
{"id":581,"date":"2021-11-28T16:50:09","date_gmt":"2021-11-28T16:50:09","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=581"},"modified":"2021-11-28T16:50:11","modified_gmt":"2021-11-28T16:50:11","slug":"eloge-des-camps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/eloge-des-camps\/","title":{"rendered":"Eloge des camps"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\">Juin 98. Ar\u00eate sud de l&rsquo;Aiguille de la B\u00e9rang\u00e8re, vers 3200m.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fine \u00e9quipe avance sur l&rsquo;ar\u00eate, courb\u00e9e sous des sacs trop lourds, vacillant sous les coups de boutoirs du vent furieux. La neige tombe \u00e0 l&rsquo;horizontale en sifflant, fouettant nos visages. La luminosit\u00e9 baisse d\u00e9j\u00e0. Durant l&rsquo;heure qui vient de s&rsquo;\u00e9couler, nous avons \u00e9vit\u00e9 de penser \u00e0 ce que nous faisions l\u00e0, perdus dans le vent glacial. La r\u00e9ponse n&rsquo;aurait peut-\u00eatre pas \u00e9t\u00e9 \u00e9vidente \u00e0 trouver. Nous avons continu\u00e9 \u00e0 avancer pour compenser la faible avance de la journ\u00e9e, mais le c\u0153ur n&rsquo;y est pas. Trop froid, trop fort, trop fou.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9t\u00e9o de cette derni\u00e8re semaine de juin est affreuse. Nous le savions avant m\u00eame de quitter nos r\u00e9gions d&rsquo;origine, mais les calepins avaient oblig\u00e9 \u00e0 conserver la date, en esp\u00e9rant que sur place \u00e7a serait moins pire que pr\u00e9vu. C&rsquo;\u00e9tait pire, il faisait un mini-hiver \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;\u00e9t\u00e9. 1m de neige \u00e9tait tomb\u00e9 au dessus de 2000 m les 2 jours pr\u00e9c\u00e9dents, il en tomberait un autre durant notre s\u00e9jour en altitude. Au pied du sentier, l&rsquo;\u00e9quipe avait d\u00e9cid\u00e9 de partir quand m\u00eame, pour \u00ab\u00a0passer des journ\u00e9es en montagne\u00a0\u00bb, m\u00eame si on ne faisait rien d&rsquo;extraordinaire. L&rsquo;itin\u00e9rance sous tente permet de se payer ce genre de folie en relative s\u00e9curit\u00e9, alors j&rsquo;avais dit d&rsquo;accord.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut maintenant trouver tr\u00e8s vite un endroit pour le camp. Voil\u00e0 justement un replat neigeux. Nous laissons lourdement tomber nos sacs. Un sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 extr\u00eame nous envahit soudain. La marche donnait du sens \u00e0 chaque seconde, mais nous voici maintenant immobiles dans la p\u00e9nombre, tremp\u00e9s et frigorifi\u00e9s, d\u00e9couvrant la r\u00e9alit\u00e9 de notre situation. En quelques secondes, le froid nous p\u00e9n\u00e8tre au plus profond. Plusieurs d&rsquo;entre nous se mettent \u00e0 trembler violemment. Un moment l&rsquo;id\u00e9e me traverse que si je ne me mets pas \u00e0 l&rsquo;abri tr\u00e8s vite, je vais crever l\u00e0&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Une violente pouss\u00e9e d&rsquo;adr\u00e9naline chasse cette pens\u00e9e, nous nous ruons sur les sacs, il y a tant \u00e0 faire. La pelle \u00e0 neige passe de main en main, mani\u00e9e avec l&rsquo;\u00e9nergie du d\u00e9sespoir qui laisse chacun d&rsquo;entre nous haletant et les tempes bourdonnantes apr\u00e8s quelques minutes d&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9cha\u00een\u00e9e. Les autres tassent la neige du pieds, ou montent nos 2 tentes qui se d\u00e9ploient comme d&rsquo;immenses spinnakers dans les rafales. Si tu l\u00e2che cette toile, elle s&rsquo;envole jusqu&rsquo;aux Contamines, 2000 m plus bas, et nous on passe une tr\u00e8s, tr\u00e8s mauvaise nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous jetons les sacs dans les tentes et les premiers se pr\u00e9cipitent \u00e0 leur suite. Pas le temps de penser \u00e0 la mani\u00e8re dont on va s&rsquo;organiser, faire \u00e0 manger, r\u00e9cup\u00e9rer de la neige pour l&rsquo;eau&#8230; nos cerveaux reptiliens sont d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019\u0153uvre et ordonnent bestialement \u00e0 nos corps de se mettre \u00e0 l&rsquo;abri de ce vent glacial qui nous tue doucement. Olivier et moi sommes les derniers \u00e0 tourner dans les rafales, terminant de constituer autour des tentes le bourrelet de neige qui emp\u00eache le vent de s&rsquo;engouffrer sous le double toit. Nous travaillons courb\u00e9s, en silence, cherchant les positions de corps qui mettent nos visages \u00e0 l&rsquo;abri. Enfin, c&rsquo;est fini. Un cri devant la porte de la tente pour avertir, et vite, vite, je plonge la t\u00eate la premi\u00e8re, j&rsquo;atterris dans une \u00e9paisse couche de matelas et duvets empil\u00e9s en vrac. Les chaussures volent, le pantalon tremp\u00e9 est arrach\u00e9, un surv\u00eatement sec est enfil\u00e9 \u00e0 la vitesse de l&rsquo;\u00e9clair.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1997\/0601_miage_par_berangere\/19970601_miage_par_berangere_16.