{"id":417,"date":"2022-10-07T12:16:06","date_gmt":"2022-10-07T10:16:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wordpress\/?p=417"},"modified":"2022-10-07T12:16:08","modified_gmt":"2022-10-07T10:16:08","slug":"aigoual-montagne-maudite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/aigoual-montagne-maudite\/","title":{"rendered":"Aigoual, montagne maudite"},"content":{"rendered":"\n<p>Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est soir\u00e9e conte \u00e0 la ferme de Fretma. Les enfants et les parents, tout excit\u00e9s \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9couter une fois encore les histoires de Grand-p\u00e8re, s&rsquo;installent autour de lui, sur les bancs du cantou, sur le tapis, dans les fauteuils, il y en a partout. L&rsquo;agitation ne perturbe pas le moins du monde Grand p\u00e8re, qui reste silencieux dans son fauteuil. Il est s\u00fbr de son effet, le vieux loup. Il sait que bient\u00f4t le silence va s&rsquo;installer, que tous vont se pendre \u00e0 ses l\u00e8vres pour y boire ses paroles, alors il ne se presse pas. Il attend en promenant des regards bienveillants sur cette joyeuse assembl\u00e9e, caressant son b\u00e2ton d&rsquo;une main faussement distraite. Enfin, lorsque plus un bruit ne couvre plus le cr\u00e9pitement des flammes, il prend la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mes enfants, commence-t-il. Mes enfants. Ce soir, je voudrais vous raconter encore une fois la l\u00e9gende du Mont Aigoual. Je sais, vous l&rsquo;avez souvent entendue, r\u00e9torque-t-il en calmant de ses mains lev\u00e9es le murmure de d\u00e9sapprobation qui parcourt la pi\u00e8ce. Mais vous savez combien elle est importante pour moi. Depuis quelques temps, je me sens vieux. Vous \u00eates mes rayons de soleil, mes petits bonheurs, tous autant que vous \u00eates, mais il faut regarder la v\u00e9rit\u00e9 en face : je vieillis. Bient\u00f4t, il vous faudra trouver parmi vous d&rsquo;autres conteurs, pour continuer \u00e0 transmettre ce qui doit l&rsquo;\u00eatre. Vous connaissez toutes mes histoires, et je sais que vous trouverez les mots. Alors, ce soir, \u00e9coutez la de toutes vos oreilles, car ce sera la derni\u00e8re fois que vous l&rsquo;entendrez de ma bouche.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Un brouhaha se fait autour de grand-p\u00e8re. Des exclamations fusent de toute part, incr\u00e9dules. C\u2019est vrai qu\u2019il l\u2019a souvent racont\u00e9e, la l\u00e9gende de l&rsquo;Aigoual, flemmard qu\u2019il \u00e9tait parfois de s\u2019en mettre de nouvelles en bouche, mais tout de m\u00eame\u2026 c&rsquo;est quand m\u00eame sa meilleure histoire. Elle fait vibrer les plus jeunes de terreur et de plaisir, on s\u2019en cite des passages d&rsquo;un lit \u00e0 l&rsquo;autre, emmitoufl\u00e9s sous les couvertures, quand le vent souffle au dehors. Et puis la l\u00e9gende de l&rsquo;Aigoual, c&rsquo;est celle qui explique la vie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui&nbsp;! Grand P\u00e8re reste imperturbable face \u00e0 la r\u00e9bellion, et bient\u00f4t&nbsp;le silence retombe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Il fut un temps, il y a tr\u00e8s longtemps, ou tout \u00e9tait diff\u00e9rent. En ces temps lointains, les hommes \u00e9taient puissants. Ils ma\u00eetrisaient les \u00e9nergies, construisaient des machines puissantes qui permettaient de se d\u00e9placer dans des contr\u00e9es tr\u00e8s lointaines, ou d&rsquo;abattre le travail de 100 hommes aux champs sans ressentir de fatigue. Dans le ciel on voyait se