
{"id":579,"date":"2021-11-28T16:48:25","date_gmt":"2021-11-28T16:48:25","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=579"},"modified":"2021-11-28T16:48:26","modified_gmt":"2021-11-28T16:48:26","slug":"la-frontiere-en-fraude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/la-frontiere-en-fraude\/","title":{"rendered":"La fronti\u00e8re en fraude"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\">Ce texte figure dans le livre \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/sacre-mont-blanc-un-livre-pour-le-boss\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Sacr\u00e9 mont Blanc<\/a>\u00a0\u00bb (2020)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">4 heures du matin, camping des Bossons.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sors la t\u00eate par l&rsquo;ouverture de la tente, il fait clair et calme. Je r\u00e9veille Pascal : c&rsquo;est bon, on y va. Vite debout, vite habill\u00e9s dans le silence de la nuit, nous partons sans m\u00eame avaler un morceau. Aujourd&rsquo;hui, nous allons passer la fronti\u00e8re en fraude&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Hier encore nous \u00e9tions avec deux amies en vall\u00e9e d&rsquo;Aoste, du c\u00f4t\u00e9 italien, \u00e0 r\u00e9aliser des ascensions sur ce beau versant. Le besoin de faire quelques achats nous avait d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 faire un aller-retour \u00e0 Chamonix par le tunnel. Seulement voil\u00e0 : les courses faites, j&rsquo;avais constat\u00e9 la disparition de mon portefeuille, sans doute oubli\u00e9 sur un banc public ou au fond d&rsquo;un bar. Nous \u00e9tions devant l&rsquo;alternative suivante : faire revenir les amies du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais, abandonnant ainsi notre beau programme italien&#8230; ou les rejoindre, sans papiers, par un moyen \u00e0 inventer.<\/p>\n\n\n\n<p>La solution du passage en fraude, d&rsquo;abord \u00e9voqu\u00e9e comme une bravade, fut rapidement adopt\u00e9e pour de vrai. A 18 ans, tout est facile&nbsp;! Tant qu&rsquo;\u00e0 faire, nous voulions en profiter pour nous faire plaisir, en empruntant un bel itin\u00e9raire. L\u00e0 encore le choix fut rapide : des Bossons o\u00f9 nous campions, quoi de plus naturel que de monter tout droit jusqu&rsquo;au pied du mont Maudit en passant par les grands Mulets, le grand Plateau et le Corridor, puis de redescendre sur le glacier du G\u00e9ant, le refuge Torino et l&rsquo;Italie&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En temps normal, parcourir ces 3200 m\u00e8tres \u00e0 la mont\u00e9e puis \u00e0 la descente aurait n\u00e9cessit\u00e9 deux \u00e0 trois jours. Nous n&rsquo;envisagions pas d\u2019y consacrer plus d&rsquo;une journ\u00e9e ! Il s\u2019agissait d\u2019une sacr\u00e9e tir\u00e9e, mais avec dix jours de balade dans les sommets \u00e0 notre actif nous \u00e9tions en pleine forme et l\u2019effort ne nous faisait pas peur. La m\u00e9t\u00e9o du soir nous conforte dans notre d\u00e9cision : la journ\u00e9e du lendemain sera belle. Une d\u00e9gradation orageuse s\u2019installera sur le massif le jour suivant, mais nous aurons rejoint la vall\u00e9e depuis longtemps&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Avec un optimisme incroyable, nous r\u00e9glons le r\u00e9veil \u00e0 4 heures du matin. Pour une balade d&rsquo;une telle envergure, 4 heures c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;apr\u00e8s-midi ! Nous voila donc encha\u00eenant dans la nuit les lacets du sentier qui monte vers la Jonction. Nous avons d\u00e9cid\u00e9 de prendre un pas calme pour tenir la distance, mais de rarement nous arr\u00eater, et surtout d&rsquo;anticiper la soif et la faim en mangeant et buvant abondamment pour ne pas craquer b\u00eatement. La m\u00e9thode s&rsquo;av\u00e8re payante&nbsp;: au point du jour nous sommes d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la sortie de la v\u00e9g\u00e9tation, et vers 7 heures nous atteignons la jonction. Ces 1500 premiers m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 ont pass\u00e9 comme dans un songe, tout semble possible. Le glacier est tr\u00e8s ouvert mais c&rsquo;est avec plaisir que, crampons aux pieds, nous d\u00e9ambulons une fois de plus dans ce labyrinthe gel\u00e9. Habitu\u00e9s aux fardeaux des raids de plusieurs jours, nous nous sentons si l\u00e9gers avec notre petit sac que nous jouons \u00e0 sauter, \u00e0 droite, \u00e0 gauche, beaucoup plus que la seule n\u00e9cessit\u00e9 l&rsquo;impose.