucoup de personnes qui sont aujourd&rsquo;hui des amis chers. Un heureux hasard rassembla en cet endroit des personnes qui avaient un go\u00fbt avanc\u00e9 pour les aventures sortant de l&rsquo;ordinaire. Nous avions peu \u00e0 peu pris l&rsquo;habitude d&rsquo;occuper nos soir\u00e9es \u00e0 mener des explorations insolites, et pour tout dire bien souvent peu autoris\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les sites int\u00e9ressants \u00e0 d\u00e9couvrir \u00e9taient nombreux. Nous avons ainsi explor\u00e9 syst\u00e9matiquement les \u00e9gouts du centre ville, trouv\u00e9 les connections avec un certain nombre de r\u00e9seaux souterrains datant des premi\u00e8res heures de la ville (la source Gaalor, par exemple), nous avions \u00e9galement pris l&rsquo;habitude de franchir les ponts sur la Seine par en dessous, etc&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais Rouen, la \u00ab\u00a0ville aux 100 \u00e9glises\u00a0\u00bb, nous offrait de prime abord un divertissement de choix : l&rsquo;escalade d&rsquo;\u00e9difices religieux. Il y avait les 2 \u00ab\u00a0grandes\u00a0\u00bb (la cath\u00e9drale et Saint Ouen), les moyennes (Saint Maclou&#8230;) et les innombrables toutes petites&#8230; De quoi explorer dans fin.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0401_cathedrale\/19840401_cathedrale_objectif.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>La fl\u00e8che de la cath\u00e9drale de Rouen, objectif favori<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous f\u00fbmes bien \u00e9videmment d&rsquo;abord attir\u00e9s par la \u00ab\u00a0reine\u00a0\u00bb : la cath\u00e9drale, avec sa fl\u00e8che de fonte culminant \u00e0 152 m, la plus haute d&rsquo;Europe depuis l&rsquo;incendie de la fl\u00e8che de la cath\u00e9drale de Cologne, disait-on (sans prendre la peine de v\u00e9rifier l&rsquo;information, toutefois). Le bruit courait dans le milieu \u00e9tudiant que \u00ab\u00a0des gens\u00a0\u00bb en faisaient parfois l&rsquo;ascension, la nuit, en cachette. L&rsquo;id\u00e9e nous s\u00e9duit imm\u00e9diatement et nous commen\u00e7\u00e2mes \u00e0 explorer de jour les abords de la v\u00e9n\u00e9rable dame pour imaginer un itin\u00e9raire menant vers le sommet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelle que soit l&rsquo;\u00e9glise \u00e0 gravir, le probl\u00e8me est toujours le m\u00eame, et il se situe&#8230; dans les premiers m\u00e8tres ! En effet, la fl\u00e8che, qui cristallise tous les fantasmes des grimpeurs, offre souvent tout ce qu&rsquo;il faut pour une escalade facile : des gargouilles en grand nombre, des \u00e9chancrures permettant de se faufiler, voire d&rsquo;\u00e9tablir des relais confortables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la fl\u00e8che se fait&nbsp;\u00e9galement assez ais\u00e9ment depuis les coursives situ\u00e9es \u00e0 la base des toits. Il y a souvent, quelque part, une petite porte d&rsquo;entr\u00e9e donnant sur un \u00e9troit et interminable escalier en colima\u00e7on qui \u00e9merge \u00e0 la base de la fl\u00e8che. Dans le cas de la cath\u00e9drale, il est situ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du toit couvrant le transept sud. Celui-l\u00e0, il peut se vanter de nous avoir donn\u00e9 du fil \u00e0 retordre : trois exp\u00e9ditions nocturnes ont \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires pour en d\u00e9couvrir l&rsquo;acc\u00e8s. Nous errions dans le noir, de niveaux en niveaux, passant et repassant devant l&rsquo;entr\u00e9e de ce toit sans imaginer que la solution se trouvait l\u00e0&#8230; mais n&rsquo;anticipons pas.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0401_cathedrale\/19840401_cathedrale_stmaclou.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Saint Maclou vue du sommet de la cath\u00e9drale de Rouen<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le probl\u00e8me principal consiste donc \u00e0 atteindre cette coursive. Car en dessous, ce sont les murs, verticaux et lisses. Au bas mot 20 m\u00e8tres pour les \u00ab\u00a0petites\u00a0\u00bb \u00e9glises, pr\u00e8s de 40 m\u00e8tres pour les g\u00e9antes. La vraie \u00e9preuve est l\u00e0, d&rsquo;autant qu&rsquo;\u00e0 ce niveau, on est encore dans la ville, \u00e0 la vue des passants et de la mar\u00e9chauss\u00e9e. Il faut trouver un passage qui puisse \u00eatre franchi