former des train\u00e9es blanches, qui progressaient dans une direction ou une autre puis s&rsquo;\u00e9vanouissaient, et on dit que c&rsquo;\u00e9taient des gens qui se d\u00e9pla\u00e7aient en volant. Chaque homme \u00e9tait \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;une machinerie qui lui permettait de parler \u00e0 qui il voulait, m\u00eame s&rsquo;il \u00e9tait tr\u00e8s loin. En ces temps recul\u00e9s, les hommes \u00e9taient plus nombreux. Sur notre plateau vivaient plus de 100 familles, et il en arrivait souvent d\u2019autres en provenance des montagnes du nord, et m\u00eame de la plaine du sud\u00a0\u00bb, souligne Grand P\u00e8re de gestes larges d\u00e9signant les directions des pays dont il parle.<\/p>\n\n\n\n<p>A cet instant pr\u00e9cis, comme \u00e0 chaque fois qu\u2019il raconte la l\u00e9gende de l\u2019Aigoual, Grand p\u00e8re m\u00e9nage un moment de silence. Il veut laisser \u00e0 ces r\u00e9cits incroyables le temps de p\u00e9n\u00e9trer dans la conscience de ses auditeurs. Tant de l\u00e9gendes se racontent sur les hommes d&rsquo;ailleurs, ces hommes dont on n&rsquo;a plus jamais eu de nouvelles depuis la Longue Journ\u00e9e. Chacun se prend \u00e0 r\u00eaver de les rencontrer un jour.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0A cette \u00e9poque, l&rsquo;Aigoual \u00e9tait la montagne sacr\u00e9e de tous les peuples. Il y avait \u00e0 son sommet un ch\u00e2teau, un ch\u00e2teau \u00e9trange qui datait d&rsquo;\u00e9poques encore plus lointaines, et dont personne n&rsquo;a jamais su expliquer la pr\u00e9sence en ces lieux. De l&rsquo;unique tour de ce ch\u00e2teau la l\u00e9gende raconte que l&rsquo;on pouvait admirer l&rsquo;ensemble du monde des hommes. La mer lointaine, deux immenses chaines de montagne \u00e0 l&rsquo;est et au sud-ouest, les plaines, et nos plateaux. Ce ch\u00e2teau \u00e9tait un lieu de rencontre unique entre les hommes des diff\u00e9rentes parties du monde. Ils y montaient en longues processions dans des machines \u00e0 voyager. Sur la tour du ch\u00e2teau ils y rencontraient les hommes des plaines, qui montaient \u00e0 leur rencontre en processions encore plus nombreuses. L\u00e0 ils proc\u00e9daient \u00e0 des rituels de fraternit\u00e9, avant de s&rsquo;en retourn\u00e9e dans leurs machines. Durant l&rsquo;hiver, lorsque la neige blanchissait la montagne, ils proc\u00e9daient \u00e0 des affrontements rituels durant lesquels il fallait d\u00e9valer des pentes \u00e0 des vitesses terrifiantes, remonter, et recommencer jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les plus faibles tombent d&rsquo;\u00e9puisement.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis un jour, il y a de \u00e7a 100 g\u00e9n\u00e9rations, d&rsquo;autres hommes sont arriv\u00e9s. Ils ont entour\u00e9 la montagne d&rsquo;une protection infranchissable, une barri\u00e8re de fil de m\u00e9tal haute comme trois hommes juch\u00e9s sur les \u00e9paules les uns des autres, rendant \u00e0 jamais a montagne sacr\u00e9e inaccessible aux peuples des plaines et des plateaux. Cette zone, la l\u00e9gende raconte qu\u2019ils l\u2019ont appel\u00e9e \u00abCentre des tudnucl\u00e8re\u00bb, sans que personne ne comprenne ce que cela signifie. Loin \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cette zone interdite, tout l\u00e0-haut autour du ch\u00e2teau ils ont install\u00e9 des machineries \u00e9tranges, h\u00e9riss\u00e9es de pointes et de c\u00e2bles. Ils y ont dress\u00e9 les deux mal\u00e9fiques tours que nous voyons encore aujourd&rsquo;hui&#8230; Et le secret est tomb\u00e9 sur la montagne, notre montagne sacr\u00e9e. Par des voies prot\u00e9g\u00e9es, des machines \u00e0 voyager emmenaient et ramenaient au sommet des gens inconnus, v\u00eatus de tenues incroyables qui leur cachaient le visage. Personne ne pouvait savoir ce qu&rsquo;ils faisaient l\u00e0-haut, mais tout cela respirait\u2026 la mal\u00e9diction.