
{"id":645,"date":"2021-11-28T14:27:04","date_gmt":"2021-11-28T14:27:04","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=645"},"modified":"2024-03-08T15:47:55","modified_gmt":"2024-03-08T15:47:55","slug":"un-mont-blanc-reussi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/un-mont-blanc-reussi\/","title":{"rendered":"Un Mont-Blanc r\u00e9ussi"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>La balade dont il est question dans ces pages a servi de fil rouge au livre <\/em>\u00ab\u00a0<a rel=\"noopener\" href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/sacre-mont-blanc-un-livre-pour-le-boss\/\" target=\"_blank\">Sacr\u00e9 mont Blanc<\/a>\u00ab\u00a0. <em>Les illustrations pr\u00e9sent\u00e9es dans ces pages sont extraits du Carnet de voyage de Gilles Mazard. Elles ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 reprises dans le livre. Un immense merci \u00e0 lui<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>15 septembre 2002. Nous sommes 4 : Pilo, C\u00e9cile, Olivier et moi, fra\u00eechement arriv\u00e9s de Loz\u00e8re, du Puy de D\u00f4me et de r\u00e9gion parisienne. Pas acclimat\u00e9s pour deux sous, pas sp\u00e9cialement en forme. L&rsquo;id\u00e9e est donc d&rsquo;y aller tout doucement, en montant tr\u00e8s progressivement pour se mettre en jambe et s&rsquo;acclimater progressivement.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire choisi est simple, logique, magnifique : d\u00e9part du Montenvers, remont\u00e9e de la mer de glace, du glacier du g\u00e9ant. Puis travers\u00e9e du Mont-blanc du Tacul, du Mont Maudit, passage au sommet, et redescente par la voie normale. 30 km de progression facile, \u00e0 part les s\u00e9racs du g\u00e9ant qui sont toujours une petite aventure, et promettent cette ann\u00e9e d&rsquo;\u00eatre particuli\u00e8rement chamboul\u00e9s vu le peu de neige tomb\u00e9 depuis plusieurs hivers.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mois de septembre est souvent propice, dans le massif du Mont-Blanc, \u00e0 un temps pr\u00e9-automnal calme, sans les orages d&rsquo;\u00e9t\u00e9, et sans la foule, \u00e9galement. Nous avons guett\u00e9 la m\u00e9t\u00e9o depuis 1 semaine. De m\u00e9diocre, elle a oscill\u00e9 entre tr\u00e8s mauvaise et tr\u00e8s bonne, et finalement, \u00e0 la veille du d\u00e9part, il est \u00e0 peu pr\u00e8s certain que la premi\u00e8re journ\u00e9e sera m\u00e9diocre, mais que les suivantes seront belles, voire \u00ab\u00a0grand-belles\u00a0\u00bb. Des ann\u00e9es qu&rsquo;une telle occasion ne s&rsquo;est pas pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les pr\u00e9paratifs<\/h2>\n\n\n\n<p>Camping des Bossons, 11 Septembre 2002<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Euh\u2026 tu crois vraiment qu\u2019on va pouvoir porter tout \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile fait la moue en contemplant le colossal tas de mat\u00e9riel empil\u00e9 en vrac sur la pelouse. D\u2019un oeil critique elle \u00e9value le chantier&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Caser ce bazar dans nos sacs \u00e7a va d\u00e9j\u00e0 \u00eatre chaud, mais si en plus tu t\u2019imagines qu\u2019on va r\u00e9ussir \u00e0 les porter au-del\u00e0 de la sortie du camping, je crois que tu r\u00eaves&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mmmmais non, t\u2019inqui\u00e8tes, \u00e7a ira, j\u2019ai l\u2019habitude&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Hum, C\u00e9cile n\u2019a vraiment pas l\u2019air convaincue. Peut-\u00eatre parce qu\u2019elle me conna\u00eet trop bien&nbsp;? Voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 quinze ans que nous nous sommes rencontr\u00e9s. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une colo musicale, elle y \u00e9tait stagiaire et moi moniteur. Nos dix ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9cart ont d\u2019abord teint\u00e9 notre relation de nuances paternelles, mais il est loin le temps o\u00f9 je pouvais la mener en bateau \u2013 si tant est qu\u2019il ait jamais exist\u00e9&nbsp;! Aujourd\u2019hui, c\u2019est une grande et belle jeune femme blonde, motiv\u00e9e et s\u00fbre d\u2019elle.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile n\u2019est pas sp\u00e9cialiste de la haute montagne, mais pas tout \u00e0 fait n\u00e9ophyte non plus. L\u2019an pass\u00e9, elle a d\u00e9j\u00e0 particip\u00e9 \u00e0 une vir\u00e9e commune dans ce massif, l\u2019un de mes nombreux \u00ab&nbsp;mont-Blanc rat\u00e9s&nbsp;\u00bb riche en souvenirs \u00e9piques. Sur une ar\u00eate menant au Mont Tondu, il fallait effectuer une sorte de grand-\u00e9cart audacieux pour franchir une courte barre rocheuse verglac\u00e9e. Elle avait observ\u00e9 le geste maladroit de celui qui la pr\u00e9c\u00e9dait, puis elle s\u2019\u00e9tait avanc\u00e9e \u00e0 son tour. Apr\u00e8s quelques secondes de concentration au pied du rocher, elle avait encha\u00een\u00e9 trois mouvements rapides et pr\u00e9cis qui l\u2019avaient hiss\u00e9e sans probl\u00e8me au sommet du passage. Impressionn\u00e9, je lui avais demand\u00e9 comment elle avait ressenti l\u2019\u00e9pisode. Elle m\u2019avait r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je me suis dit que si je commen\u00e7ais \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, je n\u2019y arriverais pas, alors j\u2019ai fonc\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Bref, une fille solide et fiable. Autant dire qu\u2019elle mesure bien les contraintes de la balade que nous allons entamer demain.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mmm\u2019houais, l\u00e2che-t-elle en continuant \u00e0 contempler le tas de mat\u00e9riel d\u2019un air dubitatif<\/p>\n\n\n\n<p>De notre \u00e9norme amas d&rsquo;affaires \u00e9mergent des tentes, des piolets, des cordes, des fringues&#8230; mais il est surtout constitu\u00e9 d&rsquo;une fabuleuse quantit\u00e9 de nourriture. Les histoires de bouffe, qui ne sont d\u00e9j\u00e0 pas simple en plaine, deviennent en montagne un vrai casse-t\u00eate !<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait croire que l\u2019app\u00e9tit, aiguis\u00e9 par l\u2019effort de la marche, permet de se contenter de n\u2019importe quoi\u2026 Eh bien, pas du tout&nbsp;! Le premier jour, tout va toujours bien. Un bout de pain avec une rondelle de saucisson le midi, une pur\u00e9e d\u00e9shydrat\u00e9e suivie d\u2019un sachet de th\u00e9 dans une gamelle d\u2019eau ti\u00e8de pour le soir, et \u00e7a roule. Mais d\u00e8s que l\u2019on monte un peu, les effets conjugu\u00e9s de la fatigue et de l\u2019altitude coupent la faim. Rien ne fait plus envie, l\u2019anorexie guette. La digestion devient laborieuse, la naus\u00e9e n\u2019est jamais tr\u00e8s loin. Bref, si vous n\u2019avez que des trucs pas terribles \u00e0 vous mettre sous la dent, il est \u00e0 parier que vous allez faire la fine bouche. Or, bien manger est VI-TAL ! Pour la sant\u00e9 physique, bien s\u00fbr, mais aussi pour le moral : que faire pendant les longues heures d\u2019isolement sous tente, lorsque le vent et la neige se d\u00e9cha\u00eenent dehors ? Manger ! Mais exclusivement des bonnes choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Chacun sa strat\u00e9gie. Un jour, haut sur le versant d\u2019un sommet andin, j\u2019ai crois\u00e9 un alpiniste fran\u00e7ais que je connaissais. Me voyant r\u00e9chauffer un plat lyophilis\u00e9 sur mon r\u00e9chaud il avait ri, ri\u2026 avant de commenter&nbsp;: \u00ab Marc, t\u2019es vraiment idiot, ou quoi ? Avant de partir en montagne, passe donc au march\u00e9, tu prends cinq bananes, trois oranges, et voil\u00e0 ! \u00bb Estomaqu\u00e9, je l\u2019avais regard\u00e9 repartir \u00e0 l\u2019assaut du sommet, 6400 m\u00e8tres avec juste une banane dans le ventre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai compris la le\u00e7on concernant les plats lyophilis\u00e9s. Pour autant, je n\u2019ai pas pu me r\u00e9soudre aux seules bananes. Depuis cette \u00e9poque, ma pratique habituelle consiste \u00e0 emporter une alimentation \u00ab plaisir \u00bb, go\u00fbtue, diversifi\u00e9e\u2026 et beaucoup trop lourde (non pas pour l&rsquo;estomac mais bien pour le dos). Il y a donc \u00e0 nos pieds, en plus des classiques soupes, pur\u00e9es et coquillettes&nbsp;: du saumon fum\u00e9, d\u2019\u00e9normes miches de pain de campagne, de la confiture en gros pots de verre, des desserts lact\u00e9s, des bonbons en quantit\u00e9, des kilos de pommes&#8230; De quoi varier les menus pour stimuler notre app\u00e9tit dans les conditions rudes qui nous attendent.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Toutes ces boites de conserve, l\u00e0, demande Pilo d\u2019un air innocent, c\u2019est \u00e0 laisser au camping pour les manger au retour&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Avec ses 45 ans, Pilo est le doyen de l\u2019\u00e9quipe. C\u2019est un sportif, plut\u00f4t mince, tr\u00e8s endurant, baroudeur exp\u00e9riment\u00e9, excellent grimpeur de surcro\u00eet. La falaise, \u00e7a le conna\u00eet, jusqu\u2019au niveau 7. Il n&rsquo;a pas beaucoup fr\u00e9quent\u00e9 la haute montagne, mais je sais qu\u2019il s\u2019y sentira naturellement \u00e0 l\u2019aise. C\u2019est un tranquille, qui parle peu dans l\u2019action. Il traverse les passages les plus d\u00e9licats en r\u00eavassant, ce qui d\u00e9samorce l\u2019angoisse des inquiets. Sa pr\u00e9sence fait toujours du bien dans un groupe, et je suis heureux qu\u2019il soit avec nous. Pendant ses marches silencieuses, il aime observer ce qui l\u2019entoure&nbsp;: les paysages, les couleurs, les formes\u2026 Son \u0153il d\u2019artiste voit des choses que nous, humains ordinaires, ne percevons pas. Une crevasse lui \u00e9voque la gueule b\u00e9ante d\u2019une b\u00eate fabuleuse, la ligne d\u2019une ar\u00eate rocheuse l\u2019hypnotise\u2026 Rien ne lui pla\u00eet plus que les d\u00e9chets de la civilisation humaine, qu\u2019il adore les reconditionner en machines infernales ou merveilleuses. Elles viennent enrichir le bestiaire fabuleux qui peuple son foyer et les terrains alentour. Il ne se d\u00e9place jamais sans un carnet de dessin sur lequel il croque tout ce qui lui pla\u00eet, parfois m\u00eame en marchant. Il en a amen\u00e9 un pour notre balade \u2013 en oubliant \u00e9videmment ses stylos. Heureusement, il retrouvera un vieux Bic au fond de son sac, les croquis de l\u2019ouvrage que vous tenez entre les mains lui doivent une fi\u00e8re chandelle, \u00e0 celui-l\u00e0&nbsp;! C\u2019est la premi\u00e8re fois que nous partons en haute montagne ensemble, mais pas la derni\u00e8re. Dans les ann\u00e9es qui vont suivre, nous renouvellerons l&rsquo;exp\u00e9rience, cette fois accompagn\u00e9s de nos jeunes fils respectifs, pour les amener tout doucement vers ce milieu que nous aimons. Des aventures plus tendres, que j&rsquo;aurais eu le bonheur de vivre avec lui, avant le stupide accident d\u2019escalade qui l\u2019emportera en 2010. En attendant, il joue au n\u00e9ophyte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Non, non, Pilo, les bo\u00eetes c\u2019est pour les deux premiers soirs. Tu verras, on va se faire des gueuletons fabuleux et ensuite on en sera d\u00e9barrass\u00e9s, les sacs vont s\u2019all\u00e9ger \u00e0 toute vitesse !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u2019accord, acquiesce Pilo en hochant la t\u00eate avec enthousiasme, je comprends la logique : on se charge \u00e0 bloc au d\u00e9part pour pouvoir s\u2019all\u00e9ger ensuite, c\u2019est pas b\u00eate !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ahh, tu fais du mauvais esprit&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 mon assurance affich\u00e9e, j\u2019accuse le coup. C&rsquo;est vrai que \u00e7a fait beaucoup \u00e0 porter, tout de m\u00eame. Peut-\u00eatre ai-je eu les yeux plus gros que le ventre, comme souvent&nbsp;? L&rsquo;an pass\u00e9, \u00e0 la redescente d&rsquo;une rando hivernale pyr\u00e9n\u00e9enne, nous avions encore sur le dos, Yvan et moi, une incroyable quantit\u00e9 de bonnes choses. Ramener ces trucs apr\u00e8s en avoir tant bav\u00e9 \u00e0 les monter, c\u2019\u00e9tait un comble ! Au refuge des Sarradets noy\u00e9 dans la neige, de braves gens cuisinaient une vague soupe Knorr sur leur bleuet. Fiers de notre effet, nous avions extirp\u00e9 un tas de victuailles de nos sacs, bouteille de vin comprise, et les avions pos\u00e9es sur la table avec ostentation, avant de tourner les talons sous leurs regards stup\u00e9faits. Ah, y\u2019en a qui ont de la chance&nbsp;! C\u2019est certain, nous ne mangerons jamais tout \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;A mon avis, on pourrait en laisser une partie, intervient Olivier<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; T\u2019es pas fou, non&nbsp;? Et si le mauvais temps s\u2019installe, si on reste bloqu\u00e9s pendant deux semaine, hein ? Tu y as pens\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Enfin, l\u00e0 je crois qu\u2019on a vraiment de la marge\u2026 et puis franchement, la m\u00e9t\u00e9o est bonne&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Olivier a le m\u00eame \u00e2ge que moi&nbsp;: la trentaine bien sonn\u00e9e. C\u2019est un costaud, \u00e0 tous points de vue. Epaules et menton carr\u00e9s, il porte une perp\u00e9tuelle barbe de trois jours qui lui donne des airs d\u2019aventurier. Il est du genre tranquille, mais peut \u00e9galement se r\u00e9v\u00e9ler r\u00e2leur. Les sujets de soci\u00e9t\u00e9, en particulier, le mettent souvent en col\u00e8re. Il le fait largement savoir en militant activement au sein d&rsquo;organisations \u00e9cologistes et altermondialistes. Il ne fait pas de concessions&nbsp;: les gens comme moi, convaincus mais passifs, l&rsquo;\u00e9nervent par leur manque de coh\u00e9rence, et il n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 nous replacer r\u00e9guli\u00e8rement devant nos responsabilit\u00e9s pour essayer de nous r\u00e9veiller. Olivier est aussi un fumeur inv\u00e9t\u00e9r\u00e9. Il roule ses clopes en toutes circonstances, y compris en haute montagne, ce qui n\u2019est pas courant&nbsp;: j\u2019ai cru remarquer que les fumeurs sont moins accros \u00e0 la nicotine d\u00e8s qu\u2019ils prennent de l\u2019altitude\u2026 Olivier est l\u2019exception qui confirme la r\u00e8gle. A l\u2019entr\u00e9e de la tente, sous une averse de neige, au sommet du mont Blanc\u2026 l&rsquo;odeur de fum\u00e9e nous accompagnera partout. Voil\u00e0 plusieurs ann\u00e9es que nous partageons tous les deux nos tentatives rat\u00e9es au mont Blanc. A chaque fois, nous nous sommes \u00e9lanc\u00e9s ensemble dans le brouillard, nous avons pein\u00e9, su\u00e9, souffert, en r\u00e2lant (surtout lui) contre les \u00e9l\u00e9ments. Nous sommes redescendus vaincus, mais heureux et fiers de ce que nous avions tent\u00e9. Aujourd&rsquo;hui encore, il est l\u00e0, gonfl\u00e9 \u00e0 bloc, certain que&nbsp;\u00ab&nbsp;cette fois-ci, c\u2019est la bonne&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bah, c\u2019est pas grave, on y arrivera, conclut-il finalement avec philosophie en commen\u00e7ant \u00e0 charger son sac.<\/p>\n\n\n\n<p>T\u00f4t ce matin, alors qu\u2019hier au soir nous \u00e9tions encore \u00e0 nos postes dans nos boulots respectifs, nous avons pris la route. De la Loz\u00e8re pour Pilo et moi, du Puy-de-D\u00f4me pour C\u00e9cile, et de Paris pour Olivier, nous avons converg\u00e9 vers les Alpes, chacun faisant s\u00e9par\u00e9ment son cheminement int\u00e9rieur, son acclimatation de c\u0153ur, sa transition vers les sommets.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme tout le monde, j\u2019ai souvent entendu raconter des histoires terribles d\u2019amis partis en croisi\u00e8re sur un voilier, se d\u00e9chirant au bout de quelques jours \u00e0 peine, victimes de la fatigue, de l\u2019inconfort et des difficult\u00e9s de communication. Pour avoir v\u00e9cu les deux situations, je sais qu\u2019entass\u00e9s \u00e0 quatre dans une tente de montagne, nous allons conna\u00eetre un niveau de promiscuit\u00e9 largement plus pouss\u00e9 que dans l\u2019habitacle d\u2019un voilier de dix m\u00e8tres. Les journ\u00e9es que nous allons passer ensemble vont \u00eatre intenses, certainement difficiles parfois, et la mani\u00e8re dont nous allons nous entendre est primordiale. Comme \u00e0 chaque fois, j\u2019ai donc v\u00e9cu les retrouvailles avec une certaine anxi\u00e9t\u00e9&nbsp;: tout le monde ne se connaissant pas encore, cela allait-il fonctionner&nbsp;? Heureusement, ces gens-l\u00e0 sont tous des doux, des respectueux, des qui savent faire des concessions, des qui savent douter d\u2019eux-m\u00eames lorsqu\u2019il le faut. A chaque arriv\u00e9e de l&rsquo;un d&rsquo;eux, j\u2019ai senti avec bonheur l\u2019\u00e9quipe se constituer, solide et chaleureuse, et une ambiance joyeuse et sereine s\u2019est rapidement install\u00e9e entre tous.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois r\u00e9unis, nous avons par contre fait un constat moins positif&nbsp;: lamin\u00e9s par des mois de travail stressant, trop intellectuel et presque totalement s\u00e9dentaire, nous ne sommes pas en forme du tout. Il va donc falloir progresser tr\u00e8s lentement pour que nos corps endormis retrouvent le chemin de l\u2019effort et s\u2019habituent \u00e0 l\u2019altitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s de longues tergiversations, arpentant mon bureau c\u00e9venol devant les cartes ouvertes, j\u2019ai finalement choisi l\u2019itin\u00e9raire des Trois Monts par la Mer de Glace. Pour le parcourir au pas lent d\u2019un citadin fatigu\u00e9 charg\u00e9 d\u2019un gros sac, il nous faudra au moins quatre jours, peut-\u00eatre m\u00eame cinq ou six. Dans ce massif, le beau temps s\u2019attarde rarement aussi longtemps. De fait, depuis quelques jours, M\u00e9t\u00e9o-France a jou\u00e9 avec nos nerfs. La tendance a plusieurs fois fait le yoyo entre \u00ab&nbsp;tr\u00e8s mauvaise&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;tr\u00e8s bonne&nbsp;\u00bb. Nous sommes en septembre. En tout d\u00e9but d\u2019automne un temps frais et calme s&rsquo;installe souvent sur les hauteurs. Les orages d&rsquo;\u00e9t\u00e9 s&rsquo;\u00e9loignent &#8211; et la foule \u00e9galement. Cela semble avoir jou\u00e9 en notre faveur car hier soir, M\u00e9t\u00e9o-France s\u2019est d\u00e9cid\u00e9&nbsp;: la premi\u00e8re journ\u00e9e sera m\u00e9diocre, mais les suivantes seront magnifiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Insensiblement, au rythme de nos all\u00e9es et venues d\u00e9sordonn\u00e9es, la montagne de mat\u00e9riel s\u2019\u00e9rode. Tous viennent y piocher des \u00e9l\u00e9ments pour les enfourner dans les sacs. En plus de ce mat\u00e9riel collectif, chacun a amen\u00e9 d&rsquo;invraisemblables quantit\u00e9s d\u2019affaires personnelles. Il va falloir faire des choix. Olivier, comme toujours, est tr\u00e8s pr\u00e9voyant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tu crois que je prends \u00e7a&nbsp;? demande-t-il en agitant une paire de gants de soie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ca d\u00e9pend, t\u2019as quoi d\u2019autre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Une paire de moufles, des gants de montagne, des gants de laine, des gants de laine de rechange, une petite paire en fourrure polaire, des gants de soie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Prends les gants de montagne et ta paire en soie, laisse le reste.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ou bien&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;H\u00e9, \u00e0 qui est cette trousse de toilette avec gel douche, d\u00e9odorant, rasoir, blaireau, pr\u00e9servatifs XXXXL, savon de Marseille et maquillage&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Euhhh, pourquoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Garde juste les pr\u00e9servatifs et laisse le reste \u2026 Allez, c\u2019est une blague&nbsp;! Laisse tout. De toute fa\u00e7on, on ne se lavera pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un fait av\u00e9r\u00e9, concernant les affaires personnelles la tendance est \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Un jour, quelques ann\u00e9es plus tard, je d\u00e9couvrirai avec stupeur dans le sac d\u2019un ami un petit carnet intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;\u2018Tapes ta pine\u2019, Livre d\u2019or&nbsp;\u00bb. Fan absolu de ce monument de la chanson paillarde fran\u00e7aise, Christophe menait une vaste enqu\u00eate pour recueillir les confidences des gens \u00e0 son propos. Pr\u00e9voyant de nous interviewer d\u00e8s que possible, il trimbalait ce carnet au sommet des glaciers d\u2019Oisans. Les gens sont fous, mais qu\u2019est-ce qu\u2019on rigole&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_sacre_bordel.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il fait presque nuit sur le camping. Les sacs sont maintenant gonfl\u00e9s \u00e0 bloc. Quelques affaires collectives tra\u00eenent encore, \u00e9parpill\u00e9es sur l\u2019herbe. Un d\u00e9licat jeu de chass\u00e9-crois\u00e9 s\u2019engage, visant \u00e0 \u00e9viter de passer trop pr\u00e8s. Si les autres pouvaient s\u2019en charger, ce serait bien. Finalement, les sacs p\u00e8sent entre 25 et 30 kilos, comme pr\u00e9vu. Un poids qui rend impossible toute acrobatie, mais qui reste possible \u00e0 porter si l\u2019on va doucement, pos\u00e9ment, au rythme d&rsquo;un pied devant l&rsquo;autre sur un terrain facile. Nous sommes pr\u00eats.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Premier jour : la mer de glace<\/h2>\n\n\n\n<p>Chamonix, 12 Septembre 2002<\/p>\n\n\n\n<p>Il r\u00e8gne, dans la petite gare de Chamonix, une atmosph\u00e8re qui me touche au plus haut point. Le train du Montenvers, avec ses wagons d\u2019un autre \u00e2ge, fait irr\u00e9sistiblement monter en moi la nostalgie du temps o\u00f9 de rudes gaillards moustachus attaquaient la montagne \u00e0 coups de pics et de pioches pour faire passer co\u00fbte que co\u00fbte la \u00ab&nbsp;ligne&nbsp;\u00bb vers la Mer de Glace, pendant que des guides \u00e0 alpenstocks et souliers clout\u00e9s parcouraient des glaciers encore inexplor\u00e9s. C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque de d\u00e9couvertes, men\u00e9es par des personnages hors du commun. J&rsquo;aurais tellement voulu en \u00eatre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, le quai est noir de monde, plein de gens ordinaires, alpinistes et touristes, qui partent vers leurs petites aventures respectives. