
{"id":400,"date":"2021-11-28T16:10:21","date_gmt":"2021-11-28T16:10:21","guid":{"rendered":"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=400"},"modified":"2021-11-28T16:10:23","modified_gmt":"2021-11-28T16:10:23","slug":"soif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/soif\/","title":{"rendered":"Soif !"},"content":{"rendered":"\n<p>Loin au dessous de nous, les hameaux de la vall\u00e9e de Chamonix dessinent des taches de lumi\u00e8re dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Depuis des heures, lacet apr\u00e8s lacet, nous avalons dans la nuit le chemin qui descend depuis la Jonction jusqu&rsquo;au village des Bossons. Descente interminable, sans fin. Nous sommes si fatigu\u00e9s !<\/p>\n\n\n\n<p>Partis au petit matin du col du Midi apr\u00e8s une nuit sous la tente, nous avons tout doucement travers\u00e9 le mont Blanc du Tacul et le mont Maudit. Nous avons laiss\u00e9 nos sacs de 25 kilos au col de la Brenva pour terminer l\u00e9gers, et apr\u00e8s les avoir r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s nous avons entam\u00e9 la redescente vers le Grand Plateau et la Jonction. Une bonne trotte&nbsp;! Mais le probl\u00e8me est ailleurs : plus que crev\u00e9s, nous sommes surtout assoiff\u00e9s. Dess\u00e9ch\u00e9s. D\u00e9shydrat\u00e9s jusqu&rsquo;au plus profond des cellules.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons bu nos derni\u00e8res gouttes d&rsquo;eau au sommet. Nous n&rsquo;avons pas voulu prendre le temps de nous arr\u00eater pour faire fondre de la neige, car une fois le but atteint, toutes nos \u00e9nergies se sont tendues vers un nouvel objectif : redescendre au plus vite, retrouver la verdure, la ti\u00e9deur de la nature en automne, quitter ce milieu qui nous a soudain sembl\u00e9 hostile. La sensation de soif n&rsquo;est pas venue tout de suite : dans le feu de l&rsquo;action, la joie des glissades sous le col de la Brenva, la travers\u00e9e du Grand Plateau au petit trot, les corps n&rsquo;ont pas remarqu\u00e9 le manque d&rsquo;eau. Mais, lorsque la fatigue a commenc\u00e9 \u00e0 se faire sentir, que nos pas se sont faits plus pesants, que le silence est retomb\u00e9 sur notre troupe d\u00e9faite&#8230; elle s&rsquo;est impos\u00e9e. D&rsquo;abord comme une soif ordinaire, de celle qui donne envie de boire un bon verre d&rsquo;eau pour qu&rsquo;on n&rsquo;en parle plus. Puis rapidement, elle a totalement envahi les corps et les esprits, s&rsquo;est transform\u00e9e en obsession permanente. Boire, boire, boire, vite !<\/p>\n\n\n\n<p>Dans certaines circonstances, l&rsquo;attente peut \u00eatre une torture d\u00e9licieuse. Me reviennent les souvenirs d&rsquo;innombrables retours au camp apr\u00e8s une ascension fatigante. La soif nous tenaille. Il faut entasser de la neige dans une gamelle, la mettre sur le feu. Elle fond lentement, si lentement&nbsp;! Pourquoi ne pas boire imm\u00e9diatement les premi\u00e8res gouttes, puis attendre les suivantes, et ainsi de suite ? Parce qu\u2019il est bien meilleur de dompter son d\u00e9sir, jusqu\u2019\u00e0 ce que le bol de th\u00e9 br\u00fblant procure un plaisir total.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce plaisir sadomasochiste n\u2019est pas d\u2019actualit\u00e9&nbsp;: le besoin, trop fort, nous rend fous&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>A la Jonction, nous avons tenu un court conciliabule : avaler les derniers 1500 m\u00e8tres dans la foul\u00e9e pour rejoindre la vall\u00e9e, ou planter le camp ? L&rsquo;ambiance au sein du groupe n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s bonne : la travers\u00e9e du glacier, tr\u00e8s crevass\u00e9, s&rsquo;\u00e9tait faite \u00e0 la nuit tombante, dans l&rsquo;urgence de rejoindre le rocher avant&nbsp; le noir total. Fatigue, soif, stress, chacun avait fait un peu moins attention \u00e0 l&rsquo;autre, et de corde trop tendue en glissade contre le voisin, l&rsquo;\u00e9nervement avait gagn\u00e9. Des mots d\u00e9passant les pens\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s. Rien de grave, mais l&rsquo;envie d&rsquo;\u00eatre seul m&rsquo;avait travers\u00e9, comme tous mes amis probablement ! La discussion s&rsquo;est faite \u00e0 demi-mots, sans tendresse ni effort de communication. Le groupe s&rsquo;est s\u00e9par\u00e9. Trois sont rest\u00e9s, nous sommes trois \u00e0 descendre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2011\/0914_mont_blanc\/20110914_mont_blanc_37.