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, la montagne faisait entendre un grondement sourd, comme un chien qui regarde un ennemi approcher, mais elle se calmait finalement&#8230; Oh, bien s\u00fbr, de nombreux hommes des plaines et des plateaux ont refus\u00e9 l&rsquo;interdiction, et ont essay\u00e9 de se rendre une fois encore sur leur tour sacr\u00e9e. Ceux qui sont revenus ont racont\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 proximit\u00e9 de la barri\u00e8re ils ont \u00e9t\u00e9 saisis d&rsquo;\u00e9pouvante, que des \u00e9motions fulgurantes et destructrices traversaient leurs corps et qu&rsquo;ils ne pouvaient faire autrement que fuir en courant pour ne plus jamais s&rsquo;approcher de ces lieux maudits. Plusieurs groupes particuli\u00e8rement courageux et malins ont tout de m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 franchir la barri\u00e8re et se sont aventur\u00e9s vers le sommet. Mais&#8230; on n&rsquo;a plus jamais entendu parler d&rsquo;eux, ass\u00e8ne Grand p\u00e8re en roulant des yeux terribles tout autour de lui et en brandissant un index malingre en haussant la voix ! Et le myst\u00e8re est rest\u00e9 entier. Et puis est arriv\u00e9e &#8230; la Longue Journ\u00e9e !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0213_vtt_causse_volpilloux\/20040213_vtt_causse_volpilloux_jsoleil_couchant_bombe_atomique_2.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>A ces mots un fr\u00e9missement de d\u00e9licieuse \u00e9pouvante parcourt l&rsquo;assembl\u00e9e captiv\u00e9e. La longue journ\u00e9e, tous savent bien s\u00fbr de quoi il s&rsquo;agit, mais tous ont envie d&rsquo;entendre encore une fois le r\u00e9cit de ce moment mythique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0A la fin d&rsquo;une belle journ\u00e9e de printemps, au moment pr\u00e9cis ou le soleil passait sous l&rsquo;horizon de notre plateau, la montagne Aigoual, une fois de plus, a grond\u00e9. Comme tant d&rsquo;autres fois. Mais cette fois l\u00e0, le grondement n&rsquo;a pas cess\u00e9. De longues minutes durant il a fait trembler les plateaux, les plaines et les montagnes environnantes. La peur a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9treindre les hommes, qui ont tourn\u00e9 leurs regards vers le sommet. L\u00e0 haut, au sommet des deux tours, pendant que le grondement diminuait puis s&rsquo;\u00e9teignait, une lueur orange est apparue. A mesure que le soleil s&rsquo;\u00e9loignait loin sous l&rsquo;horizon, la lumi\u00e8re devenait de plus en plus intense. Bient\u00f4t, le ciel a \u00e9t\u00e9 aussi lumineux qu&rsquo;en plein jour, \u00e9clair\u00e9 par un soleil mal\u00e9fique \u00e0 la lueur de sang. Quelques minutes avant minuit, le grondement a repris, et a fait vibrer la montagne de plus en plus fort. A minuit pr\u00e9cis\u00e9ment, un bruit terrifiant a retenti sur l&rsquo;ensemble du ciel et de la terre, si fort que les \u00e9toiles ont boug\u00e9 sur la voute c\u00e9leste. Alors, un nuage blanc a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9lever du sommet de l&rsquo;Aigoual. Un nuage dense, grumeleux, lourd, qui est d&rsquo;abord mont\u00e9 tout droit vers le ciel, puis s&rsquo;est \u00e9tendu \u00e0 