rapidement, silencieusement, discr\u00e8tement. Nos \u00e9quip\u00e9es nocturnes avaient donc comme premier objectif de trouver le \u00ab\u00a0point faible\u00a0\u00bb, le talon d&rsquo;Achille du b\u00e2timent. Dans la plupart des cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9chafaudage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9glises de Rouen, massacr\u00e9es ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e par la pollution atmosph\u00e9rique, sont en perp\u00e9tuelle r\u00e9novation. Des ouvriers grattent la pierre, faisant dispara\u00eetre \u00e0 grand coups de brosse la couche noire incrustant les pierres, pour leur redonner leur blancheur originelle. D&rsquo;immenses \u00e9chafaudages sont mis en place pour des ann\u00e9es, mais ils sont eux m\u00eame prot\u00e9g\u00e9s pour \u00e9viter les intrusions trop faciles de la part de gens comme nous. Les dix premiers m\u00e8tres de tubulures, trop faciles \u00e0 escalader, sont g\u00e9n\u00e9ralement recouverts de plaques de m\u00e9tal lisses. Voil\u00e0 la premi\u00e8re difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les premiers m\u00e8tres<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Minuit. Le c\u0153ur battant, nous sommes tapis dans l&rsquo;ombre d&rsquo;un buisson, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue qui passe au pieds de l&rsquo;\u00e9chafaudage du transept sud de la cath\u00e9drale. Nous avons mentalement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 les gestes que nous allons faire. Nous attendons qu&rsquo;un silence suffisant s&rsquo;installe, garant qu&rsquo;aucune voiture ou passant ne surgira au mauvais moment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous bondissons, traversons la rue en courant. Premier mouvement : empoigner le haut de la vieille grille, se r\u00e9tablir au somment en \u00e9vitant les piquants ac\u00e9r\u00e9s, sauter dans le gravier. Courir jusqu&rsquo;\u00e0 la base de l&rsquo;\u00e9chafaudage, \u00e0 l&rsquo;endroit ou il fait jonction avec le mur. Il y a l\u00e0 une possibilit\u00e9 de passer une main derri\u00e8re la plaque m\u00e9tallique, de placer les pieds en opposition sur le mur, et de s&rsquo;\u00e9lever ainsi par de vigoureuses tractions. A 5 m du sol, l&rsquo;\u00e9chafaudage fait un surplomb, il faut tendre le bras, s&rsquo;accrocher au sommet du d\u00e9vers et lancer la jambe par dessus la plaque m\u00e9tallique. La plupart du temps, une erreur d&rsquo;appr\u00e9ciation fait donner un grand coup de pied dans celle-ci qui entre en vibration comme un gong tib\u00e9tain, produisant un son qui nous para\u00eet \u00e9norme dans le silence de la rue. Parfois, il est arriv\u00e9 que des lumi\u00e8res s&rsquo;allument dans l&rsquo;immeuble d&rsquo;en face, voire m\u00eame qu&rsquo;une fen\u00eatre s&rsquo;ouvre et qu&rsquo;un homme \u00e9nerv\u00e9 menace d&rsquo;appeler la police&#8230; qui est d&rsquo;ailleurs arriv\u00e9e quelques minutes plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Inconscients que nous \u00e9tions, ces situations stressantes nous faisaient rire et d\u00e9multipliaient notre enthousiasme. Le premier tirait le suivant, le troisi\u00e8me le poussait, nous passions plus vite mais en faisant de plus en plus de bruit. Nos corps s&rsquo;amoncelaient p\u00eale-m\u00eale de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Une fois les plaques m\u00e9talliques franchies, tout devenait facile : les \u00e9chelles s&rsquo;encha\u00eenaient en quinconce, nous courrions de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, l\u00e9gers, rapides et silencieux, observant avec jouissante la ville et ses lumi\u00e8res descendre sous nos pieds.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque ces escapades devinrent fr\u00e9quentes, la police surveilla de mani\u00e8re plus \u00e9troite les abords de la cath\u00e9drale, pr\u00eate \u00e0 arriver au moindre appel d&rsquo;un voisin. Je ne comprends toujours pas pourquoi ils allumaient leurs sir\u00e8nes qui nous alertaient bien \u00e0 l&rsquo;avance. Il nous suffisait de nous allonger sur les planches de l&rsquo;\u00e9tage auquel nous nous trouvions et de faire silence, observant la sc\u00e8ne d&rsquo;un oeil gliss\u00e9 par la fente la plus proche. La voiture s&rsquo;arr\u00eatait, les flics descendaient, les portes claquaient, ils faisaient quelques allers-retours sur le pav\u00e9, observant l&rsquo;\u00e9chafaudage d&rsquo;un air soup\u00e7onneux, avec une telle fixit\u00e9 que parfois nous nous disions \u00ab\u00a0ah, l\u00e0 il m&rsquo;a vu, cette fois ci mon compte est bon !