
{"id":643,"date":"2021-11-28T14:30:30","date_gmt":"2021-11-28T14:30:30","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=643"},"modified":"2021-11-28T14:30:32","modified_gmt":"2021-11-28T14:30:32","slug":"3-mont-blanc-rates","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/3-mont-blanc-rates\/","title":{"rendered":"3 Mont-Blanc rat\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>3 Mont-Blanc rat\u00e9s&#8230; ce titre trompeur pourrait laisser penser qu&rsquo;il n&rsquo;y en eut que 3 ! Rien qu&rsquo;\u00e0 penser \u00e0 cette montagne, les souvenirs des nombreux \u00e9checs que j&rsquo;y ai connus affluent en un torrent. Les endormissements soudains sur l&rsquo;ar\u00eate des bosses, les retraits pr\u00e9cipit\u00e9s sous le feu du gr\u00e9sil qui transperce le visage, les enjamb\u00e9es qui diminuent et le moral qui tombe tout doucement lorsqu&rsquo;on prend conscience qu&rsquo;on n&rsquo;est pas acclimat\u00e9 et qu&rsquo;il faudra revenir une autre fois&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un des sujets de discussion r\u00e9currents, autour des tabl\u00e9es de refuges, tourne autour du niveau de prestige que rev\u00eat l&rsquo;ascension du mont Blanc par ses voies les plus faciles. Certains pr\u00e9tendent que la difficult\u00e9 est surfaite, qu&rsquo;il suffit d&rsquo;\u00eatre en forme, de courir sans se poser de questions, et que ceux qui n&rsquo;y arrivent pas sont des minables. D&rsquo;autres se f\u00e2chent tout rouge contre les pr\u00e9c\u00e9dents en pr\u00e9tendant qu&rsquo;il est criminel de faire croire \u00e0 la facilit\u00e9, que la difficult\u00e9 est importante et l&rsquo;engagement immense&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis toujours prudemment tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de ces pol\u00e9miques qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent souvent en noms d&rsquo;oiseaux, chacun prenant l&rsquo;autre pour un vantard, un nul, ou tout simplement un con fini&#8230;&nbsp; Mais puisque finalement j&rsquo;entre dans la discussion, tiens, j&rsquo;ai envie de dire \u00e0 tous ces gens qui s&rsquo;engueulent que zut, oui, on a le droit d&rsquo;\u00eatre faible ou d&rsquo;avoir une volont\u00e9 de fer, d&rsquo;\u00eatre d\u00e9butant ou exp\u00e9riment\u00e9, que l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;un aura l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre au jardin public l&rsquo;autre en bavera, et que c&rsquo;est leur droit \u00e0 tous, et que j&rsquo;en ai marre de tous ces gens qui affirment plein de trucs et de ces discussions o\u00f9 je ne sens pas le respect de la diff\u00e9rence. J&rsquo;appr\u00e9cie avant tout le silence. Je m&rsquo;arrange g\u00e9n\u00e9ralement pour me trouver l\u00e0-haut avec des gens qui partagent ce besoin, et avec lesquels ce genre de discussion st\u00e9rile n\u2019a jamais lieu&#8230; Mais \u00e7a ne m&#8217;emp\u00eache pas d&rsquo;avoir un avis.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que le mont Blanc, c&rsquo;est un peu tout \u00e7a \u00e0 la fois. Un jour, tu es acclimat\u00e9 correctement, il fait frais et sec, le soleil brille \u00e0 l&rsquo;infini, la neige porte parfaitement et le vent est tomb\u00e9, les crevasses sont ferm\u00e9es et les filles sont belles. Ce jour-l\u00e0, le mont Blanc est une promenade de sant\u00e9. On tra\u00eene au sommet, l&rsquo;id\u00e9e de redescendre est une souffrance. Un autre jour, trop vite arriv\u00e9 de la plaine, la naus\u00e9e au bord des l\u00e8vres, tu vois le ciel virer au gris, puis un \u00e9norme rideau de neige te tombe dessus, pouss\u00e9 par un vent \u00e9pouvantable. Tu es sur le d\u00f4me du Go\u00fbter, les sens brouill\u00e9s par l&rsquo;horizontalit\u00e9 du lieu qui efface tout rep\u00e8re. Le tonnerre approche. L&rsquo;enfer se d\u00e9cha\u00eene et il faut se battre pour sa vie. Redescendre devient un r\u00eave fou.