
{"id":573,"date":"2021-11-28T16:45:21","date_gmt":"2021-11-28T16:45:21","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=573"},"modified":"2021-11-28T16:45:23","modified_gmt":"2021-11-28T16:45:23","slug":"la-parenthese-de-lapres-midi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/la-parenthese-de-lapres-midi\/","title":{"rendered":"La parenth\u00e8se de l&rsquo;apr\u00e8s-midi"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le fil de nos journ\u00e9es, survient in\u00e9vitablement un moment o\u00f9 aucune obligation imm\u00e9diate ne d\u00e9cide plus ce qui doit se passer. Le camp est mont\u00e9, les affaires y ont (plus ou moins) trouv\u00e9 leur place, les corps sont rassasi\u00e9s&#8230; bref, l&rsquo;indispensable est fait. Il est t\u00f4t : 13 ou 14 heures, selon la vitesse \u00e0 laquelle nous avons avanc\u00e9, et la dose de courage que nous avons eue pour aller encore un peu plus loin. La journ\u00e9e a encore une bonne tranche de vie \u00e0 nous offrir, alors&#8230; qu&rsquo;en faire ? Un l\u00e9ger flottement t\u00e9moigne de notre incertitude \u00e0 d\u00e9cider : nous tournons un moment autour de la tente, bricolant de ci de l\u00e0, sans trop savoir de quoi nous avons envie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans crier gare, le coup de barre nous tombe alors dessus. La d\u00e9tente qui succ\u00e8de \u00e0 l&rsquo;effort, la ti\u00e9deur de la tente qui chauffe au soleil, les duvets moelleux que l&rsquo;on vient de disposer soigneusement sur les tapis de sols encore parfaitement align\u00e9s, autant d&rsquo;attraits qui deviennent vite irr\u00e9sistibles \u00e0 nos corps fatigu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est le moment de l&rsquo;heure de lecture paresseuse, entrecoup\u00e9e d&rsquo;assoupissements desquels on \u00e9merge de temps \u00e0 autre pour y replonger avec d\u00e9lice, autant de fois que n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Momentan\u00e9ment, la montagne est oubli\u00e9e, le groupe se resserre sur le confort. Notre condition d&rsquo;\u00eatre humain, qui parfois a besoin de s&rsquo;isoler de la nature pour se prot\u00e9ger, ressurgit.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un moment&#8230; diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers 15 heures, il y a un mouvement. Sans concertation, tout le monde recommence \u00e0 s&rsquo;agiter. L&rsquo;un d&rsquo;entre nous ouvre la porte d&rsquo;un large mouvement circulaire, passe la t\u00eate au dehors, pousse une exclamation admirative et sort avec enthousiasme. C&rsquo;est le signal. En 2 minutes tout le monde est debout. Cette dois encore on tourne quelques minutes autour de la tente, contemplant une nouvelle fois la montagne environnante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a forc\u00e9ment, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ou de l&rsquo;autre, un sommet qui finit par attirer notre regard&#8230; Il semble proche&#8230; Mais on est si bien ici, pr\u00e8s de la tente. Le pour et le contre se p\u00e8sent en silence. Ce bref combat int\u00e9rieur est invariablement remport\u00e9 par l&rsquo;action. Quelqu&rsquo;un dit \u00ab\u00a0On monte l\u00e0-dessus ?\u00a0\u00bb. Alors on s&rsquo;\u00e9quipe, et on part.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jour l\u00e0, le sommet en question est la pointe des Arcas. Elle n&rsquo;est pas \u00e0 plus de 150 m de d\u00e9nivel\u00e9e au dessus de nos t\u00eates. Autant dire, sans rien sur le dos, une promenade. Il ne reste plus que le plaisir de mettre un pied devant l&rsquo;autre, tranquillement, sans effort.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0918_balade_ecrins\/20040918_balade_ecrins_19.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Monter l\u00e9gers comme des plumes<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>De temps en temps, l&rsquo;un d&rsquo;entre nous marque la pause, et se retourne pour contempler au loin la petite tache orange sur fonds blanc de la tente sur la neige. Chaque pas qui nous en \u00e9loigne \u00e9largit la perspective, et lui redonne peu \u00e0 peu sa vraie dimension : celle d&rsquo;un minuscule \u00eelot d&rsquo;humanit\u00e9 perdu dans l&rsquo;immensit\u00e9 sauvage et d\u00e9sertique. C&rsquo;est pourtant ce fragile objet qui nous apporte ce sentiment d&rsquo;\u00eatre ici en s\u00e9curit\u00e9, et nous permet de transformer une ascension de haute montagne en promenade du soir. Il y a un petit chez-nous qui nous attend pas loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous repartons, mais rien ne nous presse, alors le temps s&rsquo;\u00e9largit au gr\u00e9 de nos inspirations imm\u00e9diates. Les pauses sont fr\u00e9quentes et surviennent \u00e0 tous propos.