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une voie d\u2019escalade dans l\u2019Envers des aiguilles ou d&rsquo;une visite guid\u00e9e de la grotte de glace, la magie fonctionne toujours. L\u2019excitation est palpable, et nous la partageons&nbsp;: enfin, c&rsquo;est le d\u00e9part. Bient\u00f4t, on va pouvoir en d\u00e9coudre avec le Boss&nbsp;! Le train s\u2019\u00e9branle, et traverse \u00e0 toute petite vitesse les quartiers p\u00e9riph\u00e9riques de Chamonix. Aux premiers arbres, la pente de la voie s\u2019accentue d\u2019un seul coup. Le train enclenche sa cr\u00e9maill\u00e8re en craquant et entame une mont\u00e9e laborieuse. Il est poussif, bruyant, il brinquebale comme une vieille rame du m\u00e9tro parisien. Peu \u00e0 peu, les conversations se font murmures, puis se tarissent. La foule se laisse ballotter en silence. Les habitu\u00e9s, le regard dans le vague, attendent que \u00e7a passe. Les n\u00e9ophytes, front coll\u00e9 aux vitres, contemplent le paysage avec d\u00e9lice. La vall\u00e9e de Chamonix s&rsquo;\u00e9loigne vers le bas, comme vue depuis un avion qui d\u00e9colle. Nous montons si vite&nbsp;! A cette vitesse, il ne faudrait pas longtemps pour atteindre le sommet\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Au XIX\u00e8me si\u00e8cle, de nombreux projets de voies audacieuses ont fleuri dans les montagnes, cens\u00e9s amener des citadins \u00e9merveill\u00e9s sur des sommets prestigieux. Le \u00ab&nbsp;Tramway du mont Blanc&nbsp;\u00bb, \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres au sud-ouest de Chamonix, devait initialement mener jusqu&rsquo;au sommet par le d\u00f4me du Go\u00fbter. Comment les ing\u00e9nieurs comptaient-ils s&rsquo;y prendre pour installer la ligne sur l&rsquo;ar\u00eate des Bosses, en pleine glace&nbsp;? Myst\u00e8re&nbsp;! Les difficult\u00e9s techniques et le co\u00fbt des travaux stopp\u00e8rent finalement la ligne au \u00ab&nbsp;Nid d\u2019aigle&nbsp;\u00bb, \u00e0 2380 m\u00e8tres d\u2019altitude, ce qui n\u2019est somme toute pas si mal&nbsp;: cela fait d\u00e9j\u00e0 une sacr\u00e9e \u00e9conomie de mollets pour un ascensionniste&nbsp;! A quoi ressemblerait le Massif aujourd\u2019hui, si ce projet fou avait vu le jour&nbsp;? Le sommet h\u00e9bergerait probablement un ensemble h\u00f4telier de luxe\u2026 Les grimpeurs \u00e9mergeant des grandes voies italiennes viendraient y siroter un Coca en terrasse (couverte) avant d\u2019embarquer dans une rame pour finir leur journ\u00e9e en bo\u00eete \u00e0 Saint-Gervais\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 la sortie de la for\u00eat. Les arbres c\u00e8dent le terrain \u00e0 un monde plus min\u00e9ral. En ahanant, le train entame un large virage \u00e0 droite et p\u00e9n\u00e8tre peu \u00e0 peu dans la vall\u00e9e de&nbsp;la Mer de Glace. Chamonix dispara\u00eet peu \u00e0 peu tandis qu\u2019\u00e0 l\u2019est les Drus et l\u2019aiguille Verte se d\u00e9couvrent par le haut. Il y a soudain comme\u2026 une ambiance de montagne. Encore quelques centaines de m\u00e8tres, et la rame ralentit\u2026 On arrive \u00e0 une station. Les passagers s\u2019animent. Immobilisation, ouverture des portes. Tout cela ressemble tellement au m\u00e9tro\u2026 sauf que, dehors, ce n&rsquo;est pas Barb\u00e8s&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous qui ne venons pas souvent en haute montagne, le choc est violent. Des versants vertigineux, min\u00e9raux et d\u00e9sol\u00e9s, enserrent une immense langue glaciaire et la forcent \u00e0 serpenter entre les contreforts de sommets si \u00e9lev\u00e9s que la vue se trouble de perspectives impossibles. Le tout d\u00e9gage une furieuse impression d&rsquo;immensit\u00e9 et de sauvagerie. Toute vie, tout projet humain semblent impossibles dans ces parages\u2026 et pourtant nous ne sommes qu\u2019\u00e0 1900 petits m\u00e8tres d\u2019altitude, il en reste encore pr\u00e8s de 3000 \u00e0 gravir pour atteindre notre objectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fine trace blanche serpente sur le gris-marron du glacier couvert de pierres, et dispara\u00eet dans le lointain. C\u2019est notre chemin. Il semble si long. Tout \u00e0 coup, mon sac de trente kilos m\u2019\u00e9crase les \u00e9paules. Ce projet est-il vraiment r\u00e9aliste&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_mer_de_glace.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Loin de nos doutes, les touristes agglutin\u00e9s sur les terrasses panoramiques s&rsquo;en mettent plein les yeux ! Touristes, alpinistes, profitons tous \u00e0 fond de ce paysage hors du commun&nbsp;car ses jours sont compt\u00e9s. Les sp\u00e9cialistes estiment que la langue glaciaire terminale aura disparu d\u2019ici deux \u00e0 trois d\u00e9cennies. Le glacier va progressivement reculer jusqu\u2019au pied des actuels s\u00e9racs du G\u00e9ant, \u00e0 plusieurs kilom\u00e8tres d\u2019ici. Sa fonte alimentera un lac tout neuf, aux eaux bleu turquoise. Lib\u00e9r\u00e9e des glaces, la vall\u00e9e sera rapidement recolonis\u00e9e par la v\u00e9g\u00e9tation, et bient\u00f4t des vaches viendront pa\u00eetre ces gras alpages tout neufs. Cela ne manquera certainement pas de charme, mais ce sera autre chose. On sera pass\u00e9 de la haute \u00e0 la moyenne montagne. Et la Mer de Glace, cette malpolie, ne tirera plus la langue.<\/p>\n\n\n\n<p>Une t\u00e9l\u00e9cabine a \u00e9t\u00e9 install\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intention des promeneurs pour rejoindre le glacier. Elle leur permet de s\u2019y promener en s\u00e9curit\u00e9, ou de visiter la petite grotte creus\u00e9e dedans \u00e0 leur intention. Nous pr\u00e9f\u00e9rons descendre \u00e0 pied par un sentier qui part plus au sud, franchissant plusieurs barres rocheuses raides et \u00e9lev\u00e9es. Des \u00e9chelles y ont \u00e9t\u00e9 scell\u00e9es. Mains fermement agripp\u00e9es aux montants, nous abordons chaque barreau avec circonspection, tels des astronautes descendant du Module Lunaire pour atteindre la surface de la lune.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_cecile_sur_les_echelles.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, la surface gris brun se rapproche. Enfin, avec la m\u00eame gravit\u00e9 que Neil Armstrong sur le r\u00e9golite lunaire, je pose un pied sur la glace. Aucune phrase pour la post\u00e9rit\u00e9 ne me vient aux l\u00e8vres. C\u2019est pourtant ici, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, que l\u2019aventure montagnarde commence vraiment. La proximit\u00e9 de la glace fait chuter la temp\u00e9rature de deux ou trois petits degr\u00e9s, suffisants pour renforcer l\u2019impression d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 qui r\u00e8gne par ici.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9quipe se rassemble peu \u00e0 peu. Tout le monde est impressionn\u00e9 de voisiner enfin avec ce monstre, dont l\u2019immobilit\u00e9 nous appara\u00eet soudain trompeuse&nbsp;: dans le silence de la montagne se font r\u00e9guli\u00e8rement entendre des petits chuintements, des frottements l\u00e9gers. Ca et l\u00e0 quelques cailloux, lib\u00e9r\u00e9s par la fonte, glissent furtivement au bas d\u2019une pente. Le glacier soupire, il pousse laborieusement ses tonnes de glace vers la vall\u00e9e en se frottant le ventre sur la plan\u00e8te. Pourrait-il soudain se d\u00e9cha\u00eener et nous engloutir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Remonter la Mer de Glace constitue un itin\u00e9raire parfait pour entamer une ascension. La surface du glacier ondule mollement en reliefs peu marqu\u00e9s. Un sorte de sentier facile s\u2019y prom\u00e8ne, disparaissant derri\u00e8re un \u00e9paulement, reparaissant plus loin. Nul besoin de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 son itin\u00e9raire, nul risque de dispara\u00eetre dans une crevasse ou d\u2019essuyer une chute de pierres\u2026 Chacun peut aller \u00e0 son pas. Mais marcher dans cette immensit\u00e9 laisse une impression d\u2019immobilit\u00e9, les perspectives et les paysages \u00e9voluant tr\u00e8s lentement. Chaque pas ressemble au pr\u00e9c\u00e9dent et annonce le suivant. La lenteur s\u2019installe peu \u00e0 peu dans nos c\u0153urs et nos esprits. Les conversations se tarissent. Le silence de la montagne est ample, \u00e9pais, et finit par calmer l\u2019\u00e9ternelle ronde de pens\u00e9es qui agite en permanence nos esprits stress\u00e9s. Notre colonne s\u2019\u00e9tire puis se disloque, isolant chacun dans sa marche et ses r\u00eaveries. Pas apr\u00e8s pas, heure apr\u00e8s heure, le reste de l\u2019univers s\u2019\u00e9loigne de nos pr\u00e9occupations tandis que nous entrons dans le monde de l\u2019altitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Au loin, Pilo suit une trajectoire erratique qui m&rsquo;intrigue. Tout en marchant, il scrute la surface craquel\u00e9e et fissur\u00e9e du glacier. Il semble y apercevoir des d\u00e9tails qui m&rsquo;\u00e9chappent, car r\u00e9guli\u00e8rement il quitte le chemin, fait quelques m\u00e8tres et s\u2019accroupit pour ramasser des trucs myst\u00e9rieux qu\u2019il observe et manipule longuement avant des les enfourner dans sa poche. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;aper\u00e7oit que je l&rsquo;observe, il me sourit en brandissant vers moi un objet ind\u00e9finissable&nbsp;: \u00ab&nbsp;C&rsquo;est dingue tout ce qu&rsquo;on trouve l\u00e0-dessus, regarde \u00e7a&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le bord du sentier, il y a un homme debout, immobile, les bras pendants. Une vieille parka noire, \u00e9lim\u00e9e, lui couvre le corps jusqu\u2019aux chevilles, ne laissant apercevoir qu\u2019un visage barbu, des mains calleuses mains d\u00e9passant \u00e0 peine de manches trop longues, et des chaussures de cuir fatigu\u00e9es, auxquelles d\u2019antiques crampons \u00ab&nbsp;dix pointes&nbsp;\u00bb sont vaguement fix\u00e9s par des bouts de ficelle d\u00e9pareill\u00e9s. Ses traits sont tir\u00e9s, il a l&rsquo;air soucieux et fatigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous observe approcher sans rien dire, mais son regard lance un appel si \u00e9vident que nous nous arr\u00eatons devant lui. Il n\u2019est pas fran\u00e7ais. Quelques mots de mauvais anglais nous permettent de nous comprendre&nbsp;vaguement : il fait partie d\u2019un groupe d\u2019alpinistes ukrainiens. Ils ont parcouru des milliers de kilom\u00e8tres pour se frotter au mont Blanc, dont la r\u00e9putation est parvenue jusqu\u2019\u00e0 eux. Comme nous, ils ont fait le choix de la Mer de Glace pour prendre contact. Ils ont pos\u00e9 leur camp ici il y a deux jours, et avant d\u2019entamer leur ascension ils s\u2019entra\u00eenent \u00e0 l\u2019escalade glaciaire. Mais le projet ne semble pas s\u2019\u00eatre d\u00e9roul\u00e9 comme pr\u00e9vu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme en noir nous entra\u00eene \u00e0 sa suite au travers d\u2019un labyrinthe de glace. Trois autres hommes en noir se tiennent l\u00e0. L\u2019un d\u2019eux est allong\u00e9 sur le sol. Il est conscient mais ne peut pas bouger. A mi-mots nous comprenons qu\u2019il a fait une chute sur le dos au cours d\u2019un exercice de cramponnage\u2026 Avec ce mat\u00e9riel fatigu\u00e9, un niveau technique de d\u00e9butant et une s\u00e9curit\u00e9 inexistante, cela ne nous \u00e9tonne gu\u00e8re. L&rsquo;accident s\u2019est produit il y a d\u00e9j\u00e0 plusieurs heures, mais sans moyen de communiquer avec la vall\u00e9e, sans oser d\u00e9placer le bless\u00e9, le groupe est rest\u00e9 l\u00e0, ind\u00e9cis. Sans trop y croire ils devaient esp\u00e9rer le passage d\u2019alpinistes en route pour le refuge du Requin\u2026 C\u00e9cile sort son portable\u2026 coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019\u00e9cran&nbsp;: z\u00e9ro barres&nbsp;! Comme souvent en montagne, le r\u00e9seau ne peut irriguer les fonds de vall\u00e9es. Un \u00e9clair de col\u00e8re silencieuse me traverse. Si nous n\u2019arrivons pas \u00e0 joindre la civilisation, il va falloir retourner au Montenvers chercher du secours. Une journ\u00e9e de perdue. C\u2019est injuste&nbsp;! Une semaine, je n\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9gager qu\u2019une unique semaine, cette ann\u00e9e, pour assouvir ma passion, le timing est serr\u00e9, et voil\u00e0 le projet compromis par la faute de ces\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l\u2019\u00e9cran du portable appara\u00eet soudain une barre minuscule. Ma col\u00e8re retombe imm\u00e9diatement.&nbsp;Relay\u00e9 par des antennes secondaires, peut-\u00eatre les m\u00e2ts des refuges alentours, qui sait, une trace de r\u00e9seau subsiste ici. Sur la pointe des pieds, surfant sur le fil t\u00e9nu de cette onde fragile, je compose le num\u00e9ro de la gendarmerie de Chamonix. R\u00e9ponse \u00e0 la premi\u00e8re sonnerie. Aucune \u00e9motion \u00e0 mon appel, comme s\u2019il \u00e9tait attendu. S\u2019ensuivent quelques questions courtes et pr\u00e9cises, pour nous localiser au plus pr\u00e8s. Que voit-on d\u2019ici&nbsp;? La vall\u00e9e de Leschaux s\u2019ouvre-t-elle en amont ou en aval de notre position&nbsp;? Sommes-nous arr\u00eat\u00e9s au pied d\u2019une falaise ou d\u2019un \u00e9boulis&nbsp;? Pas de doute, le gars qui est au bout du fil conna\u00eet son affaire, il a d\u00fb trainer dans ces parages plus d\u2019une fois&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Nous arrivons dans dix minutes&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Neuf minutes plus tard, un grondement sourd se fait entendre en direction du nord. Le bruit s\u2019intensifie, semble maintenant tout proche, mais rien ne se passe. Ou est-il donc&nbsp;? Soudain, comme propuls\u00e9 hors du sol, un h\u00e9lico jaillit du glacier \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres \u00e0 peine, et se dirige droit sur nous, comme s\u2019il savait parfaitement o\u00f9 nous trouver. Un fracas de tonnerre se r\u00e9percute en \u00e9cho sur les parois rocheuses, envahissant toute la vall\u00e9e, et l\u2019appareil se pose finalement sur le replat tout proche.<\/p>\n\n\n\n<p>Les heures ont pass\u00e9. Dans la vall\u00e9e \u00e0 nouveau silencieuse, insensiblement, le glacier a chang\u00e9 d\u2019allure. La couche de pierres qui le recouvrait a progressivement disparu, et la marche se fait maintenant directement sur la glace, crampons aux pieds. La pente s\u2019accentue un peu, modelant la glace en gradins entrecoup\u00e9s de crevasses, et la progression se transforme en une sorte de jeu consistant \u00e0 tracer l\u2019itin\u00e9raire le plus direct, \u00e9vitant les pentes trop raides et les trous trop b\u00e9ants.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour de nous, le paysage a repris son \u00e9volution lente. Au d\u00e9tour du grand virage d\u00e9crit par la Mer de Glace, tr\u00e8s doucement, un par un, de majestueux sommets enneig\u00e9s ont \u00e9merg\u00e9 de derri\u00e8re le versant&nbsp;: le mont Mallet, la Tour Ronde, le mont Blanc du Tacul\u2026 rien que des grands. Le Boss n\u2019est pas encore visible, mais je le devine, l\u00e0, juste derri\u00e8re. Du regard je fouille les versants, essayant de deviner l\u2019itin\u00e9raire de nos prochains jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette vision devrait m\u2019emplir d\u2019enthousiasme. Mais un plafond nuageux a fini par s\u2019installer au pied des faces rocheuses. La belle lumi\u00e8re a laiss\u00e9 place \u00e0 une ambiance cr\u00e9pusculaire qui fait \u00e9cho \u00e0 un sombre sentiment qui m\u2019habite depuis le d\u00e9part de l\u2019h\u00e9lico. Je tourne et retourne l\u2019incident dans tous les sens. L\u2019id\u00e9e de devoir prendre en charge l\u2019Ukrainien bless\u00e9 jusqu\u2019au Montenvers m\u2019a \u00e9nerv\u00e9. En des situations plus tendues, plus dramatiques, aurais-je pouss\u00e9 cette logique jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame&nbsp;? C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un gars qui est arriv\u00e9 \u00e0 8600 m d\u2019altitude sur l&rsquo;ar\u00eate sommitale de l&rsquo;Everest. Il a tout sacrifi\u00e9 pour ce moment qui est enfin \u00e0 sa port\u00e9e, c\u2019est l&rsquo;objectif de toute sa vie d&rsquo;alpiniste. Sur le bord de la trace, un homme est allong\u00e9 dans la neige, inconscient mais vivant. Si notre gars passe son chemin, l\u2019homme va mourir. S&rsquo;il lui vient en aide, il perd le sommet, et, il le sait, il ne reviendra jamais. Cette sc\u00e8ne s&rsquo;est jou\u00e9e plus d\u2019une fois sur le toit du monde ou ailleurs, et ne s&rsquo;est pas toujours conclue de la mani\u00e8re la plus noble. Le r\u00e9flexe \u00e9go\u00efste, je suis bien plac\u00e9 pour le comprendre, puisque je l\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 moi-m\u00eame aujourd\u2019hui. Mais je le d\u00e9teste. Il faut que j\u2019apprenne \u00e0 lutter contre, de toutes mes forces. Une bonne le\u00e7on, \u00e0 m\u00e9diter.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_suis_moi_sur_le_glacier.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_un_grand_pas_pour_olivier.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ainsi vont mes sombres pens\u00e9es tandis que les s\u00e9racs du G\u00e9ant approchent tout doucement sous les nuages. Lorsque j\u2019\u00e9merge \u00e0 nouveau au monde ext\u00e9rieur, nous sommes au pied d\u2019une falaise. C\u00e9cile Jusque-l\u00e0, tout allait bien&nbsp;: monter sur la glace stri\u00e9e, \u00e0 une allure raisonnable, sur cette pente relativement douce. Et puis la voil\u00e0. La paroi. Le mur. La grande muraille. De loin, elle paraissait presque verticale, mais je me persuadais que ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un effet de la distance. De pr\u00e8s\u2026 de pr\u00e8s, c\u2019est pire que ce que j\u2019imaginais.<\/p>\n\n\n\n<p>Un sentier tr\u00e8s escarp\u00e9 serpente au travers d\u2019un labyrinthe de falaises, couloirs, vires et \u00e9perons rocheux, si raides qu\u2019en de nombreux endroits des \u00e9chelles quasiment verticales ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es. Notre condition de s\u00e9dentaires des plaines nous appara\u00eet soudain dans sa plus concr\u00e8te r\u00e9alit\u00e9 : nous sommes tout simplement \u00e9puis\u00e9s, apr\u00e8s cette journ\u00e9e pourtant raisonnable. Le d\u00e9couragement nous gagne. Le jour commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 baisser, nous n\u2019avons pas beaucoup de temps pour reprendre nos esprits.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voil\u00e0 engag\u00e9s sur les \u00e9chelles, jambes flageolantes et bras en coton. Concentration, concentration, dans notre \u00e9tat la moindre erreur serait fatale. Chaque replat est pr\u00e9texte \u00e0 faire de longues pauses, durant lesquelles nous contemplons le paysage qui, avec chaque m\u00e8tre gagn\u00e9, prend de l&rsquo;ampleur. A nos pieds, la Mer de Glace r\u00e9v\u00e8le sa dimension de fleuve colossal et immobile. Tr\u00e8s loin l\u00e0-bas, d\u2019o\u00f9 nous venons, une petite tache rouge, c&rsquo;est le camp des Ukrainiens. Quelques points de couleurs vont et viennent parmi les r\u00e9seaux de stries noires, grises et bleues de la surface du glacier. Ce sont des alpinistes qui explorent leur terrain de jeu. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 dans un autre monde qu\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le refuge.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un joli petit b\u00e2timent en pierre taill\u00e9e, sereinement install\u00e9 sur le replat d\u2019une confortable \u00e9paule herbeuse, petite oasis accueillante dans cet univers min\u00e9ral et aust\u00e8re. Il me semble coquet, ce qui me prend&nbsp;de court : des mauvaises exp\u00e9riences m\u2019ont \u00e9loign\u00e9 des refuges depuis longtemps et j\u2019avais un peu oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, la fatigue nous le rend vraiment tr\u00e8s tentant. Et puis les alentours ne semblent gu\u00e8re propices \u00e0 l\u2019installation des tentes&nbsp;! Il me semble soudain que le moment est venu de faire une exception \u00e0 ma r\u00e8gle du camping, et nous poussons la porte sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>La saison d\u2019\u00e9t\u00e9 termin\u00e9e depuis quelques jours a renvoy\u00e9 l\u2019\u00e9quipe de gardiennage vers la vall\u00e9e. Il n\u2019y a ici que deux jeunes Am\u00e9ricains ne parlant pas un mot de fran\u00e7ais. \u00ab&nbsp;Voil\u00e0 qui va nous \u00e9pargner les r\u00e9cits d\u2019ascension&nbsp;\u00bb, me dis-je in petto. Je suis mauvaise langue car ils sont sympathiques et souriants comme tout. L&rsquo;un deux nous lance un \u00ab&nbsp;bonjour&nbsp;\u00bb joyeux \u00e0 chaque fois qu&rsquo;il nous croise entre la cuisine et le r\u00e9fectoire, c&rsquo;est \u00e0 dire toutes les 2 mn 30.<\/p>\n\n\n\n<p>Assis autour de la table, nous partageons un repas chaud.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Alors, il est pas bon ce cassoulet&nbsp;? Qui c&rsquo;est qu&rsquo;avait raison pour les bo\u00eetes&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_07.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dehors la montagne s&rsquo;enfonce dans la nuit et le froid, mais ici il fait bon, et nous nous sentons en s\u00e9curit\u00e9 derri\u00e8re ces murs solides. Quand m\u00eame, quel confort&nbsp;! Par la fen\u00eatre, nous observons avec soin les s\u00e9racs du G\u00e9ant, parfaitement visibles \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres, pour y \u00e9tudier les itin\u00e9raires possibles&nbsp;: nous devrons les traverser demain. Mon impression est mitig\u00e9e, car les crevasses me semblent nombreuses et ouvertes, mais je joue le pro qui ne se laisse pas impressionner, et je promets \u00e0 la cantonade qu&rsquo;en une heure et demie nous les aurons franchis. Je n\u2019y crois qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9, mais mes amis me vouent une confiance aveugle et personne ne me contredit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils auraient mieux fait de se m\u00e9fier.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deuxi\u00e8me jour<\/h2>\n\n\n\n<p>13 Septembre 2002, 7h00 du mat&rsquo;.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait beau. Un vrai grand beau, comme je n&rsquo;en ai plus connu dans ce Massif depuis des ann\u00e9es. Le ciel est d\u2019un bleu totalement pur, si transparent que les sommets des alentours semblent proches \u00e0 toucher. En l\u2019absence du moindre souffle de vent, le soleil r\u00e9chauffe tr\u00e8s vite l\u2019atmosph\u00e8re glaciale du matin. Sa caresse sur nos visages est d\u00e9licieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Un sentiment de facilit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 m\u2019envahit. Envol\u00e9es, les appr\u00e9hensions de la veille&nbsp;! Sous cette lumi\u00e8re \u00e9clatante, les s\u00e9racs du G\u00e9ant ne nous semblent plus inqui\u00e9tants du tout. Leur travers\u00e9e va \u00eatre vite exp\u00e9di\u00e9e. Rendez-vous \u00e0 midi au col du midi&nbsp;! Nous prenons pied sur le glacier et commen\u00e7ons \u00e0 nous diriger vers les s\u00e9racs.&nbsp;Cette premi\u00e8re partie de cheminement est d\u00e9licieuse. La pente est douce, entrecoup\u00e9e de crevasses modestes, bien visibles et faciles \u00e0 contourner ou \u00e0 franchir, qui donnent l\u2019impression d\u2019\u00eatre en terrain technique et pointu alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une balade de sant\u00e9. Nous avan\u00e7ons rapidement.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_01.