<\/p>\n\n\n\n<p>Red\u00e9part \u00e0 11 heures. Petit Plateau, Grand Plateau, nous avalons le d\u00e9nivel\u00e9. A 13 heures nous nous engageons dans le Corridor, cette longue pente qui m\u00e8ne au col de la Brenva. Le nez sur la neige, nous tardons \u00e0 nous en apercevoir, mais il nous semble tout \u00e0 coup que quelque chose a chang\u00e9. Le ciel s&rsquo;est couvert : un \u00e9pais voile cache \u00e0 pr\u00e9sent le soleil, la temp\u00e9rature est en train de baisser rapidement, aid\u00e9e par un petit vent qui se l\u00e8ve. Mmmmh\u2026 Depuis le temps que je baroude dans ces montagnes, je sais que ce genre de signe n\u2019annonce rien de bon. Mais, dans l\u2019\u00e9lan du moment, je ne pousse pas plus avant la r\u00e9flexion. Une analyse rapide de la situation nous aurait pourtant \u00e9clairci les id\u00e9es&nbsp;: redescendre au refuge des Grands-Mulets nous permettrait de nous mettre \u00e0 l\u2019abri en une heure et demi, alors qu\u2019en continuant d\u2019avancer il nous faudra encore trois bonnes heures pour rejoindre le refuge des Cosmiques, et cinq pour pousser jusqu\u2019\u00e0 Torino\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>10 heures du matin, arriv\u00e9e au refuge des Grands Mulets. Nous y passons pour prendre la m\u00e9t\u00e9o. La salle est calme, tout le monde est parti depuis belle lurette, les plus rapides entament d\u00e9j\u00e0 la redescente du sommet. Renseignement pris aupr\u00e8s du gardien, le temps va se g\u00e2ter demain matin tr\u00e8s t\u00f4t. Ah&#8230; tiens, l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance s&rsquo;est rapproch\u00e9e&#8230; Ca n&rsquo;est pas un probl\u00e8me, demain est un autre jour. Le gardien trouve bizarre notre planning de journ\u00e9e, il ne comprend pas pourquoi nous partons vers le haut \u00e0 cette heure-ci.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1983\/0801_mont_blanc_pascal_babette_mireille\/19830801_mont_blanc_pascal_babette_mireille_11.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption><br>Au dessus du refuge des Grands Mulets<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Contre toute raison, niant les signes du ciel, je continue \u00e0 faire confiance aux informations m\u00e9t\u00e9o que nous avons eues au refuge&nbsp;: pas d\u2019orage avant demain matin, un point c\u2019est tout&nbsp;! Il n\u2019y a aucune raison de modifier notre projet. Ainsi se prennent les d\u00e9cisions les plus vitales de notre existence. L\u00e9g\u00e8rement inquiets tout de m\u00eame, malgr\u00e9 la fatigue qui commence \u00e0 se faire sentir, nous entamons une esp\u00e8ce de course absurde : plus le temps se couvre, plus nous for\u00e7ons l&rsquo;allure pour \u00e9viter l\u2019orage&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>A 14 heures nous d\u00e9bouchons au col de la Brenva, \u00e0 4300 m, alors que le tonnerre commence \u00e0 gronder au loin. Nous restons pourtant riv\u00e9s \u00e0 notre programme, et nous mettons \u00e0 courir en direction du col du Mont-Maudit. L&rsquo;itin\u00e9raire est maintenant horizontal, je le connais bien pour l&rsquo;avoir parcouru r\u00e9cemment. Au moment ou nous parvenons comme des fous en haut de la pente de glace raide qui amorce la descente vers le col Maudit, l&rsquo;enfer se d\u00e9cha\u00eene : des \u00e9clairs d\u00e9chirent l&rsquo;air et explosent sur les sommets tout proches, le vent souffle en rafales furieuses et nous sentons avec horreur nos cheveux se soulever sous l&rsquo;effet de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 statique. J&rsquo;ai 18 ans, je suis p\u00e9tri de mes lectures de Frison-Roche, et j\u2019ai en t\u00eate une phrase prononc\u00e9e dans \u00ab&nbsp;Premier de Cord\u00e9e&nbsp;\u00bb par le guide Ravanel le Rouge lorsque son client lui demande de continuer malgr\u00e9 l&rsquo;orage qui menace : \u00ab\u00a0La foudre, au dessus de 4000 m\u00e8tres, \u00e7a ne pardonne pas\u00a0\u00bb. L&rsquo;aventure s&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9e de mani\u00e8re pr\u00e9visible, par le foudroiement impitoyable d&rsquo;un des membres de la cord\u00e9e. C&rsquo;est une fiction, je