
{"id":1220,"date":"2021-11-28T16:04:58","date_gmt":"2021-11-28T16:04:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/?p=1220"},"modified":"2021-11-28T16:05:00","modified_gmt":"2021-11-28T16:05:00","slug":"idees-noires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/idees-noires\/","title":{"rendered":"Id\u00e9es noires"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\">Ce texte figure dans le livre \u00ab\u00a0<a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"http:\/\/reveeveille.net\/lamontagnetranquille\/index.php\/sacre-mont-blanc-un-livre-pour-le-boss\/\" target=\"_blank\">Sacr\u00e9 mont Blanc<\/a>\u00a0\u00bb (Juin 2020)<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9cits de montagne sont peupl\u00e9s de catastrophe. De corps martyris\u00e9s, engloutis par une crevasse, \u00e9clat\u00e9s sur la roche apr\u00e8s une chute vertigineuse, \u00e9touff\u00e9s sous une coul\u00e9e d&rsquo;avalanche, perfor\u00e9s par une chute de pierres, gel\u00e9s dans la temp\u00eate&#8230; Face \u00e0 ces images affreuses, gla\u00e7antes, l&rsquo;esprit se r\u00e9fugie souvent dans le d\u00e9ni pour ne pas sombrer&nbsp;: ce ne sont que des histoires, cela ne nous concerne pas. Rien de tel ne pourrait nous arriver. On les enfouit au plus profond et on pense \u00e0 autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;on a soi-m\u00eame v\u00e9cu des situations limite, c&rsquo;est plus difficile. L\u00e0-dedans, une angoisse reste tapie. Souvent, cela prend par surprise. Au d\u00e9tour d&rsquo;une conversation, un mot fait appara\u00eetre une image fugace. Un bruit \u00e9vocateur d\u00e9clenche une peur soudaine&#8230; De sombres pens\u00e9es tournent quelques secondes, finalement \u00e9vacu\u00e9es par la vie qui continue. La nuit, au moindre r\u00e9veil, par une bizarre mal\u00e9diction, les pens\u00e9es d\u00e9rivent vers le souvenir de ce moment et s&rsquo;y accrochent. Dans l&rsquo;obscurit\u00e9 silencieuse, la sc\u00e8ne se joue et se rejoue sans cesse. L&rsquo;angoisse monte, le corps se tend, le c\u0153ur tape&#8230; Les sc\u00e9narios d\u00e9filent, les questions fusent. Et si&nbsp;? Et pourquoi&nbsp;? Aurais-je pu pr\u00e9voir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui dit qu&rsquo;il n&rsquo;y pense jamais est un menteur.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-haut, il est rare que l&rsquo;on y pense. L&rsquo;action anesth\u00e9sie la peur. Le soleil \u00e9clatant des cimes dissout les id\u00e9es noires. Il faut pourtant savoir les regarder, ces risques, savoir les revisiter, ces incidents, savoir les reconna\u00eetre, ces erreurs. Sans se laisser d\u00e9vorer par l&rsquo;angoisse, qui peut \u00eatre mauvaise conseill\u00e8re ou mener au renoncement, mais lucidement. C&rsquo;est aussi dans ce douloureux face \u00e0 face que se fait l&rsquo;apprentissage pour, peut-\u00eatre, \u00e9viter le pire une prochaine fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>\u00c9paule du Tacul, 4 ao\u00fbt 2019<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis notre camp \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule du Tacul, la vue embrasse le versant nord du Mont Maudit. Trois cord\u00e9es y sont engag\u00e9es, nous suivons leur progression du regard en d\u00e9montant la tente. Elles approchent d&rsquo;une grande crevasse qui barre la pente \u00e0 mi-hauteur. Avant la rimaye du col du Maudit, quelques centaines de m\u00e8tres au dessus, c&rsquo;est la seule modeste difficult\u00e9 sur le chemin du sommet.