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque fois que je pense au mont Blanc, aux souvenirs de bonheur total viennent se m\u00e9langer ceux des nombreux \u00e9checs que j&rsquo;y ai connu. Les retraites pr\u00e9cipit\u00e9es sous le feu du gr\u00e9sil qui transperce le visage, les jambes qui ramollissent, vaincues par l\u2019\u00e9puisement, les demi-tours mis\u00e9rables dans un passage trop technique, les errements dans le brouillard, \u00e0 la limite du d\u00e9couragement absolu&#8230; Comme avec la femme que l\u2019on aime, la relation au mont Blanc est complexe et changeante&nbsp;: souriante un jour, difficile le lendemain, et douce \u00e0 nouveau le jour d\u2019apr\u00e8s. Si tu tiens \u00e0 ton couple, tu survivras aux moments difficiles, qui viendront enrichir le v\u00e9cu commun et renforceront encore l\u2019amour. C\u2019est comme \u00e7a aussi avec Lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le recul, j&rsquo;ai bien s\u00fbr pris conscience que ces moments ont \u00e9t\u00e9 fabuleux : \u00e0 chaque fois, 5 ou 6 jours en haute montagne, dans la tourmente, et pourtant le confort des camps pos\u00e9s \u00e0 toute force, m&rsquo;ont beaucoup appris sur la mani\u00e8re de se comporter l\u00e0-haut en mauvaises conditions&#8230; et puis aussi sur nous, les humains pris dans ces \u00e9l\u00e9ments, avec nos propres fardeaux de peurs et de souffrances irraisonn\u00e9es, et nos difficult\u00e9s de communication&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi de plus normal&nbsp;que de ne pas toujours arriver en haut ? Cela fait partie du jeu, et si l&rsquo;on n&rsquo;est pas trop attach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de fouler le sommet, la frustration peut m\u00eame laisser place au plaisir d&rsquo;avoir, tout de m\u00eame, partag\u00e9 un moment fort, avec ses amis et avec la montagne. C\u2019est aussi dans ces moments-l\u00e0 que l\u2019exp\u00e9rience s\u2019enrichit le plus, bien s\u00fbr. Que sait un alpiniste qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 ses limites&nbsp;? Ces \u00e9checs furent nombreux, vous les raconter tous serait d\u00e9sesp\u00e9rant de monotonie. Mais pour que vous compreniez leur importance dans une vie d\u2019alpiniste, je vous en distillerai la substantifique moelle sous la forme d\u2019un unique r\u00e9cit imaginaire, compilant les souvenirs de plusieurs tentatives rat\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Partir, c&rsquo;est mourir un peu<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans quelques kilom\u00e8tres, au tournant de la vall\u00e9e,&nbsp;le massif du Mont-Blanc va appara\u00eetre. Par beau temps, cette premi\u00e8re entrevue avec le g\u00e9ant est magnifique, malgr\u00e9 la distance encore importante. Apr\u00e8s plusieurs heures de trajet en voiture, pour les alpinistes du dimanche comme moi qui ne fr\u00e9quentent ces lieux qu&rsquo;une ou deux fois par an, c&rsquo;est toujours une grande \u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;ambiance est pourtant silencieuse et sombre dans la voiture. La m\u00e9t\u00e9o, mauvaise depuis des semaines, est annonc\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aggravation pour les jours suivants. Vent, froid, pr\u00e9cipitations&#8230; tout ce qu&rsquo;on ne souhaite pas rencontrer lorsqu&rsquo;on est l\u00e0-haut. La d\u00e9cision de quitter nos provinces a tout de m\u00eame \u00e9t\u00e9 prise : comment laisser passer sans rien tenter la seule occasion annuelle d&rsquo;en d\u00e9coudre avec la haute montagne ? Et puis, il y a toujours, quelque part enfoui au fond du c\u0153ur, cette fantastique capacit\u00e9 \u00e0 esp\u00e9rer, \u00e0 r\u00eaver qu&rsquo;il va se produire un miracle, qu&rsquo;une chance du tonnerre va nous accompagner et \u00e9carter les nuages, laissant le mauvais temps aux voisins.