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Le camp sur l&rsquo;ar\u00eate de la B\u00e9rang\u00e8re<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Je m&rsquo;allonge dans le fatras ti\u00e8de, laisse la chaleur envahir tout doucement mes membres. Il fait calme, doux, sec. 3 luxes incroyables en ce lieu si inhospitalier. Comment puis-je oublier, l\u00e0-bas, dans la vie de tous les jours, dans cet autre monde que j&rsquo;ai quitt\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t, la valeur de ce confort ? Les hommes pr\u00e9historiques qui devaient passer l&rsquo;hiver dans des cabanes ouvertes \u00e0 tous vents, comment pouvaient-ils supporter la souffrance du froid et de l&rsquo;eau tout un hiver ? Et les b\u00eates, comment font-elles ?<\/p>\n\n\n\n<p>La vie peut recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p>20 ans plus t\u00f4t. Quelque part sur le glacier au pieds du pic nord des cavales, dans le massif de l&rsquo;Oisans. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que j&#8217;emm\u00e8ne des copains en haute montagne. Mon exp\u00e9rience personnelle est nulle, ma pratique de la direction d&rsquo;un groupe nulle, mon niveau de conscience des dangers, n\u00e9gatif. Le projet est de rejoindre le refuge du pav\u00e9, et de faire le lendemain la classique et facile ascension du pic nord par sa voie normale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais voil\u00e0, comme toujours dans ce genre de circonstance, on est partis trop tard. Les nuages ont envahi la montagne, la luminosit\u00e9 baisse. La carte indique un raccourci vers le refuge, coupant au travers des barres rocheuses. Au lieu de suivre sagement le sentier, j&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 de parer au plus press\u00e9 et de foncer vers la s\u00e9curit\u00e9 du refuge. Bien mal m&rsquo;en a pris, nous avons d\u00fb emprunter le mauvais couloir car il a fallu rebrousser chemin lorsqu&rsquo;il \u00e9tait devenu \u00e9vident que nous n&rsquo;\u00e9tions pas au bon endroit. Maintenant nous errons dans le brouillard sur le glacier, sans points de rep\u00e8re, sans habitude de ce genre de situation. J&rsquo;ai beau tenter d&rsquo;afficher des certitudes face aux autres membres du groupe qui comptent b\u00eatement sur moi, le moral n&rsquo;y est plus, et je commence \u00e0 me demander comment nous sortir de ce mauvais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Venant du sentier du tour de l&rsquo;Oisans, nous portons encore dans nos sacs \u00e0 dos une tente canadienne l\u00e9g\u00e8re et des petits duvets de rando. Lorsqu&rsquo;on n&rsquo;y voit plus \u00e0 10 m\u00e8tres, je me r\u00e9sous \u00e0 prononcer la phrase fatidique : \u00ab\u00a0On va camper l\u00e0 !\u00a0\u00bb. L\u00e9g\u00e8re surprise de mes camarades, mais devant mon assurance affich\u00e9e ils ne contestent pas ce changement de programme.&nbsp; J&rsquo;improvise imm\u00e9diatement une d\u00e9marche d&rsquo;installation \u00e9prouv\u00e9e pour un camp de montagne \u00ab\u00a0Creusez une plate-forme avec vos piolets\u00a0\u00bb&#8230; \u00ab\u00a0L\u00e0 il faut \u00e9largir&#8230;\u00a0\u00bb Tassez un peu plus la neige !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t la vieille canadienne se dresse de guingois sur la neige. Il fait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s froid, nous nous jetons \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Bon sang, quelle caillante, m\u00eame dedans. Ces foutus duvets ne vont pas nous prot\u00e9ger beaucoup ! Par le plus grand hasard, nous r\u00e9ussissons \u00e0 les assembler deux par deux, en deux duvets doubles que nous emboitons l&rsquo;un dans l&rsquo;autre et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur desquels nous nous glissons tous, tels 4 petits nains d&rsquo;un conte de f\u00e9es. Incroyable : la chaleur partag\u00e9e des corps et la double \u00e9paisseur apporte rapidement une r\u00e9elle chaleur, et nous nous endormons sans mal&#8230; Le r\u00e9veil et la suite de la balade purent se faire sans probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce f\u00fbt mon premier bivouac. Au petit matin je r\u00e9alisai que dormir sous la tente en haute montagne \u00e9tait non seulement pas si difficile que \u00e7a, mais pouvait m\u00eame \u00eatre agr\u00e9able et permettre de go\u00fbter \u00e0 des ambiances tr\u00e8s diff\u00e9rentes de celles rencontr\u00e9es en refuge. Une passion \u00e9tait n\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis ce jour, j&rsquo;aime camper en haute montagne, j&rsquo;adore \u00e7a. Peut-\u00eatre les camps dans la neige sont-ils la premi\u00e8re motivation qui m&rsquo;attire la-haut, l\u00e0-bas. J&rsquo;aime la sensation de r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9 que procure cet ilot douillet qu&rsquo;est la tente isol\u00e9e dans le vent glacial de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2001\/0701_miage_par_tondu\/20010701_miage_par_tondu_13.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0918_balade_ecrins\/20040918_balade_ecrins_62.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2013\/0910_glaciers_de_la_vanoise\/20130910_glaciers_de_la_vanoise_21.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2001\/0701_miage_par_tondu\/20010701_miage_par_tondu_15.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0918_balade_ecrins\/20040918_balade_ecrins_78.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2018\/0826_ecrins_raphael_mariepascale_fredo\/20180826_ecrins_raphael_mariepascale_fredo_09.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juin 98. 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