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que notre propre cord\u00e9e s&rsquo;\u00e9branle, les points noirs s&rsquo;immobilisent. \u00c7a semble embouteiller au pied de la crevasse. Une demi-heure plus tard, alors que nous approchons \u00e0 notre tour, la situation n&rsquo;a pas \u00e9volu\u00e9. Un homme a franchi la crevasse et pos\u00e9 un relais quelques m\u00e8tres au dessus. A l&rsquo;autre bout de la corde, une femme est immobile. Elle semble bloqu\u00e9e sur un pont de neige pourtant sans difficult\u00e9. Derri\u00e8re, deux autres cord\u00e9es patientent. Nous prenons la queue. Un tr\u00e8s long et inexplicable moment s&rsquo;\u00e9coule sans que rien ne se passe. Au bout d&rsquo;un quart d&rsquo;heure, la femme se met enfin en mouvement, \u00e0 une vitesse d&rsquo;escargot, encourag\u00e9e par son premier de cord\u00e9e dans une langue que je reconnais comme \u00e9tant du russe. Malgr\u00e9 quatre mois de travail aid\u00e9 de ma m\u00e9thode ASSIMIL, quelques ann\u00e9es auparavant, je n&rsquo;y pipe rien&#8230; mais point n&rsquo;est besoin de saisir le sens des mots pour comprendre que ces deux l\u00e0 sont impressionn\u00e9s. Malgr\u00e9 leur \u00e9quipement flambant neuf, ils n&rsquo;ont manifestement pas d&rsquo;exp\u00e9rience des pentes de neige, de la glace et des crevasses, et ils ont peur. Je le comprends ais\u00e9ment, cela m&rsquo;arrive souvent&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2019\/0730_oisan_et_mont_blanc_raphael_aurelien\/20190730_oisan_et_mont_blanc_raphael_aurelien_11.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>La face nord du Mont Maudit<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La seconde et la troisi\u00e8me cord\u00e9e franchissent \u00e0 leur tour la crevasse, montrant la m\u00eame appr\u00e9hension, prenant autant de temps. Une interminable heure plus tard, c&rsquo;est notre tour. Nous remettons en mouvement nos membres gel\u00e9s par cette longue immobilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ombre de la l\u00e8vre de la crevasse. La minuscule difficult\u00e9 franchie en quelques secondes, nous \u00e9mergeons au soleil sur une belle trace qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve tranquillement vers le col du Mont Maudit. L&rsquo;air est ti\u00e8de, la lumi\u00e8re \u00e9clatante&#8230; mais ce que nous apercevons quelques centaines de m\u00e8tres plus haut ne pr\u00e9sage rien de bon&nbsp;: la premi\u00e8re cord\u00e9e a atteint la pente de glace sommitale depuis une heure&#8230; mais ne s&rsquo;y est pas encore engag\u00e9e. Nous ne sommes gu\u00e8re \u00e9tonn\u00e9s&nbsp;: le passage est plus difficile que la crevasse de tout \u00e0 l&rsquo;heure. S&rsquo;ils ont eu peur en bas, ils ont encore plus peur ici. Les trois cord\u00e9es russes sont maintenant immobilis\u00e9es les unes derri\u00e8re les autres. Rapide calcul mental&nbsp;: \u00e0 raison d&rsquo;une heure par cord\u00e9e, il nous faudra au minimum trois heures pour nous engager \u00e0 notre tour. Je suis plein de compassion pour ces russes apeur\u00e9s, mais attendre comme \u00e7a&#8230; ce n&rsquo;est pas humain&nbsp;! D&rsquo;autant qu&rsquo;ils ne manifestent pas la moindre intention de nous laisser passer. Nous aurions pourtant pu leur donner un coup de main, installer une corde fixe une fois en haut, ou simplement leur montrer la d\u00e9marche, ce qui les aurait sans doute rassur\u00e9s. Mais non. Personne ne bouge, personne ne s&rsquo;engage, rien ne se passe. Il faut trouver une autre solution.