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Un homme observe la haute montagne depuis la jonction<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous avons rejoint le sentier \u00e0 la nuit noire. Le sol de terre humide nous a redonn\u00e9 espoir. Nous avons rapidement d\u00e9chant\u00e9&nbsp;: il n\u2019y a pas le moindre filet d\u2019eau sur ce versant tout sec.<\/p>\n\n\n\n<p>La bouche s\u00e8che comme du papier de verre, j&rsquo;essaie d\u2019humecter un peu ma langue rigide. Cette sensation r\u00e9veille un vieux souvenir.<br>C\u2019\u00e9tait au P\u00e9rou, il y a quelques ann\u00e9es. Pascal et moi \u00eations sur le retour du Ranrapallca&#8230; Le sommet avait \u00e9t\u00e9 loup\u00e9, et nous redescendions en courant vers Huaraz. Des heures et des heures d\u2019effort. Soif, soif&#8230; Un torrent de montagne accompagnait notre descente, le chant de son eau nous torturait en murmurant \u00ab&nbsp;buvez-moi, buuuvez-moi&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Nous ne pouvions pas c\u00e9der \u00e0 ces sir\u00e8nes&nbsp;: les troupeaux environnants avaient sans aucun doute contamin\u00e9 l\u2019eau, qui nous aurait rendu malades pour plusieurs jours. Soudain, alors que nous \u00e9tions encore \u00e0 des kilom\u00e8tres de la premi\u00e8re piste, une maisonnette de terre crue apparut sur le bord du chemin. Au-dessus de la porte, un panneau d\u00e9fra\u00eechi, illisible mais au graphisme parfaitement reconnaissable : Coca-Cola. Une indienne \u00e0 chapeau melon et jupon mit\u00e9 nous vendit deux magnum. La vie revint.<\/p>\n\n\n\n<p>Soif&#8230; Sur le sentier les lacets continuent \u00e0 s&rsquo;encha\u00eener. Nous voici dans la for\u00eat. De loin en loin, la vall\u00e9e appara\u00eet au travers d\u2019une trou\u00e9e. Elle est encore si bas&#8230; hors d&rsquo;atteinte. \u00c7a ne finira donc jamais&nbsp;? Quelle connerie d&rsquo;avoir continu\u00e9 \u00e0 descendre&nbsp;! L\u00e0-haut, \u00e0 la Jonction, les autres se sont sans doute pr\u00e9par\u00e9 une bonne soupe et un th\u00e9 en faisant fondre un peu de neige r\u00e9colt\u00e9e sur le glacier. D\u00e9salt\u00e9r\u00e9s et rassasi\u00e9s, ils sont d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s dans leurs duvets avec un bon bouquin. Des picotements envahissent mon corps. La t\u00eate commence \u00e0 me tourner, je vois des points lumineux l\u00e0 o\u00f9 il ne devrait pas y en avoir. Il faut me rendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence : nous sommes si d\u00e9shydrat\u00e9 que le corps commence \u00e0 faire des siennes&#8230; A partir de quel stade la d\u00e9shydratation devient-elle dangereuse ? Avons nous encore une marge de s\u00e9curit\u00e9, ou allons-nous nous \u00e9crouler les uns apr\u00e8s les autres dans le noir ? Les fantasmes vont bon train dans mon esprit tout sec.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, la for\u00eat prend fin. D\u00e9finitivement. Une vaste prairie descend en douceur vers un petit groupe de maisons qui forme une tache encore plus noire que la nuit. Le lieu semble vide. J\u2019esp\u00e8re que nous allons trouver quelqu\u2019un&nbsp;! Et si j&rsquo;appelais \u00e0 l&rsquo;aide ?<\/p>\n\n\n\n<p>Une lumi\u00e8re rouge\u00e2tre brille faiblement, sans doute un lampadaire an\u00e9mi\u00e9. Chaque pas secoue ma carcasse dess\u00e9ch\u00e9e comme une brindille, et le point lumineux qui grossit tout doucement trace d&rsquo;\u00e9tranges formes aux lignes bris\u00e9es sur fond de nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques centaines de m\u00e8tres plus loin, un doute m&rsquo;assaille. Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que \u00e7a ? En grossissant, le point lumineux a pris l&rsquo;allure du logo Coca-Cola. \u00c7a y est, la d\u00e9shydratation a atteint son point critique, je d\u00e9lire&nbsp;! Les&nbsp; souvenirs p\u00e9ruviens me montent \u00e0 la t\u00eate. Deux heures du matin, dans un hameau \u00e0 cinq maisons, une lumi\u00e8re allum\u00e9e, et ce serait un bar, ouvert de surcro\u00eet ? Mes sens s&#8217;emm\u00ealent, je crois entendre des bouff\u00e9es de musique de vari\u00e9t\u00e9&#8230; J&rsquo;approche tout de m\u00eame, on ne sait jamais&#8230; La musique enfle, les contours d&rsquo;une porte et d&rsquo;une fen\u00eatre se pr\u00e9cisent&#8230; Trois tables, des parasols, personne. Je franchis le seuil en titubant. Derri\u00e8re le bar, une serveuse fait la conversation \u00e0 deux habitu\u00e9s attard\u00e9s et avin\u00e9s. Je m&rsquo;\u00e9croule \u00e0 la premi\u00e8re table.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0D\u00e9sol\u00e9, Monsieur, on ferme !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le regard que j\u2019ai lanc\u00e9 \u00e0 la serveuse ce soir-l\u00e0 fut le plus expressif, le plus persuasif de toute ma vie. Devant ma mine d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, la demoiselle reste une seconde interloqu\u00e9e. Puis :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Mais d&rsquo;o\u00f9 vous arrivez comme \u00e7a ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Du mont Blanc, on n&rsquo;a pas bu depuis 18 heures&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh, mon PAUVRE MONSIEUR, qu&rsquo;est-ce que je vous sers ? Vous savez, j&rsquo;voulais juste dire que j&rsquo;allais pas TARDER \u00e0 fermer, mais on a bien cinq minutes !\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Un quart d&rsquo;heure plus tard, Sophie et Solveig \u00e9mergent de la nuit et me rejoignent, stup\u00e9faites comme moi par l\u2019existence de ce lieu inesp\u00e9r\u00e9. En les attendant j&rsquo;ai englouti un Coca, deux barons de limonade, plusieurs verres d\u2019eau. Nous continuons \u00e0 boire ensemble, fous de plaisir, en portant des toasts d\u00e9lirants \u00e0 tout ce qui nous passe par la t\u00eate. Nous ne pouvons pas nous d\u00e9cider \u00e0 quitter cette table&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>3 heures du mat. Les cinq minutes ont dur\u00e9 une heure. Nos corps gav\u00e9s de liquide peuvent \u00e0 nouveau fonctionner. Le bar ferme derri\u00e8re nous, petit \u00eelot de bonheur simple mais d&rsquo;une intensit\u00e9 folle, que je garderai toute ma vie dans mon c\u0153ur. Le camping est \u00e0 une demi-heure d\u2019ici. Durant cette courte marche, la soif revient, comme intacte. A l&rsquo;entr\u00e9e, un robinet.<\/p>\n\n\n\n<p>A genoux dans les graviers, nous nous gorgeons d&rsquo;eau, d&rsquo;eau, d&rsquo;eau&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Loin au dessous de nous, les hameaux de la vall\u00e9e de Chamonix dessinent des taches de lumi\u00e8re dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Depuis des heures, lacet apr\u00e8s lacet, nous avalons dans la nuit&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1537,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12,1],"tags":[],"class_list":["post-400","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-mont-blanc","category-recits"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/400","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=400"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/400\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1538,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/400\/revisions\/1538"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1537"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=400"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=400"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=400"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}