
{"id":519,"date":"2021-11-28T16:15:17","date_gmt":"2021-11-28T16:15:17","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=519"},"modified":"2021-11-28T16:15:19","modified_gmt":"2021-11-28T16:15:19","slug":"crevasse-quand-tu-nous-tiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/crevasse-quand-tu-nous-tiens\/","title":{"rendered":"Crevasse, quand tu nous tiens"},"content":{"rendered":"\n<p>Prendre un bloc de rocher sur le coin de la figure constitue une m\u00e9thode assez \u00e9l\u00e9gante pour passer l&rsquo;arme \u00e0 gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>S&rsquo;envoler d&rsquo;une vire pour aller s&rsquo;\u00e9craser 600 m\u00e8tres plus bas ne manque pas non plus d&rsquo;un certain panache.<\/p>\n\n\n\n<p>Laisser le froid sib\u00e9rien vous transformer en un bloc fig\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 rel\u00e8ve carr\u00e9ment de la grande glace. Classe, pardon.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais de toutes les vil\u00e9nies que nous r\u00e9serve la montagne, assur\u00e9ment celle que j&rsquo;pr\u00e9f\u00e8re c&rsquo;est la crevasse, c&rsquo;est la creva-a-sse !<\/p>\n\n\n\n<p>poum ta-poum ta poupoupoupoum (air connu de Brassens, pour sa d\u00e9licieuse chanson \u00ab\u00a0La guerre de 14-18\u00a0\u00bb)<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;alpiniste entretient une relation singuli\u00e8re avec cette grande dame de l&rsquo;altitude. Quelles que soient les pr\u00e9cautions prises, d\u00e9ambuler \u00e0 la surface d&rsquo;un glacier m\u00e8ne, un jour ou l&rsquo;autre, \u00e0 crever la surface d&rsquo;un pont de neige trop fragile et \u00e0 se retrouver les jambes gigotantes au dessus du vide. C&rsquo;est comme \u00e7a, il faut s&rsquo;y faire. Mais cela demande un peu de temps.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2006\/0705_rouies\/20060705_rouies_047.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Sur le glacier des Rouies, la plus minuscule des crevasses\u2026<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Je me rappelle cette premi\u00e8re fois que je m&rsquo;aventurais sur le Glacier Blanc, aux premiers jours de ma vie d&rsquo;alpiniste. La couverture neigeuse trop r\u00e9guli\u00e8re semblait louche au jeune blanc-bec que j&rsquo;\u00e9tais. Certain qu&rsquo;elle cachait des ab\u00eemes insondables, j&rsquo;avais prudemment choisi de progresser \u00e0 quatre pattes, poussant devant moi la pointe du piolet pour \u00e9prouver chaque arpent de surface. Les compagnons de cord\u00e9e que j&#8217;emmenai, encore plus novice que moi, ne doutaient pas un seul instant que ma curieuse posture constitua une m\u00e9thode acad\u00e9mique pour ce genre de situation. Un quart d&rsquo;heures plus tard nous n&rsquo;avions pas progress\u00e9 de 20 m\u00e8tres. Je fus contraint d&rsquo;admettre que nous n&rsquo;arriverions \u00e0 rien et nous rebrouss\u00e2mes chemin avec soulagement vers la berge rocheuse toute proche. Je priai pour qu&rsquo;aucun alpiniste exp\u00e9riment\u00e9 n&rsquo;ait suivi ma ridicule aventure \u00e0 la jumelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience me laissa dans un doute profond. J&rsquo;avais eu peur, mais sans savoir si cette peur \u00e9tait justifi\u00e9e car \u00e0 aucun moment mon piolet n&rsquo;avait d\u00e9tect\u00e9 le moindre vide cach\u00e9. Des crevasses, il devait forc\u00e9ment y en avoir \u00e7a et l\u00e0, certes, mais peut-\u00eatre pas tant que je me l&rsquo;\u00e9tais imagin\u00e9. Comment savoir ? Je ne comprenais pas comment il f\u00fbt possible de tracer sa route sereinement sans plus de certitudes. Dans les jours qui suivirent, l&rsquo;observation des vieux briscards arpentant le glacier en tous sens m&rsquo;apporta beaucoup. Ils progressaient