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Quelques centaines de m\u00e8tres plus loin, au pied de la chute de s\u00e9racs, nous d\u00e9bouchons sur une curieuse zone horizontale d\u00e9pourvue de crevasses, une sorte de petite oasis qui donne une impression de s\u00e9curit\u00e9 au milieu du chaos. C\u2019est un endroit id\u00e9al pour faire une pause et \u00e9tudier la suite de l\u2019itin\u00e9raire. Le guide Vallot est tr\u00e8s formel&nbsp;: \u00e0 cet endroit, il faut tirer vers la gauche, pour rejoindre le centre du glacier, et \u00e9viter le secteur situ\u00e9 sous le \u00ab&nbsp;petit rognon&nbsp;\u00bb, ce promontoire rocheux qui surgit de la glace un peu plus haut sur la droite, r\u00e9put\u00e9 difficile et dangereux. Peut-\u00eatre suis-je victime du syndrome du ch\u00e2teau de Barbe-Bleue, qui veut que tout endroit interdit attire irr\u00e9m\u00e9diablement ? En observant le passage \u00e0 \u00e9viter, il me semble justement que les zones crevass\u00e9es sont travers\u00e9es par une sorte de vire ais\u00e9ment praticable qui, j\u2019en suis certain, nous m\u00e8nera rapidement sur un replat que l&rsquo;on devine au-del\u00e0. Voil\u00e0 une bonne occasion de faire mentir le topo et de mettre un peu de piment dans cette \u00e9tape sans surprise&#8230; Fier de mon esprit d\u2019initiative et de ma grande ma\u00eetrise du terrain glaciaire, j\u2019entra\u00eene mes compagnons vers cet itin\u00e9raire sur mesure.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_seracs.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous nous \u00e9levons rapidement sur la vire. Sans \u00eatre technique, elle n\u2019est pas aussi ais\u00e9e qu\u2019il y paraissait&nbsp;: quelques crevasses, invisibles depuis le bas, la traversent de loin en loin. Bah, peu importe\u2026 tiens, celle-ci est plus large. Mieux vaut faire le tour. Ah, zut, en voil\u00e0 une autre l\u00e0-bas. Au tournant de la barre rocheuse, tandis que la pente se redresse, notre vire commence \u00e0 se r\u00e9tr\u00e9cir, progressivement mais s\u00fbrement. A toute force confiant, je reste persuad\u00e9 que \u00ab\u00a0juste un peu plus loin, c&rsquo;est s\u00fbr, les choses vont s&rsquo;arranger\u00a0\u00bb. Mais bient\u00f4t cette chienne de vire dispara\u00eet tout \u00e0 fait et nous abandonne l\u00e2chement au c\u0153ur d\u2019une temp\u00eate de s\u00e9racs entrelard\u00e9s de crevasses profondes et tortur\u00e9es. Nous voil\u00e0 bient\u00f4t perdus dans une mer furieuse, errant au pied de vagues g\u00e9antes pr\u00eates \u00e0 d\u00e9ferler en rouleaux d&rsquo;\u00e9cume bouillonnants. Des amas de glace pil\u00e9e jonchent le sol, t\u00e9moignant de fr\u00e9quentes chutes de blocs.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9gringolant tout droit de l\u2019aiguille du Plan, mille m\u00e8tres plus haut, des kilom\u00e8tre cubes de glace viennent s\u2019\u00e9craser contre le Petit Rognon, menant avec lui une bataille titanesque qui met en jeu des forces colossales. Nous sommes au c\u0153ur du combat. Il n\u2019y a pas de belle \u00e0 sauver, mais comme un Prince de conte de f\u00e9es, je rassemble mon courage pour avancer encore, malgr\u00e9 les dragons, malgr\u00e9 le danger que je sens maintenant au creux de mon ventre, malgr\u00e9 la vanit\u00e9 de l\u2019op\u00e9ration. Une \u00e9motion romantique m\u2019envahit, m\u00eal\u00e9e de peur et d\u2019h\u00e9ro\u00efsme. Nous vivons une aventure intense, exaltante, d\u00e9raisonnable.<\/p>\n\n\n\n<p>Une sorte de crissement retentit soudain. Une rapide pause silencieuse nous en persuade&nbsp;: quelque chose remue, l\u00e0-dessous, quelque chose de vivant. Quelques dizaines de m\u00e8tres plus loin, de longs soupirs plaintifs r\u00e9sonnent autour de nous, et s&rsquo;intensifient au fur et \u00e0 mesure de notre avanc\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 \u00e9voquer des g\u00e9missements d\u2019\u00e9pouvante. C\u2019est le glacier qui nous pr\u00e9vient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Fuyez, pauvres fous, fuyez vite avant qu\u2019il ne soit trop tard&nbsp;!&nbsp;\u00bb Bient\u00f4t ce sont des craquements, puis de v\u00e9ritables coups de boutoir que nous sentons r\u00e9sonner sous nos pieds. Chaque explosion nous fige sur place, c\u0153ur battant, respiration haletante. Nos yeux roulent de droite et de gauche pour deviner d&rsquo;o\u00f9 viendra le danger. Soudain, un craquement encore plus puissant que les pr\u00e9c\u00e9dents fait distinctement vibrer le glacier et toute notre \u00e9quip\u00e9e avec. Cette fois c\u2019en est trop. Les derniers vestiges de ma volont\u00e9 volent en \u00e9clat&nbsp;: il faut quitter ce lieu, et tr\u00e8s vite !<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_olivier_saute_la_crevasse.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Courage, fuyons !<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Notre retraite est pitoyable, brouillonne et pr\u00e9cipit\u00e9e. Pour fuir plus rapidement, nous jetons sans m\u00e9nagement nos sacs par dessus les crevasses, avant de les suivre en sautant comme nous pouvons.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, la temp\u00eate s\u2019\u00e9loigne, la glace redevient une mati\u00e8re inanim\u00e9e, neutre, qui ne risque plus de nous engloutir ou de nous \u00e9craser. Nous voil\u00e0 \u00e0 nouveau en s\u00e9curit\u00e9 sur la vire sc\u00e9l\u00e9rate, mais le moral n\u2019y est plus. Je ne sais plus trop quoi faire. L\u2019id\u00e9e d\u2019une redescente jusqu\u2019au Montenvers commence \u00e0 germer en moi, mais je n\u2019ose pas en parler aux autres. Il faudrait que je continue \u00e0 ma\u00eetriser les choses, \u00e0 faire comme si de rien n\u2019\u00e9tait\u2026 je n\u2019y arrive pas. Notre aventure fabuleuse va donc prendre fin de cette mis\u00e9rable mani\u00e8re, dans ce recoin perdu d\u2019un glacier situ\u00e9 \u00e0 plusieurs jours de notre objectif&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pilo sent mon ind\u00e9cision. Il sugg\u00e8re de faire une nouvelle tentative plus \u00e0 gauche. Un secteur qui, \u00e0 bien y regarder, semble effectivement moins crevass\u00e9. La seule d\u00e9cision sage aurait \u00e9t\u00e9 de redescendre \u00e0 l\u2019oasis de tout \u00e0 l\u2019heure, puis de suivre gentiment la suggestion du guide Vallot, \u00e0 savoir \u00ab&nbsp;prendre \u00e0 gauche vers le centre du glacier&nbsp;\u00bb. Mais, compl\u00e8tement incapable d\u2019initiative, je saisis imm\u00e9diatement la perche que me tend Pilo, et pour la seconde fois je nous engage r\u00e9solument dans les emmerdes. Quoi qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019emmerdes l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rentes&nbsp;: il n\u2019y a pas de s\u00e9racs en \u00e9quilibre, par ici, ni de charges explosives dissimul\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0, mais juste des crevasses. Elles sont d\u2019abord peu nombreuses et de tailles raisonnables, et la progression commence sous de bons augures. Mais, rapidement, elles prennent de l\u2019ampleur et s\u2019entrecroisent bient\u00f4t en tous sens, \u00e0 tel point qu\u2019il n\u2019est plus possible de parler d\u2019une quelconque \u00ab&nbsp;surface&nbsp;\u00bb du glacier. Nous sommes suspendus au-dessus d\u2019une immense ab\u00eeme, de laquelle \u00e9mergent des rognons de glace de toutes formes et de toutes tailles.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_06.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>La progression consiste \u00e0 descendre vers la base du rognon sur lequel on se trouve, jusqu&rsquo;\u00e0 un niveau o\u00f9 il se rapproche suffisamment du suivant pour permettre le passage. On traverse alors comme on peut, en grand \u00e9cart, en opposition, voire en sautant, puis on remonte de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, et on recommence. L&rsquo;op\u00e9ration, d\u00e9licate, n\u00e9cessite l&rsquo;installation de nombreux points d\u2019ancrage pour assurer la cord\u00e9e. Lorsque le vide est trop large, il faut faire passer les sacs \u00e0 dos s\u00e9par\u00e9ment\u2026 A quatre sur une corde, tout cela n\u00e9cessite \u00e9norm\u00e9ment de temps. Chaque passage franchi repr\u00e9sente une petite victoire, mais augmente d\u2019autant le nombre de difficult\u00e9s \u00e0 parcourir en sens inverse si d\u2019aventure il fallait faire demi-tour. Alors on avance, on avance, sans trop se poser de questions, et notre colonne s\u2019enfonce toujours plus profond\u00e9ment dans cet univers totalement isol\u00e9 du monde. Ici, personne ne peut rien pour nous\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les heures passent. Du fond de nos ab\u00eemes nous n\u2019avons pas le moyen d\u2019\u00e9valuer le chemin parcouru, ni les difficult\u00e9s qui nous attendent encore. Nous sommes aveugles<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelques temps, les crevasses se font moins nombreuses, moins larges. Le glacier retrouve une certaine organisation. La mise en place d&rsquo;assurances n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire et nous progressons de plus en plus vite. Peu \u00e0 peu, la pente s\u2019infl\u00e9chit et nous d\u00e9bouchons sur un vaste replat couvert de neige. Quelques centaines de m\u00e8tres plus loin, les derni\u00e8res crevasses finissent par dispara\u00eetre totalement. Au creux d&rsquo;une combe, une petite rivi\u00e8re coule sur la neige et donne au site l\u2019allure d\u2019un petit vallon intime et rieur. Un soulagement profond m\u2019envahit. Je suis nerveusement \u00e9puis\u00e9 par ces heures de stress et de concentration, et j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;Olivier, C\u00e9cile et Pilo ne l&rsquo;ont pas trop ressenti. Nous prenons enfin le temps de profiter de la vue.<\/p>\n\n\n\n<p>A nos pieds, les s\u00e9racs du G\u00e9ant d\u00e9valent la pente en une colossale cascade fracass\u00e9e et vont se fondre, 500 m\u00e8tres plus bas, dans une immense surface gris \u2013 blanc moutonnante&nbsp;: la Mer de Glace. Juste au-dessus, le refuge du Requin se dresse toujours sur son promontoire. Il est proche \u00e0 toucher&nbsp;: un kilom\u00e8tre \u00e0 peine nous en s\u00e9pare&nbsp;! Dix heures pour franchir un kilom\u00e8tre, c\u2019est un fantastique record&nbsp;! Est-il possible que nous ne l\u2019ayons quitt\u00e9 que ce matin&nbsp;? Un peu \u00e0 l\u2019est de notre position, la chute de s\u00e9racs forme un renfoncement peu marqu\u00e9. A cet endroit, comme par magie, les crevasses sont presque totalement ferm\u00e9es, m\u00e9nageant une chauss\u00e9e large et confortable qui descend tranquillement en diagonale vers un endroit plat caract\u00e9ristique que nous reconnaissons imm\u00e9diatement&nbsp;: l\u2019oasis. Franchir les s\u00e9racs en empruntant cet itin\u00e9raire ne doit pas prendre plus d\u2019une heure. C\u2019est d\u2019ailleurs, je m\u2019en rends compte \u00e0 pr\u00e9sent, la recommandation du guide Vallot, celle-la m\u00eame dont j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne pas tenir compte, pour monter en direction du Petit Rognon. Je ne fais pas le fier.<\/p>\n\n\n\n<p>Un air ti\u00e8de souffle de la Mer de Glace et nous accompagne dans notre tranquille remont\u00e9e du glacier apais\u00e9. Vers 3000 m d&rsquo;altitude, nous installons notre camp sur un replat neigeux confortable. Cent m\u00e8tres au-dessus de nos t\u00eates, dans un chuintement discret, les derni\u00e8res t\u00e9l\u00e9cabines entament la travers\u00e9e de la pointe Helbronner \u00e0 l\u2019aiguille du Midi. D\u2019ici une heure, leurs passagers seront attabl\u00e9s devant une fondue dans un restaurant de Cham\u2019. Dans la nuit tombante, notre tente se transforme en un havre de chaleur et de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_19.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Troisi\u00e8me jour : vers le col du midi<\/h2>\n\n\n\n<p>14 Septembre 2002, 5h30, vall\u00e9e Blanche<\/p>\n\n\n\n<p>Au sortir de la tente, l\u2019ambiance glac\u00e9e, silencieuse et immense nous prend de court. Hier, au ti\u00e8de soleil de l\u2019apr\u00e8s-midi, ce n\u2019\u00e9tait pas aussi net, mais ce matin il n\u2019y a plus de doute&nbsp;: nous sommes bien en haute montagne. Autour de nous, un somptueux panorama de faces mythiques se d\u00e9ploie et nous joue le grand jeu. Dent du G\u00e9ant, pointe Helbronner, aiguille de Toule, Tour Ronde, et puis encore plus pr\u00e8s, grand Capucin, mont Blanc du Tacul\u2026 dans la faible lumi\u00e8re du matin naissant les couloirs encore dans l\u2019ombre dessinent des pointes sombres alors que les pics et les ar\u00eates se d\u00e9coupent en ombres chinoises sur le ciel rose. Pendant le d\u00e9montage du camp, la neige gel\u00e9e crisse sous nos chaussures.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_vue_matinale_depuis_camp_0.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Le premier objectif de la journ\u00e9e est de rejoindre le col du Midi, \u00e0 3500 m\u00e8tres d\u2019altitude. Nous \u00e9valuerons sur place si nous nous y installons pour la nuit ou si nous continuons la mont\u00e9e vers le mont Blanc du Tacul. C\u2019est un programme simple et sans risque de mauvaises surprises : le glacier, peu raide, est totalement couvert d\u2019une neige \u00e9paisse et solide qui ne laisse subsister que quelques crevasses bien visibles et faciles \u00e0 franchir. Mais nos deux journ\u00e9es d\u2019errances ont eu raison de nos pauvres petits organismes mal pr\u00e9par\u00e9s, et \u00e0 peine en route nous sentons la fatigue monter en nous. Dans cette immensit\u00e9, notre cord\u00e9e minuscule progresse tr\u00e8s lentement.<\/p>\n\n\n\n<p>Heure apr\u00e8s heure, le Gros rognon nous d\u00e9voile ses versants successifs dans un ralenti extr\u00eame, et nous avons l\u2019impression d\u2019\u00eatre quasiment scotch\u00e9s sur place. Loin au-dessus de nous, des cord\u00e9es mont\u00e9es \u00e0 l\u2019aiguille du Midi par la premi\u00e8re benne traversent le glacier au pas de course, en route vers les voies qu\u2019elles ont choisi de faire dans la journ\u00e9e. Il est presque midi lorsque nous atteignons leur trace, un itin\u00e9raire tr\u00e8s passant qui circule au pied de la face est du mont Blanc du Tacul.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant la mont\u00e9e, nous avons tout le loisir de suivre avec attention la progression d\u2019une cord\u00e9e engag\u00e9e dans le couloir Gervasutti au mont Blanc du Tacul, dont la sortie nous surplombe de pr\u00e8s de mille m\u00e8tres. Apr\u00e8s avoir aval\u00e9 les premi\u00e8res centaines de m\u00e8tres au pas de course, les gars ont commenc\u00e9 \u00e0 ralentir s\u00e9rieusement alors que nous n\u2019observions aucun probl\u00e8me particulier, et voil\u00e0 maintenant une heure que les deux points noirs reli\u00e9s par un fil minuscule se sont totalement immobilis\u00e9s aux deux tiers du couloir. Que se passe-t-il l\u00e0-haut&nbsp;? S\u2019ils sont dans le m\u00eame \u00e9tat de fatigue que nous, rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce qu\u2019ils prennent un peu de repos, mais r\u00e9cup\u00e9rer dans une pente \u00e0 55 degr\u00e9s, les pieds tordus par les crampons, attach\u00e9s dans un baudrier, ce n\u2019est pas confortable, j\u2019en sais quelque chose. Sans compter qu\u2019avec le soleil qui tape, des pierres commencent a ricocher dans la face\u2026 C\u2019est certain, ils ne doivent pas \u00eatre \u00e0 la noce, je n\u2019aimerais pas \u00eatre \u00e0 leur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelques minutes, un h\u00e9lico tourne autour de la cord\u00e9e bloqu\u00e9e. Nos interrogations se muent en une inqui\u00e9tude sourde. L\u2019h\u00e9lico part vers la vall\u00e9e comme une fus\u00e9e. Pleins de compassion pour les gars, mais totalement impuissants, nous repartons tout doucement. L\u2019h\u00e9lico revient, s\u2019immobilise \u00e0 nouveau en face de la cord\u00e9e, pendant de longues minutes. Que se joue-t-il l\u00e0-haut&nbsp;? Arrivent-ils \u00e0 communiquer&nbsp;? L\u2019h\u00e9lico peut-il vraiment les aider en cas de besoin&nbsp;? Si ces gars d\u00e9vissent, nous serons pour ainsi dire aux premi\u00e8res loges car ils tomberont presque \u00e0 nos pieds, un sale spectacle en perspective. Au chapitre des histoires incroyables il se raconte celle de ces deux alpinistes qui ont fait une chute de 800 m\u00e8tres dans un couloir de neige. Coup de chance, pas un rocher ne d\u00e9passait, et le bas de la pente retrouvait progressivement l\u2019horizontale. La cord\u00e9e avait d\u00e9val\u00e9 ce toboggan parfait \u00e0 une vitesse folle, saut\u00e9 sans dommage la rimaye, et ralenti tout doucement sur le replat du glacier. A peine sonn\u00e9s, ils \u00e9taient repartis \u00e0 pied. La configuration du couloir que nous avons sous les yeux semble correspondre \u00e0 celle du r\u00e9cit. Nos deux h\u00e9ros fatigu\u00e9s auraient-ils eux aussi une petite chance de s\u2019en tirer&nbsp;? Allez, les gars, courage, on est avec vous&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00e9lico s\u2019\u00e9loigne \u00e0 nouveau, et le silence retombe sur la montagne. Mais, ma parole, il les abandonne&nbsp;\u00e0 leur sort&nbsp;! Doucement, tout doucement, la cord\u00e9e reprend sa progression vers le haut. Et nous la n\u00f4tre, les yeux riv\u00e9s vers le Tacul. Nos deux cord\u00e9es ne sont distantes que d&rsquo;un petit kilom\u00e8tre, et vivent pourtant deux aventures totalement diff\u00e9rentes. Ces deux gars sont certainement de bons techniciens. Ils doivent avoir \u00e0 leur actif plein de sommets prestigieux, atteints par des voies difficiles. La montagne est pour eux un terrain d\u2019aventure sportive, qu\u2019ils sillonnent l\u00e9gers, en courant. Programme type de leur journ\u00e9e&nbsp;: t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, marche d\u2019approche, voie, retour, t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, Cham\u2019. Du travail bien fait, une performance physique et esth\u00e9tique. Nous autres, bande de bibendums lents et lourds, nous avan\u00e7ons \u00e0 vitesse d\u2019escargot sur des itin\u00e9raires faciles, afin d\u2019assouvir notre passion&nbsp;: ETRE dans la montagne. Y vivre un moment. Au risque de nous y enliser parfois. Nous venons de vivre deux journ\u00e9es crevantes, \u00e9prouvantes, mais totalement en montagne, pour atteindre un lieu qui n\u2019est pour eux que le point de d\u00e9part de leur aventure. Savent-ils que les sommets qu\u2019ils gravissent ont un soubassement, toute une zone qui, en elle-m\u00eame, est d\u2019une incroyable richesse de paysages, de sensations et d\u2019itin\u00e9raires&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019envie ces deux hommes&nbsp;: ils sont capables de grimper ce couloir, qui est sans doute hors de ma port\u00e9e. Pensent-ils parfois la montagne comme nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u00e9cile : Dans ce grand beau temps, apr\u00e8s les passages un peu pi\u00e9geux des s\u00e9racs du G\u00e9ant, la mont\u00e9e vers le col du Midi me fait l\u2019effet d\u2019une grande respiration blanche. Alors, l\u2019attention se rel\u00e2che\u2026 D\u2019autant plus que la fatigue n\u2019incite pas \u00e0 la vigilance. Nous restons encord\u00e9s et marchons lentement et sagement en file indienne. Marc m\u00e8ne le pas, suivi de Pilo, puis de moi&nbsp;; Olivier ferme la marche. Enfin, enfin, regarder autre chose que mes pieds, lever la t\u00eate pour admirer la montagne alentour&nbsp;! Ne m\u00eame plus regarder o\u00f9 l\u2019on pose ses pas, se contenter de les mettre dans les traces laiss\u00e9es sur la neige. Si ce n\u2019\u00e9tait l\u2019altitude, la fatigue, les corps qui, d\u00e9j\u00e0, ressentent le manque d\u2019oxyg\u00e8ne, on se croirait presque en promenad<\/em>e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais voil\u00e0 que, sans pr\u00e9venir, la corde se tend derri\u00e8re moi, m\u2019emp\u00eachant d\u2019avancer. Je jette un \u0153il et ne voit <em>bizarrement qu\u2019une moiti\u00e9 d\u2019Olivier qui \u00e9merge du sol. Comment s\u2019est-il d\u00e9brouill\u00e9 pour tomber dans une crevasse au sein de cette \u00e9tendue blanche et lisse, \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 nous sommes tous pass\u00e9s sans encombre&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Hoh\u00e9, Pilo, Marc&nbsp;! Heu\u2026 Il y a un probl\u00e8me&nbsp;! (Bon sang, qu\u2019est-ce qu\u2019on fait dans ce cas-l\u00e0&nbsp;?)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Aid\u00e9 de la corde bien tendue, Olivier s\u2019extirpe de son trou sous nos regards un tantinet moqueurs. La marche reprend, un peu moins insouciante, toujours tranquille. Le rythme s\u2019installe dans une lenteur pesante et r\u00e9guli\u00e8re&#8230; Quand <em>soudain, sans crier gare, je me sens stopp\u00e9e net dans mon bien maigre \u00e9lan et tir\u00e9e en arri\u00e8re. Je me retourne et vois de nouveau Olivier r\u00e9duit de moiti\u00e9, pestant et jurant contre je ne sais quel destin fac\u00e9tieux. Comment a-t-il fait pour tomber \u00e0 nouveau l\u00e0 o\u00f9 nous sommes tous pass\u00e9s sans rien sentir, pas m\u00eame le plus petit fr\u00e9missement du terrain, la question commence \u00e0 se poser s\u00e9rieusement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le petit sauvetage termin\u00e9, nous reprenons le chemin, tout droit, toujours tout droit jusqu\u2019au col, \u00e0 notre pas, \u00e0 notre <em>rythme. Le paysage se d\u00e9roule, l\u2019aiguille du Midi est plus proche, d\u2019autres cord\u00e9es \u00e9mergent, petites taches noires dans le grand blanc\u2026 Et c\u2019est l\u00e0 que je me sens soudain arr\u00eat\u00e9e dans mes r\u00e9flexions et dans ma progression par la corde qui s\u2019est, une nouvelle fois, tendue derri\u00e8re moi. Je me retourne et ne suis m\u00eame plus surprise de voir la moiti\u00e9 d\u2019Olivier \u00e9merger d\u2019une troisi\u00e8me crevasse que nous avons, encore et toujours, franchie sans probl\u00e8me et qui a choisi de s\u2019ouvrir sous ses pieds.