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Massif appara\u00eet. C&rsquo;est pire que ce que j&rsquo;imaginais. Seule la base des versants, raides et sombres, est visible. Les sommets eux-m\u00eames disparaissent dans des nuages lourds, \u00e9pais, qui arrosent abondamment les pentes. Et puis, bas, si bas, une ligne blanche horizontale barre la montagne : la neige commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 tenir en moyenne montagne, au dessous de 2000 m\u00e8tres. Pourquoi la malchance s&rsquo;acharne-t-elle ainsi sur moi&nbsp;? C&rsquo;est la troisi\u00e8me ann\u00e9e de suite que le Massif me fait ce coup-l\u00e0&#8230; Fin juin, mi-septembre, juillet&#8230; rien n&rsquo;y fait, quelle que soit la date choisie un petit hiver s&rsquo;installe malicieusement juste avant mon arriv\u00e9e. L&rsquo;objectif que nous nous sommes assign\u00e9 ces trois ann\u00e9es n&rsquo;a gu\u00e8re \u00e9volu\u00e9 d&rsquo;une tentative \u00e0 l&rsquo;autre : parcourir une portion de travers\u00e9e du Massif, du sud vers le nord : aiguille de la B\u00e9rang\u00e8re, d\u00f4mes de Miage, aiguille de Bionassay, mont Blanc et redescente par les Grands Mulets. Un itin\u00e9raire facile mais long, que nous comptons parcourir tranquillement gr\u00e2ce aux tentes qui nous permettent de le fractionner en autant d&rsquo;\u00e9tapes que nous le souhaitons. Par deux fois, les ann\u00e9es pass\u00e9es, nous avons subi une m\u00e9t\u00e9o franchement mauvaise. La neige fra\u00eeche \u00e0 hauteur des hanches, le vent, le froid, nous avaient fait rebrousser chemin sur les d\u00f4mes, apr\u00e8s quatre jours de bagarre \u00e9prouvante.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 mes espoirs d\u00e9raisonnables, les conditions sont les m\u00eames que les ann\u00e9es pass\u00e9es, et l&rsquo;\u00e9ternelle question se pose \u00e0 nouveau : partir ou pas ? Dans la solitude de mes interrogations tourne ironiquement cette maxime : \u00ab\u00a0Partir, c&rsquo;est mourir un peu\u00a0\u00bb. La question qui me taraude la conscience, en l&rsquo;occurrence, serait plut\u00f4t de savoir si partir n&rsquo;\u00e9quivaudrait pas \u00e0 mourir tout \u00e0 fait. Mais tout le monde a envie de monter, de se mesurer avec les \u00e9l\u00e9ments. La tente nous le permet. On verra bien jusqu&rsquo;o\u00f9 on peut aller !<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Chamonix sous la pluie<\/h2>\n\n\n\n<p>Faire les derni\u00e8res emplettes \u00e0 Chamonix sous la pluie a quelque chose d&rsquo;irr\u00e9el.&nbsp;Comme tous les alpinistes d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s par la mauvaise m\u00e9t\u00e9o, nous fl\u00e2nons au centre-ville pour passer le temps. Dans les magasins de montagne, l&rsquo;ambiance est feutr\u00e9e. Les vendeurs sont en tee-shirt, la discussion est calme, comme hors du temps. Mais nous ne sommes pas tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise. Au travers des vitrines, on entend la pluie tomber dru sur le pav\u00e9. On n&rsquo;y croit pas vraiment, \u00e0 cette vir\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre deux magasins nous passons pr\u00e8s de la pharmacie de la poste, haut lieu de l&rsquo;alpinisme chamoniard&nbsp;: le bulletin m\u00e9t\u00e9o est affich\u00e9 dans la vitrine en permanence ! Une fl\u00e8che lumineuse rouge pointe vers le bas et confirme nos pires craintes&nbsp;: c&rsquo;est mauvais-mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;apr\u00e8s-midi d&#8217;emplettes se termine au restaurant pour notre dernier vrai repas avant le d\u00e9part (en esp\u00e9rant qu&rsquo;il ne s&rsquo;agisse pas du dernier tout court). Assis au chaud, un peu gris\u00e9s par le petit blanc et ballonn\u00e9s par la fondue, nous sommes parcourus d&rsquo;ultimes interrogations silencieuses : on est si bien ici !