\u00a0\u00bb. Mais non, le regard glissait un peu plus loin, puis tout le monde remontait en voiture et le calme revenait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans de rares cas, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la coursive sup\u00e9rieure a du \u00eatre gagn\u00e9 par d&rsquo;autres moyens. Je me souviens d&rsquo;une ascension originale de Saint Maclou, pour laquelle nous avions tout simplement \u00e9t\u00e9 chercher&#8230; \u00e0 Saint-Ouen, une immense \u00e9chelle laiss\u00e9e l\u00e0 tous les soirs par les ouvriers. Nous avions, Pascal et moi, franchi tranquillement, et sans \u00eatre le moins du monde inqui\u00e9t\u00e9s, les 500 m de rues pi\u00e9tonnes avec cette \u00e9chelle g\u00e9ante sur l&rsquo;\u00e9paule. Elle nous avait servi \u00e0 monter sur le toit d&rsquo;un premier cabanon, puis hiss\u00e9e \u00e0 son tour, nous avait donn\u00e9 acc\u00e8s \u00e0 la coursive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre fois, j&rsquo;avais tent\u00e9 seul l&rsquo;aventure d&rsquo;une mani\u00e8re qui me para\u00eet aujourd&rsquo;hui vraiment gonfl\u00e9e : un \u00e9chafaudage suspendu circulaire avait \u00e9t\u00e9 install\u00e9 sur la tour nord est de la fa\u00e7ade, tr\u00e8s haut au dessus du sol, peut-\u00eatre \u00e0 60m. De cet \u00e9chafaudage pendait un \u00e9pais c\u00e2ble d&rsquo;acier servant \u00e0 monter des charges pour la r\u00e9novation de la tour. J&rsquo;avais imagin\u00e9 me hisser le long de ce c\u00e2ble gr\u00e2ce \u00e0 des noeuds bloquants utilis\u00e9s en alpinisme, des \u00ab\u00a0machard\u00a0\u00bb. En conditions normales, 60 de remont\u00e9e au machard peuvent se faire en 5 mn. Dans le cas pr\u00e9sent la graisse recouvrant le c\u00e2ble me faisait redescendre 20 cm quand je venais d&rsquo;en monter 30 et je progressais \u00e0 une vitesse d&rsquo;escargot. Le plus g\u00eanant \u00e9tait que ce c\u00e2ble pendait quasiment au dessus de la place de la cath\u00e9drale, brillamment \u00e9clair\u00e9e et couverte de monde malgr\u00e9 l&rsquo;heure tardive. Apr\u00e8s quelques m\u00e8tres prot\u00e9g\u00e9s par la p\u00e9nombre r\u00e9gnant au dessus du chantier de fouilles arch\u00e9ologiques interdit au public et donc laiss\u00e9 dans le noir, j&rsquo;avais \u00e9merg\u00e9 au \u00ab\u00a0grand jour\u00a0\u00bb, en plein dans les faisceaux des projecteurs. De ma position je pouvais entendre distinctement les conversations des passants et leurs pas claquant sur le pav\u00e9. Je passais une heure enti\u00e8re sur ce c\u00e2ble, \u00e0 progresser comme un escargot tout en attendant qu&rsquo;un passant l\u00e8ve les yeux et m&rsquo;aper\u00e7oive. Curieusement j&rsquo;atteignis l&rsquo;\u00e9chafaudage sans probl\u00e8mes et me faufilai dans le noir avec soulagement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre fois fameuse pour gagner la coursive. C&rsquo;\u00e9tait soir\u00e9e d&rsquo;\u00e9lection municipale. L&rsquo;H\u00f4tel de Ville de Rouen bruissait d&rsquo;une activit\u00e9 d\u00e9bordante. Les all\u00e9es et venues \u00e9taient continuelles : journalistes, personnalit\u00e9s politiques entraient et sortaient par l&rsquo;entr\u00e9e principale, c\u00f4t\u00e9 rue. Avec Sophie nous avions pourtant choisi de faire cette nuit l\u00e0 l&rsquo;ascension de Saint Ouen, coll\u00e9e \u00e0 la mairie par son transept nord. C\u00f4t\u00e9 jardins, nous avions en effet rep\u00e9r\u00e9, \u00e0 la jonction de la mairie et de l&rsquo;\u00e9glise, un \u00e9pais tuyau de fonte courant jusqu&rsquo;\u00e0 la balustrade de la coursive, \u00e0 environ 25 m de haut. Les immenses fen\u00eatres arri\u00e8re de l&rsquo;h\u00f4tel de ville donnaient toute le lumi\u00e8re sur le sol gravillonn\u00e9 du parc \u00e0 la fran\u00e7aise, qui \u00e9clairait en retour toutes les fa\u00e7ades alentour. Notre angle \u00e9tait donc en pleine lumi\u00e8re. Il passait de temps \u00e0 autre quelques couples \u00e9namour\u00e9s dans le parc, il fallait donc faire vite. Le mur de la mairie \u00e9tait compos\u00e9 de plaques de calcaires s\u00e9par\u00e9es tous les m\u00e8tres par des rainures profondes, parfaites pour passer le pied. L&rsquo;ascension ne nous prit, \u00e0 Sophie et moi, que quelques minutes. Cette fois encore rien de f\u00e2cheux n&rsquo;arriva, il y a un dieu pour les ascensionnistes d&rsquo;\u00e9glises.