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce n\u2019est plus du hasard, ce n\u2019est m\u00eame plus une co\u00efncidence, c\u2019est devenu une habitude. La question ne se pose m\u00eame plus de savoir comment il fait. Nous allons laisser Olivier mener la cord\u00e9e, au moins nous serons s\u00fbrs de ne jamais rater une crevasse&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un quart d\u2019heure pl<em>us tard, \u00e7a ne rate pas. Olivier, en t\u00eate de cord\u00e9e, n\u2019est plus que la moiti\u00e9 de lui-m\u00eame\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois cents derniers m\u00e8tres de mont\u00e9e vers le col me paraissent terriblement longs et monotones. La pente s\u2019adoucit tr\u00e8s lentement, annon\u00e7ant sans cesse un replat qui n\u2019arrive jamais. L\u2019horizon recule peu \u00e0 peu mais aucun paysage n\u2019appara\u00eet derri\u00e8re. A notre droite, pourtant, le sommet du gros Rognon s\u2019abaisse tout doucement, jusqu\u2019\u00e0 se trouver \u00e0 notre hauteur, puis plus bas que nous. Finalement, nous voil\u00e0 sur un sol horizontal, \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e d&rsquo;une immense selle neigeuse quasiment plane, encadr\u00e9e par deux sommets aussi diff\u00e9rents qu\u2019il est possible de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Au nord, l\u2019aiguille du Midi nous pr\u00e9sente son \u00e9l\u00e9gante et a\u00e9rienne silhouette triangulaire. Elle ne nous domine que de trois cents petits m\u00e8tres, mais sa face rocheuse \u00e9lanc\u00e9e lui conf\u00e8re une allure noble et alti\u00e8re. Au sommet, l\u2019antenne-relai TV, en forme de fus\u00e9e, renforce encore l\u2019impression ac\u00e9r\u00e9e qu\u2019elle d\u00e9gage. C\u2019est de l\u00e0 qu\u2019arrivent la majorit\u00e9 des alpinistes qui fr\u00e9quentent cette partie du Massif. Un dernier caf\u00e9 \u00e0 la terrasse d&rsquo;un bistrot chamoniard, quelques pas pour rejoindre la gare du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, deux fois dix minutes \u00e0 se faire balancer dans une cabine en plein ciel, et ils \u00e9mergent \u00e0 3800 m\u00e8tres, au c\u0153ur du massif le plus impressionnant d\u2019Europe. Il ne reste plus qu\u2019\u00e0 descendre jusqu&rsquo;au col du Midi par la belle ar\u00eate de neige pour partir imm\u00e9diatement vers le sommet de son choix, ou rejoindre le refuge des Cosmiques tout proche si l\u2019on a fix\u00e9 le d\u00e9part au lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous qui arrivons de loin, la gare sup\u00e9rieure du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique est un point de contact avec la civilisation, qui ne fait gu\u00e8re envie lorsqu\u2019il fait beau, mais qui peut vous sauver si le temps vire au mauvais. Un c\u00e2ble immense se d\u00e9tache du sommet et, d\u2019une enjamb\u00e9e de g\u00e9ant, franchit un kilom\u00e8tre et demi de vide jusqu&rsquo;au Gros Rognon, ce rocher isol\u00e9 au milieu de la glace autour duquel nous avons pass\u00e9 notre journ\u00e9e \u00e0 tourner. Au sud, le col est domin\u00e9 par le mont Blanc du Tacul, formidable, \u00e9pais\u2026 sa face nord est une immense coul\u00e9e de glace blanche \u00e9tincelante, entrecoup\u00e9e de barres de s\u00e9racs impressionnantes de puissance. Notre itin\u00e9raire continue par l\u00e0, nous apercevons la trace qui serpente dans la face. Rassemblant nos forces, nous reprenons notre marche.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais poursuivre la mont\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9paule ouest du Tacul, cinq cent m\u00e8tres plus haut, mais il ne nous faut que quelques pas pour comprendre&nbsp;: nous sommes tous \u00e9puis\u00e9s. Malgr\u00e9 le peu de d\u00e9nivel\u00e9 parcouru depuis ce matin, nos corps mal acclimat\u00e9s sont \u00e0 la peine. Le sang nous tape \u00e0 la t\u00eate, nos souffles courts se r\u00e9pondent comme ceux de taureaux avant le combat, une l\u00e9g\u00e8re naus\u00e9e monte doucement.&nbsp;Entamer l\u2019ascension de cette face massive, \u00e0 cette heure d\u00e9j\u00e0 tardive, dans notre \u00e9tat, serait une imb\u00e9cilit\u00e9 absolue. Qu\u2019importe&nbsp;: nous sommes libres comme l\u2019air&nbsp;! Et il n\u2019y a que l\u2019embarras du choix pour s\u2019installer, sur ce haut plateau formidable o\u00f9 pourrait atterrir un 747. Posons donc le camp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>La tente est mont\u00e9e, et les affaires y ont (plus ou moins) trouv\u00e9 leur place. Les corps sont rassasi\u00e9s. Le n\u00e9cessaire a \u00e9t\u00e9 fait, nous n&rsquo;avons plus d&rsquo;obligations. Il est encore t\u00f4t. La journ\u00e9e a encore une bonne tranche de vie \u00e0 nous offrir, alors&#8230; qu&rsquo;en faire ? Ind\u00e9cis, nous tournons un moment autour du camp, bricolant de ci de l\u00e0, sans trop savoir de quoi nous avons envie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans crier gare, le coup de barre nous tombe dessus. La d\u00e9tente qui succ\u00e8de \u00e0 l&rsquo;effort, la ti\u00e9deur de la tente qui chauffe au soleil, les duvets moelleux que l&rsquo;on vient de d\u00e9rouler soigneusement sur les tapis de sols encore parfaitement align\u00e9s, autant d&rsquo;attraits qui deviennent vite irr\u00e9sistibles \u00e0 nos corps fatigu\u00e9s. C&rsquo;est le moment de l&rsquo;heure de lecture paresseuse, entrecoup\u00e9e d&rsquo;assoupissements desquels on \u00e9merge de temps \u00e0 autre pour y replonger avec d\u00e9lice, autant de fois que n\u00e9cessaire. Pour un temps, la montagne est oubli\u00e9e. S&rsquo;isoler de la nature pour retrouver le confort humain nous fait du bien. C&rsquo;est un moment&#8230; diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers 16 heures, il y a un mouvement. Pilo entrouvre la porte, passe la t\u00eate au dehors, pousse une exclamation admirative et se pr\u00e9pare \u00e0 sortir avec enthousiasme. C&rsquo;est le signal. En deux minutes tout le monde est dehors. La lumi\u00e8re a chang\u00e9. Moins crue que tout \u00e0 l&rsquo;heure, elle teinte la montagne de nuances plus chaleureuses. A force de d\u00e9tailler le paysage alentour j&rsquo;aper\u00e7ois, \u00e0 peine visible dans les replis de la face nord du Tacul, une minuscule excroissance que je n\u2019avais pas remarqu\u00e9e. Un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la carte me renseigne&nbsp;: il s&rsquo;agit de la \u00ab&nbsp;pointe Lachenal&nbsp;\u00bb. Jamais entendu parler. Que vient donc faire Lachenal&nbsp;dans ces parages ? Ah oui, je sais&nbsp;: apr\u00e8s s\u2019\u00eatre gel\u00e9 les pieds \u00e0 l\u2019Annapurna aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019Herzog, auquel il a probablement sauv\u00e9 la vie \u00e0 cette occasion, il est mort tout pr\u00e8s d\u2019ici, en chutant b\u00eatement dans une crevasse de la vall\u00e9e blanche, lors d\u2019une banale descente \u00e0 ski. C\u2019est sans doute pour cette raison que l\u2019on a donn\u00e9 son nom \u00e0 cette petite pointe.<\/p>\n\n\n\n<p>Voyons voyons, combien mesure ce bout de caillou&nbsp;? 3613 m\u00e8tres&nbsp;? Je suis scandalis\u00e9&nbsp;: le premier humain \u00e0 avoir gravi un sommet de plus de 8000 m\u00e8tres aurait bien m\u00e9rit\u00e9 de donner son nom \u00e0 un sommet majeur de ce massif, enfin&nbsp;! Le col du Midi aurait pu supporter d\u2019\u00eatre encadr\u00e9 par une \u00ab&nbsp;aiguille Lachenal&nbsp;\u00bb, ou un \u00ab&nbsp;mont Lachenal&nbsp;\u00bb&nbsp;! La col\u00e8re ne m\u2019emp\u00eache pas de poser un rapide calcul mental&nbsp;: de la tente au sommet il n\u2019y a que 100 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9. Une broutille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ca vous dirait de monter l\u00e0-dessus&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les regards se tournent dans la direction de mon doigt. Chacun p\u00e8se le pour et le contre en silence. Il est mignon, ce petit sommet. C&rsquo;est tentant&#8230; Mais on est si bien ici, pr\u00e8s de la tente. Ce bref combat int\u00e9rieur est finalement remport\u00e9 par l&rsquo;action. Alors on s&rsquo;\u00e9quipe, et on part. Quel plaisir de marcher sans sac, d&rsquo;\u00eatre libre de ses mouvements, et de sentir que le mal des montagnes recule peu \u00e0 peu&nbsp;! De temps en temps, l&rsquo;un d&rsquo;entre nous marque la pause, et se retourne pour contempler au loin la petite tache orange de la tente qui se d\u00e9tache sur la neige. Chaque pas qui nous en \u00e9loigne lui redonne peu \u00e0 peu sa vraie dimension : celle d&rsquo;un minuscule \u00eelot d&rsquo;humanit\u00e9 perdu dans l&rsquo;immensit\u00e9. C&rsquo;est pourtant ce fragile objet qui nous apporte ce sentiment d&rsquo;\u00eatre ici en s\u00e9curit\u00e9, et nous permet de transformer cette ascension de haute montagne en promenade digestive. Un petit \u00ab&nbsp;chez-nous&nbsp;\u00bb nous attend pas loin&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le fil d&rsquo;un cheminement de pens\u00e9e, l&rsquo;un d&rsquo;entre nous s&rsquo;immobilise soudain, et interroge son voisin sur ses projets professionnels, ou disserte sur sa conception de la vie de couple. Une conversation d\u00e9cal\u00e9e s&rsquo;installe. L&rsquo;un s&rsquo;assoit sur son piolet, un coude sur les genoux, le menton dans la paume de la main. L&rsquo;autre, les mains dans les poches de son jean, joue \u00e0 tailler la glace \u00e0 petits coups de crampons, en contemplant un sommet inconnu dans le lointain. La conversation, bient\u00f4t, s&rsquo;\u00e9puise pour cette fois. Apr\u00e8s un silence pensif, le crissement des crampons reprend, jusqu\u2019au prochain arr\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_pilo_sur_son_arete.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous voici au sommet. Domin\u00e9s par l\u2019\u00e9norme masse du Tacul nous ne jouissons que d\u2019un angle de vue r\u00e9duit. Il nous offre cependant un magnifique panorama sur le col du Midi. C\u2019est vraiment un endroit particulier : avec ses 3500 m\u00e8tres, il fait pleinement partie du monde de l\u2019altitude, et l\u2019on pourrait s\u2019y attendre \u00e0 une certaine tranquillit\u00e9. C\u2019est pourtant le dernier endroit \u00e0 la mode. Le pied de l&rsquo;aiguille du Midi fourmille de points noirs qui s&rsquo;agitent en tous sens. Des files de cord\u00e9es laissent derri\u00e8re elles des traces entrem\u00eal\u00e9es, se croisant anarchiquement en direction d&rsquo;objectifs qu&rsquo;il ne nous est pas toujours possible de deviner. Des tentes se montent et se d\u00e9montent \u00e7\u00e0 et l\u00e0, parfois \u00e0 quelques minutes d\u2019intervalle. Un groupe s&rsquo;arr\u00eate pr\u00e8s d&rsquo;une grosse crevasse et y passe un long moment \u00e0 faire des exercices de sauvetage. Une cord\u00e9e traverse d&rsquo;un pas vif le plateau dans notre direction et vient faire une initiation \u00e0 l\u2019escalade glaciaire tout pr\u00e8s de nous\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Trois itin\u00e9raires quasiment autoroutiers se distinguent dans ce fouilli de traces. Ils relient l\u2019aiguille du Midi aux destinations les plus courues : le mont Blanc du Tacul (c\u2019est notre itin\u00e9raire de demain), le refuge Helbronner et les sommets du versant italien (c\u2019est la trace par laquelle nous sommes arriv\u00e9s), et l&rsquo;ar\u00eate Midi-Plan. Le long de ces lignes de force circulent d\u2019incessants d\u00e9fil\u00e9s de chenilles processionnaires, qui s\u2019\u00e9tirent ou se contractent au gr\u00e9 des difficult\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous restons longtemps \u00e0 observer cette fourmilli\u00e8re, fascin\u00e9s. Soudain, vers 17 heures, l&rsquo;activit\u00e9 diminue rapidement sur le col. Les processions se concentrent maintenant sur l\u2019aiguille et le refuge des Cosmiques, et drainent peu \u00e0 peu la foule du plateau. Les humains regagnent les lieux pour&nbsp;humains. Il est temps pour nous de faire de m\u00eame et de redescendre au camp.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_camp_1_den_haut.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">La tente, perdue dans l&rsquo;immensit\u00e9<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>A 18 heures, le col est totalement vide, nous voici \u00e0 nouveau dans l\u2019intimit\u00e9. Le soleil nous accorde les faveurs de ses derniers rayons. Personne n&rsquo;a envie de s&rsquo;enfermer dans la tente par cette lumi\u00e8re ti\u00e8de et chaleureuse, et la troupe se disperse. Chacun cherche \u00e0 profiter encore un peu de cette journ\u00e9e interminable. Pilo dessine le camp.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_camp_1.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_23.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Sans avertissement, en quelques secondes, le soleil dispara\u00eet derri\u00e8re l\u2019ar\u00eate Midi-Plan. Une sensation de froid intense nous envahit soudain. C\u2019est le moment de se replier dans la tente avec un bon livre. Bient\u00f4t, seul un minuscule point de lumi\u00e8re orange t\u00e9moigne de notre pr\u00e9sence dans la montagne glaciale et silencieuse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quatri\u00e8me jour : le tape-cul<\/h2>\n\n\n\n<p>15 Septembre 2002, 5h30.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait grand beau, comme pr\u00e9vu. Dans l&rsquo;air rose et glac\u00e9 du petit matin, la montagne est somptueuse, et cette vision nous donne envie d&rsquo;en d\u00e9coudre au plus vite, malgr\u00e9 une forme plut\u00f4t petite. Ce l\u00e9ger mal de t\u00eate, cette vague sensation naus\u00e9euse, je les reconnais bien : c&rsquo;est le processus d&rsquo;acclimatation qui est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. Nous sommes sur le fil, il va falloir aller doucement.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour de la tente, toute l&rsquo;\u00e9quipe s&rsquo;agite, le silence n&rsquo;est troubl\u00e9 que par les respirations oppress\u00e9es et le crissement des chaussures dans la neige glac\u00e9e. Chacun charge son sac \u00e0 dos en piochant dans la montagne d&rsquo;affaires et de nourriture empil\u00e9e \u00e0 m\u00eame la neige. L&rsquo;op\u00e9ration est nettement moins confortable qu&rsquo;au camping, quelques jours plus t\u00f4t, et personne n&rsquo;a envie de lambiner. Certaines op\u00e9rations d\u00e9licates n\u00e9cessitent d&rsquo;\u00f4ter les gants quelques instants, il faut faire vite, l&rsquo;ongl\u00e9e ne tarde pas. La tente, cet objet merveilleux qui nous a permis de survivre \u00e0 cette nuit glac\u00e9e, dispara\u00eet \u00e0 son tour. Plus rien ne nous relie \u00e0 cet endroit d\u00e9sormais inhospitalier, nous nous en \u00e9loignons sans regret, laissant derri\u00e8re nous un cercle de neige sale et tass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Loin au-dessus de nous, des dizaines de cord\u00e9es, t\u00f4t parties du refuge des Cosmiques, sont enchenill\u00e9es sur la trace. D&rsquo;ici une heure, la premi\u00e8re benne du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique va en d\u00e9verser d\u2019autres \u00e0 l\u2019assaut du sommet. Au jusant de ces deux mar\u00e9es, nous b\u00e9n\u00e9ficions d&rsquo;un calme relatif. Profitons-en vite car il ne va pas durer.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_08.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">D\u00e9montage du camp et d\u00e9part vers le Tacul<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>A tous petits pas, nous entamons la mont\u00e9e. La surface horizontale du col du Midi se redresse progressivement en un versant soutenu, \u00e9lev\u00e9 et plut\u00f4t monotone : il ne pr\u00e9sente aucune rupture de pente, pas le moindre \u00e9peron, aucun franchissement de cr\u00eate donnant acc\u00e8s \u00e0 un autre versant&#8230; Pour couronner le tout, la trace attaque ce d\u00e9sert pench\u00e9 de mani\u00e8re triviale, \u00e0 savoir tout droit, comme sur un escalier. Nous l\u2019escaladons courb\u00e9s sur la neige, le nez presque sur la pente et les bras en guise de pattes suppl\u00e9mentaires. De loin en loin, une crevasse g\u00e9ante barre la face et apporte un peu de distraction. La trace entame alors un cheminement tortueux pour rejoindre un passage praticable. La travers\u00e9e se fait sur un bloc de glace coinc\u00e9 ou un pont de neige miraculeusement intact. Et puis \u00e0 nouveau l&rsquo;escalier, la r\u00e9p\u00e9titivit\u00e9 des gestes, l&rsquo;ennui. Surtout ne pas tenter d&rsquo;\u00e9valuer sans cesse la distance restant \u00e0 parcourir, il y aurait de quoi sombrer dans le d\u00e9sespoir tant rien ne semble bouger autour de nous. Pour tromper l&rsquo;ennui, il faut s&rsquo;int\u00e9rioriser, s&rsquo;\u00e9vader en pens\u00e9e. C&rsquo;est un exercice difficile pour les \u00ab&nbsp;homo modernicus&nbsp;\u00bb que nous sommes, habitu\u00e9s au zapping permanent, mais un exercice bienfaisant, qui permet \u00e0 un certain calme int\u00e9rieur de s&rsquo;installer finalement. Les grandes angoisses de la vie ordinaire ne r\u00e9sistent pas \u00e0 ce genre de traitement.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un long moment de progression silencieuse, je jette un regard en arri\u00e8re. L&rsquo;aiguille du Midi, qui nous dominait depuis ce matin, a nettement baiss\u00e9. Sa pointe appara\u00eet maintenant nettement au dessous de notre position. \u00ab&nbsp;Tiens, on doit approcher des 4000 m\u00e8tres&nbsp;!&nbsp;\u00bb Pour les alpinistes occidentaux, moi le premier, 4000 m\u00e8tres constituent une altitude symbolique, une sorte de seuil vers l\u2019univers de la vraie haute montagne. Chaque fois que je d\u00e9passe cette hauteur, une sorte de fiert\u00e9 imb\u00e9cile m\u2019envahit, doubl\u00e9e d\u2019un l\u00e9ger m\u00e9pris pour ceux \u00e0 qui cela n\u2019arrivera jamais. C\u2019est parfaitement stupide, je le sais bien&nbsp;: aucun changement tangible ne survient \u00e0 cette altitude, il ne s\u2019agit que d\u2019une limite psychologique, li\u00e9e \u00e0 notre syst\u00e8me m\u00e9trique. Pour preuve, en d&rsquo;autres parties du monde cette limite n&rsquo;existe pas, ou bien elle est localis\u00e9e \u00e0 des altitudes diff\u00e9rentes. C\u00e9cile et Olivier&nbsp;semblent y \u00eatre sensibles comme moi car suite \u00e0 mon annonce ils roulent des yeux effar\u00e9s en regardant autour d&rsquo;eux avec \u00e9tonnement, comme si le monde avait soudain chang\u00e9. Pilo, lui, s\u2019en fout compl\u00e8tement. Il r\u00eavasse<\/p>\n\n\n\n<p>De notre position dominante, nous pouvons suivre la progression des grimpeurs qui nous suivent. Ils ont lentement travers\u00e9 le col du Midi. Lorsqu&rsquo;ils ont entam\u00e9 la mont\u00e9e du Tacul, si bas en dessous de nous, j&rsquo;ai eu de la peine pour ces montagnards du dimanche partis bien trop tard. J\u2019ai d\u00e9chant\u00e9 en voyant s\u2019amenuiser rapidement notre avance. Maintenant qu\u2019ils nous ont rattrap\u00e9, nous sommes au c\u0153ur de la foule. Des dizaines de parapentistes, reconnaissables \u00e0 leurs sacs tout ronds, \u00e9normes mais relativement l\u00e9gers, nous doublent \u00e0 grande vitesse, les mains dans les poches, en pleine conversation avec leurs copains. C&rsquo;est tout juste s&rsquo;ils s&rsquo;aper\u00e7oivent de notre pr\u00e9sence. Parfois, l&rsquo;un d&rsquo;entre eux l\u00e8ve un sourcil en nous jetant un regard dubitatif. Ils doivent se demander qui sont ces martiens avec des montagnes de choses inutiles sur le dos. Les quatre membres de notre cord\u00e9e ont tous pratiqu\u00e9 le parapente \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, nous sommes donc en mesure de comprendre ce que ces gens vont rechercher l\u00e0-haut. Nous les envions beaucoup, mais pour cette fois nous ne sommes pas dans le m\u00eame trip&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>15h30. La pente s&rsquo;adoucit enfin et nous d\u00e9bouchons sur l&rsquo;\u00e9paule du Tacul. De l\u00e0, une longue et confortable ar\u00eate monte jusqu\u2019au sommet. Elle est noire de monde. Des parapentes sont \u00e9tal\u00e9s un peu partout, colorant la neige de taches bariol\u00e9es. Harnach\u00e9s et casqu\u00e9s, les bras \u00e9cart\u00e9s pour tenir leurs bouquets de suspentes, les pilotes tapent du pied dans la neige pour se r\u00e9chauffer. Ils attendent un moment propice, car un vent glacial, irr\u00e9gulier et puissant, s\u2019est lev\u00e9 sur l&rsquo;ar\u00eate et interdit tout d\u00e9collage. Les plus lucides replient d\u00e9j\u00e0 leur voile en pestant. Aucun ne d\u00e9collera finalement ce jour-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Se croisant en tous sens, des cord\u00e9es s\u2019\u00e9loignent vers le Tacul ou le mont Blanc alors que d\u2019autres en reviennent d\u00e9j\u00e0. Plusieurs petits groupes font une pause casse-cro\u00fbte \u00e0 l&rsquo;abri d&rsquo;une corniche&#8230; Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;\u00e9paule du Tacul est surpeupl\u00e9e. Le constat nous d\u00e9prime un peu. Si nous \u00e9tions en forme, la bonne d\u00e9marche consisterait \u00e0 prendre nos jambes \u00e0 notre cou et \u00e0 continuer aussi loin que possible en direction du mont Blanc pour retrouver un peu de calme. Mais nous sommes tous \u00e9puis\u00e9s, bien incapables d&rsquo;envisager quelque prolongation que ce soit, apr\u00e8s le fantastique anti-record que nous venons de r\u00e9aliser. Grimper cinq cents m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 en 9 heures de progression, ce n&rsquo;est pas donn\u00e9 \u00e0 tout le monde&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir err\u00e9 quelques minutes parmi la foule, nous nous \u00e9loignons de quelques centaines de m\u00e8tres vers le sud et passons de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;ar\u00eate. A l\u2019abri de la corniche, le vent cesse comme par magie, les rayons du soleil nous chauffent la couenne et les humains disparaissent de notre champ de vision. La montagne est \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous la corniche, la neige est \u00e9paisse et poudreuse. Malgr\u00e9 la fatigue, l&rsquo;installation du camp ressemble \u00e0 un jeu de plage. En nous relayant \u00e0 la pelle, nous d\u00e9gageons une plate forme \u00e0 peu pr\u00e8s horizontale, entour\u00e9e d&rsquo;un bourrelet de neige protecteur. La tente, porte tourn\u00e9e vers le paysage, y trouve juste sa place.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque camp a son caract\u00e8re, ses points forts et ses points faibles. Ceux des jours pr\u00e9c\u00e9dents ne nous ont pas d\u00e9\u00e7u, mais celui-ci est d\u2019une autre classe. A 4100 m\u00e8tres m\u00e8tres d&rsquo;altitude, la vue est stup\u00e9fiante. Dans l\u2019air t\u00e9nu, le mont Maudit semble tout proche. Ses pentes escarp\u00e9es, entrecoup\u00e9es de crevasses et de bombements glaciaires, sont impressionnantes. A gauche du sommet, les Alpes suisse et italienne sortent le grand jeu, exposant leurs plus beaux massifs : Grand Paradis, Mont-Rose, Valais&#8230; Aurais je l\u2019occasion de les visiter un jour ?<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;inventaire de ces merveilles ne suffit pas \u00e0 nous retenir dehors. C&rsquo;est un d\u00e9lice d&rsquo;allonger nos corps fatigu\u00e9s dans la ti\u00e9deur orang\u00e9e de notre abri. Comme chaque jour, nous sombrons imm\u00e9diatement dans un sommeil doux et agit\u00e9 \u00e0 la fois. Comme chaque jour nous nous r\u00e9veillons deux heures plus tard avec un mal de t\u00eate et une l\u00e9g\u00e8re naus\u00e9e. Et comme chaque jour, le grand air et l&rsquo;envie de d\u00e9couverte nous appellent dehors. La question de l\u2019objectif ne se pose pas&nbsp;: le sommet du Tacul n\u2019est qu\u2019\u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>Escaladant la corniche, nous d\u00e9bouchons sur l&rsquo;ar\u00eate. Un vent violent et glacial s\u2019y d\u00e9cha\u00eene. Il s\u2019av\u00e8re un rem\u00e8de brutal et efficace pour nous remettre en forme car les naus\u00e9es s&rsquo;\u00e9loignent instantan\u00e9ment. Comme par miracle, la montagne s&rsquo;est vid\u00e9e de ses occupants. Nous sommes seuls \u00e0 remonter cette ar\u00eate facile. Quelques m\u00e8tres sous le sommet, la pente se redresse soudain, et surplombe un pr\u00e9cipice vertigineux impressionnant. Le vent qui souffle en rafales nous ballotte de droite et de gauche et menace de nous pr\u00e9cipiter en bas. Quel impr\u00e9voyant je fais&nbsp;: tromp\u00e9 par l&rsquo;impression de facilit\u00e9 je n&rsquo;ai pas pens\u00e9 \u00e0 emporter de corde&nbsp;! Qu\u2019importe, nous terminons l&rsquo;ascension \u00e0 quatre pattes. Attention, le troupeau de b\u0153ufs arrive !