<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La progression<\/h2>\n\n\n\n<p>Au petit matin, la d\u00e9cision de monter malgr\u00e9 le mauvais temps tient toujours. Nous sommes anim\u00e9s d\u2019un enthousiasme extraordinaire, et \u00e0 vrai dire tout \u00e0 fait d\u00e9raisonnable. Encore gorg\u00e9s de la fondue de la veille et de la chaleur de la nuit, nous sommes invuln\u00e9rables. C&rsquo;est s\u00fbr, ce mont Blanc on va l&rsquo;avoir, f\u00fbt-il n\u00e9cessaire de creuser un tunnel au travers de la neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res heures sont les plus difficiles. Marcher sous la pluie n\u2019est jamais agr\u00e9able, mais pour un alpiniste, cela prend une dimension quasiment antinaturelle. La pluie est une adversaire sournoise, avec laquelle aucune affinit\u00e9 ne peut \u00eatre \u00e9tablie. Elle s\u2019infiltre partout, elle glace le corps. Selon mon code d\u00e9ontologique personnel, seule la neige devrait \u00eatre autoris\u00e9e en montagne. La neige mouille tr\u00e8s peu, car les flocons glissent sur les habits sans y p\u00e9n\u00e9trer. Ce contact furtif rafra\u00eechit le corps en marche juste comme il faut. Et puis, il y a quelque chose de tendre, entre l\u2019alpiniste et les flocons. Ils nous incitent \u00e0 la r\u00eaverie.<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9t\u00e9, dans le massif du Mont-Blanc, la limite pluie &#8211; neige se situe g\u00e9n\u00e9ralement quelque part entre 3000 et 3500 m\u00e8tres. Enfin\u2026 en temps normal&nbsp;! Alors que nous atteignons \u00e0 peine 1700 m\u00e8tres, les gouttes c\u00e8dent sans transition la place aux flocons. Enfin&nbsp;! Vers 2000 m\u00e8tres, une couche d\u00e9j\u00e0 consistante s\u2019accumule sur le chemin. La progression se fait maintenant en silence, dans un air glac\u00e9&nbsp; aux sonorit\u00e9s \u00e9touff\u00e9es par la couche ouateuse. Le plafond nuageux, \u00e9crasant, est sombre, mena\u00e7ant&#8230; Mais le moral, lui, tient bon. Nous sommes dans notre \u00e9l\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet univers de moyenne montagne hivernale c\u00e8de progressivement la place \u00e0 un terrain plus technique, une ar\u00eate rocheuse a\u00e9rienne dont le brouillard ne nous d\u00e9voile que quelques dizaines de m\u00e8tres \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, le ciel se ferme brutalement, la luminosit\u00e9 baisse jusqu&rsquo;\u00e0 faire croire \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de la nuit. Une tourmente s&rsquo;abat sur nous. T\u00eate baiss\u00e9e, la main tirant sur le rabat de la capuche pour prot\u00e9ger le visage des milliers de petits projectiles de glace piquante, nous courbons l&rsquo;\u00e9chine sous les rafales. Deux fois, trois fois, dix fois la progression reprend, lente, laborieuse. C&rsquo;est bient\u00f4t le grand froid en permanence.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, au coeur d&rsquo;une nu\u00e9e plus noire que les autres, nous n&rsquo;avons pas le coeur d&rsquo;aller plus loin, le camp est install\u00e9. Chaque tente est un \u00eelot de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans l&rsquo;immensit\u00e9 hostile. Dans les pires moments, nous avons pris nos aises, et sommes rest\u00e9s deux jours d&rsquo;affil\u00e9e au m\u00eame endroit. Repos, lecture&#8230; et m\u00eame jeux dans la temp\u00eate de neige alentour, lorsque les longues heures d&rsquo;immobilit\u00e9 donnent \u00e0 nouveau envie de se confronter aux \u00e9l\u00e9ments&#8230; La proximit\u00e9 de la tente donne un sentiment de s\u00e9curit\u00e9 qui \u00f4te toute arri\u00e8re pens\u00e9e inqui\u00e8te, et le plaisir est celui de l&rsquo;insouciance pour quelques heures \u00e0 construire des igloos ou creuser des souterrains tordus dans les corniches.