sais bien, n&#8217;emp\u00eache, c&rsquo;est culte&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Nous commen\u00e7ons \u00e0 nous affoler. Pour couronner le tout, une neige dense se met \u00e0 tomber, on n&rsquo;y voit bient\u00f4t plus \u00e0 deux m\u00e8tres. Impossible de se lancer dans la pente de glace sans assurance. Nous nous d\u00e9cordons aussi rapidement que nous le permettent nos doigts gourds. En aveugle, je jette un rappel dans le vide. Vite, vite, nous sautons dans le versant. La corde est trop courte pour nous mener en bas mais un petit rocher \u00e9merge de la glace. Un pieu de bois y est plant\u00e9, il nous permet d&rsquo;\u00e9tablir un relais et de repartir vers le bas de la pente encore invisible. Voila la rimaye, nous posons les pieds sur la neige, je commence \u00e0 rappeler la corde&#8230; mais l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 coince quelque part ! Zut de zut, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 trop vite, je n&rsquo;ai pas pris le temps de d\u00e9faire le n\u0153ud qui a d\u00fb se coincer entre le rocher et le pieu. La situation me semble si dramatique que, sans r\u00e9fl\u00e9chir, je crie \u00e0 Pascal&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C&rsquo;est pas grave, on part sans la corde&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; T\u2019es compl\u00e8tement fou, on n&rsquo;y voit rien, on va se mettre dans la premi\u00e8re crevasse !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je me range \u00e0 son argument. Le probl\u00e8me est maintenant de r\u00e9cup\u00e9rer cette foutue corde sous cette foutue neige, avec ces foutus \u00e9clairs qui ne nous laissent aucun r\u00e9pit. La pente est raide, j&rsquo;ai peur, je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise sur la glace vive, les conditions du moment n&rsquo;arrangent rien. Je saisis la corde dans la main droite, mon piolet dans la main gauche, et timidement, concentr\u00e9, je m&rsquo;engage dans la pente. Des flots de neige d\u00e9valent la pente, recouvrent mes bras, obscurcissent ma vue, m&rsquo;\u00e9touffent \u00e0 moiti\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Totalement d\u00e9pass\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements, je d\u00e9cide brusquement de l\u00e2cher la corde pour me consacrer \u00e0 mon seul piolet. Pascal s&rsquo;\u00e9nerve&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Reprends cette corde !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c7a ira bien comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Reprends cette corde, bordel&nbsp;! m&rsquo;ordonne t-il en la ramenant \u00e0 mon niveau.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ob\u00e9is, je reprends tant bien que mal ma progression h\u00e9sitante. Enfin j&rsquo;atteins le rocher et le pieu. Soulagement en haut et en bas. Vite, je remet le rappel en place et je redescends comme une fus\u00e9e. Une fois en bas, je fais bien attention cette fois \u00e0 ne pas laisser de n\u0153ud avant de r\u00e9cup\u00e9rer la corde, et nous nous encordons pour descendre vers le col Maudit.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, les cieux se calment : en quelques minutes le vent tombe et les \u00e9clairs s&rsquo;\u00e9loignent. Nous voici dans le silence, sous une chute de neige toujours dense, mais assagie. La visibilit\u00e9 presque nulle m&rsquo;inqui\u00e8te&nbsp;beaucoup : le col Maudit est si vaste, si horizontal, qu&rsquo;il n&rsquo;offre aucun point de rep\u00e8re. Comment allons-nous trouver la \u00ab&nbsp;sortie&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir l&rsquo;\u00e9paule du Tacul, passage oblig\u00e9 pour redescendre vers le col du Midi&nbsp;? Comme de bien entendu nous n&rsquo;avons ni boussole ni altim\u00e8tre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est 16 heures, nous sommes \u00e0 4100 m d&rsquo;altitude, perdus dans le brouillard, sans possibilit\u00e9 de nous mettre \u00e0 l&rsquo;abri. Nous savons que notre situation est d\u00e9licate. N\u2019ayant pas de meilleure id\u00e9e, nous avan\u00e7ons doucement dans la direction que nous croyons \u00eatre la bonne. Le sol devient progressivement plat.