<\/p>\n\n\n\n<p>17 heures. A 4200 m\u00e8tres, pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9part, nous avons la sensation de nous trouver sur un sommet d&rsquo;une certaine ampleur. Tr\u00e8s peu nous d\u00e9passent encore. Na\u00efvement, C\u00e9cile demande :<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_au_tacul.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Comment s&rsquo;appelle ce d\u00f4me de neige, l\u00e0-bas au fond ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c7a c&rsquo;est le mont Blanc, ma grande !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quoi&nbsp;? C&rsquo;est pas vrai, c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je le vois de si pr\u00e8s&#8230; Mais dis-donc, il est encore vachement loin !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Retour au camp. Le coucher de soleil nous offre un moment magnifique, nous sommes les rois du monde dans notre tente. Une mer de nuages s&rsquo;est install\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 italien, ne laissant d\u00e9passer que les plus grands sommets. Atmosph\u00e8re rougeoyante et pure c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais. C&rsquo;est le bonheur.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_sa_majeste.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>A quelques centaines de m\u00e8tres, en contrebas du camp, le col Maudit, baign\u00e9 par les derniers rayons d&rsquo;un soleil ti\u00e8de, semble calme et hospitalier. Est-ce vraiment le m\u00eame endroit que celui de mon souvenir ? Est-ce vraiment ici que j&rsquo;ai failli <a href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/la-frontiere-en-fraude\/\">rester pour toujours<\/a> ?<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_camp_2_depuis_tacul.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">La tente, \u00e0 peine visible<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>La m\u00e9t\u00e9o de demain est sans \u00e9quivoque&nbsp;: beau, encore beau. Un miracle&nbsp;! Pourtant, je suis vaguement pr\u00e9occup\u00e9. Les souvenirs des moments difficiles que j\u2019ai v\u00e9cus ici m\u2019ont un peu plomb\u00e9 le moral en me rappelant qu\u2019\u00e0 cette altitude, le danger n\u2019est jamais totalement absent. Au moindre impr\u00e9vu, tout peut basculer tr\u00e8s vite. Nous ne sommes pas tr\u00e8s en forme. Comme la veille, le mal de l\u2019altitude est tout proche. Dans notre \u00e9tat, passer la nuit si haut constitue un quitte ou double : on peut se r\u00e9veiller acclimat\u00e9&#8230; ou malade !<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_camp_2_la_nuit.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Cinqui\u00e8me jour : le boss<\/h2>\n\n\n\n<p>Epaule du Tacul, 16 Septembre 2002, 5h30 du matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le quitte ou double n&rsquo;a pas jou\u00e9 en notre faveur : C\u00e9cile est malade. Pas \u00e0 n\u00e9cessiter une redescente d\u2019urgence, mais bien atteinte tout de m\u00eame. Naus\u00e9es, gros mal de t\u00eate&#8230; Je ne connais que trop bien cet \u00e9tat et je souffre avec elle. Nous d\u00e9montons le camp en silence, la mort dans l\u2019\u00e2me. Le sommet s\u2019\u00e9loigne. L\u2019aventure va sans doute se terminer ici, et je me pr\u00e9pare d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la retraite vers l\u2019aiguille du Midi. Lorsque les sacs sont pr\u00eats, un court conciliabule s\u2019installe sur la neige. Alors, que fait-on&nbsp;? L&rsquo;air glac\u00e9 du petit matin semble faire du bien \u00e0 C\u00e9cile&nbsp;: en \u00e9conomisant ses mots, elle nous fait comprendre qu\u2019elle peut partir vers le haut. Je suis admiratif&nbsp;: dans son \u00e9tat, avec la perspective de souffrir sans aucun r\u00e9pit, j\u2019aurais souhait\u00e9 redescendre. Mais je sais aussi que malgr\u00e9 sa volont\u00e9, il faudra rester attentif. Il n&rsquo;est pas certain que nous arrivions au sommet.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019Aspirine c\u2019est bien sur le moment, \u00e7a soulage, mais franchement, j\u2019attendais mieux. Peut-\u00eatre, en r\u00e9alit\u00e9, attendais-je un miracle. Eh bien le miracle ne s\u2019est pas produit. Je suis encore plus mal que la veille. Si je m\u2019\u00e9coutais, je ne sortirais pas du duvet. Cette fois-ci, non seulement j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre enfl\u00e9e de partout, mais en plus, je sens la pulsation du sang dans mes tempes, j\u2019ai la t\u00eate qui tourne\u2026 Tout de m\u00eame, \u00e0 voir ce qui est derri\u00e8re moi, et \u00e0 l\u2019id\u00e9e que je pourrais encore en voir davantage si je monte plus haut, je n\u2019ai pas tr\u00e8s envie d\u2019arr\u00eater l\u00e0. Le mal des montagnes, je ne connaissais pas. J\u2019ai mal \u00e0 la t\u00eate, le ventre barbouill\u00e9, les membres douloureux, les doigts gourds, tout en me refusant \u00e0 admettre que ces sympt\u00f4mes sont ceux du mal des montagnes. L\u2019an dernier, je n\u2019en ai pas souffert du tout, alors il n\u2019y a pas de raison. Ce doit \u00eatre une fatigue passag\u00e8re qui s\u2019\u00e9vanouira vite, au fil de la marche\u2026 Marc nous l\u2019a promis&nbsp;: c\u2019est aujourd\u2019hui qu\u2019on y va. Et, peut-\u00eatre, pour moi, c\u2019est aujourd\u2019hui ou jamais. Alors, ce sera aujourd\u2019hui.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La journ\u00e9e d\u00e9bute par une courte descente vers le Col Maudit, parfaite pour nous mettre en jambes doucement, avant d\u2019attaquer la mont\u00e9e. Nous arrivons de l\u2019ar\u00eate du Tacul par une diagonale rarement parcourue, il n\u2019y a pas de trace, et nous voil\u00e0 emp\u00eatr\u00e9s dans une neige profonde et malcommode. Ca commence bien&nbsp;! Laborieusement, nous finissons par atteindre le col, et rejoignons la trace \u00ab&nbsp;officielle&nbsp;\u00bb, bien dam\u00e9e par la fr\u00e9quentation, sur laquelle sont d\u00e9j\u00e0 en train de s\u2019\u00e9loigner les derni\u00e8res cord\u00e9es parties du refuge des Cosmiques quelques heures plus t\u00f4t. Malgr\u00e9 l&rsquo;avance que nous a donn\u00e9 notre nuit au Tacul, nous nous permettons d&rsquo;\u00eatre les derniers !<\/p>\n\n\n\n<p>Deux alternatives s\u2019offrent \u00e0 nous. A droite, le col Maudit se redresse progressivement en une pente de glace7 courte et raide, qui permet de contourner le mont Maudit par l\u2019ouest, en rejoignant le col du Mont-Maudit, 4345 m\u00e8tres. C\u2019est l\u2019itin\u00e9raire ordinaire, emprunt\u00e9 par la quasi totalit\u00e9 des cord\u00e9es en route pour le mont Blanc. La chenille de cord\u00e9es dont nous constituons le cul s\u2019y dirige en tortillant. Vers la gauche, une pente de neige immacul\u00e9e et profonde rejoint une belle ar\u00eate de neige et de rocher qui monte tout droit au sommet, \u00e0 4465 m\u00e8tres. Cet itin\u00e9raire est un peu plus technique et fatigant. Il est aussi beaucoup plus grandiose, et pour l\u2019heure totalement d\u00e9sert. Au chaud et repos\u00e9 dans mon bureau c\u00e9venol, c\u2019est celui que j\u2019avais choisi.<\/p>\n\n\n\n<p>Haletant et reniflant dans l&rsquo;air glac\u00e9 du matin, j\u2019observe encore une fois ce beau versant. C\u2019est bizarre, \u00e0 l\u2019\u00e9poque il m\u2019avait sembl\u00e9 plus\u2026 engageant. C\u2019est \u00e9trange comme les pentes s\u2019aplatissent et les d\u00e9nivel\u00e9s fondent dans les souvenirs. Parce qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, je le trouve quand m\u00eame tr\u00e8s haut, ce sommet, et cette ar\u00eate, tr\u00e8s a\u00e9rienne. Et puis, il y a\u2026 je ne sais pas, une atmosph\u00e8re aust\u00e8re. Le soleil n\u2019est pas encore lev\u00e9, tout est gris-bleu glac\u00e9, et d\u00e8s que l\u2019on met un pied hors de la trace, on se retrouve \u00e0 brasser une neige profonde\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tout compte fait, m\u2019engager l\u00e0-dedans avec nos sacs trop lourds et notre petite forme, \u00e7a ne me dit plus tellement. Sans doute serait-il raisonnable de faire comme tout le monde, et de se rabattre sur l\u2019itin\u00e9raire le plus facile. Mais comment prendre une telle d\u00e9cision sans perdre la face (nord)&nbsp;? Heureusement, il y a C\u00e9cile. Mais oui, bien s\u00fbr&nbsp;: avec son \u00e9tat, il faut faire au plus simple et au moins fatigant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, le Petit Prince atterrit sur une plan\u00e8te peupl\u00e9e d\u2019un unique Roi. Ce Roi un peu b\u00eate aimait par dessus tout que son autorit\u00e9 soit respect\u00e9e. Mais comme il \u00e9tait tr\u00e8s bon, il ne donnait que des ordres raisonnables.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si j\u2019ordonnais, disait-il couramment, si j\u2019ordonnais \u00e0 un g\u00e9n\u00e9ral de se changer en oiseau de mer, et si le g\u00e9n\u00e9ral n\u2019ob\u00e9issait pas, ce ne serait pas la faute du g\u00e9n\u00e9ral, ce serait ma faute&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00eatre respect\u00e9 dans son autorit\u00e9, c\u2019est simple&nbsp;: il suffit de donner des ordres raisonnables. Des directives qui correspondent au besoin profond du peuple. C\u2019est ainsi que, gr\u00e2ce \u00e0 C\u00e9cile, je vais pouvoir choisir la voie de droite. Ah, comme mes sujets vont m\u2019aimer&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Emergeant de ces pens\u00e9es p\u00e9n\u00e9trantes, je constate que la chenille de cord\u00e9es qui nous pr\u00e9c\u00e9dait nous a proprement largu\u00e9s sur place, et s&rsquo;\u00e9loigne \u00e0 vive allure vers le haut. Nous repartons laborieusement, peinant et ahanant, courb\u00e9s sur la neige. Lorsque nous atteignons la pente de glace du col du Mont-Maudit, le soleil \u00e9merge de la cr\u00eate. Voil\u00e0 qui rend l\u2019endroit plus souriant que sous les \u00e9clairs d&rsquo;il y a quinze ans. Je l\u2019approche cependant avec une petite appr\u00e9hension&nbsp;: l&rsquo;itin\u00e9raire des Trois Monts s&rsquo;apparente \u00e0 une longue marche facile, \u00e0 l\u2019exception de cette portion. Une crevasse tortueuse, la \u00ab&nbsp;rimaye&nbsp;\u00bb, marque la s\u00e9paration entre le glacier (en dessous) et la glace de pente (au-dessus). Certaines ann\u00e9es, le passage est d\u00e9licat. La pente se redresse \u00e0 45 degr\u00e9s sur une centaine de m\u00e8tres, ce qui n\u00e9cessite l&#8217;emploi du piolet, et pour les moins \u00e0 l&rsquo;aise la pose d&rsquo;une assurance. Rien de terrible, le guide Vallot n&rsquo;y consacre pas trois lignes. A aborder tranquillement et s\u00e9rieusement, cependant. Chacun son tour. Cela va prendre du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques cord\u00e9es attendent leur tour au bord de la rimaye. Nous prenons la queue et commen\u00e7ons \u00e0 patienter, assis sur nos sacs, observant la mani\u00e8re dont chacun s\u2019accommode du passage. Des \u00e9clats de voix nous parviennent bient\u00f4t du haut. Un groupe de jeunes en treillis appara\u00eet au sommet de la pente. Des militaires, de toute \u00e9vidence. \u00c9trangement indisciplin\u00e9s, \u00e0 vrai dire&nbsp;: \u00e7a crie, \u00e7a chante, \u00e7a blague \u00e0 tout va. Le tout avec un accent si fort et si caract\u00e9ristique que leur origine ne fait aucun doute&nbsp;: ce sont des Belges. (Quand m\u00eame, les parlers locaux, quelle carte d&rsquo;identit\u00e9&#8230;) Nom de Dieu, l&rsquo;arm\u00e9e belge serait dot\u00e9e d\u2019un r\u00e9giment de chasseurs alpins, \u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;? Alors que leur pays culmine au signal de Botrange \u00e0 694 malheureux m\u00e8tres d&rsquo;altitude&nbsp;(pauvres gens) ? Mais que font-ils donc l\u00e0&nbsp;? Et qui plus est, comment se fait-il qu&rsquo;ils semblent \u00e0 l&rsquo;aise comme des poissons dans l&rsquo;eau&nbsp;? Pour nous qui soufflons comme des phoques, c&rsquo;est vexant, \u00e0 la fin&nbsp;! Et puis zut&nbsp;! Quelle que soit leur histoire, elle ne fait pas notre affaire du tout&nbsp;: quand toutes ces cord\u00e9es vont s&rsquo;engager dans la pente de glace, ce petit coin de montagne va ressembler aux Champs-Elys\u00e9es un samedi apr\u00e8s-midi, il va falloir jouer des coudes pour avancer. En plus, si on ne se prend pas un militaire belge sur le coin de la figure on aura de la chance, une fois&nbsp;! Enfin, c&rsquo;est comme \u00e7a\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les cord\u00e9es qui nous pr\u00e9c\u00e9daient sont parties, c&rsquo;est \u00e0 notre tour. Je m&rsquo;engage dans la pente en tirant derri\u00e8re moi mon fil d&rsquo;Ariane. C&rsquo;est un vrai champ de bataille. Comme les cordes d&rsquo;assaillants \u00e0 l&rsquo;attaque d&rsquo;un ch\u00e2teau-fort, des rappels fendent le ciel en sifflant et viennent claquer pr\u00e8s de nous. Des jeunes y descendent par grappes, en petits sauts plus ou moins gracieux. D&rsquo;autres proc\u00e8dent sans rappel, par cord\u00e9es volantes de deux ou trois personnes. Moyennement rassur\u00e9s, ils frappent la glace comme des forcen\u00e9s avec leurs crampons pour assurer leurs prises. Des gerbes de gla\u00e7ons volent autour d&rsquo;eux et rebondissent dans la pente jusqu&rsquo;\u00e0 nous. Chacun y va de son style, c&rsquo;est un sacr\u00e9 bordel, mais l&rsquo;ambiance est sympathique et l&rsquo;esprit est \u00e0 l&rsquo;entraide. Voil\u00e0 qui me surprend un peu de la part de militaires. M\u00eame les grad\u00e9s sont avenants, ils s&rsquo;adressent \u00e0 leurs hommes comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;\u00eatres humains, c&rsquo;est dire&nbsp;!<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_15.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Continuant \u00e0 monter au milieu de cette agitation, j&rsquo;approche d&rsquo;un petit rocher qui \u00e9merge \u00e0 mi-hauteur de la pente de glace. \u00ab&nbsp;Tiens tiens, je te reconnais, toi&nbsp;!&nbsp;\u00bb me dis-je silencieusement, rattrap\u00e9 par le souvenir. C&rsquo;est l&rsquo;endroit id\u00e9al pour poser un relais et faire monter les autres. Mais il y a un probl\u00e8me : un militaire y est d\u00e9j\u00e0 install\u00e9. Qui plus est, il s\u2019agit d\u2019un grad\u00e9, manifestement le grand chef de tout ce bazar, ce qui m&rsquo;impressionne un peu. Je suis plant\u00e9 sur mes crampons comme un ben\u00eat ind\u00e9cis depuis un moment lorsque l\u2019homme remarque ma pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Viens, viens donc, on va s&rsquo;arranger&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re fois qu&rsquo;un militaire m&rsquo;a adress\u00e9 la parole, c&rsquo;\u00e9tait aux&nbsp;\u00ab&nbsp;trois jours&nbsp;\u00bb, il y a un sacr\u00e9 paquet d&rsquo;ann\u00e9es. J&rsquo;en garde un souvenir peu flatteur pour lui et pour l&rsquo;arm\u00e9e fran\u00e7aise. Et voil\u00e0 que celui-l\u00e0 me tutoie, non pas avec l\u2019arrogance que l\u2019on emploie pour interpeller une sous-merde, mais en toute simplicit\u00e9, comme si nous \u00e9tions \u00e9gaux en droits et en devoirs. J&rsquo;approche en crabe, et comme deux vieux camarades de cord\u00e9e, nous r\u00e9am\u00e9nageons ensemble le relais, mettant en commun nos sangles et nos mousquetons, pour optimiser la place et la s\u00e9curit\u00e9. Bient\u00f4t, nous pouvons chacun poser un quart de fesse sur un coin de rocher et nous pr\u00e9occuper de nos compagnons de cord\u00e9es respectifs. Lui assure leur descente, moi la mont\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Poussant et tirant des cordes au travers des descendeurs, surveillant la progression de nos ouailles, nous entamons la conversation d&rsquo;usage. D&rsquo;o\u00f9 tu viens, o\u00f9 tu vas, tout \u00e7a&#8230; Pour terminer en beaut\u00e9 trois semaines de stage d&rsquo;alpinisme dans le Massif, ils se sont pay\u00e9 le Boss&#8230; \u00e0 leur mani\u00e8re&nbsp;: partis hier soir de l&rsquo;aiguille du Midi, ils ont march\u00e9 toute la nuit, \u00ab&nbsp;\u00e0 la lueur de la lune&nbsp;\u00bb, et atteint le sommet au petit matin&#8230; J&rsquo;envie ces jeunes d&rsquo;avoir \u00e0 leur t\u00eate un grad\u00e9 po\u00e8te qui leur fait vivre de belles aventures. \u00ab&nbsp;H\u00e9 chef, heureusement qu&rsquo;il faisait nuit quand on a grimp\u00e9 \u00e7a, au moins on n&rsquo;a pas trop flipp\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Mon grad\u00e9 po\u00e8te r\u00e9pond d\u2019un signe de la main amical \u00e0 son interlocuteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre conversation reprend, et nous am\u00e8ne, suite \u00e0 je ne sais quelles circonvolutions, droit vers un sujet que pour rien au monde je n&rsquo;aurais souhait\u00e9 aborder ici et maintenant avec cet homme&nbsp;: celui de mon statut militaire personnel. Quand, dans mes petits souliers, je lui avoue \u00e0 mi-voix que je suis objecteur de conscience, \u00e7a le fait franchement rigoler. Pas de ce rire moqueur auquel je m&rsquo;attends&nbsp;: on dirait presque que l&rsquo;id\u00e9e le rend heureux. En fait, je crois bien qu&rsquo;il s&rsquo;en fout. Comme moi, il semble tout simplement appr\u00e9cier notre conversation, plant\u00e9s le cul sur un caillou perch\u00e9 dans le ciel. Je m&rsquo;en rappellerai toujours<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est marrant, d\u2019en bas, on dirait que Marc a l\u2019air de bien s\u2019amuser, l\u00e0-haut. Olivier est presque arriv\u00e9, Pilo y serait sans doute d\u00e9j\u00e0 s\u2019il n\u2019avait pas d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019aider dans cette pente qui me para\u00eet presque verticale. Depuis hier, sans que nous l\u2019ayons vraiment d\u00e9cid\u00e9, je suis couv\u00e9e par mes compagnons de cord\u00e9e, jamais en t\u00eate, jamais en queue, toujours bien \u00e0 l\u2019abri au milieu. Cela n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 la difficult\u00e9 de l\u2019affaire.<\/em><br><em> Je crois bien que sans Pilo je n\u2019aurais pas pu franchir la rimaye avec mon sac. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je ne dis rien \u00e0 un gar\u00e7on qui me met la main aux fesses sans mon autorisation. Une fois la rimaye franchie, il suffit de grimper. Rien de trop compliqu\u00e9, mais avec cette troupe de militaires en goguette sur la pente, on ne sait plus o\u00f9 aller. J\u2019ai peur de m\u2019en prendre un sur la t\u00eate. Il s\u2019amusent, eux, ils descendent, \u00e7a a l\u2019air d\u2019\u00eatre l\u2019\u00e9clate totale.<\/em><br>Tellement l\u2019\u00e9clate qu\u2019ils ne regardent absolument pas ce qu\u2019ils font, ces p\u2019tits gars. L\u2019un d\u2019eux, trop heureux de virevolter \u00e0 son aise sur la paroi, fait des zigs et des zags, tant et si bien qu\u2019il finit par nous coincer sous sa corde.<br>Pour la premi\u00e8re fois, j\u2019ai peur. Peur que mon sac, accroch\u00e9 sous sa corde, m\u2019entra\u00eene dans la pente, et les autres avec moi. T\u00e9tanis\u00e9e, je n\u2019ose plus bouger. L\u00e0-haut, \u00e7a discute. Derri\u00e8re, Pilo gueule sur l\u2019ind\u00e9licat qui nous met dans le p\u00e9trin. La beuglante fait son petit effet, l\u2019individu repart aussi sec, nous voil\u00e0 lib\u00e9r\u00e9s.<br>L\u2019incident n\u2019a dur\u00e9 que quelques secondes. Quelques secondes d\u2019une peur sans doute irraisonn\u00e9e et vite oubli\u00e9e. Mais ici dans ce paysage \u00e0 la fois hostile et majestueux, l\u2019erreur n\u2019est pas permise. Si seulement nous \u00e9tions seuls !<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Olivier, Pilo et C\u00e9cile nous rejoignent au relais, il y a maintenant surpopulation. Les derniers militaires ont franchi la rimaye, au bas de la pente de glace, et commencent la descente vers le col Maudit, tandis que nous repartons vers le haut, pour \u00e9merger enfin au col du Mont-Maudit. \u00ab&nbsp;Eh ben, \u00e7a s&rsquo;est super bien pass\u00e9, finalement&nbsp;\u00bb, commente simplement Pilo. Il a l&rsquo;air tout heureux de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p>A partir du col, en quelques m\u00e8tres la vue s&rsquo;ouvre en grand vers le sud-est. Le sommet du mont Blanc est encore cach\u00e9 par les contreforts du mont Maudit, mais l&rsquo;ar\u00eate des Bosses semble maintenant toute proche. A perte de vue, la montagne est vide et silencieuse. Il y a longtemps que les cord\u00e9es les plus lentes sont arriv\u00e9es au sommet et ont entam\u00e9 la redescente de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9. Nous voil\u00e0 seuls. A petits pas, nous commen\u00e7ons \u00e0 nous diriger vers le col de la Brenva.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a \u00e0 peine un kilom\u00e8tre \u00e0 parcourir, mais peut-\u00eatre est-ce le kilom\u00e8tre le plus grandiose que je connaisse en montagne. Nous sommes \u00e0 4300 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, bien au dessus de l&rsquo;immense majorit\u00e9 des sommets des Alpes. L&rsquo;itin\u00e9raire, quasiment horizontal, est facile et laisse au marcheur toute latitude pour porter son attention sur le paysage. La trace circule tout d\u2019abord sur le versant fran\u00e7ais du mont Maudit, puis elle rejoint l&rsquo;ar\u00eate-fronti\u00e8re. Les grands massifs suisses et italiens apparaissent alors les uns apr\u00e8s les autres, et la vue porte \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres de distance. Tr\u00e8s haut au-dessus de nous, alors que nous sommes d\u00e9j\u00e0 si haut, appara\u00eet enfin le Boss. Monolithique, \u00e9pais, et a\u00e9rien \u00e0 la fois. Apr\u00e8s tout ce chemin, il reste tant d\u2019efforts \u00e0 fournir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ar\u00eate sur laquelle nous progressons est asym\u00e9trique&nbsp;: le versant fran\u00e7ais est constitu\u00e9 d\u2019une pente de neige tranquille qui descend vers le Grand Plateau. Le versant italien est vertical. Une corniche de neige s\u2019y est install\u00e9e. Elle est \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du lieu&nbsp;: colossale. Aux endroits les plus impressionnants, le surplomb doit d\u00e9passer cinquante m\u00e8tres de haut et dix m\u00e8tres de d\u00e9bord. Je n\u2019en ai jamais vu de si grande. La trace ne s\u2019en approche pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;H\u00e9, vous avez vu \u00e7a&nbsp;? clame Olivier enthousiaste. Attendez, je vais faire une photo. Marc, tu peux t\u2019approcher&nbsp;? \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Un <a href=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/gestion\/un_ecrit;aspx?idecrit=1184\">souvenir <\/a>me submerge, je reste muet.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Marc, tu m\u2019entends&nbsp;? On s\u2019approche un peu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp; Euuuh, non Olivier, on ne va pas faire de photo au bord de la corniche.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Allez&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Nous continuons notre marche vers le sommet en passant tr\u00e8s au large de l\u2019ab\u00eeme g\u00e9ante. Autour de nous, tout est d\u00e9mesur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un kilom\u00e8tre de l\u00e9gende, un kilom\u00e8tre de titans, qui marque pour la vie. Chaque fois ma m\u00e9moire en minimise les sensations, les dimensions. Chaque fois que j&rsquo;y repasse, je suis sonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_corniche_de_la_brenva.