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles sont bien s\u00fbr parfois consacr\u00e9es \u00e0 essayer de reconna\u00eetre et de&nbsp; nommer les cr\u00eates successives qui s&rsquo;\u00e9chelonnent jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;horizon. Mais l&rsquo;ambiance \u00ab\u00a0balade du soir\u00a0\u00bb favorise aussi les \u00e9changes concernant la vie \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb, celle qui continue \u00e0 exister quelque part ailleurs et que l&rsquo;on retrouvera sans doute un jour. Dans le fil d&rsquo;un cheminement de pens\u00e9e, l&rsquo;un d&rsquo;entre nous s&rsquo;immobilise parfois soudain, et interroge son voisin sur ses projets professionnels, ou sa conception du fonctionnement d&rsquo;un couple. Une conversation d\u00e9cal\u00e9e s&rsquo;installe. L&rsquo;un s&rsquo;assoit sur son piolet, un coude sur les genoux, le menton dans la paume de la main. L&rsquo;autre, les mains dans les poches de son Jean, joue \u00e0 tailler la glace \u00e0 petits coups de crampons, en contemplant l&rsquo;ar\u00eate sommitale du Mont-Blanc dans le lointain.<\/p>\n\n\n\n<p>La conversation, bient\u00f4t, s&rsquo;\u00e9puise pour cette fois-ci, et apr\u00e8s un court silence pensif, le crissement des crampons reprend pour un cours moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous arrivons finalement au sommet. Pris par ce rythme tranquille, nous ne ressentons pas le sentiment d&rsquo;aboutissement et de r\u00e9ussite que l&rsquo;on \u00e9prouve g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 ce moment. Il y a une sorte de continuit\u00e9, une logique \u00e0 se trouver l\u00e0 maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>Non que le sommet perde de sa valeur, simplement, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du moment est plus dilu\u00e9 : jour apr\u00e8s jour, le corps et l&rsquo;\u00e2me ont appris \u00e0 ne plus se tendre vers un objectif unique, ambitieux et ponctuel, mais \u00e0 profiter du temps qui passe et de sa charge de plaisir permanent.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0918_balade_ecrins\/20040918_balade_ecrins_20.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Au sommet \u00e0 18 heures !<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Chacun g\u00e8re ici le temps \u00e0 son rythme. Certains s&rsquo;assoient et r\u00eavent, d&rsquo;autres comme moi farfouillent \u00e0 droite \u00e0 gauche, s&rsquo;avancent au rebord de chaque barre rocheuse pour \u00eatre bien certains que la vue y est la m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Un ange passe&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil est maintenant bas sur l&rsquo;horizon. La redescente se fait dans l&rsquo;ombre du versant, au rythme d&rsquo;un retour de promenade.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0918_balade_ecrins\/20040918_balade_ecrins_25.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Redescente en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Une bonne surprise nous attend au camp. La configuration du col qui accueille notre tente nous accorde un long moment encore les faveurs des derniers rayons de soleil. Personne n&rsquo;a envie de s&rsquo;enfermer dans la tente par cette lumi\u00e8re ti\u00e8de et chaleureuse, et la troupe se disperse, chacun cherchant \u00e0 profiter au maximum des derniers instants de cette journ\u00e9e interminable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux-ci cr\u00e9ent des formes avec leurs corps, que le soleil se charge de projeter en ombres chinoises sur la neige au loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux-l\u00e0 pratiquent consciencieusement quelques \u00e9tirements et \u00e9longations pour faire du bien \u00e0 leurs corps fatigu\u00e9s. Je soup\u00e7onne chez eux une certaine capacit\u00e9 \u00e0 th\u00e9\u00e2traliser la chose en pr\u00e9sence d&rsquo;un objectif d&rsquo;appareil photo.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre (moi-m\u00eame) se r\u00e9gale \u00e0 essayer de capter par la photo diff\u00e9rents effets de lumi\u00e8re engendr\u00e9s par l&rsquo;interaction entre les ultimes rayons du soleil et divers objets&#8230; un sommet, un nuage, ou les cheveux de C\u00e9cile&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Sans avertissement, en quelques secondes, le soleil dispara\u00eet derri\u00e8re une cr\u00eate rocheuse lointaine. De ci de l\u00e0, chacun est tir\u00e9 de son activit\u00e9 r\u00eaveuse par la sensation de froid intense qui nous submerge soudain. La flaque d&rsquo;eau qui est au pied de la tente g\u00e8le en quelques minutes \u00e0 grands cristaux fragiles. Il est temps de rentrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t, seul un minuscule point de lumi\u00e8re orange t\u00e9moigne de notre pr\u00e9sence dans la montagne glaciale et silencieuse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le fil de nos journ\u00e9es, survient in\u00e9vitablement un moment o\u00f9 aucune obligation imm\u00e9diate ne d\u00e9cide plus ce qui doit se passer. 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