l&rsquo;horizontale lorsqu&rsquo;il n&rsquo;a plus eu de place pour monter. A sa base, la lumi\u00e8re rouge continuait de briller et l&#8217;emplissait d&rsquo;une couleur mal\u00e9fique et mauvaise. Le nuage est devenu \u00e9norme, grand comme tout le ciel, et il a progress\u00e9 dans toutes les directions, sans cesse nourri par une source invisible. D\u00e9valant les pentes, un front grand comme une montagne a progress\u00e9 vers notre plateau, grignotant une \u00e0 une chaque colline qui nous s\u00e9pare de notre sommet sacr\u00e9, traversant les cols, enveloppant la v\u00e9g\u00e9tation. Ce soir l\u00e0, oui, vraiment, les hommes des plateaux ont assist\u00e9 \u00e0 l&rsquo;apocalypse. Comprenant qu&rsquo;ils allaient \u00eatre engloutis au sein de cette chose, ils se sont rassembl\u00e9s, au sein des fermes, des villages, et ils ont pri\u00e9 ensemble pour se pr\u00e9parer au passage.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, alors m\u00eame que le nuage allait parvenir au Perjuret et commencer \u00e0 ramper sur notre plateau, les Dieux ont entendu nos pri\u00e8res. Un vent s&rsquo;est lev\u00e9. Un petit vent du nord. D&rsquo;abord l\u00e9ger. Le nuage a sembl\u00e9 h\u00e9siter, il a ralenti sa progression. Et puis le vent s&rsquo;est enhardi, il a gagn\u00e9 en force, et bient\u00f4t a souffl\u00e9 avec cette puissance que nous lui connaissons si souvent encore aujourd&rsquo;hui. Et le nuage a recul\u00e9. La muraille rouge du feu qui br\u00fblait en son sein a recul\u00e9, les pentes de la montagne Aigoual ont reparu, noires, et le torrent de fum\u00e9e s&rsquo;est d\u00e9vers\u00e9 vers le sud. Pendant trois jours la montagne a crach\u00e9 sa fum\u00e9e blanche, pendant trois nuit l&rsquo;obscurit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 tach\u00e9e par un \u00e9clairage couleur de sang. Et pendant trois jours et trois nuits le vent du nord a souffl\u00e9, envoyant le nuage vers le sud, vers les plaines. Et puis, peu \u00e0 peu,&nbsp;la lueur rouge&nbsp;a d\u00e9clin\u00e9, et&nbsp;la source de fum\u00e9e&nbsp;s&rsquo;est tarie.&nbsp;Au quatri\u00e8me matin, le ciel \u00e9tait clair, la lueur avait cess\u00e9 de briller, et le nuage avait disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et nos anc\u00eatres ont \u00e0 nouveau pu observer le sommet de la montagne. Et&nbsp;ils ont vu qu&rsquo;elle \u00e9tait devenue enti\u00e8rement blanche, comme lors des hivers du pass\u00e9. Mais d\u00e9sormais blanche en toutes saisons. Dans les temps qui ont suivi, tous ceux qui se sont aventur\u00e9s sur la montagne ont disparu. Alors la peur s\u2019est install\u00e9e, et depuis,&nbsp;plus&nbsp;personne n&rsquo;est&nbsp;jamais remont\u00e9 au Mont Aigoual. La calotte blanch\u00e2tre, visible de toute la r\u00e9gion, surmont\u00e9e&nbsp;de ses&nbsp;deux tours maudites, est montr\u00e9e du doigt avec crainte et superstition.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Grand p\u00e8re m\u00e9nage une pause avant de terminer son r\u00e9cit en scandant une derni\u00e8re phrase que les enfants connaissent par c\u0153ur, et que leurs l\u00e8vres prononcent en silence : \u00ab\u00a0La l\u00e9gende dit enfin&nbsp;que le premier qui remontera \u00e0 la tour de guet, la seule et unique tour du ch\u00e2teau mal\u00e9fique,&nbsp;conna\u00eetra&#8230; le destin du monde !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, dans un geste lent, grand p\u00e8re laisse retomber sur ses genoux sa main \u00e0 l\u2019index dress\u00e9, et baisse les yeux dans le silence qui perdure. C&rsquo;est s\u00fbr, grand p\u00e8re est un sacr\u00e9 conteur. Quelle peine qu\u2019il ne doive plus jamais la raconter&nbsp;! Grand p\u00e8re reste pensif un long moment, puis, presque comme \u00e0 regret, il ajoute.