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y en a qu\u2019une, et elle est \u00e9vidente : il faut passer par le sommet du Mont Maudit, un peu plus \u00e0 l&rsquo;est. Le d\u00e9tour est raisonnable&nbsp;: \u00e0 peine 130 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9 en plus&#8230; et cela fait si longtemps que j&rsquo;ai envie d&rsquo;y monter, au lieu de foncer t\u00eate baiss\u00e9e vers le mont Blanc&nbsp;! Il suffit de traverser la face \u00e0 l&rsquo;horizontale puis de remonter l&rsquo;ar\u00eate nord-est jusqu&rsquo;au sommet.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous quittons sans regret la trace engorg\u00e9e et suivons la rimaye vers l\u2019est, \u00e0 la recherche d&rsquo;un pont de neige pour la franchir. La neige est immacul\u00e9e, le soleil brille&#8230; quel bonheur de se retrouver en action dans un si bel endroit&nbsp;! Apr\u00e8s quelques centaines de m\u00e8tres, nous d\u00e9couvrons un site id\u00e9al pour franchir la rimaye : elle est totalement obstru\u00e9e de neige, \u00e0 tel point qu&rsquo;on n&rsquo;en devine m\u00eame plus la pr\u00e9sence. Notre projet alternatif se pr\u00e9sente sous les meilleures augures.<\/p>\n\n\n\n<p>La pente, raide, nous impose de raccourcir notre encordement. Une dizaine de m\u00e8tres s\u00e9parent maintenant le premier de la cord\u00e9e, Aur\u00e9lien, du dernier, Rapha\u00ebl. Je suis au milieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Aur\u00e9lien d\u00e9marre. Chacun de nous s&rsquo;\u00e9branle \u00e0 son tour d\u00e8s que la corde se tend et nous voil\u00e0 bient\u00f4t tous trois en mouvement. Apr\u00e8s quelques m\u00e8tres de progression, Aur\u00e9lien se trouve au del\u00e0 de la position pr\u00e9sum\u00e9e de la rimaye, et se pr\u00e9pare \u00e0 poser une broche dans une plaque de glace vive qui affleure. Tranquillement, il en d\u00e9tache une de son baudrier, la saisit fermement au creux de son poing droit, et la plante dans la glace d&rsquo;un coup sec.<\/p>\n\n\n\n<p>Une courte vibration \u00e9branle le sol sous nos pieds, tandis que retentit un craquement \u00e9touff\u00e9, cet horrible son que j&rsquo;esp\u00e9rais ne plus jamais entendre, et dont je ne connais que trop bien la signification. Le bruit de la neige qui casse. Celui de la catastrophe en marche. Quand il se fait entendre, il ne reste que quelques fractions de seconde pour r\u00e9agir. Mais quoi faire&nbsp;? Il est d\u00e9j\u00e0 trop tard&nbsp;! Une fente noire court \u00e0 la surface, d\u00e9coupant \u00e0 l&#8217;emporte pi\u00e8ce un \u00e9norme morceau de neige autour de nous. Le sol se d\u00e9robe et entame une chute lente qui s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re instantan\u00e9ment. Nous tombons, tous ensemble, faisant corps avec cette masse de neige qui accompagne notre chute, donnant l&rsquo;impression bizarre que nous sommes en apesanteur. Nos sensations corporelles sont en contradiction avec ce que voient nos yeux. Nos pauvres corps, incapables de d\u00e9m\u00ealer les informations qui leur parviennent, sont t\u00e9tanis\u00e9s, ils se laissent faire, d\u00e9connect\u00e9s des pens\u00e9es. Crions-nous&nbsp;? Appelons-nous&nbsp;? A quelques m\u00e8tres de distance, toujours reli\u00e9s par la corde, chacun vit sa propre chute totalement seul, en int\u00e9riorit\u00e9, face \u00e0 ses propres d\u00e9mons. Vers quoi tombons-nous&nbsp;? Est-ce que \u00e7a va faire mal&nbsp;? J&rsquo;agite bras et jambes en tous sens pour essayer de remonter, d&rsquo;enrayer la chute, mais je ne sais d\u00e9j\u00e0 plus o\u00f9 est le haut, o\u00f9 est le bas. Ma tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e est d\u00e9nu\u00e9e de toute efficacit\u00e9. Au bout d&rsquo;un temps infiniment long, peut-\u00eatre une demi-seconde, m&rsquo;appara\u00eet l&rsquo;\u00e9vidence&nbsp;: je n&rsquo;ai aucune capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir, je suis d\u00e9pass\u00e9, mon destin s&rsquo;\u00e9crit ind\u00e9pendamment de moi, dans quelques fractions de secondes tout sera jou\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, le sol cesse de fuir. Dans un grondement sourd, la masse de neige sur laquelle nous volons s&rsquo;\u00e9crase lourdement sur quelque chose de solide. L&rsquo;arr\u00eat est rude mais progressif, pendant un cours instant nous pesons une tonne, et puis tout s&rsquo;immobilise. Le silence revient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9berlu\u00e9s, sonn\u00e9s mais dop\u00e9s par l&rsquo;adr\u00e9naline, nous nous \u00e9brouons pour \u00e9vacuer la neige pulv\u00e9ris\u00e9e qui nous couvre. Nous nous redressons, poudr\u00e9s et hirsutes, jetant autour de nous un regard circulaire concentr\u00e9 et craintif, tentant de comprendre la situation, pr\u00eats \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 la moindre alerte. Mais plus rien ne bouge. C&rsquo;est vraiment termin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde va bien. Pas le moindre bobo. Apr\u00e8s ce cataclysme, nous n&rsquo;en revenons pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes au fond d&rsquo;un trou d&rsquo;une douzaine de m\u00e8tres de diam\u00e8tre. Sous nos pieds, l&rsquo;\u00e9norme pont de neige a chut\u00e9 \u00e0 la verticale et est venu colmater le fonds de la rimaye, formant une sorte de bouchon pench\u00e9 vers l&rsquo;int\u00e9rieur de la montage. Sa surface concass\u00e9e ressemble \u00e0 une coul\u00e9e d&rsquo;avalanche immobilis\u00e9e en fin de course. C\u00f4t\u00e9 vide, Rapha\u00ebl n&rsquo;est descendu que de deux m\u00e8tres. C\u00f4t\u00e9 montagne, la paroi de glace atteint huit m\u00e8tres de haut. C&rsquo;est la hauteur de la chute qu&rsquo;a fait Aur\u00e9lien.<\/p>\n\n\n\n<p>Brassant la neige, nous escaladons la pente raide pour quitter au plus vite cet endroit d\u00e9testable. Le soleil nous intercepte \u00e0 la sortie, et nous r\u00e9chauffe instantan\u00e9ment le corps et le c\u0153ur. Nous reprenons peu \u00e0 peu nos esprits. A quelques centaines de m\u00e8tres, les russes toujours \u00e0 l\u2019arr\u00eat agitent les bras vers nous, ils ont assist\u00e9 \u00e0 notre chute et tentent de savoir si nous avons besoin d&rsquo;aide. Nous leur faisons signe que tout va bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais bon sang, que s&rsquo;est-il pass\u00e9&nbsp;? Observant la configuration du trou qui s&rsquo;ouvre \u00e0 nos pieds, je commence \u00e0 comprendre. Supposant (b\u00eatement) que la rimaye avait ici la m\u00eame largeur que l\u00e0-bas, \u00e0 savoir 1 ou 2 petits m\u00e8tres, je n&rsquo;ai pas envisag\u00e9 le cas de figure que d\u00e9couvrent nos regards effray\u00e9s&nbsp;: elle formait en fait une colossale carie de 10 m\u00e8tres de diam\u00e8tre. Sans le savoir nous traversions un vide \u00e9norme sur une feuille de papier \u00e0 cigarette. Faute&nbsp;? Pas faute&nbsp;? L&rsquo;introspection viendra en son temps. Pour le moment, il faut se ressaisir, passer au dessus de l&rsquo;\u00e9motion et envisager la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>RAPHAEL.