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La coursive<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois le pied pos\u00e9 sur la coursive, et quel que soit le moyen utilis\u00e9 pour y arriver, on p\u00e9n\u00e8tre, enfin, dans l&rsquo;intimit\u00e9 de la cath\u00e9drale. Subitement, les bruits de la rue et la lumi\u00e8re des projecteurs ne peuvent plus vous parvenir directement. Une ambiance feutr\u00e9e et tranquille s&rsquo;installe. Le stress des premiers m\u00e8tres, les plus expos\u00e9s, s&rsquo;apaise peu \u00e0 peu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La coursive est un univers \u00e0 part enti\u00e8re. Il serait d&rsquo;ailleurs plus exact de dire \u00ab\u00a0les coursives\u00a0\u00bb, du moins pour les grandes \u00e9glises. Plusieurs niveaux de toits peuvent en effet s&rsquo;\u00e9chelonner entre le sommet des murs lat\u00e9raux et la base du toit principal triangulaire (l\u00e0, il me manque un peu de vocabulaire architectural). A chaque niveau de toit sa coursive, reli\u00e9es entre elles par des escaliers m\u00e9nag\u00e9s \u00e0 la partie sup\u00e9rieure des arc-boutants. Les coursives constituent donc un v\u00e9ritable d\u00e9dale, dont les inextricables et \u00e9troits m\u00e9andres d\u00e9bouchent r\u00e9guli\u00e8rement sur de vastes espaces inoccup\u00e9s, dans les tours des transepts ou au dessus du choeur. G\u00e9n\u00e9ralement fonctionnelles et aust\u00e8res, elles se font plus d\u00e9cor\u00e9es et esth\u00e9tiques lorsqu&rsquo;elles passent sur les fa\u00e7ades avant des b\u00e2timents, loin au dessus des portails d&rsquo;entr\u00e9e. L\u00e0, elles avancent cach\u00e9es entre des for\u00eats de tourelles cisel\u00e9es buissonnantes de gargouilles de toutes tailles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La coursive la plus \u00e9lev\u00e9e est g\u00e9n\u00e9ralement situ\u00e9e \u00e0 la base du grand toit triangulaire qui couvre la plus grande partie de l&rsquo;\u00e9glise. A ce niveau, la vue sur la ville se d\u00e9gage. On circule entre une solide rambarde de pierre sculpt\u00e9e et des toits de cuivre color\u00e9s par les si\u00e8cles en vert de gris. De loin en loin, des sortes de \u00ab\u00a0chiens assis\u00a0\u00bb permettent d&rsquo;entrer sous les toits. Il y a l\u00e0 d&rsquo;immenses volumes, parfaitement inutiles \u00e0 premi\u00e8re vue. Le sol, form\u00e9 de la partie sup\u00e9rieure de la vo\u00fbte de l&rsquo;\u00e9glise, pr\u00e9sente donc d&rsquo;immenses ondulations sur lesquelles nous n&rsquo;avons b\u00eatement jamais os\u00e9 nous aventurer de peur que l&rsquo;ensemble ne s&rsquo;effondre jusqu&rsquo;\u00e0 choeur, 30 m plus bas. Il y fait une douce ti\u00e9deur, il serait possible d&rsquo;y loger des centaines de sans-papiers. Tiens, il faudra que j&rsquo;en parle \u00e0 l&rsquo;archev\u00e8que un de ces jours, l&rsquo;id\u00e9e devrait lui plaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne sais combien de kilom\u00e8tres de coursive j&rsquo;ai parcouru sur toutes les \u00e9glises de Rouen. Ce sont des promenades agr\u00e9ables, retir\u00e9es du monde, silencieuses et recueillies. Le stress de la mont\u00e9e s&rsquo;est calm\u00e9, celui de l&rsquo;ascension de la fl\u00e8che (car tel \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement notre objectif final) pas encore pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La tour<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rapidement pourtant, l&rsquo;envie de continuer vers le haut revenait. Il fallait alors commencer par trouver l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la tour. La logique m\u00eame de cet acc\u00e8s varie beaucoup selon les monuments. Pour les petites \u00e9glises, il s&rsquo;agit souvent d&rsquo;une simple porte ouverte directement dans la coursive la plus \u00e9lev\u00e9e, au pied de la tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la tour de la cath\u00e9drale f\u00fbt beaucoup plus difficile \u00e0 trouver. Si je me rappelle bien, 3 exp\u00e9ditions successives furent n\u00e9cessaires. Le cheminement, assez complexe, n\u00e9cessite de p\u00e9n\u00e9trer sous le toit du transept sud, puis de se diriger vers le nord. Une porte donne acc\u00e8s \u00e0 