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 le col. O\u00f9 aller maintenant ? Je montre \u00e0 Pascal une masse sombre qui \u00e9merge du brouillard \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Rejoins ce rocher, on va s&rsquo;arr\u00eater faire le point\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Faut il que j&rsquo;aie eu l&rsquo;esprit \u00e9gar\u00e9 pour ne pas comprendre&nbsp;: il ne peut en aucun cas s\u2019agir d\u2019un rocher&nbsp;: le Col Maudit est une selle purement glaciaire. Pascal avance sans se poser de question. Je le suis, pr\u00e9occup\u00e9, lorsqu&rsquo;il m&rsquo;annonce tout doucement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est pas un rocher, c&rsquo;est une tente&nbsp;!\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Notre situation change soudain du tout au tout : s&rsquo;il y a une tente, il y a des gens. Nous allons pouvoir causer, \u00e9changer des informations&#8230; se faire h\u00e9berger&nbsp;? Nous restons pourtant plant\u00e9s l\u00e0, immobiles et silencieux. Des sentiments contradictoires nous assaillent : nous avons besoin de cette tente et de ses occupants, certes, mais \u00e9tablir concr\u00e8tement le contact revient \u00e0 reconna\u00eetre que nous avons besoin d\u2019aide. Et \u00e7a, c&rsquo;est une d\u00e9marche difficile pour nous. La tente, elle aussi, reste silencieuse tente\u2026 Se pourrait-il qu&rsquo;elle soit vide&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain la fermeture Eclair s&rsquo;abaisse d&rsquo;un coup sec. Appara\u00eet un visage f\u00e9minin \u00e0 l&rsquo;air interrogatif. C&rsquo;est une Polonaise, qui est l\u00e0 avec son ami dont la t\u00eate barbue appara\u00eet \u00e0 son tour. Ils parlent quelques mots d&rsquo;anglais, et nous engageons la conversation comme nous pouvons, nous debout sous la neige et eux, visages sans corps encadr\u00e9s par la toile de tente. Nous expliquons que nous avons \u00e9t\u00e9 pris de court par le mauvais temps. A leur tour ils nous racontent qu&rsquo;ils se sont perdus dans le brouillard et que, ne sachant plus o\u00f9 ils \u00e9taient, ils ont pos\u00e9 le camp. Lorsque nous avouons que nous n&rsquo;avons ni tente, ni duvet, ils nous invitent enfin \u00e0 les rejoindre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici quatre dans une tente pr\u00e9vue pour deux, situation forc\u00e9ment un peu d\u00e9licate avec de parfaits inconnus. La promiscuit\u00e9 a cependant le m\u00e9rite de faire rapidement monter la temp\u00e9rature de l\u2019habitacle. Bient\u00f4t, une chaleur relative commence \u00e0 nous r\u00e9conforter. Nos h\u00f4tes sont soulag\u00e9s de notre pr\u00e9sence : ne connaissant pas le massif, ils craignaient de ne pas trouver leur chemin sans trace et dans le brouillard. J&rsquo;apprends avec plaisir qu&rsquo;ils ont le \u00ab\u00a0n\u00e9cessaire \u00e0 brouillard\u00a0\u00bb (boussole et altim\u00e8tre). Avec \u00e7a, je saurai rentrer \u00e0 la maison quelles que soient les conditions.<\/p>\n\n\n\n<p>Les heures passent, la lumi\u00e8re baisse et il neige toujours. La faim nous tenaille et nous sortons nos seules provisions : un \u00e9norme pot de confiture de fraise et un demi pain. Nous commen\u00e7ons \u00e0 nous faire de volumineuses tartines et \u00e0 en proposer \u00e0 nos amis mais voil\u00e0-t-il pas qu&rsquo;ils refusent, \u00e0 notre grande surprise. Ils choisissent un minuscule sachet de soupe parmi une impressionnante r\u00e9serve de provisions app\u00e9tissantes et la cuisinent en nous expliquant d&rsquo;un air grave :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Il faut \u00e9conomiser, au cas o\u00f9 on serait bloqu\u00e9s ici longtemps\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette id\u00e9e nous para\u00eet parfaitement incongrue, \u00e0 Pascal et moi. Dans nos esprits jeunes et un peu fous, quel que soit le temps demain, on fonce en bas, quitte \u00e0 forer un tunnel sous la neige ! Je ne saurais dire quel \u00e9tait le degr\u00e9 de r\u00e9alisme d&rsquo;un tel projet, mais c&rsquo;\u00e9tait bien comme \u00e7a que nous voyions les choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans duvets, couverts de v\u00eatements tremp\u00e9s, la nuit promet de ne pas \u00eatre tr\u00e8s agr\u00e9able. Nous nous coin\u00e7ons entre nos deux compagnons d&rsquo;infortune, nous disposons nos anoraks par dessus nos deux corps emm\u00eales, et nous partageons tant bien que mal nos maigres