\u202f-\u202f<em>Comment est-ce possible que nous nous soyons fait avoir aussi b\u00eatement ? Marc ne laisse rien para\u00eetre, il joue son r\u00f4le de leader, se focalise sur la suite. Nous reprenons la progression. Je suis un peu en col\u00e8re je crois. Et surtout j\u2019ai peur. J\u2019examine avec m\u00e9fiance la pente terriblement verticale au-dessus de nous. Pourquoi une coul\u00e9e de neige ne viendrait-elle pas nous balayer ? Pourquoi mes crampons ne pourraient-ils pas s\u2019emm\u00ealer et m\u2019envoyer d\u00e9valer la pente&nbsp;? Ma perception devient totalement phobique, mon esprit se focalise sur chaque \u00e9l\u00e9ment aux alentours et d\u00e9roule des sc\u00e9narios de plus en plus noirs.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au bout d\u2019une heure, je commence \u00e0 me calmer, la montagne est tellement belle, la neige est ferme et nous montons r\u00e9guli\u00e8rement. Arriv\u00e9s \u00e0 une cinquantaine de m\u00e8tre en contrebas du Mont maudit, nous devons traverser la face \u00e0 notre droite pour franchir une ar\u00eate et basculer du c\u00f4t\u00e9 du col de la Brenva. La pente d\u00e9j\u00e0 raide s\u2019incline \u00e0 plus de 50\u00b0, je m\u2019y engage. Tailler une marche pour le pied droit. Une pour le pied gauche. Planter fermement le piolet. Trouver l\u2019\u00e9quilibre, creuser le prochain trou pour le pied droit. Avancer de 40 cm. Recommencer. Encore, encore, encore. J\u2019en peux plus&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019ar\u00eate n\u2019est plus qu\u2019\u00e0 cinq m\u00e8tres. Dans n\u2019importe quel autre contexte, deux ou trois mouvements vigoureux auraient suffi pour m\u2019y r\u00e9fugier. Seulement, la pente est si verticale, je ne sens plus tellement mes mains, enfouies en permanence dans la neige depuis une demi-heure, mes jambes tremblent dans ces marches que je n\u2019arrive plus \u00e0 tailler bien profondes, et je crains de perdre l\u2019\u00e9quilibre. Je n\u2019en peux plus, j\u2019ai envie de laisser tomber, me laisser tomber. A peine deux heures apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 aval\u00e9 par une crevasse, j\u2019ai de nouveau le sentiment que l\u2019environnement dans lequel je me trouve aura le dernier mot. Tremblant de peur et de fatigue, tout doucement, marche apr\u00e8s marche, je finis par me tra\u00eener sur cette arr\u00eate tellement d\u00e9sir\u00e9e. Aur\u00e9lien et Marc me rejoignent sur le col, Aur\u00e9lien semble transis par l\u2019attente, Marc pas tellement. Tout sourire, il s\u2019exclame : \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! \u00c7a commence \u00e0 ressembler \u00e0 de l\u2019alpinisme&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ah oui. En fait, depuis mes C\u00e9vennes, je crois que je n\u2019avais pas bien saisi ce que c\u2019\u00e9tait l\u2019alpinisme. Le danger potentiel de chaque pente, de chaque surface, le risque omnipr\u00e9sent. A tout moment, la neige, la glace, les rochers autour de moi peuvent prendre le contr\u00f4le de mon existence sans me laisser plus aucun droit de regard. Faire de l\u2019alpinisme, tr\u00e8s sommairement, c\u2019est accepter de mourir pour le plaisir. Mais qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire alors, risquer sa vie en haute-montagne pour son loisir ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je dois bien me rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: jusqu\u2019\u00e0 mes 21 ans, je n\u2019ai eu qu\u2019une exp\u00e9rience fantasm\u00e9e du risque. J\u2019avais envie de me mettre en danger. Tant historiquement que socialement, c\u2019est improbable\u2026 C\u2019est sans doute l\u2019illustration la plus triviale de mes privil\u00e8ges d\u2019homme cis, blanc, ais\u00e9, fran\u00e7ais.