une coursive int\u00e9rieure, \u00e0 une hauteur vertigineuse au dessus du choeur. Pousser cette porte \u00e9tait toujours une \u00e9motion particuli\u00e8re. Arrivant de l&rsquo;ext\u00e9rieur, d&rsquo;une ambiance venteuse occup\u00e9e par le sourd grondement de la grande ville, nous passions brutalement \u00e0 ce silence si particulier des grandes \u00e9glises, celui qu&rsquo;un minuscule grincement fait r\u00e9sonner des minutes durant. Nous savions qu&rsquo;un vigile faisait son m\u00e9tier ici, alors nous parcourions la coursive \u00e0 pas de velours, troublant bient\u00f4t le silence de chuchotements entrecoup\u00e9s de petits rires nerveux. La coursive court sur 3 c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;int\u00e9rieur de la tour, et prend fin sur la porte du paradis : l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;\u00e9tait encore une \u00e9preuve pour les nerfs car cette porte minable grin\u00e7ait horriblement jusqu&rsquo;aux tr\u00e9fonds de la cath\u00e9drale. Nous nous empressions de la refermer derri\u00e8re nous et nous jetions \u00e0 corps perdu dans l&rsquo;interminable escalier en colima\u00e7on, en criant et hurlant de rire, persuad\u00e9s d&rsquo;\u00eatre dor\u00e9navant intouchables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une question m&rsquo;a toujours habit\u00e9 : pourquoi aucune de ces portes n&rsquo;\u00e9taient elles jamais ferm\u00e9es ? Il devenait de notori\u00e9t\u00e9 publique que cet itin\u00e9raire \u00e9tait l&rsquo;un des circuit de d\u00e9couverte touristique privil\u00e9gi\u00e9 de la ville, et l&rsquo;esprit sain n&rsquo;en \u00e9tait pas averti ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous les 2 tours d&rsquo;escalier, une mince meurtri\u00e8re donne vue sur la ville, qui descend un peu plus \u00e0 chaque coup d&rsquo;oeil. A mi-hauteur de la base de la fl\u00e8che, une premi\u00e8re porte donne sur un colossal espace vide, un cube presque parfait dans lequel on pourrait am\u00e9nager un loft monstrueux. Il y a peut-\u00eatre 150 \u00e0 200 m carr\u00e9s de surface, sur au moins 20 m de haut. De telles pi\u00e8ces, vides et sans fonction apparente, nous paraissaient tout \u00e0 fait d\u00e9plac\u00e9es dans un tel endroit et nous reprenions notre ascension.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;escalier d\u00e9bouche brutalement dans une vaste pi\u00e8ce tr\u00e8s \u00e9trange, et dont le souvenir me fait aujourd&rsquo;hui penser \u00e0 certains dessins de cit\u00e9s fantastiques de Schuitten. Le volume et la forme sont \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9quivalents \u00e0 ceux de l&rsquo;\u00e9tage d&rsquo;au dessous, mais l&rsquo;espace est partiellement occup\u00e9 par des poutrelles m\u00e9talliques verticales et diagonales d&rsquo;une disposition \u00e9trange car elle ne semble avoir aucune utilit\u00e9 particuli\u00e8re. Un escalier serpente dans cet \u00e9trange amas jusqu&rsquo;\u00e0 une trappe qui permet de continuer la progression au dessus du plafond.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces structures m\u00e9talliques sont en fait le soubassement de la fl\u00e8che de fonte. Cette fl\u00e8che a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e au XIXe si\u00e8cle \u00e0 la tour d&rsquo;origine, qui elle-m\u00eame est d&rsquo;\u00e9poque. Imaginer que nous avons tout ce poids au dessus de la t\u00eate est effrayant. Comment les structures de pierre, con\u00e7ues \u00e0 l&rsquo;origine pour supporter leur propre poids, peuvent r\u00e9sister \u00e0 cette masse colossale perch\u00e9e en plein ciel ? La question n&rsquo;est pas si anodine puisque lors de la temp\u00eate de 99, un des 4 clochetons (ils font bien leur 15 m de haut tout de m\u00eame) encadrant la fl\u00e8che s&rsquo;est tout simplement envol\u00e9, a fait une chute de 40 m, est pass\u00e9 au travers du toit puis de la vo\u00fbte de la cath\u00e9drale et a achev\u00e9 sa chute sur le dallage multicentenaire. Quel barouf monstrueux \u00e7a a d\u00fb faire ! Heureusement, c&rsquo;\u00e9tait la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La progression dans cette pi\u00e8ce futuriste a des allures de procession macabre. Les pinceaux de nos lampes de poche balaient d&rsquo;\u00e9tranges formes dont nous ne percevons pas l&rsquo;ensemble. Nous montons les marches de cet \u00e9trange escalier, et