<\/p>\n\n\n\n<p>Les lendemains sont d&rsquo;autres jours, pas tout \u00e0 fait semblables, pas tout \u00e0 fait diff\u00e9rents. Tourmente, vent, rafales, progression \u00e0 l&rsquo;aveuglette. L&rsquo;ar\u00eate de Miage commence \u00e0 se d\u00e9rouler sous nos pas. Quatre journ\u00e9es d&rsquo;efforts pour arriver l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;en faut qu&rsquo;une et demie en conditions ordinaires. Mais nous continuons \u00e0 avancer, laissant derri\u00e8re nous une trace t\u00e9nue qui dispara\u00eet rapidement sous la neige fra\u00eeche.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette volont\u00e9 d&rsquo;aller de l&rsquo;avant, dans la souffrance quasi-permanente, m&rsquo;\u00e9tonne moi-m\u00eame. Quel est le sens de cette marche ? Une sorte de fiert\u00e9 de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fait, et l&rsquo;espoir d&rsquo;aller encore un peu plus loin, nous donnent des forces venues d&rsquo;on ne sait o\u00f9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, il y a&#8230; une br\u00e8che, une d\u00e9chirure dans cet enfer permanent. Le ciel s&rsquo;ouvre en deux, une couleur depuis longtemps oubli\u00e9e fait son apparition \u00e9clatante : le bleu. Chacune des tentatives avort\u00e9es vers le mont Blanc a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;une de ces ouvertures miraculeuses. Oh, pas bien longue, mais la petite heure durant laquelle le soleil r\u00e9chauffe nos couennes suffit \u00e0 redonner du sens \u00e0 notre pr\u00e9sence ici. Sur l&rsquo;ar\u00eate de Miage, ou sur le glacier de Tr\u00e9-la-T\u00eate, un bonheur total s&rsquo;installe pour quelque temps. Une de ces ann\u00e9es, Olivier, regonfl\u00e9 \u00e0 bloc par les rayons de l&rsquo;astre puissant, criait \u00e0 la montagne que cette fois il allait foncer jusqu&rsquo;au mont Blanc, d\u00e9niant toute r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la reprise in\u00e9luctable du mauvais temps annonc\u00e9e pour la nuit suivante. Il avait fallu parlementer pour lui faire accepter l&rsquo;\u00e9vidence&nbsp;: le moment \u00e9tait venu de redescendre&#8230; Lors d&rsquo;une autre de ces miraculeuses \u00ab&nbsp;fen\u00eatres&nbsp;\u00bb, alors que nous \u00e9tions install\u00e9s pour l&rsquo;\u00e9tape sur le glacier de Tr\u00e9-la-T\u00eate, surmont\u00e9 d&rsquo;un ciel bleu intense, deux petits avions de voltige rouges sont venus f\u00eater la vie en un somptueux ballet de tonneaux, glissades et poursuites d&rsquo;une ar\u00eate \u00e0 l&rsquo;autre, du col Infranchissable au sommet du mont Tondu&#8230; Un cadeau inoubliable. Et puis la fen\u00eatre se ferme, et la progression reprend, face aux \u00e9l\u00e9ments d\u00e9cha\u00een\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La redescente<\/h2>\n\n\n\n<p>Un moment vient o\u00f9 il faut prendre une d\u00e9cision. \u00c7a ne peut pas durer \u00e0 l&rsquo;infini. La progression, trop lente, ne nous m\u00e8nera sur nul sommet&#8230; Chaque pas en avant, malgr\u00e9 la beaut\u00e9 qu&rsquo;il porte en lui, nous \u00e9loigne de la civilisation, et sera un pas de plus \u00e0 refaire dans l&rsquo;autre sens, rendant plus difficile la retraite.