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Au creux du col de la Brenva se dresse une construction \u00e9trange et inattendue, constitu\u00e9e de trois murs monolithiques \u00e9rig\u00e9s en gros blocs de neige rectangulaires, tous de la m\u00eame dimension. Le plan d&rsquo;ensemble est tir\u00e9 au cordeau. Pour b\u00e2tir ce truc, toute une \u00e9quipe a sans doute travaill\u00e9 sous la direction d&rsquo;un architecte en chef, avec m\u00e9thode et organisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a de quoi loger au moins 15 personnes, mais la demeure ne respire pas le confort&nbsp;: elle n&rsquo;a pas de toit et reste totalement ouverte \u00e0 l&rsquo;est. Malgr\u00e9 son aspect impressionnant, ce n&rsquo;est qu&rsquo;une vague protection contre les vents dominants. Passer la nuit entre ces murs doit \u00eatre lugubre. Il \u00e9mane du lieu une ambiance lovecraftienne&nbsp;: on dirait une ruine ant\u00e9diluvienne, perdue au c\u0153ur d&rsquo;un d\u00e9sert de glace maudit. Mais ce ne sont pas les Grands Anciens qui l&rsquo;ont construite&nbsp;: des papiers d&#8217;emballage couverts de caract\u00e8res cyrilliques jonchent le sol. Les Ukrainiens de la Mer de Glace ont d\u00fb passer par l\u00e0. Olivier ramasse les d\u00e9tritus en r\u00e2lant et les fourre dans son sac en d\u00e9clarant haut et fort \u00e0 qui veut l&rsquo;entendre que \u00ab&nbsp;Ces Russkoff sont des vrais porcs&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Plus mesur\u00e9, je songe en silence que nous avons encore une culture plan\u00e9taire \u00e0 construire tous ensemble. Ce n&rsquo;est pas gagn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019air de rien (du moins, c\u2019est ce que je crois), j\u2019observe Olivier remplir ses poches des d\u00e9tritus qui jonchent les pourtours de \u00ab l\u2019igloo \u00bb du col de la Brenva. Je fais m\u00eame mine d\u2019en ramasser un. Plus longtemps on s\u2019arr\u00eate, mieux \u00e7a me va. Le moindre effort est une<\/em><br><em> souffrance. Marcher, marcher, encore marcher. J\u2019aime \u00e7a, pourtant. Si je le pouvais, je ne ferais que \u00e7a. Mais pas ici, pas aujourd\u2019hui. Et pourtant, si. Ici et aujourd\u2019hui. C\u2019est le paysage le plus grandiose que j\u2019aie jamais vu. La Brenva m\u2019a \u00e9blouie. Jamais je n\u2019aurais pens\u00e9 voir \u00e7a, en vrai. Mais alors, qu\u2019est-ce que je peine ! Je peine, je peine, je peine. M\u00eame parler est un effort. Et puis, pour dire quoi ?<\/em><br><em> Faire semblant ? R\u00e9p\u00e9ter que \u00ab oui, \u00e7a va aller \u00bb ? Inutile. Il y a eu tant de mont Blanc rat\u00e9s pour cause de mauvais temps ! Celui-ci ne le sera pas par ma faute. Avec ce grand soleil, l\u2019occasion est si belle. La Brenva est magnifique, et moi, je suis patraque comme jamais je ne l\u2019ai \u00e9t\u00e9.<\/em><br><em> J\u2019oscille entre d\u00e9go\u00fbt et \u00e9merveillement. Je ne sais plus trop quoi penser. Je n\u2019en ai pas la force. Je me laisse porter, c\u2019est tout. Du moment qu\u2019on ne me demande pas de prendre la d\u00e9cision pour tout le monde, \u00e7a me va.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il est 15 heures, un petit vent glac\u00e9 traverse le col et nous transperce la moelle. Il faut se d\u00e9cider : on s&rsquo;installe pour la nuit ou on continue&nbsp;? La question n&rsquo;est pas anodine car le col de la Brenva constitue le dernier endroit o\u00f9 il est facile de planter le camp. Au-del\u00e0, il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;une longue pente qui monte jusqu&rsquo;au sommet.<\/p>\n\n\n\n<p>Assise sur un bloc de glace ukrainien, C\u00e9cile reste muette. Elle est mal en point. Elle n&rsquo;a pas dit un mot depuis des heures, suivant le groupe en silence et en souffrance, sans se plaindre, sans demander gr\u00e2ce, et maintenant encore elle remet son sort entre nos mains. Je suis impressionn\u00e9. Rester sur place semble une mauvaise id\u00e9e&nbsp;: une seconde nuit en altitude risque de faire empirer le malaise de C\u00e9cile&#8230; et de nous atteindre nous aussi. Ce qui lui ferait du bien, je le sais bien&nbsp;: ce serait de perdre tr\u00e8s vite de l&rsquo;altitude. Redescendre. Renoncer, en d&rsquo;autres termes. Oui mais&#8230; si on monte, une fois au sommet il sera facile et rapide de redescendre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 3800 m\u00e8tres et plus bas encore. Un mauvais moment \u00e0 passer.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile ne dit toujours rien. Nous prenons la route du sommet.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour caract\u00e9riser les derni\u00e8res centaines de m\u00e8tres menant au sommet depuis le col de la Brenva, le guide Vallot ne fait pas dans la fioriture. J\u2019aurais aim\u00e9 y trouver une description lyrique des paysages immenses, un avertissement sur les risques de la haute altitude, un rappel des aventures historiques qu\u2019ont v\u00e9cue ici les premiers ascensionnistes\u2026 Mais non, rien. Les \u00e9minents membres de l\u2019institution v\u00e9n\u00e9rable qui a r\u00e9dig\u00e9 ce bouquin sont rest\u00e9s ultra-professionnels, et c\u2019est d\u2019un unique mot qu\u2019ils ont r\u00e9gl\u00e9 son compte \u00e0 cette c\u00f4te mythique&nbsp;: l\u2019itin\u00e9raire est&nbsp; \u00ab\u00a0long\u00a0\u00bb, para\u00eet-il. Long. Comment 500 m\u00e8tres pourraient-ils \u00eatre \u00ab\u00a0longs\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0courts\u00a0\u00bb ? 500 m\u00e8tres, c&rsquo;est 500 m\u00e8tres, pas un de plus, pas un moins. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le d\u00e9nivel\u00e9 qu\u2019il faut avaler pour atteindre le rebord du Causse M\u00e9jean depuis la vall\u00e9e du Tarnon, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez moi. De ma fen\u00eatre je peux compter les lacets du sentier qui balafrent le versant d\u2019en face, comme le sigle d\u2019un Zorro b\u00e8gue. C\u2019est une balade que l\u2019on fait r\u00e9guli\u00e8rement, avec Sophie, un quasi-p\u00e8lerinage qui me permet de patienter lorsque les al\u00e9as de la vie m\u2019\u00e9loignent de la haute-montagne pour trop longtemps. Autant dire que 500 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9, \u00e7a me conna\u00eet, et ce n\u2019est pas \u00ab&nbsp;long&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_17.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Quoique, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, tout en mettant un pied devant l\u2019autre, ces 500 m\u00e8tres l\u00e0 sont tout de m\u00eame un peu sp\u00e9ciaux. D\u2019abord, ce sont les derniers. Ils arrivent \u00e0 la suite de bien des efforts. Et puis ils sont haut perch\u00e9s. Peut-\u00eatre suis-je un peu pr\u00e9tentieux en affirmant que mon sentier du Causse M\u00e9jean, qui s\u2019\u00e9chelonne de 550 \u00e0 1050 m\u00e8tres d\u2019altitude, les vaut en terme d\u2019effort \u00e0 fournir. A 4800 m\u00e8tres d\u2019altitude la pression de l\u2019air n\u2019est plus que la moiti\u00e9 de ce qu\u2019elle est au niveau de la mer. Nos pauvres corps ne disposent plus ici que d\u2019une fraction de leur puissance habituelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour couronner le tout, ces 500 m\u00e8tres sont d\u2019une monotonie rare. La trace qui se d\u00e9roule devant nous se contente de serpenter sur un immense versant neigeux sans surprise&nbsp;: aucune rupture de pente ne vient rompre le rythme monotone de la marche, aucun franchissement d&rsquo;ar\u00eate ou basculement de combe ne diversifie les perspectives paysag\u00e8res. Rien pour attirer l\u2019attention ni distraire les pens\u00e9es. R\u00e9sultat&nbsp;: on ne se voit pas avancer&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le rythme de notre marche est incroyablement lent. Toutes les 3 ou 4 secondes, nous faisons un pas minuscule&nbsp;: une vingtaine de centim\u00e8tres&nbsp;au maximum ! Vingt centim\u00e8tres en quatre secondes, \u00e7a fait un m\u00e8tre en vingt secondes. Trois m\u00e8tres par minute. Et il ne s\u2019agit pas de m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9, mais de m\u00e8tres lin\u00e9aires. Combien de temps va-t-il falloir pour atteindre ce p&#8230; de sommet&nbsp;? Je tente des calculs compliqu\u00e9s, mon cerveau brumeux s\u2019embrouille, je recommence plusieurs fois\u2026 puis j\u2019abandonne.<\/p>\n\n\n\n<p>Un petit vent glac\u00e9 s&rsquo;est lev\u00e9. Chaque virage change notre situation du tout au tout. Lorsque nous montons vers la droite, nos visages sont directement expos\u00e9s \u00e0 la bise. En quelques secondes les l\u00e8vres bleuissent, les yeux se mettent \u00e0 pleurer, les joues se rigidifient et les lobes des oreilles s\u2019embrasent. Notre moral s\u2019effondre. Au virage suivant le vent nous passe dans le dos. Nos visages, \u00e0 l\u2019abri pour quelques minutes, fourmillent intens\u00e9ment tandis que le sang \u00e9paissi par le froid s\u2019y fraie p\u00e9niblement un chemin pour les irriguer de nouveau.<br>Pour une raison inexplicable, ce jour-l\u00e0 le sommet a r\u00e9guli\u00e8rement recul\u00e9, presque \u00e0 la m\u00eame vitesse que notre progression, rendant cette derni\u00e8re \u00e9tape p\u00e9nible&#8230; Le mot exact serait\u2026 long. Oui, c\u2019est cela. Ces 500 m\u00e8tres ont \u00e9t\u00e9 terriblement longs. C\u2019est bizarre, non, que 500 m\u00e8tres puissent \u00eatre si longs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u00e9ternit\u00e9, c\u2019est tr\u00e8s tr\u00e8s long, et pas seulement vers la fin&nbsp;! (d\u2019apr\u00e8s Woody Allen)<\/em><br><em> Quel boulet&nbsp;! Quel boulet je suis&nbsp;! Je ralentis tout le monde.<\/em><br><em> \u00c0 cause de moi on ne va jamais y arriver.&nbsp;J\u2019ai beau me r\u00e9p\u00e9ter : je suis all\u00e9e plus haut que \u00e7a, je suis all\u00e9e plus haut&nbsp;! Y\u2019a pas de raison que je n\u2019y arrive pas aujourd\u2019hui&nbsp;!<\/em><br><em> J\u2019y suis all\u00e9e, \u00e0 5000 m\u00e8tres d\u2019altitude, plus haut que toute l\u2019Europe, au refuge Eduardo Whymper, sur les flancs du volcan Chimborazo en Equateur. J\u2019ai m\u00eame une photo qui le<\/em><br><em> prouve&nbsp;: moi, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque o\u00f9 est inscrit le nom du refuge et l\u2019altitude. Mais il faut dire que ce refuge-l\u00e0, il s\u2019atteint en baskets et qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 depuis plusieurs mois dans les Andes, bien acclimat\u00e9e. Ah, je rigolais bien des touristes fra\u00eechement arriv\u00e9s qui soufflaient comme des \u00e2nes&nbsp;!<\/em><br><em> Je suis all\u00e9e plus haut.<\/em><br><em> Plus haut que le mont Blanc.<\/em><br><em> Donc, il n\u2019y a pas de raison que je n\u2019y arrive pas.<\/em><br><em> Il n\u2019y a pas de raison. Je vais y arriver.<\/em><br><em> Le tout, c\u2019est de mettre un pied apr\u00e8s l\u2019autre, devant.<\/em><br><em> 500 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9, \u00e7a n\u2019est tout de m\u00eame pas la fin du monde&nbsp;! On en a d\u00e9j\u00e0 grimp\u00e9 plus de 2000 pour arriver ici. Je ne sais pas pourquoi, je me tra\u00eene&nbsp;! Plus de souffle, plus d\u2019\u00e9nergie, les jambes plomb\u00e9es, les poumons obstru\u00e9s, la temp\u00eate dans mon crane.<\/em><br><em> Bon Dieu ce que c\u2019est long. Et difficile.<\/em><br><em> Penser \u00e0 autre chose.<\/em><br><em> Brrrr, le vent de face. Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait froid&nbsp;! Il faudrait que j\u2019aille plus vite, pour me r\u00e9chauffer.<\/em><br><em> On se g\u00e8le&nbsp;!<\/em><br><em> J\u2019y arrive pas. \u00c0 aller plus vite.<\/em><br><em> Pourquoi j\u2019y arrive pas, \u00e0 aller plus vite&nbsp;?<\/em><br><em> J\u2019ai trop froid.<\/em><br><em> C\u2019est trop lourd, sur mon dos.<\/em><br><em> C\u2019est long, c\u2019est long, \u00e7a ne finira jamais.<\/em><br><em> On n\u2019a pas avanc\u00e9, c\u2019est pas possible&nbsp;!<\/em><br><em> On dirait qu\u2019on fait du surplace.<\/em><br><em> Allez.<\/em><br><em> Les doigts dans le nez.<\/em><br><em> Pas possible.<\/em><br><em> Plus de jambes.<\/em><br><em> Mal \u00e0 la t\u00eate<\/em><br><em> Un pas toutes les cinq secondes.<\/em><br><em> On va y passer la journ\u00e9e.<\/em><br><em> La nuit, peut-\u00eatre.<\/em><br><em> Non mais quel boulet je fais&nbsp;!<\/em><br><em> Ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 me laisser l\u00e0, ils iront bien plus vite sans moi.<\/em><br><em> Quel boulet&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Imperceptiblement, la pente s\u2019adoucit. Au dessus de nous, un nouvel horizon se dessine et descend \u00e0 notre rencontre. Peu avant 16 heures, le soleil surgit au raz de la neige. Il nous \u00e9blouit cruellement mais nous sommes immens\u00e9ment heureux de le retrouver. Nos couennes glac\u00e9es se r\u00e9chauffent instantan\u00e9ment. Nos foul\u00e9es minuscules s\u2019allongent, il est maintenant presque facile de mettre un pied devant l\u2019autre. Bient\u00f4t, le sol ne monte plus, dans aucune direction.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous y sommes&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le sommet est silencieux, totalement d\u00e9sert. Bien s\u00fbr&nbsp;: il n\u2019est pas du tout l\u2019heure d\u2019\u00eatre au sommet du mont Blanc. Tous les ascensionnistes du jour sont depuis longtemps repartis vers la civilisation. C\u2019est la premi\u00e8re fois que cela m\u2019arrive. Par ce temps magnifique, c\u2019est un tr\u00e8s, tr\u00e8s beau cadeau, je le savoure en connaissance de cause en avalant doucement la corde qui me relie \u00e0 mes compagnons.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_18.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>On y est&nbsp;?<br>Vraiment&nbsp;?<br>C\u2019est pas des blagues&nbsp;?<br>L\u2019\u00e9ternit\u00e9&nbsp; a une fin&nbsp;?<br>Un sourire pour la photo&nbsp;? Chiche&nbsp;!<br>Vrai, je suis tellement heureuse d\u2019\u00eatre ici.<br>J\u2019y suis arriv\u00e9e.<br>Je savais&nbsp; bien, que je le pouvais.<br>4810 m\u00e8tres.<br>Eh&nbsp;! J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 fait les 5000.<br>Alors.<br>J\u2019y suis arriv\u00e9e.<br>Il est 16h.<br>\u00c0 nos pieds se d\u00e9ploie le monde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Olivier s\u2019immobilise \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s et plante son piolet dans la neige en soufflant bruyamment. Effort&nbsp;? Emotion&nbsp;? De nous tous il est sans doute celui qui a le plus esp\u00e9r\u00e9 cet instant, apr\u00e8s les nombreuses tentatives rat\u00e9es de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Un petit sourire discret mais triomphant s\u2019affiche sur son visage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Eh ben \u00e7a y est, on l\u2019a eu, ce mont Blanc&nbsp;! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le pas incertain, le regard dans le vague, C\u00e9cile \u00e9merge \u00e0 son tour de la pente. Depuis le col du Maudit elle a r\u00e9ussi \u00e0 maintenir un niveau d\u2019attention juste suffisant pour mettre un pied devant l\u2019autre, mais tout \u00e0 sa souffrance elle ne peut appr\u00e9cier ce moment \u00e0 sa juste valeur. Elle s\u2019immobilise en silence \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous, yeux baiss\u00e9s vers le sol. Il y a vingt ans j\u2019\u00e9tais ici dans cet \u00e9tat exact. Je souffre avec elle.<br>De son pas tranquille, Pilo cloture les arriv\u00e9es. D\u2019un clin d\u2019\u0153il l\u00e9ger, apparemment pas troubl\u00e9 le moins du monde, il nous lance&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;On a eu froid, hein&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On dirait qu\u2019il ne se rend pas compte de l\u2019endroit o\u00f9 il se trouve. Ou peut-\u00eatre est-ce l\u2019inverse&nbsp;: nous qui pensons vivre des \u00e9v\u00e9nements exceptionnels, avec son petit air r\u00eaveur il sait toujours nous ramener \u00e0 notre juste place.<\/p>\n\n\n\n<p>Les gens qui atteignent pour la premi\u00e8re fois le sommet du mont Blanc sont souvent surpris par la configuration des lieux. Jusqu&rsquo;aux derniers m\u00e8tres, le profil ac\u00e9r\u00e9 de l\u2019ar\u00eate des Bosses semble annoncer un sommet exigu, en forme d\u2019aiguille ou de lame de couteau, alors qu\u2019il s&rsquo;\u00e9largit en un espace vaste et confortable, une belle plateforme suspendue au dessus du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment raconter un paysage&nbsp;? Comment exprimer ce que l\u2019on ressent sur un sommet&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;De l\u00e0-haut, la vue s\u2019\u00e9tend \u00e0 360 degr\u00e9s&nbsp;!&nbsp;\u00bb, dit-on souvent pour faire ressentir l\u2019ampleur d\u2019un panorama. Cette affirmation correspond tr\u00e8s rarement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: il y a toujours \u00e0 proximit\u00e9 un sommet d\u2019une altitude \u00e9quivalente ou sup\u00e9rieure pour vous masquer une partie du paysage. Ici, au sommet du mont Blanc, la vue s\u2019\u00e9tend VRAIMENT \u00e0 360 degr\u00e9s. Au nord, le mont Maudit, avec ses 4400 m\u00e8tres, est trop bas pour masquer les autres sommets principaux du Massif&nbsp;: Aiguille Verte, dent du G\u00e9ant, Grandes Jorasses&#8230; Vers le sud et l\u2019ouest l\u2019aiguille de Bionnassay et les d\u00f4mes de Miage, avec leur 4000 et 3600 petits m\u00e8tres, font d\u00e9j\u00e0 partie d\u2019une&nbsp; strate inf\u00e9rieure de la plan\u00e8te. Quant aux innombrables autres sommets visibles d\u2019ici, il sont si loin ou si bas qu\u2019ils semblent pour ainsi dire proches du niveau de la mer&nbsp;! Nous avons beau faire \u00e0 petits pas le tour de notre domaine perch\u00e9, dans toutes les directions la vue porte \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_voici_miage.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Les d\u00f4mes de Miage<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Je m\u2019attarde \u00e0 tout hasard vers le sud-ouest. L\u2019atmosph\u00e8re est tellement transparente, serait-il possible d\u2019apercevoir certains sommets du massif Central proches de l\u00e0 o\u00f9 je vis&nbsp;? Pi\u00e9tinant la neige en pure perte, je n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 rep\u00e9rer la direction g\u00e9n\u00e9rale du massif Central. Je finis par me d\u00e9courager, et continue mon tour d\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers l\u2019est, une longue ar\u00eate presque horizontale se d\u00e9tache du sommet et descend en pente douce vers un sommet peu marqu\u00e9&nbsp;: le mont Blanc de Courmayeur. Ce n\u2019est qu\u2019une ant\u00e9cime du Boss, mais ses 4700 m\u00e8tres en font tout de m\u00eame le second sommet de ce massif&nbsp;. Il domine les vertigineuses faces du versant italien. De ces ab\u00eemes terrifiantes monte un \u00e9cho porteur de noms mythiques&nbsp;: Peuterey, Brouillard, Innominata\u2026 Les plus grands alpinistes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui y ont v\u00e9cu les aventures horribles ou formidables qui les ont rendus c\u00e9l\u00e8bres. Ce versant, c\u2019est pour moi la face cach\u00e9e du Boss, celle que je ne parcourrai jamais : la difficult\u00e9 des itin\u00e9raires qui la parcourent me les rend inaccessibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis des ann\u00e9es je nourris en secret un projet, un r\u00eave&nbsp;peut-\u00eatre. J\u2019imagine qu\u2019un jour je planterai ma tente l\u00e0-bas, sur l\u2019ar\u00eate neigeuse du mont Blanc de Courmayeur. J\u2019y resterai trois nuits. Pas une de plus, pas une de moins. Chaque jour, je passerai de longues heures \u00e0 fl\u00e2ner autour de la tente en contemplant d&rsquo;en haut les g\u00e9ants alpins&#8230; Quand il ferait trop froid, je somnolerais dans mon duvet en savourant quelques pages de \u00ab\u00a0L&rsquo;usage du monde\u00a0\u00bb de Nicolas Bouvier et en sirotant un petit verre de bon vin. Parfois, je prendrais le chemin du mont Blanc avec pour seul bagage un thermos de th\u00e9 br\u00fblant sous le bras, et j\u2019irais r\u00e9conforter au sommet un petit jeune de 19 ans insuffisamment acclimat\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;aimerais bien vivre cette aventure avec Sophie, mais je crains qu&rsquo;elle ne soit pas int\u00e9ress\u00e9e. Le mont Blanc de Courmayeur manque cruellement d&rsquo;herbe verte et d&rsquo;un ruisseau pour s&rsquo;y tremper les pieds au lever du soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9t\u00e9o, magnifique, va rester belle plusieurs jours, nos sacs sont encore charg\u00e9s de vivres, nous portons sur notre dos un camp complet, bien \u00e9quip\u00e9. Debout sur l\u2019objet de mon d\u00e9sir, les yeux tourn\u00e9s vers l\u2019est, je prends soudain conscience que toutes les conditions sont r\u00e9unies. Si ce r\u00eave doit devenir r\u00e9alit\u00e9 un jour, c\u2019est aujourd\u2019hui, MAINTENANT.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9las\u2026 Le temps nous manque. Plusieurs d&rsquo;entre nous ont des imp\u00e9ratifs, l\u00e0-bas, dans la vraie vie. Et puis il y a C\u00e9cile, qui souffre le martyre en silence. Pour elle, il n\u2019y aura plus de plaisir de vivre avant d\u2019avoir perdu quelques centaines de m\u00e8tres d\u2019altitude. En \u00e9valuant ces param\u00e8tres dans le secret de mes pens\u00e9es, je comprends qu\u2019une telle occasion ne se repr\u00e9sentera sans doute jamais\u2026 Le r\u00eave restera r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Une petite clope pour la route&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Olivier profite du sommet \u00e0 sa mani\u00e8re. Une odeur de fum\u00e9e, incongrue, effleure nos narines puis se disperse dans l\u2019air t\u00e9nu.<br>Entamer une descente m\u2019est toujours douloureux. Etre sur un sommet repr\u00e9sente une sorte d\u2019aboutissement, un \u00e9tat id\u00e9al que je voudrais prolonger toujours, comme s\u2019il en allait de mon bonheur de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, sur ce sommet particulier, le sentiment est plus fort qu\u2019ailleurs et de sombres pens\u00e9es tournent dans mon esprit. Pourquoi retourner vers la civilisation&nbsp;? Et si la vie n\u2019avait de sens qu\u2019ici&nbsp;? Y reviendrais-je un jour&nbsp;? Retrouverais-je ces sensations ? Lorsque, finalement, je me mets en marche \u00e0 regret, je ressens chaque pas comme une retraite qui m\u2019\u00e9loigne de moi-m\u00eame. Alors je me r\u00e9p\u00e8te, une fois encore, que je viens de vivre un moment rare. Je n\u2019ai pas toujours eu cette chance\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>M\u00eame pas le temps de profiter un peu du paysage. Se remplir les yeux, vite, vite, vite. Je<\/em><br><em> ne reverrai pas \u00e7a de si t\u00f4t. Peut-\u00eatre m\u00eame jamais. C\u2019est plus beau et plus fort que je ne l\u2019imaginais.<\/em><br><em> Tout cet horizon.<\/em><br><em> Mon Dieu, la terre est si loin, en bas&nbsp;!