poussons la trappe du plafond&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette sc\u00e8ne l\u00e0 me fait encore venir \u00e0 l&rsquo;esprit une BD c\u00e9l\u00e8bre : Phil\u00e9mon. Dans cet univers loufoque de Fred, le h\u00e9ros passe toujours au travers d&rsquo;un objet anodin pour ressurgir dans un univers compl\u00e8tement diff\u00e9rent, aberrant, pas \u00e0 sa place. C&rsquo;est cette impression que j&rsquo;ai eue la premi\u00e8re fois que j&rsquo;ai pouss\u00e9 cette trappe. Car brutalement, apr\u00e8s cette longue mont\u00e9e dans le noir et le calme, nous surgissons en plein vent, sur une plate forme carr\u00e9e qui domine d&rsquo;une hauteur vertigineuse le parterre lumineux de la ville. Au dessus de nous, une structure m\u00e9tallique \u00e9norme, \u00e9crasante, plonge vers le ciel. C&rsquo;est la fl\u00e8che, notre objectif.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La fl\u00e8che<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fl\u00e8che de la cath\u00e9drale de Rouen est en bronze. Huit grosses poutres convergeant vers le sommet forment l&rsquo;ossature octogonale de l&rsquo;ensemble. Elles sont reli\u00e9es de plaques de fonte \u00e9vid\u00e9es dessinant des arabesques r\u00e9p\u00e9titives.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous les 2m80 environ, un motif m\u00e9tallique en forme de v\u00e9g\u00e9tal sort de chaque poutre et s&rsquo;avance d&rsquo;un m\u00e8tre au dessus du vide. C&rsquo;est de la fonte massive, large de 20 cm. De fabuleux marchepieds \u00e9gr\u00e9n\u00e9s tout au long de l&rsquo;itin\u00e9raire, d&rsquo;une solidit\u00e9 \u00e0 toute \u00e9preuve, capables de supporter un relais pour \u00e9l\u00e9phant. Au premier regard, nous comprenons que cette escalade ne pr\u00e9sente aucune difficult\u00e9 technique. L&rsquo;excitation est \u00e0 son comble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque l&rsquo;on se place au pied de l&rsquo;un des piliers et que l&rsquo;on l\u00e8ve le regard, la convergence des lignes, sur fonds de ciel \u00e9toil\u00e9, donne le vertige, et n\u00e9cessite d&#8217;empoigner \u00e0 pleine main la fonte pour ne pas perdre pied. Tr\u00e8s, tr\u00e8s haut au dessus, un surplomb circulaire \u00e9largit la fl\u00e8che. C&rsquo;est une ultime coursive perch\u00e9e en plein ciel. On y acc\u00e8de d&rsquo;ordinaire par un escalier tournant dont les premi\u00e8res marches d\u00e9marrent \u00e0 quelques m\u00e8tres, au centre de la plate forme. Nous l&rsquo;utiliserons bien des fois pour descendre, rarement pour monter.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0401_cathedrale\/19840401_cathedrale_profil.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Sur la fl\u00e8che. En arri\u00e8re plan : un des 4 clochetons. Pour prendre cette photo, Pascal et moi avions emprunt\u00e9 deux poutrelles parall\u00e8les et progressions c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te \u00e0 quelques m\u00e8tres de distance<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 la facilit\u00e9, le d\u00e9marrage fait battre le c\u0153ur. Enjamber la rambarde m\u00e9tallique oblige \u00e0 prendre pied sur un \u00e9troit rebord permettant de poser la moiti\u00e9 du pied. Entre les jambes, un vide absolument vertical de 40 m donne directement sur l&rsquo;ar\u00eate fa\u00eeti\u00e8re du grand toit. J&rsquo;imaginais chaque fois le r\u00e9sultat d&rsquo;une chute \u00e0 cet endroit : tel une goutte sur le rebord d&rsquo;un pluviom\u00e8tre, le corps se couperait par le milieu en deux moiti\u00e9s parfaitement sym\u00e9triques qui glisseraient chacune de leur c\u00f4t\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la rue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;espace vertical entre deux gargouilles est trop haut pour que l&rsquo;on puisse atteindre la suivante et \u00e9tant debout sur la pr\u00e9c\u00e9dente. Heureusement, une plaque m\u00e9tallique culmine \u00e0 hauteur des yeux et permet d&rsquo;une solide traction de la main droite de se hisser jusqu&rsquo;\u00e0 permettre \u00e0 l&rsquo;autre main d&rsquo;attraper la gargouille d&rsquo;un court lancer. Le pieds droit pousse alors sur le sommet de la plaque, on pose le flanc sur la gargouille, on r\u00e9tablit, et le tour est jou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Main droite, lancer main gauche, pieds