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Voil\u00e0, mes enfants, mes petits. Voil\u00e0 la l\u00e9gende du Mont Aigoual, telle qu&rsquo;elle m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 transmise par mon grand-p\u00e8re apr\u00e8s avoir travers\u00e9 bien des g\u00e9n\u00e9rations. Cette histoire, vous croyez la conna\u00eetre, et auriez pu la transmettre telle-quelle \u00e0 votre tour. Pourtant&#8230; vous ne la savez pas vraiment. Car cette histoire a une fin que je ne vous ai jamais dite. Et ce soir, je vais vous la raconter.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Des exclamations de surprise fusent&nbsp;de toute part. Comment cette l\u00e9gende pourrait-elle avoir une fin diff\u00e9rente de celle que l&rsquo;on lui connait ? Et pourquoi Grand-P\u00e8re ne nous l&rsquo;a-t-il jamais dite ? Est-ce que c&rsquo;est Grand-p\u00e8re, alors, qui cr\u00e9e les l\u00e9gendes ? Les parents essaient de donner des r\u00e9ponses \u00e0 leurs enfants, mais ils s&#8217;embrouillent, ils ne savent pas quels mots employer&#8230; ils ne comprennent pas, eux non plus, et ils jettent \u00e0 grand Grand-P\u00e8re des regards inquiets. Par dessus la stup\u00e9faction, l&rsquo;assembl\u00e9e mouvante sens bien que ce qui&nbsp;va \u00eatre cont\u00e9&nbsp;maintenant ne sera pas une histoire tout \u00e0 fait comme les autres,&nbsp;que peut-\u00eatre&nbsp;cela aura&nbsp;des r\u00e9percussions dans la vie r\u00e9elle. Alors, pour savoir, tous finissent par se taire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Les plus \u00e2g\u00e9s d&rsquo;entre vous ont connu Grand-M\u00e8re. Vous savez combien nous \u00e9tions li\u00e9s. Quelles aventures nombreuses nous avons v\u00e9cues ensemble. Grand M\u00e8re \u00e9tait une femme forte et courageuse. Mais surtout, grand m\u00e8re \u00e9tait une femme curieuse. Lorsqu&rsquo;elle avait fini son travail de la journ\u00e9e, loin de se reposer, elle cherchait toujours \u00e0 en apprendre plus sur tout ce qui l&rsquo;entourait. Elle interrogeait les anciens pour avoir les r\u00e9ponses \u00e0 ses questions. Elle explorait les confins du plateau, toujours plus loin. Parfois m\u00eame elle descendait dans les avens. Dieu m\u2019est t\u00e9moin que j\u2019ai souvent trembl\u00e9 pour elle. Et parce qu\u2019elle \u00e9tait comme elle \u00e9tait, Grand M\u00e8re ne pouvait pas se satisfaire de la l\u00e9gende du Mont Aigoual, que comme vous elle avait entendu maintes et maintes fois. Un soir, je m\u2019en souviens comme si c\u2019\u00e9tait hier, alors que la ferme dormait, elle m\u2019a regard\u00e9 au fond des yeux, et m\u2019a dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ecoute-moi, mon homme&nbsp;: tout \u00e7a n&rsquo;est que superstition. Je sais, je sens, que le temps a&nbsp; jou\u00e9 sont r\u00f4le, et que les poussi\u00e8res blanches que l&rsquo;on aper\u00e7oit d&rsquo;ici ne sont plus dangereuses. Je suis certaine qu&rsquo;il est possible de monter \u00e0 nouveau sur la montagne.