<\/em><br><em> Trop de choses \u00e0 voir\u2026<\/em><br><em> Je voudrais tout savoir. Le nom de chaque sommet, de chaque vall\u00e9e.<\/em><br><em> L\u00e0-bas, c\u2019est l\u2019Italie&nbsp;?<\/em><br><em> Si haut&nbsp;! Nous sommes si haut&nbsp;!<\/em><br><em> Et si seuls&nbsp;!<\/em><br><em> \u00c7a c\u2019est le luxe. Le seul v\u00e9ritable luxe.<\/em><br><em> Profiter d\u2019un lieu presque inaccessible, uniquement avec des gens qu\u2019on aime.<\/em><br><em> Seuls au monde au sommet.<\/em><br><em> Voil\u00e0, c\u2019est pour \u00e7a que je suis venue.<\/em><br><em> C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019en ai bav\u00e9.<\/em><br><em> Je ne regrette pas.<\/em><br><em> Alors, redescendre, d\u00e9j\u00e0\u2026<\/em><br><em> On pourrait en profiter un peu, non&nbsp;?<\/em><br><em> \u00c7a n\u2019est pas parce que je n\u2019arrive plus \u00e0 ouvrir la bouche que je n\u2019en ai pas envie.<\/em><br><em> La preuve, j\u2019ai bien fait le sourire, pour la photo. Enfin, presque.<\/em><br><em> Comment Olivier arrive-t-il \u00e0 sortir ses mains de ses gants pour allumer une clope\u2026 \u00e7a me d\u00e9passe. Il fait trop froid, je ne pourrais pas, moi. Me geler les mains juste pour \u00e7a.<\/em><br><em> Et dire que s\u2019il n\u2019y avait pas eu Olivier et ses addictions, on serait rest\u00e9 moins longtemps encore.<\/em><br><em> C\u2019est si rare, \u00e0 ce qu\u2019il para\u00eet.<\/em><br><em> Si rare.<\/em><br><em> En profiter, au maximum.<\/em><br><em> Se remplir les mirettes.<\/em><br><em> Regarder, regarder, regarder.<\/em><br><em> Sentir le vent froid et glac\u00e9.<\/em><br><em> Se laisser br\u00fbler par le soleil.<\/em><br><em> Si proche, le soleil.<\/em><br><em> Bon, d\u2019accord, j\u2019ai mal \u00e0 la t\u00eate, mal au ventre, envie de vomir, mais \u00e7a n\u2019est pas une raison. Et puis, je peux \u00e0 peine marcher.<\/em><br><em> On pourrait pas planter la tente ici&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A petits pas, notre cord\u00e9e s\u2019\u00e9branle doucement vers l\u2019ouest. En s\u2019\u00e9tr\u00e9cissant, le plateau sommital donne naissance \u00e0 une ar\u00eate esth\u00e9tique, a\u00e9rienne et sinueuse, qui plonge vers le bas&nbsp;: la c\u00e9l\u00e8bre ar\u00eate des Bosses.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le veut la pratique acad\u00e9mique, nous avons invers\u00e9 notre ordre de progression, je suis maintenant le dernier, le plus \u00e9lev\u00e9. De ma position dominante je peux \u00e0 la fois surveiller la cord\u00e9e, v\u00e9rifier que tout va bien pour tout le monde, et me remplir les yeux du paysage fabuleux qui s\u2019\u00e9tale \u00e0 nos pieds. Malgr\u00e9 la pente assez forte par endroits, la descente est facile&nbsp;: une trace parfaitement dam\u00e9e par les foules des derniers jours dessine un itin\u00e9raire r\u00e9gulier, qui ne n\u00e9cessite aucune initiative et ne cache aucun pi\u00e8ge. Nous la suivons \u00e0 petits pas assur\u00e9s, comme si nous \u00e9tions en promenade sur un sentier de bord de mer.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ar\u00eate d\u00e9roule son fil ondoyant, nous descendons en planant doucement vers le monde des hommes. C&rsquo;est un moment d\u00e9licieux, tout entier empli de sensations positives&nbsp;: nous sommes fiers d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, seuls au monde, dans ce site exceptionnel. Tout est si facile&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>A 500 m\u00e8tres du sommet, l\u2019ar\u00eate, orient\u00e9e \u00e0 l\u2019est, marque un l\u00e9ger virage \u00e0 droite, \u00e0 partir duquel elle se dirige vers nord-ouest. L\u2019endroit est nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;La Tournette&nbsp;\u00bb. Je m\u2019interroge sur l\u2019origine de ce nom. Evoque-t-il le changement de cap de l\u2019ar\u00eate&nbsp;? Avec ses consonances de France rurale et de vacances \u00e0 la campagne, il m\u2019inspire une description d\u2019itin\u00e9raire qui pourrait trouver sa place dans une tr\u00e8s ancienne \u00e9dition du guide Vallot : \u00ab&nbsp;Depuis le col du D\u00f4me, suivre l\u2019ar\u00eate qui monte en direction du sud-est. Apr\u00e8s une petite tournette \u00e0 gauche, rejoindre le sommet. Vue tr\u00e8s pittoresque sur les grands gouffres du massif Alpin, m\u00e9rite le d\u00e9tour. Pique-nique \u00e0 l\u2019ombre recommand\u00e9. Pr\u00e9voir un cache-nez.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le nom bucolique de l\u2019endroit pourrait presque faire oublier les \u00e9v\u00e9nements tragiques qui s\u2019y sont d\u00e9roul\u00e9s. C\u2019est tr\u00e8s exactement ici, \u00e0 16 ans d\u2019intervalle, que le Malabar Princess et le Kandchenjunga ont percut\u00e9 le flanc de la montagne et ont \u00e9t\u00e9 pulv\u00e9ris\u00e9s. Les d\u00e9bris, \u00e9parpill\u00e9s sur les deux versants, ont entam\u00e9 un long voyage vers le bas, au rythme de la lente avanc\u00e9e des glaciers. Quelques passagers sans t\u00eate, encore sangl\u00e9s dans leurs fauteuils, ont atterri juste sur l\u2019ar\u00eate et y ont surveill\u00e9 pendant des mois la progression d\u2019ascensionnistes plut\u00f4t mal \u00e0 l\u2019aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Cinquante ans plus tard, d\u2019innombrables d\u00e9bris m\u00e9talliques et humains sont para\u00eet-il encore accroch\u00e9s aux rochers de la Tournette, quelques m\u00e8tres sous la voie normale. La plupart des pr\u00e9tendants au sommet, d\u00e9j\u00e0 au bord de la naus\u00e9e par manque d\u2019acclimatation, pr\u00e9f\u00e8reront sans doute ne pas en savoir plus. Aujourd\u2019hui, le soleil et la neige immacul\u00e9e donnent \u00e0 l\u2019endroit un aspect plut\u00f4t riant. C&rsquo;est ici, je me rappelle, que j&rsquo;avais fait une <a href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/la-rencontre\/\">dr\u00f4le de rencontre<\/a>, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous passons au large du refuge Vallot. Dr\u00f4le de bonhomme, ce cube&nbsp;plaqu\u00e9 de m\u00e9tal qui \u00e9voque une bo\u00eete de conserve&nbsp;! Plant\u00e9 au pied de l&rsquo;ar\u00eate des Bosses, il tr\u00f4ne sur son rocher de mani\u00e8re si ostensible qu&rsquo;il fait totalement partie du paysage. C&rsquo;est un \u00e9l\u00e9ment de d\u00e9cor mais aussi de patrimoine&nbsp;: il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de bien des aventures hors du commun, parfois catastrophiques. Son voisin proche, l\u2019observatoire, mieux int\u00e9gr\u00e9 au paysage, est plus discret. De nombreux alpinistes remarquent \u00e0 peine sa pr\u00e9sence. Lui aussi en a pourtant v\u00e9cu des histoires fabuleuses&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, le refuge Vallot est officiellement ferm\u00e9, r\u00e9serv\u00e9 aux situations d&rsquo;urgence\u2026 ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas de recevoir des visites r\u00e9guli\u00e8res, je suis bien plac\u00e9 pour le savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019air pur de la montagne, Refuge Vallot, 1983<\/p>\n\n\n\n<p>Submerg\u00e9 de fatigue, assailli par les premi\u00e8res naus\u00e9es du mal de l&rsquo;altitude, je demande \u00e0 Pascal de faire une pause au refuge tout proche. Quelques marches visqueuses et tra\u00eetres m\u00e8nent \u00e0 une porte b\u00e9ante, au travers de mon malaise elle me semble immense et inhospitali\u00e8re, comme l\u2019antre d\u2019un monstre des temps anciens. Alors que nous p\u00e9n\u00e9trons la p\u00e9nombre glaciale, une horrible puanteur assaille mes naseaux sifflants. Vomi, urine, nourriture abandonn\u00e9e et mal d\u00e9compos\u00e9e\u2026 Il fait un froid stup\u00e9fiant, surnaturel, bien plus agressif que dehors. Nos yeux s\u2019habituent progressivement \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9. De l\u2019ombre \u00e9mergent peu \u00e0 peu les parois d\u2019une grande pi\u00e8ce presque vide. Des ordures jonchent le sol en vrac, m\u00e9lang\u00e9es \u00e0 des sacs-poubelle abandonn\u00e9s. Quelques bas-flancs sont couverts de rectangles de mousse moisies et cari\u00e9s. S\u2019allonger, co\u00fbte que co\u00fbte\u2026 Malgr\u00e9 le froid, malgr\u00e9 l\u2019odeur, mes muscles se d\u00e9tendent enfin. Je sombre dans un sommeil comateux, agit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Sous le refuge, une pente courte et raide nous m\u00e8ne en quelques minutes au col du D\u00f4me. Son immense selle neigeuse fait penser aux autres grands cols du massif&nbsp;: la Brenva, le Maudit, le Midi\u2026 Momentan\u00e9ment, l\u2019horizontale reprend le pas sur la verticale. Les pics lointains disparaissent, masqu\u00e9s par un nouvel horizon r\u00e9duit \u00e0 une simple ligne blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Le col est toujours le si\u00e8ge d\u2019une activit\u00e9 importante, et pour cause&nbsp;: trois itin\u00e9raires de premi\u00e8re importance convergent ici : la voie des premiers ascensionnistes, par le refuge des Grands Mulets, dont la trace \u00e9merge \u00e0 notre droite, la voie normale fran\u00e7aise de l\u2019aiguille du Go\u00fbter, par laquelle nous allons continuer notre descente, et la voie normale italienne, qui monte du refuge Gonella par le piton des Italiens. Je suis venu tant de fois ici, par l\u2019un ou l\u2019autre de ces itin\u00e9raires&nbsp;! Souvent je n\u2019ai fait que passer, parfois le col constitua l\u2019ultime altitude que je pus r\u00e9ussir \u00e0 atteindre. Comme cette <a href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/la-montagne-cest-pas-toujours-le-pied\/\">fois m\u00e9morable<\/a>, avec Sophie, qui avait failli mal tourner.<\/p>\n\n\n\n<p>A partir du col, pendant un kilom\u00e8tres, le terrain remonte tout doucement vers le d\u00f4me du Go\u00fbter. J\u2019ai toujours d\u00e9test\u00e9 cet endroit&nbsp;: la petite cinquantaine de m\u00e8tres \u00e0 gravir ne repr\u00e9sente pas un bien grand effort, mais une fois la descente entam\u00e9e il est \u00e9prouvant de changer d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ca va, C\u00e9cile&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me rappelle que trop bien ma souffrance ici lors de la mis\u00e9rable retraite de ma premi\u00e8re ascension. Cette petite c\u00f4te avait constitu\u00e9 pour moi un obstacle presque insurmontable sur le chemin de la lib\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Mmmh&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Non, \u00e7a ne va toujours pas, manifestement. Je fais celui qui sait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tu verras, une fois pass\u00e9 le D\u00f4me, d\u00e8s qu\u2019on va recommencer \u00e0 descendre \u00e7a ira mieux&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mmmmh&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mes paroles ne lui apportent \u00e9videmment aucun r\u00e9confort. Je compatis de mani\u00e8re plus efficace en la fermant et nous continuons notre marche en silence, chacun g\u00e9rant son \u00e9nergie comme il peut.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00f4me du Go\u00fbter n\u2019est pas \u00e0 proprement parler un sommet. Cet \u00e9norme mamelon qui culmine \u00e0 4300 m\u00e8tres est si pesant, si mollement arrondi, qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;en localiser pr\u00e9cis\u00e9ment le point culminant. Par manque de points de rep\u00e8re, y marcher s\u2019apparente \u00e0 une errance sans cap&nbsp;: l\u2019horizon trop lointain semble ne jamais se rapprocher, g\u00e9n\u00e9rant cette sensation de surplace caract\u00e9ristique des espaces trop vastes. Par mauvais temps on s\u2019y perd tr\u00e8s facilement, et l\u2019endroit devient dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p>En pens\u00e9e, je m\u2019\u00e9l\u00e8ve au dessus de la neige et nous regarde avancer de loin. En abordant la mont\u00e9e, nous avons adopt\u00e9 un pas lent, immuable. Notre cord\u00e9e fait penser \u00e0 une caravane b\u00e9douine traversant un Sahara au sable blanc, aveuglant. Prenant encore de la hauteur, j\u2019entame un panoramique, comme un h\u00e9licopt\u00e8re de reportage. Nous ne sommes bient\u00f4t plus que quatre points noirs perdus dans l\u2019immensit\u00e9 tandis que des sommets lointains d\u00e9filent en tournoyant autour de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Isol\u00e9s dans notre marche m\u00e9ditative, int\u00e9rioris\u00e9e, c&rsquo;est presque sans nous en apercevoir que nous atteignons finalement les premi\u00e8res pentes de la descente vers l&rsquo;aiguille du Go\u00fbter. Le paysage s&rsquo;\u00e9largit \u00e0 nouveau. De l&rsquo;horizon, au sud et \u00e0 l\u2019ouest, r\u00e9\u00e9mergent progressivement les sommets des alentours. L&rsquo;aiguille de Bionnassay pointe la premi\u00e8re au dessus de l&rsquo;horizon. Bon sang, qu\u2019elle est effil\u00e9e, cette ar\u00eate, \u00e7a je peux en <a href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/sur-le-fil\/\">t\u00e9moigner&nbsp;<\/a>! Depuis le rebord du d\u00f4me du Go\u00fbter, ses 4052 m\u00e8tres semblent encore bien modestes. Pas de doute, nous sommes encore tr\u00e8s haut.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques dizaines de m\u00e8tres plus loin, l&rsquo;aiguille du Go\u00fbter \u00e9merge \u00e0 son tour, bient\u00f4t suivie par toute une couronne de massifs secondaires beaucoup plus lointains.<\/p>\n\n\n\n<p>A la rupture de pente, la belle trace du D\u00f4me s&rsquo;\u00e9parpille en un fouillis de traces secondaires, alignements erratiques et zigzagants de pas profond\u00e9ment marqu\u00e9s dans la neige molle. La pente se lit comme un livre ouvert&nbsp;: c&rsquo;est l\u00e0 que les ascensionnistes du matin, sur le retour du sommet, ont senti l&rsquo;\u00e9nergie leur revenir avec la baisse de l&rsquo;altitude. Les cord\u00e9es ont rompu leurs sages files indiennes pour courir droit dans la pente, coupant les lacets bien trac\u00e9s de la mont\u00e9e, d\u00e9rapant par ci, culbutant par l\u00e0, tout en criant leur joie d&rsquo;avoir r\u00e9ussi. Je connais bien ces moments d&rsquo;euphorie douce pour les avoir souvent v\u00e9cus sur mes retours d&rsquo;ascension.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en va autrement pour nous. Nous sommes en marche depuis cinq jours. Le sommet ne constituait qu&rsquo;une \u00e9tape de ce voyage en altitude, y passer a \u00e9t\u00e9 un bonheur suppl\u00e9mentaire mais fugace, notre vrai plaisir est d&rsquo;\u00eatre l\u00e0-haut, et ce temps va bient\u00f4t toucher \u00e0 sa fin. Une sorte de nostalgie anticip\u00e9e nous envahit tout doucement. Il fait une douceur incroyable sur ce versant inond\u00e9 par le soleil de fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, alors que tr\u00e8s loin en dessous de nous les ombres s&rsquo;allongent sur les vall\u00e9es, et que les sommets se teintent de couleurs de feu. Plut\u00f4t que courir nous avons envie de profiter pleinement de chaque instant. Et puis, la fatigue commence \u00e0 se faire sentir. Alors, sagement, le plus sereinement que nous le pouvons, nous descendons \u00e0 petits pas tranquilles, en regardant l&rsquo;aiguille de Bionnassay monter tout doucement \u00e0 notre rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis particuli\u00e8rement attentif \u00e0 C\u00e9cile. Non que je m&rsquo;inqui\u00e8te pour elle, je suis au contraire curieux d&rsquo;observer sur elle cette sorte de renaissance \u00e0 la vie que va entra\u00eener notre redescente, celle-la m\u00eame que j&rsquo;avais ressentie il y a vingt ans, \u00e0 cet endroit exact, au retour de ma premi\u00e8re ascension. Insensiblement, sa silhouette se redresse, son pas s&rsquo;assure. Dans un virage en \u00e9pingle, je croise son regard, \u00e0 nouveau tourn\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. J&rsquo;y aper\u00e7ois un faible sourire, signe que la souffrance reflue. Je suis heureux pour elle et pour nous tous. Il est si inconfortable de vivre avec la douleur des autres. Et j&rsquo;admire une fois de plus cette fille qui a endur\u00e9 sans brocher une telle \u00e9preuve.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est bizarre, plus on redescend, plus j\u2019ai la patate.<\/em><br><em> Enfin, la patate, c\u2019est un bien grand mot.<\/em><br><em> Le sommet est loin, maintenant. J\u2019ai l\u2019impression que l\u2019\u00e9tau s\u2019est desserr\u00e9 autour de ma t\u00eate. Un peu.<\/em><br><em> Devant, Olivier galope.<\/em><br><em> Trois ans qu\u2019il attendait \u00e7a. Est-ce que \u00e7a va changer quelque chose, dans sa vie&nbsp;?<\/em><br><em> Derri\u00e8re, Pilo rame\u2026 Chacun son tour.<\/em><br><em> Pendant la mont\u00e9e, derri\u00e8re moi, il avait l\u2019air d\u2019aller.<\/em><br><em> &#8211; Ca va, Pilo&nbsp;?<\/em><br><em> &#8211; \u2026.<\/em><br><em> &#8211; \u00c7a a pas l\u2019air d\u2019aller.<\/em><br><em> &#8211; \u2026<\/em><br><em> Visiblement, \u00e7a ne va pas. Il ne tient presque plus debout. Surtout, il n\u2019arrive pas<\/em><br><em> \u00e0 tenir le rythme de la marche. Il ralentit et acc\u00e9l\u00e8re sans crier gare.<\/em><br><em> Ah, elle est chouette notre cord\u00e9e&nbsp;! Compl\u00e8tement foutraque et d\u00e9sorganis\u00e9e. \u00c7a m\u2019\u00e9nerve, je n\u2019arr\u00eate pas de marcher sur la corde quand Pilo, qui ne ma\u00eetrise plus rien, se tape des pointes de vitesse.<\/em><br><em> Moi, je ne peux pas aller plus vite&nbsp;: \u00e7a va mieux, mais ce n\u2019est tout de m\u00eame pas la grande forme. J\u2019ai les jambes en coton. Alors je lui r\u00e2le dessus&nbsp;: \u00ab&nbsp;La corde, Pilo&nbsp;!&nbsp;\u00bb. \u00c7a n\u2019est pas tr\u00e8s malin, ni charitable, je le sais.<\/em><br><em> Pas bien glorieuse, la redescente.<\/em><br><em> Et le jour qui tombe&nbsp;!<\/em><br><em> Je crois qu\u2019on n\u2019en peut plus. Nous sommes tous \u00e0 ramasser \u00e0 la petite cuill\u00e8re. Se poser quelque part. Dormir. R\u00eaver de l\u00e0-haut.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Vers 19 heures, une cord\u00e9e de trois personnes \u00e9merge d\u2019un \u00e9paulement neigeux et monte<\/em> vers nous. Ce sont les premiers humains que nous apercevons depuis le col du Mont Maudit, ce matin. Si nous nous \u00e9tions crois\u00e9s dans un couloir de m\u00e9tro \u00e0 19 heures, sans doute n&rsquo;aurions nous pas fait connaissance. Mais les situations hors du commun rapprochent les \u00eatres, comme des poules d&rsquo;une basse-cour qui se pelotonnent l&rsquo;une contre l&rsquo;autre pour passer la nuit. Nous d\u00e9vions de nos trajectoires respectives pour nous arr\u00eater c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et entamer les discussions d&rsquo;usage&nbsp;: d&rsquo;o\u00f9 venez vous, o\u00f9 allez vous, etc&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Notre r\u00e9cit les enthousiasme, ils admirent sans r\u00e9serve la grande vir\u00e9e que nous venons de parcourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 eux, pour s&rsquo;\u00e9pargner une nuit au refuge du Go\u00fbter, et au vu des excellentes conditions m\u00e9t\u00e9o pr\u00e9vues, ils ont tout simplement d\u00e9cid\u00e9 de monter directement au sommet depuis le Nid d&rsquo;Aigle. Ils sont en route depuis ce matin, et comme deux mille cinq cent m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9, \u00e7a ne se fait pas en cinq minutes, ils marcheront aussi la nuit, voil\u00e0 tout. \u00ab&nbsp;Mais tranquille, hein, tranquille&nbsp;! \u00bb, pr\u00e9cise l&rsquo;un des barbus du groupe. Ca, je veux bien le croire, qu&rsquo;il faut y aller tranquille pour faire un truc pareil&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Et puis, comme \u00e7a, on arrivera au sommet avant le lever du jour, le mont Blanc aux \u00e9toiles \u00e7a va \u00eatre chouette&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Leur r\u00e9cit nous enthousiasme et nous les admirons sans r\u00e9serve. Nos deux projets sont \u00e0 peu pr\u00e8s oppos\u00e9s&nbsp;: \u00e0 eux la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et la rapidit\u00e9, \u00e0 nous la lourdeur et la lenteur. Pourtant, nous nous comprenons. Chacun reprend sa marche tranquille, eux vers le haut, nous vers le bas. Nous voil\u00e0 enfin sur l&rsquo;ar\u00eate fa\u00eeti\u00e8re de l&rsquo;aiguille du Go\u00fbter. Dans mes souvenirs elle reste associ\u00e9e aux d\u00e9parts nocturnes vers le sommet, encombr\u00e9e de cohortes de grimpeurs jurant dans la nuit, embrouillant les faisceaux de leurs frontales. Dans la lumi\u00e8re du soir, je ne la reconnais pas&nbsp;: elle est tout simplement magnifique, sereine et douce. La trace est \u00e0 nouveau horizontale, reposante, et nous en profitons pleinement.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques centaines de m\u00e8tres plus loin, \u00e0 l&rsquo;approche du refuge, une dr\u00f4le de surprise nous attend. Au creux d&rsquo;un petit col est install\u00e9 un v\u00e9ritable village de tentes de toutes les couleurs et toutes les formes. Elles sont dispos\u00e9es en un entrelacs si serr\u00e9 de terrasses et de murets de neige qu&rsquo;en certains endroits il est impossible de circuler sans accrocher un tendeur ou une sardine. La neige est tass\u00e9e, sale, jonch\u00e9e d\u2019ordures. Des visages fatigu\u00e9s apparaissent aux ouvertures de certaines tentes et nous observent d\u2019un regard inexpressif. On entend m\u00eame de la musique&nbsp;! Cette vision me d\u00e9prime. Pourquoi ces gens, alors qu&rsquo;ils disposent du formidable outil de lib\u00e9ration qu&rsquo;est la tente, pr\u00e9f\u00e8rent-ils s&rsquo;entasser en cet endroit sordide comme dans le premier camping venu, alors que toute cette montagne vide leur tend les bras&nbsp;? Voil\u00e0 un bien grand myst\u00e8re\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question, nous allons bient\u00f4t pouvoir nous la poser \u00e0 nous-m\u00eames. Il est 20 heures lorsque nous arrivons au refuge. Plusieurs alternatives s\u2019offrent \u00e0 nous. Soit nous continuons la descente. Elle d\u00e9bute par 600 m\u00e8tres de cheminement rocheux parfois d\u00e9licat. Nous \u00e9cartons cette hypoth\u00e8se rapidement&nbsp;: nous sommes trop fatigu\u00e9s, ce ne serait pas raisonnable.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons bien s\u00fbr planter la tente quelque part. Les images du bidonville de l&rsquo;ar\u00eate nous en dissuadent, et nous n&rsquo;avons pas le courage de reprendre le chemin en sens inverse pour chercher un emplacement plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis&#8230; nous pouvons dormir au refuge. Envisager cette option devrait me scandaliser, moi et mon dogme auquel de surcro\u00eet nous avons d\u00e9j\u00e0 d\u00e9rog\u00e9 il y a trois nuits. C\u2019est pourtant cette option que je propose, sans y croire. Nous l&rsquo;adoptons tous avec une passivit\u00e9 totale&#8230; cette journ\u00e9e a \u00e9t\u00e9 bien longue, d\u00e9cid\u00e9ment&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit au refuge se r\u00e9v\u00e8lera finalement d&rsquo;un <a href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/seance-dethnologie-alpinistique-a-3800-metres-daltitude\/\">grand int\u00e9r\u00eat ethnologique<\/a> !<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_13.