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il a fallu que je me rende \u00e0 4 000 m\u00e8tres d\u2019altitude, dans un environnement particuli\u00e8rement hostile, pour toucher du doigt ce que tant de personnes ressentent dans leur quotidien. Quand on est une femme, trans, non-blanc.he, pauvre\u2026 la menace physique et\/ou \u00e9conomique est omnipr\u00e9sente. C\u2019est peut-\u00eatre pour cela que l\u2019alpinisme est un sport d\u2019occidental ais\u00e9\u2026 La plupart des gens ne peuvent pas se payer le luxe de monter \u00e0 4 000 m\u00e8tres pour conna\u00eetre le danger. J\u2019en ai eu confirmation il y a quelques temps. Nous discutions Aur\u00e9lien et moi de notre passion pour l\u2019escalade et l\u2019alpinisme avec Julius, un ami Sierral\u00e9onais qui a r\u00e9cemment obtenu le statut de r\u00e9fugi\u00e9. Apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 nos r\u00e9cits, ce dernier avait jug\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c7a, ce n\u2019est pas du courage. Le courage c\u2019est de faire face aux probl\u00e8mes quand ils se pr\u00e9sentent \u00e0 toi. Chercher les probl\u00e8mes de cette mani\u00e8re, c\u2019est seulement de la b\u00eatise&nbsp;\u00bb. Mes parents m\u2019ont s\u00fbrement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ce genre de phrase de nombreuses fois, sans que cela ne me fasse beaucoup d\u2019effet. Mais venant d\u2019une personne qui, \u00e0 mon \u00e2ge, a pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es \u00e0 traverser le Sahara, la Libye et la M\u00e9diterran\u00e9e, en manquant de mourir plusieurs fois, ces mots prennent une autre dimension. Ils me renvoient aux diff\u00e9rences entre nos deux exp\u00e9riences de vie&nbsp;: l\u2019un risque sa vie par n\u00e9cessit\u00e9, l\u2019autre par plaisir. Quand on est dominant, on a souvent tendance \u00e0 consid\u00e9rer que ses conditions d\u2019existence sont la norme. Mais un tel contraste me r\u00e9v\u00e8le que si je suis capable de partir gravir des sommets \u00e0 4 000 m\u00e8tres d\u2019altitude, ce n\u2019est pas par bravoure ou gr\u00e2ce \u00e0 des comp\u00e9tences particuli\u00e8res. Cela m\u2019est permis par des privil\u00e8ges li\u00e9s \u00e0 ma condition sociale, qui m\u2019assurent le soutien de la soci\u00e9t\u00e9 dans presque tous les instants de ma vie quotidienne.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au col de la Brenva, nous rencontrons la premi\u00e8re cord\u00e9e de russes qui nous rejoint par l\u2019autre versant. L\u2019un des hommes nous adresse un grand sourire en dressant son pouce vers le ciel&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Lucky, lucky, very lucky&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Incapable d&rsquo;engager une conversation de cette teneur en anglais, je me contente de lui retourner son sourire en songeant \u00ab&nbsp;Lucky, lucky, je ne sais pas. Mais avertissement, certainement. Ne baisse pas ta vigilance, Marc, fais toujours plus attention \u00e0 tout. Apprends. Sois modeste.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re cord\u00e9e russe est arriv\u00e9e trois heures plus tard, comme pr\u00e9vu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte figure dans le livre \u00ab\u00a0Sacr\u00e9 mont Blanc\u00a0\u00bb (Juin 2020) Les r\u00e9cits de montagne sont peupl\u00e9s de catastrophe. 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