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9cision se prend chaque fois d&rsquo;une mani\u00e8re diff\u00e9rente, sur la base d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement particulier. La m\u00e9t\u00e9o annonce une aggravation pour le lendemain. Nous sommes tout au bout des D\u00f4mes de Miage, au dessus du col Infranchissable. La nouvelle, prise au portable, est une \u00e9preuve de plus. Tout \u00e0 coup, l&rsquo;envie d&rsquo;aller de l&rsquo;avant s&rsquo;\u00e9vanouit.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre ann\u00e9e : je progresse, tr\u00e8s lentement, sur la pointe la plus \u00e9lev\u00e9e des D\u00f4mes. 30 kilos sur le dos, 1m20 de neige fra\u00eeche, tomb\u00e9e les 3 jours pr\u00e9c\u00e9dents. Un v\u00e9ritable tunnel. Un brassage infernal, une allure d&rsquo;escargot, mais j&rsquo;avance, les pens\u00e9es en veilleuse, peut-\u00eatre par peur de d\u00e9couvrir qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus aucune raison de continuer. Soudain, alors que je viens de passer sur l&rsquo;autre versant, une rafale de vent encore plus forte que les pr\u00e9c\u00e9dentes, charg\u00e9e d&rsquo;une uche et mes narines sont colmat\u00e9es par une poudre asphyxiante, mes yeux pourtant r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de fines fentes sont bless\u00e9s puis obscurcis, le vent tournoyant me fait perdre tout rep\u00e8re. Pendant quelques secondes j&rsquo;\u00e9touffe, malmen\u00e9 par les \u00e9l\u00e9ments sans rien ma\u00eetriser de mon corps. Je retombe lourdement de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;ar\u00eate, partiellement \u00e0 l&rsquo;abri de cette fureur. En une seconde, je viens de comprendre que nous n&rsquo;irons pas plus loin. Ni aujourd\u2019hui, ni aucun autre jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est trop tard pour entamer la descente&nbsp;: le jour commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 baisser. Il faut trouver tr\u00e8s vite un endroit pour installer le camp. Voil\u00e0 justement un replat neigeux. Nous laissons lourdement tomber nos sacs. Un sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 extr\u00eame nous envahit soudain. C\u2019est la marche qui donnait du sens \u00e0 notre pr\u00e9sence ici, or nous voici maintenant immobiles dans la p\u00e9nombre, tremp\u00e9s et frigorifi\u00e9s, comprenant la pr\u00e9carit\u00e9 de notre situation.<\/p>\n\n\n\n<p>En quelques secondes, le froid nous p\u00e9n\u00e8tre au plus profond. Plusieurs d&rsquo;entre nous se mettent \u00e0 trembler violemment. Un moment l&rsquo;id\u00e9e me traverse que si je ne me mets pas \u00e0 l&rsquo;abri tr\u00e8s vite, je vais crever l\u00e0&#8230; Une violente pouss\u00e9e d&rsquo;adr\u00e9naline chasse cette pens\u00e9e, nous nous ruons sur les sacs&nbsp;; il y a tant \u00e0 faire. La pelle \u00e0 neige passe de main en main, mani\u00e9e avec l&rsquo;\u00e9nergie du d\u00e9sespoir qui laisse chacun d&rsquo;entre nous haletant et les tempes bourdonnantes apr\u00e8s quelques minutes d&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9cha\u00een\u00e9e. Les autres tassent la neige du pied, montent les tentes qui se d\u00e9ploient comme d&rsquo;immenses spinnakers dans les rafales. Attention, gars ! Si tu l\u00e2ches cette toile, elle s&rsquo;envolera jusqu&rsquo;aux Contamines, deux mille m\u00e8tres plus bas, et tu vas passer une tr\u00e8s, tr\u00e8s mauvaise nuit. Nous jetons les sacs dans les tentes et les premiers se pr\u00e9cipitent \u00e0 leur suite. Pas le temps de penser \u00e0 la mani\u00e8re dont on va s&rsquo;organiser, faire \u00e0 manger, r\u00e9cup\u00e9rer de la neige pour l&rsquo;eau&#8230; Nos cerveaux reptiliens sont d\u00e9sormais \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre et ordonnent bestialement \u00e0 nos corps de se mettre \u00e0 l&rsquo;abri de ce vent glacial qui nous tue doucement.