chaleurs en nous plaignant beaucoup et en accusant l&rsquo;autre de tirer toute la couverture \u00e0 lui. Le sommeil finit par nous submerger malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait d\u00e9j\u00e0 jour lorsque nous nous r\u00e9veillons. Dehors, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9merveillement : il fait grand beau, calme, une \u00e9paisse couche de neige couvre la montagne, un reliquat de mer de nuages ach\u00e8ve de se dissoudre au dessous de nous. En une seconde, le moral remonte \u00e0 110%&nbsp;! Nous bondissons dehors pendant que les polonais pr\u00e9parent un d\u00e9jeuner digne de ce nom. Il faut croire qu&rsquo;ils ne sont plus inquiets pour l&rsquo;avenir&#8230;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1983\/0801_mont_blanc_pascal_babette_mireille\/19830801_mont_blanc_pascal_babette_mireille_18.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Au r\u00e9veil<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Le camp est pli\u00e9 en moins de temps qu&rsquo;il ne faut pour le dire, et nous partons, Pascal et moi en t\u00eate, les Polonais derri\u00e8re. En arrivant \u00e0 l\u2019\u00e9paule du Tacul nous apercevons des alpinistes montent \u00e0 notre rencontre. Dans la pente raide, nous courons, nous sautons, nos volons, projetant de la neige fra\u00eeche \u00e0 plusieurs m\u00e8tres. La Polonaise et son Polonais suivent comme ils peuvent. Bient\u00f4t nous croisons les premiers ascensionnistes. Ils ne comprennent pas ce que nous faisons l\u00e0 \u00e0 cette heure matinale, mais sont ravis de trouver une trace qui va leur faciliter la mont\u00e9e (tandis que la leur va faciliter notre descente).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1983\/0801_mont_blanc_pascal_babette_mireille\/19830801_mont_blanc_pascal_babette_mireille_15.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>La redescente dans la belle neige poudreuse immacul\u00e9e<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Au col du Midi, nous disons adieu \u00e0 nos amis polonais qui vont rejoindre le t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique de l&rsquo;aiguille du Midi et redescendre au plus court. Nous traversons le glacier du G\u00e9ant au pas de course et atteignons le refuge Torino \u00e0 11 heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons 30 francs sur nous, juste ce qu&rsquo;il faut pour payer deux places de t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique et rejoindre nos amies, qui doivent \u00eatre tr\u00e8s inqui\u00e8tes. H\u00e9las, un \u00e9norme g\u00e2teau au chocolat est pos\u00e9 sur le comptoir du refuge, d\u00e9coup\u00e9 en parts certes consistantes, mais ch\u00e8res : le gardien nous annonce le tarif exorbitant de 20 francs pi\u00e8ce. Devant nos mines d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es il rectifie le tir en d\u00e9cidant sur le champ que \u00ab&nbsp;Euh non, en fait c&rsquo;est 30 francs les deux&nbsp;! \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va falloir choisir entre le t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique et le g\u00e2teau. Facile.<\/p>\n\n\n\n<p>Plomb\u00e9s de chocolat, nous entamons de bon c\u0153ur les 2000 m\u00e8tres de descente vers le val d&rsquo;Aoste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte figure dans le livre \u00ab\u00a0Sacr\u00e9 mont Blanc\u00a0\u00bb (2020) 4 heures du matin, camping des Bossons. Je sors la t\u00eate par l&rsquo;ouverture de la tente, il fait clair et&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1554,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12,1],"tags":[],"class_list":["post-579","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-mont-blanc","category-recits"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/579","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=579"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/579\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1555,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/579\/revisions\/1555"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1554"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=579"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=579"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=579"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}