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons quitt\u00e9 la ferme au c\u0153ur de la nuit. Le sol nous renvoyait une chaleur ti\u00e8de et tranquille et l\u2019on entendait au loin un sanglier remuer le sol. Nous avons march\u00e9 en silence, elle devant, moi derri\u00e8re, \u00e9coutant le tumulte des sentiments que m\u2019inspirait cette randonn\u00e9e maudite. A l&rsquo;aube nous avons atteint le col, et&nbsp; nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s pour contempler la longue ar\u00eate nord qui monte vers le sommet. Trois ressauts bois\u00e9s se succ\u00e9daient sur la route du sommet, et menaient \u00e0 la calotte sommitale inexplicablement blanche. Nous avons entam\u00e9 l\u2019ascension du premier ressaut. Depuis son sommet nos yeux ont contempl\u00e9 le versant nord qui s\u2019\u00e9talait \u00e0 nos pieds, et qu\u2019aucun \u00eatre humain n\u2019avait plus connu depuis tant de si\u00e8cles. Les pins qui se dressaient sur ce versant tourn\u00e9s dans la direction de la catastrophe \u00e9taient toujours debout. Mais ils \u00e9taient de pierre, min\u00e9ralis\u00e9s par le rayonnement maudit qui avait \u0153uvr\u00e9 ici. Ils n\u2019avaient plus une seule aiguille et la for\u00eat ressemblait \u00e0 une arm\u00e9e de poissons morts. Nous avons travers\u00e9 ce sanctuaire morbide jusqu\u2019au bas de la pente, et nous avons commenc\u00e9 l\u2019ascension du second ressaut. Le spectacle qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 a son sommet me hante encore, et j\u2019aurais fait demi-tour si Grand-M\u00e8re ne m\u2019avait pas tir\u00e9. Les pins du versant nord \u00e9taient encore debout, mais leurs branches avaient disparu, emport\u00e9e par le souffle. La for\u00eat morte ressemblait \u00e0 la planche d\u2019un fakir, h\u00e9riss\u00e9e de piquants. Nous avons tra\u00een\u00e9 nos carcasses \u00e0 travers ce paysage gla\u00e7ant, et avons remont\u00e9 la pente du troisi\u00e8me ressaut. Mes enfants, je pris pour que vous n\u2019ayez jamais \u00e0 vivre de moments comme comme celui qui nous attendait au sommet. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il n\u2019y avait plus d\u2019arbres. Seuls des chicots de troncs \u00e9mergeaient d\u2019une cro\u00fbte blanche et st\u00e9rile. La terreur m\u2019a envahi lorsque j\u2019ai reconnu la substance de la calotte, mais cette fois encore Grand M\u00e8re a \u00e9t\u00e9 plus forte que la peur, plus forte que moi. Elle m\u2019a fermement saisi la main, et m\u2019a entra\u00een\u00e9 vers la pente. Nous avons pos\u00e9 un pied sur la cro\u00fbte blanche pour en \u00e9prouver la solidit\u00e9. Elle \u00e9tait dure, \u00e0 un tel point qu\u2019aucune v\u00e9g\u00e9tation n\u2019avait pu y trouver la moindre faiblesse pour immiscer la moindre racine. A partir de ce point, la montagne Aigoual \u00e9tait une montagne totalement morte.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0121_balade_aigoual\/20040121_balade_aigoual_sens_interdit.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Vous raconter la travers\u00e9e des zones d\u00e9sertiques et mis\u00e9rables qui s\u2019\u00e9tendaient entre le dernier ressaut et le sommet est au dessus de mes forces&nbsp;\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A ces mots, grand p\u00e8re \u00e9carquille les yeux et pose son regard dans le lointain, plong\u00e9 au plus profond de ses souvenirs. Un moment de silence passe, et puis Grand P\u00e8re reprend, avec une \u00e9nergie telle que l\u2019on croirait le voir vivre ces instants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce pays sue l&rsquo;angoisse. Luttant sans cesse contre l&rsquo;envie de faire demi-tour, nous avan\u00e7ons jusqu&rsquo;aux limites du territoire de \u00ab\u00a0Centre des tudnucl\u00e8res\u00a0\u00bb. Des fils de m\u00e9tal en marquent encore la limite, eux m\u00eame rendus d\u00e9risoirement inutiles par la cro\u00fbte blanche qui les recouvre et y a sculpt\u00e9 