droit, r\u00e9tablissement. Main droite, lancer main gauche, pieds droit, r\u00e9tablissement&#8230; Commence alors la r\u00e9p\u00e9tition inlassable des m\u00eames gestes, encha\u00een\u00e9s dans un ordre immuable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 le vide, une telle r\u00e9p\u00e9titivit\u00e9 engendrait rapidement une sorte de transe. Chacun s&rsquo;isolait dans son univers int\u00e9rieur, perdant partiellement la conscience de l&rsquo;endroit o\u00f9 il se trouvait pour se perdre dans ses pens\u00e9es. Il fallait r\u00e9guli\u00e8rement se \u00ab\u00a0r\u00e9veiller\u00a0\u00bb, pour diriger \u00e0 nouveau toute sa concentration sur chaque geste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois nous \u00e9tions encord\u00e9s. Tous les 30 m nous installions un relais et faisions monter le second en contemplant en silence l&rsquo;univers nocturne de Rouen.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque nous \u00e9tions entre habitu\u00e9s de l&rsquo;escalade, nous montions en solo, tranquilles et tendus \u00e0 la fois. Il ne nous fallait alors gu\u00e8re plus de 4 \u00e0 5 mn pour franchir les 80 m nous s\u00e9parant du surplomb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le surplomb<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A une quinzaine de m\u00e8tres de la croix sommitale, l&rsquo;escalier central donne acc\u00e8s \u00e0 une plateforme de 8 m\u00e8tres de diam\u00e8tre environ, alors qu&rsquo;\u00e0 ce niveau la fl\u00e8che n&rsquo;en fait plus que 4. Il se pr\u00e9sente donc \u00e0 cet endroit un surplomb d&rsquo;environ 1m50 d&rsquo;avanc\u00e9e, absolument vertigineux. Je me souviens lors de ma premi\u00e8re ascension m&rsquo;\u00eatre demand\u00e9 avec appr\u00e9hension en approchant du surplomb \u00ab\u00a0Bon dieu (expression adapt\u00e9e en ces lieux) comment je vais passer ce bazar !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e0 encore, la peur est plus grande que la difficult\u00e9. Une gargouille situ\u00e9e juste sous le revers, permet d&rsquo;\u00e9quiper un relais \u00e0 toute \u00e9preuve, et une autre est situ\u00e9e sur le rebord ext\u00e9rieur du surplomb. Entre les deux il y a un \u00e9cart de 2m50 environ, que nous avons rapidement su franchir vite et bien. En se tenant fermement d&rsquo;une main au relais et en poussant tr\u00e8s fort sur la pointe des pieds, la distance s&rsquo;amenuisait suffisamment pour rendre possible un lancer de corde par dessus la gargouille sup\u00e9rieure. Avec un peu de chance, le geste r\u00e9ussissait apr\u00e8s 3 ou 4 essais durant lesquels, toutefois, les coeurs tapaient assez fort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois la cordelette retomb\u00e9e derri\u00e8re la gargouille, il suffisait de se pencher de tout son long vers l&rsquo;ext\u00e9rieur pour la rattraper. Un noeud permettait enfin de constituer une marche rudimentaire dans laquelle en posant un pied on pouvait, apr\u00e8s quelques balanc\u00e9s \u00e0 faire chier dans son froc un non sp\u00e9cialiste comme moi, attraper la gargouille sup\u00e9rieure et s&rsquo;y hisser puis rejoindre la plateforme, bien en s\u00e9curit\u00e9 derri\u00e8re la rambarde m\u00e9tallique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Inutile de dire que j&rsquo;ai toujours franchi ce passage encord\u00e9. J&rsquo;ai pourtant vu quelqu&rsquo;un passer en libre. Un passage encord\u00e9 lui a suffi, la fois suivante il s&rsquo;est point\u00e9 les mains dans les poches. Arriv\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re gargouille il a empoign\u00e9 le c\u00e2ble du paratonnerre qui passait par l\u00e0, et tel l&rsquo;homme araign\u00e9e il s&rsquo;est accroch\u00e9 au plafond, il a oubli\u00e9 les 140 m de gaz et il a avanc\u00e9. Le r\u00e9tablissement sur la gargouille sup\u00e9rieure a ressembl\u00e9 \u00e0 un corps \u00e0 corps, et Beno\u00eet m&rsquo;a confi\u00e9 ensuite qu&rsquo;\u00e0 un moment il s&rsquo;\u00e9tait \u00ab\u00a0pos\u00e9 des questions sur la conduite \u00e0 tenir\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La croix<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La plateforme est un havre de paix. La grosse difficult\u00e9 est derri\u00e8re, on s&rsquo;y sent en s\u00e9curit\u00e9, m\u00eame si les jours de grand vent on y sent les oscillations de la fl\u00e8che. Les derniers tours de