<\/p>\n\n\n\n<p>Olivier et moi sommes les derniers \u00e0 tourner dans les rafales, terminant de monter autour des tentes un bourrelet de neige pour emp\u00eacher le vent de s&rsquo;engouffrer sous le double toit. Nous travaillons courb\u00e9s, en silence, cherchant vainement des positions qui mettent nos visages \u00e0 l&rsquo;abri de la bise glac\u00e9e. Enfin, c&rsquo;est fini. Un cri devant la porte de la tente pour avertir, et vite, vite, je plonge la t\u00eate la premi\u00e8re, j&rsquo;atterris dans une \u00e9paisse couche de matelas et duvets empil\u00e9s en vrac. Les chaussures volent, le pantalon tremp\u00e9 est arrach\u00e9, un surv\u00eatement sec est enfil\u00e9 \u00e0 la vitesse de l&rsquo;\u00e9clair. Je m&rsquo;allonge dans le fatras d\u2019affaires ti\u00e8des, laisse la chaleur envahir tout doucement mes membres.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019enfer qui se d\u00e9chaine au dehors, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur il fait calme, doux, sec. Un luxe incroyable en ce lieu si inhospitalier. Comment pourrais-je jamais oublier, lorsque j&rsquo;aurais r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 la vie de tous les jours, dans cet autre monde que j&rsquo;ai quitt\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t, la valeur de ce confort ? La vie peut recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p>Une sourde inqui\u00e9tude m&#8217;emp\u00eache de dormir. La descente va-t-elle \u00eatre facile ? Il est tomb\u00e9 tant de neige depuis trois jours&#8230; Quel itin\u00e9raire sera le plus s\u00fbr ? Le plus rapide ? Faut-il retourner sur nos pas ou tirer tout droit dans le versant ? Et s&rsquo;il y avait un risque d&rsquo;avalanche ? Il m&rsquo;est parfois arriv\u00e9 de prendre un cachet de calmant pour faire cesser cette inutile ronde de questions. Autant profiter de la nuit pour reprendre quelques forces, j&rsquo;en aurai besoin demain.<\/p>\n\n\n\n<p>Au petit matin, m\u00eame sous la neige qui tombe dru, m\u00eame dans le vent hurlant, m\u00eame au c\u0153ur d&rsquo;un brouillard imp\u00e9n\u00e9trable, tout semble toujours plus facile. Les d\u00e9mons nocturnes sont repouss\u00e9s par la lumi\u00e8re, et au dernier moment surgissent des r\u00e9ponses \u00e9videntes aux interrogations de la nuit. Une \u00e9nergie incroyable monte en moi, qui balaie tous les doutes. Nous nous jetons dehors, d\u00e9montons le camp avec hargne, et plongeons vers le bas dans la temp\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de ces descentes rapides, presque des fuites parfois, je suis toujours travers\u00e9 par le m\u00eame sentiment : chaque pas, en faisant baisser notre altitude, est une petite victoire qui rend un peu plus vraisemblable notre retour \u00e0 la civilisation, au confort, \u00e0 la vie&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res pentes, raides, sont les plus difficiles. En plein brouillard il faut contourner des crevasses, chercher le meilleur passage dans les rochers, rebrousser chemin&#8230; Le temps se fige, les sc\u00e8nes se r\u00e9p\u00e8tent&nbsp;; nous avan\u00e7ons si lentement. Progressons-nous au moins dans la bonne direction&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>De longues heures plus tard, nous atteignons un glacier presque horizontal. Nous savons maintenant o\u00f9 nous sommes&nbsp;: loin de la civilisation &#8211; il serait encore possible de mourir ici &#8211; mais tout devient plus facile. Nous serons bient\u00f4t en lieu s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Une joie indicible me saisit, la fiert\u00e9 d&rsquo;avoir r\u00e9ussi \u00e0 