des formes absurdes. Il nous faut une bonne dose de courage pour franchir cette limite au del\u00e0 de laquelle la l\u00e9gende dit que le monde d&rsquo;ici n&rsquo;existe plus. Est-ce mon imagination, ou le silence est-il r\u00e9ellement plus profond, plus terrifiant qu&rsquo;en bas ? De vrais v\u00e9hicules \u00e0 essence gisent \u00e7a et l\u00e0, immobilis\u00e9s pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Nous n&rsquo;en avons jamais vu, mais malgr\u00e9 notre envie nous n&rsquo;osons nous approcher trop, de peur de d\u00e9couvrir ce qu\u2019ils renferment.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0121_balade_aigoual\/20040121_balade_aigoual_voiture_abandonnee.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous apercevons \u00e0 pr\u00e9sent le ch\u00e2teau. Il appara\u00eet au loin, ressemblant \u00e0 un de ces bateaux de guerre de l&rsquo;ancien temps, gisant \u00e9ventr\u00e9 par 1000 m de fonds et couvert d&rsquo;une cro\u00fbte de coquillages. La r\u00e9alit\u00e9, je le sais, est h\u00e9las encore pire. Nous p\u00e9n\u00e9trons dans l&rsquo;enceinte. Sous l&rsquo;\u00e9paisse couche de cro\u00fbte, les formes sont \u00e0 peine reconnaissables.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0121_balade_aigoual\/20040121_balade_aigoual_paquebot_observatoire.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Au loin, la silhouette d&rsquo;une tour trapue se d\u00e9coupe sur le ciel : la tour de guet ! A cette vision, une soudaine angoisse me submerge brutalement. Des terreurs ancestrales font vibrer mes tripes,et j\u2019\u00e9prouve soudain une attirance trouble pour cet endroit &#8230; je veux SAVOIR. Comprendre ce qui est arriv\u00e9 au monde. Je veux \u00eatre celui qui conna\u00eetra le destin du monde. Une furieuse envie de fuir nous taraude, mais il se d\u00e9gage de cet endroit un tel magn\u00e9tisme. Qu&rsquo;y a t&rsquo;il donc sur cette tour ? Comment r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;envie, enfin, de savoir ?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0121_balade_aigoual\/20040121_balade_aigoual_sophie_escalier_tour.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9crasant silence de nos h\u00e9sitations, les battements de nos c\u0153urs r\u00e9sonnent \u00e0 nos oreilles. Grand-m\u00e8re s&rsquo;avance \u00e0 pas lents. Son interminable progression l&rsquo;am\u00e8ne au pied de l&rsquo;escalier. Elle h\u00e9site encore. Puis soudain, elle saisit la rambarde et monte r\u00e9solument les marches. Elle atteint le sommet de la tour. Je la vois soudain s&rsquo;immobiliser derri\u00e8re la margelle, comme foudroy\u00e9e par une vision qui la d\u00e9passe. Un long moment passe. J&rsquo;ai peur. Elle se tourne vers moi et me contemple en silence. Il me faut la rejoindre. De tout fa\u00e7on, elle sait. Je dois en avoir le c\u0153ur net. Me voici \u00e0 mon tour au sommet des marches. La vue se d\u00e9gage tout \u00e0 coup jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;infini, vers le sud, ce sud que plus personne n&rsquo;a contempl\u00e9 depuis si longtemps. Et je vois. Et je pleure. Au pied de la montagne Aigoual, le reste du monde est enti\u00e8rement recouvert de nuages empoisonn\u00e9s. Sur cette Terre il n&rsquo;y a plus que nous, les c\u00e9venols des hauts plateaux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2004\/0121_balade_aigoual\/20040121_balade_aigoual_mer_nuages.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est soir\u00e9e conte \u00e0 la ferme de Fretma. 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