l&rsquo;escalier se font d&rsquo;ailleurs dans le noir, entour\u00e9s d&rsquo;un tablier m\u00e9tallique \u00e0 l&rsquo;endroit ou il franchit le surplomb. Parfois, les copains les plus impressionnables avaient besoin de descendre se cacher dans le noir, pour oublier quelques minutes le souvenir du vide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au dessus de la plateforme, un dernier tron\u00e7on de fl\u00e8che d&rsquo;une dizaine de m\u00e8tres m\u00e8ne \u00e0 la croix. La structure n&rsquo;est plus la m\u00eame qu&rsquo;au dessous. Plus de poutres ni de traverse, la structure est massive : c&rsquo;est tout d&rsquo;un seul bloc, avec quelques trous dans le base, puis plus que de petites gargouillettes d&rsquo;une vingtaine de centim\u00e8tres ensuite. L&rsquo;ensemble est recouvert d&rsquo;une \u00e9paisse couche de peinture qui rend la surface glissante, surtout lorsqu&rsquo;il fait humide.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0401_cathedrale\/19840401_cathedrale_capsule.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Les derniers m\u00e8tres<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rien d&rsquo;infaisable, juste des conditions un peu moins s\u00e9curisantes que plus bas, juste ce qu&rsquo;il faut pour faire l\u00e9g\u00e8rement baisser le niveau de confiance. Quitter la plateforme dans ces conditions est alors un effort moral important : apr\u00e8s la retomb\u00e9e du stress, il faut le faire remonter, c&rsquo;est trop injuste, on est si bien ici, mais qu&rsquo;allons nous faire dans cette gal\u00e8re, je vous le demande. Heureusement, on a sa fiert\u00e9, ce qui interdit de renoncer !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Finalement, les 10 m\u00e8tres sont facilement et rapidement franchis, et me voil\u00e0 au pied de la croix. Un poteau m\u00e9tallique d&rsquo;une quinzaine de cm de diam\u00e8tre, en fonte massive. Faut-il s&rsquo;arr\u00eater l\u00e0 ? Allez, non, il et encore possible de monter. En dressant les mains on atteint de justesse les deux bras. Une cordelette au dessus, une traction, un r\u00e9tablissement&#8230; cette fois, \u00e7a y est, je suis debout sur les bras de la croix. Au dessus, rien d&rsquo;autre&#8230; que le coq, juch\u00e9 sur une tige de quelques d\u00e9cim\u00e8tres. Je le fais tourner et retourner.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0401_cathedrale\/19840401_cathedrale_sommet.jpg\" alt=\"\" width=\"374\" height=\"566\"\/><figcaption>\u00c9treinte avec la croix<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vue est \u00e0 couper le souffle. Je ne me rappelle pas avoir eu un sentiment de vide plus important. De cet endroit, la cath\u00e9drale dispara\u00eet tout au fond d&rsquo;une perspective terriblement \u00e9troite, la fl\u00e8che elle-m\u00eame n&rsquo;occupe qu&rsquo;une partie infime de l&rsquo;espace visuel, on est r\u00e9ellement en plein ciel, sans rien autour, sans rien dessous.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0401_cathedrale\/19840401_cathedrale_rouen.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Rouen by night, depuis la cath\u00e9drale<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis mont\u00e9 toucher le coq \u00e0 17 reprises en&nbsp;6 ans, si mes comptes sont corrects. L&rsquo;ultime traction jusqu&rsquo;au c\u00e9leste gallinac\u00e9 ne m&rsquo;a jamais \u00e9pargn\u00e9 une petite pouss\u00e9e d&rsquo;adr\u00e9naline.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques courtes minutes (souvent silencieuses) et nous entamions la descente jusqu&rsquo;\u00e0 la plateforme, qui marquait la fin de l&rsquo;aventure. A partir de l\u00e0, tout \u00e9tait \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb. La d\u00e9compression nous faisait nous d\u00e9cha\u00eener, courant dans les interminables h\u00e9lices de l&rsquo;escalier m\u00e9tallique jusqu&rsquo;\u00e0 nous \u00e9tourdir, criant et riant comme des fous des imb\u00e9cilit\u00e9s qui devaient s&rsquo;entendre jusqu&rsquo;\u00e0 la c\u00f4te Sainte Catherine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelle \u00e9poque !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mes ann\u00e9es universitaires \u00e0 Rouen m&rsquo;ont permis de me lier d&rsquo;amiti\u00e9 avec beaucoup de personnes qui sont aujourd&rsquo;hui des amis chers. 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