ramener tout le monde \u00e0 la base apr\u00e8s une mise sur orbite engag\u00e9e. Nous poursuivons la descente en courant dans le brouillard, faisant basculer les suivants le nez dans la neige lorsque la corde se tend trop brusquement. \u00c7a r\u00e2le, \u00e7a rit&#8230; D\u00e9j\u00e0 nous passons sous le plafond nuageux, \u00e9mergeant d&rsquo;un autre monde pour r\u00e9appara\u00eetre sur la terre des vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>A plusieurs reprises, l&rsquo;un ou l&rsquo;une d&rsquo;entre nous, une fois de retour sur le sentier, au sortir du glacier, a senti la tension de ces journ\u00e9es hors de la vie normale se lib\u00e9rer brusquement. Des amis qui montaient en haute montagne pour la premi\u00e8re fois m&rsquo;ont avou\u00e9 plus tard avoir eu souvent l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre en grand danger, de risquer la mort \u00e0 chaque instant. Alors les nerfs l\u00e2chent, lib\u00e8rent une crise de larmes sans raison apparente&#8230; Facult\u00e9 des \u00eatres humains \u00e0 tenir lorsqu&rsquo;il faut mobiliser tout son potentiel, et \u00e0 ne rel\u00e2cher la pression que lorsque la s\u00e9curit\u00e9 est retrouv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de l&rsquo;une de ces descentes, nous passons au refuge des Conscrits. Les mains dans les poches, \u00e0 l&rsquo;abri sous l\u2019auvent, le gardien nous regarde arriver avec des yeux ronds comme des soupi\u00e8res :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;aurais jamais cru qu&rsquo;il y avait quelqu&rsquo;un l\u00e0-haut ces jours-ci, tiens !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t la langue glaciaire se d\u00e9nude des derni\u00e8res traces de neige. Des vents d&rsquo;air ti\u00e8des montent de la vall\u00e9e, et une couleur oubli\u00e9e r\u00e9appara\u00eet : le vert de l&rsquo;herbe et des arbres. La nature nous fait une derni\u00e8re farce : devant nous, au sortir de la vall\u00e9e, le reste du monde est baign\u00e9 de soleil. Olivier fulmine, persuad\u00e9 qu&rsquo;il aurait \u00e9t\u00e9 possible de continuer. Les sommets, eux, sont toujours invisibles, et pour longtemps encore. Nous vivons les derni\u00e8res heures comme une randonn\u00e9e tranquille.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, \u00e0 Chamonix, nous rejouons le ballet des chercheurs de restaurants. La pluie qui tombe dru dans les rues noires nous ravit et nous indiff\u00e8re \u00e0 la fois, si ordinaire et famili\u00e8re compar\u00e9e \u00e0 la neige qui continue l\u00e0-haut de gonfler les corniches de l&rsquo;ar\u00eate de Miage.<\/p>\n\n\n\n<p>Premier vrai repas depuis une semaine. Le petit blanc sec nous obscurcit les pens\u00e9es et la fondue nous plombe l&rsquo;estomac. Entre deux \u00e9clats de rire qui font se retourner les tabl\u00e9es voisines, nous parlons \u00e0 voix basse, serr\u00e9s les uns contre les autres, saoul\u00e9s par le vent des cimes qui nous manque d\u00e9j\u00e0&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques photos sombres parmi d&rsquo;autres&#8230;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1997\/0601_miage_par_berangere\/19970601_miage_par_berangere_04.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2001\/0701_miage_par_tondu\/20010701_miage_par_tondu_15.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1997\/0601_miage_par_berangere\/19970601_miage_par_berangere_14.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2001\/0701_miage_par_tondu\/20010701_miage_par_tondu_07.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>3 Mont-Blanc rat\u00e9s&#8230; ce titre trompeur pourrait laisser penser qu&rsquo;il n&rsquo;y en eut que 3 ! 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