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sixi\u00e8me jour : atterrissage<\/h2>\n\n\n\n<p>2 heures du mat&rsquo;, branle bas de combat&nbsp;! Les lumi\u00e8res s&rsquo;allument, les portes des dortoirs s&rsquo;ouvrent. Un flot continu de gens affair\u00e9s fait irruption dans la grande salle remplie de corps endormis et commence \u00e0 pousser des tables, tirer des chaises et aligner des bols dans un ostensible fracas pour bien faire comprendre aux dormeurs qu&rsquo;il est l&rsquo;heure de lib\u00e9rer les lieux. Quelques fain\u00e9ants essaient de tirer au flanc en prolongeant de quelques minutes la station allong\u00e9e au fond des duvets. Un grand costaud au cr\u00e2ne ras\u00e9, particuli\u00e8rement tenace, est pi\u00e9tin\u00e9 de toute part, tapiss\u00e9 de miettes et asperg\u00e9 de th\u00e9 br\u00fblant, mais il fait toujours mine de dormir. Le gardien du refuge doit intervenir pour lui dire de se ranger dans un coin. Rampant dans son duvet il s&rsquo;\u00e9loigne en maugr\u00e9ant.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre statut au sein de cette foule est particulier&nbsp;: oblig\u00e9s de nous lever sous peine de p\u00e9rir pi\u00e9tin\u00e9s, nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;imp\u00e9ratif et sommes un peu d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s. Nous nous pr\u00e9parons un petit th\u00e9 et nous nous mettons dans un coin pour le siroter tranquillement en observant tout ce remue-m\u00e9nage.<\/p>\n\n\n\n<p>10 heures du matin. Le refuge le plus fr\u00e9quent\u00e9 du monde est vide et silencieux.&nbsp;Attabl\u00e9es dans la salle d\u00e9serte se tra\u00eenent deux personnes au teint terreux qui regardent d&rsquo;un \u0153il vide le paysage au travers des fen\u00eatres.&nbsp;Ils n&rsquo;ont pas eu la force de partir vers le sommet, ou bien ils ont fait demi-tour au d\u00f4me du Go\u00fbter, lorsque le mal de l&rsquo;altitude les a rattrap\u00e9s&#8230; Triste, mais calme compagnie !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>La roche, une sorte de schiste d\u00e9lit\u00e9, a \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 rude \u00e9preuve par les successions de d\u00e9gel et de regel. Des blocs mis au jour par l\u2019\u00e9rosion \u00e9mergent d&rsquo;\u00e9boulis mouvants. La progression n&rsquo;est pas technique, mais il faut en permanence \u00eatre vigilants, surveiller les endroits o\u00f9 l&rsquo;on met les pieds et les mains sous peine de partir avec la montagne, ou d&rsquo;envoyer quelques \u00ab&nbsp;pavasses&nbsp;\u00bb sur une cord\u00e9e circulant plus bas. Quelques c\u00e2bles s\u00e9curisent les passages les plus d\u00e9licats. Nous prenons ces contraintes comme les r\u00e8gles d\u2019un jeu, et la descente se r\u00e9v\u00e8le finalement agr\u00e9able et tranquille.<\/p>\n\n\n\n<p>La montagne est encore silencieuse. Les ascensionnistes d\u2019aujourd\u2019hui sont encore l\u00e0-haut, et ceux de demain ne sont pas encore arriv\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 nous. Mais, au bas du versant, nous pouvons d\u00e9j\u00e0 apercevoir d&rsquo;\u00e9normes paquets de cord\u00e9es qui montent \u00e0 notre rencontre, et bient\u00f4t nous replongeons dans l&rsquo;ambiance du m\u00e9tro \u00e0 l&rsquo;heure de pointe. Chaque croisement donnent lieu \u00e0 d&rsquo;inextricables emm\u00ealages de cordes. Des pierres volent ici et l\u00e0, accompagn\u00e9es de cris d&rsquo;avertissement. Comme \u00e9trangers \u00e0 cette mar\u00e9e humaine, nous nous extrayons comme nous pouvons de cette ambiance pour nous retrouver en nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers 3300 m\u00e8tres d\u2019altitude, l&rsquo;itin\u00e9raire cesse de descendre et entame une travers\u00e9e \u00e0 l&rsquo;horizontale en direction du nord pour se diriger vers un large couloir de neige qui descend du sommet. Toutes les pierres qui tombent dans la face, d\u00e9log\u00e9es par le d\u00e9gel ou l&rsquo;inattention d&rsquo;un grimpeur un peu plus haut, convergent vers cet endroit comme au col d&rsquo;un entonnoir. Autant dire que \u00e7a d\u00e9vale grave&nbsp;! Le passage est connu comme la section la plus dangereuse de l&rsquo;ascension du mont Blanc. Au plus fort de la saison, lorsque les pr\u00e9tendants au sommet sont particuli\u00e8rement nombreux, il y a r\u00e9guli\u00e8rement des accidents, parfois mortels, et l&rsquo;endroit a re\u00e7u le doux sobriquet de \u00ab&nbsp;Couloir de la mort&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me rappelle pas avoir jamais eu le moindre probl\u00e8me \u00e0 cet endroit, aussi ne suis-je gu\u00e8re inquiet. Mais cette fois-ci, alors que nous approchons du passage, des claquements caract\u00e9ristiques r\u00e9sonnent tr\u00e8s haut au dessus de nous. De part et d\u2019autre du couloir, les cord\u00e9es en approche se mettent \u00e0 l\u2019abri en catastrophe, tant bien que mal. Ceux qui le peuvent observent avec anxi\u00e9t\u00e9 le haut du couloir pour tenter d&rsquo;anticiper ce qui va se passer. La tension est palpable. L\u00e0-haut, les bruits d\u2019impacts se multiplient. Ils semblent bient\u00f4t provenir de toutes les directions, puis le vacarme se resserre tout pr\u00e8s de nous pour devenir assourdissant. A l\u2019abri d\u2019un surplomb, nous sentons passer la chute de pierres qui fait vibrer l\u2019air en grondant comme l&rsquo;Express de 12h45.<\/p>\n\n\n\n<p>Le gros de la chute est maintenant termin\u00e9, mais alors que des pierres \u00e9parses filent encore en sifflant, un type s&rsquo;engage dans la travers\u00e9e. Il est seul. Son comportement est \u00e9trange&nbsp;: il h\u00e9site, fait de fr\u00e9quentes pauses, regarde en arri\u00e8re, repart, puis finit par s&rsquo;immobiliser d\u00e9finitivement au milieu du couloir. Il a l&rsquo;air compl\u00e8tement paum\u00e9. Une femme, membre de la cord\u00e9e qui nous suit, lui crie de loin&nbsp;: \u00ab\u00a0Go, go, run, run&nbsp;!\u00a0\u00bb avec un bel accent qu&rsquo;elle semble avoir plaisir \u00e0 mettre en valeur. Le type est fran\u00e7ais, elle aussi, mais \u00e7a n&rsquo;est pas grave, \u00e7a sonne mieux en anglais.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 les encouragements, les critiques et bient\u00f4t les injures, le type ne bouge pas d&rsquo;un poil. Profitant d&rsquo;une accalmie, nous nous engageons \u00e0 notre tour sur la neige au pas de course. En arrivant \u00e0 son niveau je le saisis par les \u00e9paules aussi d\u00e9licatement que possible vu les circonstances, et le pousse dans la bonne direction. T\u00e9tanis\u00e9 par la peur, il r\u00e9siste un peu puis finit par se laisser faire sans discuter et nous terminons la travers\u00e9e en dansant \u00ab\u00a0La chenille qui red\u00e9marre\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Poser le pied sur l\u2019autre versant du couloir est un r\u00e9el soulagement. Nous installons notre rescap\u00e9 en s\u00e9curit\u00e9 sur le sentier pour qu\u2019il reprenne ses esprits, et nous nous \u00e9loignons rapidement de cet endroit d\u00e9plaisant. Je n\u2019y suis jamais repass\u00e9 depuis, et j\u2019esp\u00e8re ne pas avoir \u00e0 le faire un jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous d\u00e9bouchons sur le microscopique glacier de T\u00eate Rousse. Celui-l\u00e0, le r\u00e9chauffement climatique va probablement lui r\u00e9gler son compte en quelques ann\u00e9es, ou je ne m\u2019y connais pas&nbsp;: avec ses cinq ou six courtes centaines de m\u00e8tres de long, il ressemble \u00e0 un simple n\u00e9v\u00e9. On n\u2019y voit d\u2019ailleurs pas la moindre crevasse&#8230;&nbsp; Il fait doux, l&rsquo;air sent la moyenne montagne, le Couloir de la mort est loin derri\u00e8re, des randonneurs pique-niquent tranquillement sur les rochers\u2026 cette fois, tout danger est \u00e9cart\u00e9, nous pouvons nous d\u00e9contracter. Nous nous d\u00e9cordons. Comme (trop) souvent, je laisse libre cours \u00e0 mon enthousiasme et pars sur la neige comme une fus\u00e9e, mi-courant mi-glissant, laissant sur place mes compagnons qui suivent de loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai pas parcouru cent m\u00e8tres que le sol se d\u00e9robe sous mes pas. L&rsquo;\u00e9lan me permet de franchir sans encombre la crevasse &#8211; car c\u2019en est une &#8211; dont je viens de percer le pont de neige. Apr\u00e8s quelques m\u00e8tres de freinage mal contr\u00f4l\u00e9, je finis par m\u2019immobiliser, haletant d\u2019\u00e9motion et de trouille r\u00e9trospective. Une crevasse, sur ce mis\u00e9rable n\u00e9v\u00e9&nbsp;! Je suis en col\u00e8re contre moi-m\u00eame, stup\u00e9fait de m&rsquo;\u00eatre fait avoir une fois de plus, comme un bleu. C&rsquo;est TOUJOURS lorsque l&rsquo;on baisse la garde qu&rsquo;arrive ce genre de choses. Je suis pourtant parfaitement conscient du risque&nbsp;: c\u2019est au moins la septi\u00e8me ou huiti\u00e8me fois que, d\u00e9cord\u00e9, je manque de dispara\u00eetre dans les entrailles d\u2019un glacier. Je me sens con, sous le regard des randonneurs pique-niqueurs. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019ils m\u2019observent, qu\u2019ils se moquent. Ils auraient bien raison, tiens&nbsp;!<br>Renfrogn\u00e9, j\u2019attends que mes petits camarades me rejoignent, et je termine la travers\u00e9e avec eux, \u00e0 petits pas mesur\u00e9s et prudents.<br>J\u2019ai eu de la chance. Dix ans plus tard, \u00e7a ne se serait peut-\u00eatre pas termin\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dans les entrailles du glacier, 2012, glacier de T\u00eate Rousse (r\u00eave pr\u00e9monitoire)<\/h3>\n\n\n\n<p>Soudain, un craquement violent. La surface du glacier s\u2019affaisse brutalement sous mes pas. Comme dans les films de fin du monde am\u00e9ricains, une crevasse fend la surface et se dirige vers moi en \u00e9mettant un bruit de papier d\u00e9chir\u00e9. Elle passe exactement entre mes jambes et commence \u00e0 s\u2019\u00e9largir, me mettant en position d\u2019\u00e9cart de plus en plus large. De mon piolet je fends l\u2019air en tous sens, essayant d\u2019accrocher l\u2019une des parois de glace, mais il est trop tard, mon pied droit rippe et je bascule vers les profondeurs. Le corps sens-dessus-dessous, je vois d\u00e9filer \u00e0 toute vitesse les parois vert-bleut\u00e9 de la glace encore \u00e9clair\u00e9e par la lumi\u00e8re du jour. La haut, l\u2019ouverture lumineuse s\u2019\u00e9loigne \u00e0 une vitesse folle puis finit par dispara\u00eetre, me laissant dans le noir le plus absolu. Je rebondis violemment d\u2019une paroi \u00e0 l\u2019autre, puis soudain je ne heurte plus aucun obstacle&nbsp;: je chute dans une cavit\u00e9 colossale. Mes cris de terreur se r\u00e9percutent en \u00e9chos sur de lointaines et invisibles parois. Un temps qui me semble infini s\u2019\u00e9coule ainsi, puis dans une \u00e9norme \u00e9claboussure je cr\u00e8ve la surface d\u2019une eau profonde et noire, si glaciale que le souffle me manque. Je remonte vers la surface en me d\u00e9barrassant de mon sac \u00e0 dos. J\u2019\u00e9merge enfin, et la r\u00e9alit\u00e9 de ma situation m\u2019appara\u00eet dans toute son horreur&nbsp;: je suis seul, plong\u00e9 dans une eau \u00e0 z\u00e9ro degr\u00e9, au fond d\u2019une grotte de glace inaccessible. Il ne me reste que quelques secondes \u00e0 vivre. L\u2019\u00e9pouvante me saisit.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9 oui&nbsp;: loin d\u2019avoir disparu comme je le pr\u00e9disais, en 2012 le glacier de T\u00eate Rousse est toujours l\u00e0, et il fait parler de lui. Une vaste cavit\u00e9 s\u2019est form\u00e9e au c\u0153ur de la glace, \u00e0 plusieurs dizaines de m\u00e8tres de profondeur, et s\u2019est emplie d\u2019eau, sans doute en cons\u00e9quence du r\u00e9chauffement climatique. Ce lac sous-glaciaire p\u00e8se de tout son poids sur le front du glacier qui menace de c\u00e9der, ce qui provoquerait la vidange vers la vall\u00e9e de plusieurs dizaines de milliers de m\u00e8tre-cubes d\u2019eau. Une catastrophe majeure en perspective pour les hameaux situ\u00e9s sur la trajectoire de cette inondation g\u00e9ante. Depuis deux ans, \u00e0 chaque automne, on monte sur le glacier une armada d\u2019engins de travaux publics, et on fait comme les shadoks&nbsp;: on pompe, on pompe. La pression de l\u2019eau diminue, faisant reculer le risque jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hiver suivant, pendant lequel le lac s\u2019emplit \u00e0 nouveau. Alors on recommence, en attendant de trouver une solution d\u00e9finitive.<\/p>\n\n\n\n<p>En ao\u00fbt 2012, le plafond du lac s\u2019est effondr\u00e9, ouvrant une cavit\u00e9 b\u00e9ante au centre du glacier, juste sous l\u2019itin\u00e9raire habituel des ascensionnistes du mont Blanc&nbsp;! Peut-\u00eatre cette petite crevasse dans laquelle je viens de passer la jambe est-elle l\u2019amorce de ce futur gouffre&nbsp;? A dix ans pr\u00e8s j\u2019aurais r\u00e9ellement pu y prendre un bain fatal.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne nous plaignons pas&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord du glacier d\u00e9marre un sentier. C\u2019est le premier que nous rencontrons depuis cinq jours. Bien trac\u00e9, balis\u00e9 m\u00eame, il m\u00e8ne ses lacets de droite et de gauche au travers d\u2019un versant ensoleill\u00e9. Entre les pierres, une couleur depuis trop longtemps oubli\u00e9e refait son apparition&nbsp;: le vert. Quelques plantes tenaces ont r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019installer ici. Leur vue nous fait du bien, elles annoncent la douceur de la vall\u00e9e. L\u2019envie d\u2019\u00eatre l\u00e0-haut laisse soudain place \u00e0 celle, imp\u00e9rieuse, d\u2019en finir au plus vite. Notre pas s\u2019acc\u00e9l\u00e8re et bient\u00f4t nous trottons en file indienne, oublieux de la montagne qui nous entoure. Silencieux, concentr\u00e9s sur l\u2019effort, un \u0153il sur le chemin et l\u2019autre sur le Nid d\u2019Aigle qui monte vers nous, nous avalons le d\u00e9nivel\u00e9 \u00e0 toute vitesse. Exag\u00e9r\u00e9e, sans doute. Roulant le pied sur un cailloux mal plac\u00e9, C\u00e9cile prend son envol.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne est film\u00e9e au ralenti, comme dans un film d\u2019action des ann\u00e9es 80 (cette journ\u00e9e est d\u00e9cid\u00e9ment tr\u00e8s cin\u00e9g\u00e9nique&nbsp;!)<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9cile quitte tr\u00e8s lentement le sol en \u00e9cartant les bras. Ses cheveux s\u2019ouvrent en une large aur\u00e9ole flamboyante qui donne \u00e0 la sc\u00e8ne une force presque religieuse. Dans son regard, oscillant de droite et de gauche, on lit d\u2019abord de l\u2019incompr\u00e9hension, puis de la r\u00e9volte, et enfin de la peur, lorsqu\u2019elle comprend que, d\u00e9port\u00e9e vers la gauche, hors du sentier, elle va percuter la plan\u00e8te bien plus bas, face contre les cailloux, et p\u00e9rir broy\u00e9e par son sac de 25 kilos.<\/p>\n\n\n\n<p>En cet instant, elle revoit en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 les moments forts de sa vie, mais \u00e7a on ne peut pas le voir \u00e0 l&rsquo;image. La musique du \u00ab&nbsp;Professionnel&nbsp;\u00bb, poignante, ajoute \u00e0 la tension dramatique et nos c\u0153urs se serrent. Mais C\u00e9cile est l\u2019h\u00e9ro\u00efne, et comme c\u2019est un film populaire \u00e7a ne peut pas se passer comme \u00e7a, le film ne se vendrait pas. Alors elle se bat pour sa vie. Lentement, tr\u00e8s lentement, \u00e0 force de se contorsionner, elle r\u00e9ussit \u00e0 se retourner en vol et \u00e0 passer sur le dos. Son sac \u00e0 dos touche le sol en premier, amortissant la violence de l&rsquo;impact.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, elle est sauv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Rassembl\u00e9s autour d&rsquo;elle, sous le coup de l\u2019\u00e9motion, nous n\u2019en revenons pas&nbsp;: pas de gros bobo, mais cette fois \u00e7a a \u00e9t\u00e9 moins une&nbsp;! Nous avons travers\u00e9 ce Massif de part en part, long\u00e9 des corniches, saut\u00e9 des crevasses, err\u00e9 parmi des s\u00e9racs instables, escalad\u00e9 des pentes de glace, essuy\u00e9 des chutes de pierres, pass\u00e9 la nuit au refuge du Go\u00fbter, tout \u00e7a sans dommage, et \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 nos rejoignons le monde des hommes l&rsquo;accident nous guette \u00e0 chaque pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Nid d&rsquo;Aigle, c&rsquo;est la d\u00e9nomination imag\u00e9e qui d\u00e9signe le terminus du Tramway du Mont-Blanc. Cette minuscule gare perch\u00e9e \u00e0 2300 m\u00e8tres constitue le point de d\u00e9part habituel pour la voie normale du mont Blanc. Elle marque pour nous le retour \u00e0 la civilisation. Nous sommes impatients de nous asseoir sur les banquettes surann\u00e9es d&rsquo;un wagon et de nous laisser enfin porter. Il y a tr\u00e8s longtemps, tr\u00e8s loin d&rsquo;ici, cette balade avait commenc\u00e9 en train. La terminer de la m\u00eame fa\u00e7on sera une belle mani\u00e8re de boucler la boucle.<\/p>\n\n\n\n<p>Laisser tomber nos sacs sur le quai est un grand bonheur&nbsp;: celui du travail accompli, de l\u2019ouvrage bien men\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qui c\u2019est qui peut me payer le train&nbsp;? Moi j\u2019ai plus de sous, je vous rembourserai.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Certainement pas moi, j\u2019ai claqu\u00e9 mon dernier billet hier au refuge pour le vin chaud. Tu te rappelles que tu me dois cinq euros, au moins&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi j\u2019ai que la Carte Bleue, et ils ne la prennent pas, je veux bien une avance aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah mince alors, je voulais justement vous demander la m\u00eame chose&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Rien \u00e0 faire&#8230; apr\u00e8s avoir gratt\u00e9 les fonds de porte monnaie et retourn\u00e9 nos poches, nous rassemblons dix euros. De quoi payer une unique place. Il nous semble juste de l&rsquo;attribuer \u00e0 C\u00e9cile qui boitille depuis sa chute. Quant \u00e0 nous, les trois gars, envol\u00e9s, nos r\u00eaves de sieste au fond de banquettes moelleuses, il va falloir marcher encore. Quelle frustration&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout du quai, un petit groupe a observ\u00e9 de loin nos m\u00e9saventures p\u00e9cuniaires. L\u2019un d\u2019entre eux, un guide, a compris notre situation. Sensible \u00e0 notre d\u00e9couragement, il s\u2019approche et nous propose discr\u00e8tement de charger nos sacs dans le train. Bon sang,&nbsp;quelle aubaine&nbsp;: marcher sans sac, \u00e7a va \u00eatre presque aussi bon que de ne pas marcher du tout. Peut-\u00eatre m\u00eame meilleur&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9perdus de reconnaissance pour ce bon samaritain, Pilo, Olivier et moi partons au petit trot sur la voie ferr\u00e9e, bient\u00f4t suivis par le train qui s&rsquo;\u00e9branle. Il est d&rsquo;une lenteur incroyable. Encha\u00eenant au pas de course tunnels, ponts et parapets, nous l&rsquo;entendons couiner et ahaner derri\u00e8re nous sans qu&rsquo;il ne nous rattrape. C\u00e9cile est debout \u00e0 la fen\u00eatre frontale, entour\u00e9e du guide et de son petit groupe. Ils nous observent en rigolant, j&rsquo;aimerais bien savoir ce qu&rsquo;ils se racontent.<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u00e9cile<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je le jure, je n\u2019ai pas fait expr\u00e8s de tomber pour avoir droit au seul billet que nous pouvions nous payer. Je suis mont\u00e9e avec les quatre sacs dans le train. Le guide me fait une place \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Il a la t\u00eate r\u00e9jouie du gars qui voit enfin un truc dr\u00f4le dans son quotidien professionnel.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Et vous venez d\u2019o\u00f9, comme \u00e7a&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Du mont Blanc.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Par quel itin\u00e9raire&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Alors je lui raconte, la Mer de Glace, le Requin, les s\u00e9racs, le col du Midi, le mont Blanc du Tacul, la Brenva, le mont <em>Blanc, le d\u00f4me du Go\u00fbter\u2026 Autour de nous, ses clients paraissent ne pas piger grand-chose. Moi, je n\u2019y connais pas grand-chose non plus. En fait, c\u2019est tout ce que je connais. Mais lui a l\u2019air approbateur du connaisseur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Vous en avez de la chance, de pouvoir faire \u00e7a. Plus personne ne le fait aujourd\u2019hui. C\u2019est ce qu\u2019il y a de mieux, pourtant. Partir en autonomie. Sortir des voies toutes trac\u00e9es, des horaires. Profiter de la montagne.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il ne dit rien de plus. Ses clients sont avec lui. Ils ont fait deux-trois jours \u00e0 fond. Devant le train, les trois lascars continuent de courir. Je ne sais pas comment ils font, moi je n\u2019aurais pas pu. (De toute fa\u00e7on, je n\u2019aime pas descendre, et c\u2019est s\u00fbr, \u00e0 cette allure je me serais cass\u00e9 la figure encore une fois). Et ici, dans le train, les regards rieurs se teintent de respect.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>N<em>ous avons \u00e9t\u00e9 adoub\u00e9s par le guide. Le Guide avec un grand G. Le Guide de Haute-Montagne. Celui qui sait&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>M<em>oi, tout ce que je me dis \u00e0 cet instant, c\u2019est que je prendrais bien une douche.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je dois puer&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de la gare de Bellevue, notre destination, nous nous arr\u00eatons sur le bas-c\u00f4t\u00e9 pour laisser passer le train et terminer au pas.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2002\/0915_mont_blanc\/20020915_mont_blanc_carnet_24.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Si on m&rsquo;avait dit qu&rsquo;on terminerait l&rsquo;ascension du mont Blanc par un footing en coques plastique !\u00a0\u00bb, s\u2019exclame Olivier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous reste une ultime \u00e9tape&nbsp;: la descente au village des Houches. Le chemin serpente sous les c\u00e2bles du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, que nous n&rsquo;avons pas plus les moyens de nous payer que le train. Cette fois la lutte est in\u00e9gale, les cabines nous d\u00e9passent \u00e0 grande vitesse tandis que nous cheminons tranquillement parmi les arbres enfin retrouv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>PS (4 mars 2003). 6 mois apr\u00e8s, cette balade se rappelle \u00e0 mon souvenir. Les chocs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de ce footing en Koflach avaient fait jaunir&nbsp; l&rsquo;ongle de mon pied gauche \u00e0 la Toussaint, bleuir \u00e0 la No\u00ebl, noircir \u00e0 f\u00e9vrier, ils l&rsquo;ont fait tomber en 2003 ! C&rsquo;est dingue, non ? Mon ongle !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La balade dont il est question dans ces pages a servi de fil rouge au livre \u00ab\u00a0Sacr\u00e9 mont Blanc\u00ab\u00a0. 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