debout, lentement mais r\u00e9guli\u00e8rement, sans jamais sonder le sol de leur piolet. De temps \u00e0 autres des cord\u00e9es s&rsquo;arr\u00eataient quelques instants, l&rsquo;attitude du guide r\u00e9v\u00e9lait une concentration particuli\u00e8re, parfois une courte discussion s&rsquo;engageait entre les membres de la cord\u00e9e, puis celle ci red\u00e9marrait en entamant un d\u00e9tour, sans doute pour contourner une zone douteuse. A deux ou trois reprises j&rsquo;observai toutefois l&rsquo;un des membres d&rsquo;une cord\u00e9e s&rsquo;affaisser bizarrement et se relever quelques instants plus tard pour reprendre la progression. Je compris peu \u00e0 peu que que les crevasses repr\u00e9sentaient un risque, certes, mais un risque calcul\u00e9, contre lequel un encordement et une progression correcte repr\u00e9sentaient une protection raisonnable. Je compris que si je voulais avancer, sur ces glaciers, et non pas rester scotch\u00e9 sur place, il me faudrait accepter ce risque et, de temps \u00e0 autres, accepter d&rsquo;\u00eatre partiellement ou totalement englouti par une de ces fentes sc\u00e9l\u00e9rates. Je compris que cela ne me m\u00e8nerait sans doute pas \u00e0 la disparition.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je me tiendrai si possible \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de toi, mais de temps \u00e0 autres je subirai ton \u00e9treinte, en esp\u00e9rant qu&rsquo;elle ne sera pas fatale\u00a0\u00bb. Il en est donc ainsi du dialogue entre l&rsquo;alpiniste et ses crevasses. Une fois ma\u00eetris\u00e9e la peur irraisonn\u00e9e, la crevasse devient vite une compagne ordinaire des s\u00e9jours l\u00e0-haut. L&rsquo;infinie diversit\u00e9 de ses formes et de ses couleurs a m\u00eame fini par me toucher, et chaque fois que le terrain le permet, je m&#8217;empresse de descendre en explorer les tr\u00e9fonds. Je suis capable de rester de longs moments \u00e0 caresser amoureusement les stalactites, \u00e0 d\u00e9tailler le nombre et les \u00e9paisseurs de couches de glace superpos\u00e9es, \u00e0 ressentir les masses \u00e9normes de neige accumul\u00e9es par les hivers du pass\u00e9. La crevasse me fait r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/1984\/0810_mont_blanc_vero_sophie\/19840810_mont_blanc_vero_sophie_02.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Un soir, nous avions longuement err\u00e9 dans le blizzard \u00e0 la recherche d&rsquo;un refuge qui se d\u00e9robait sans cesse. A la nuit noire, une crevasse s&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 nous. Son sol de neige douce, sa paroi surplombante prot\u00e9geant du vent du nord nous l&rsquo;avaient rendue accueillante et la nuit n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 aussi mauvaise que nous aurions pu le craindre. La crevasse peut sauver, parfois.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais comme avec tout ami, la relation connait des hauts et des bas. Apr\u00e8s quelques vir\u00e9es sans incidents s&rsquo;installe parfois une trop grande confiance. Combien de fois, circulant d\u00e9cord\u00e9 sur un glacier que je jugeai d\u00e9bonnaire, ais-je pass\u00e9 la jambe au travers d&rsquo;un pont de neige que je n&rsquo;avais pas su d\u00e9tecter. La col\u00e8re me prend alors de ne pas savoir apprendre comme il faut des erreurs pass\u00e9es, et pour un temps je me persuade que cette fois sera la derni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2011\/0914_mont_blanc\/20110914_mont_blanc_06.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prendre un bloc de rocher sur le coin de la figure constitue une m\u00e9thode assez \u00e9l\u00e9gante pour passer l&rsquo;arme \u00e0 gauche. 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