{"id":393,"date":"2022-10-06T17:22:15","date_gmt":"2022-10-06T15:22:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wordpress\/?p=393"},"modified":"2022-10-06T17:22:17","modified_gmt":"2022-10-06T15:22:17","slug":"une-rose-au-paradis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/une-rose-au-paradis\/","title":{"rendered":"Une rose au paradis"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u00ab\u00a0Une rose au paradis\u00a0\u00bb est le titre d&rsquo;un roman de Ren\u00e9 Barjavel, que j&rsquo;ai aim\u00e9, comme tous ses romans&#8230; Il y est question d&rsquo;un couple d&rsquo;enfants qui survit \u00e0 un cataclysme nucl\u00e9aire. Je vous conseille de le lire. Mais ne cherchez pas le rapport avec ce qui suit, il n&rsquo;y en a pas, sinon le titre. Mon histoire est une fiction tr\u00e8s librement inspir\u00e9e d&rsquo;un fait r\u00e9el survenu pas loin de l\u00e0 o\u00f9 je vis. Il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 racont\u00e9 par deux des personnes qui l&rsquo;ont v\u00e9cu. Merci \u00e0 elles.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Le paradis&#8230; c&rsquo;est le paradis, ce pays\u00a0\u00bb&#8230; la bouche arrondie en une moue songeuse, les mains derri\u00e8re le dos, Fran\u00e7ois appuie chaque mot d&rsquo;un lent hochement de t\u00eate. A travers l&rsquo;\u00e9troite fen\u00eatre de pierre, il contemple, loin en contrebas, les cr\u00eates des C\u00e9vennes qui moutonnent \u00e0 l&rsquo;infini&#8230; les nuances de bleus s&rsquo;approfondissent avec la distance et se fondent progressivement dans le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque fois qu&rsquo;il vient dans cette maison accroch\u00e9e haut sur le versant nord de l&rsquo;Aigoual, Fran\u00e7ois est profond\u00e9ment touch\u00e9. Quel contraste \u00e9poustouflant entre la rudesse des ar\u00eates de schiste et la mani\u00e8re dont les hommes se sont malgr\u00e9 tout empar\u00e9s de ce pays pour y exploiter chaque m\u00e8tre carr\u00e9 de terrain. Quelle volont\u00e9, quelle \u00e9nergie ! Mais quelle gratification pour eux de mesurer le travail accompli. Ces gens l\u00e0 ne doivent gu\u00e8re avoir le temps de se poser des questions existentielles&#8230; quelle chance ils ont !<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui Fran\u00e7ois est particuli\u00e8rement troubl\u00e9. Il a port\u00e9 tant de choses ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Et l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance qui approche est tellement \u00e9norme. Seul face \u00e0 la montagne, il se demande, oui, s&rsquo;il doit vraiment s&rsquo;engager dans cette nouvelle folie. Pourquoi ne pas revenir \u00e0 une vie simple, concr\u00e8te, comme les gens qui travaillent ici&#8230; Une raison ! Il cherche une seule bonne raison pour ne pas tout abandonner. Et ce matin encore, comme depuis des semaines, cette raison, il ne la trouve pas.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le mur, juste au dessus de la table familiale de la ferme, est accroch\u00e9e une photo. Un tirage grand format sous verre, que les ann\u00e9es de feux dans la chemin\u00e9e ont voil\u00e9 de suie. L&rsquo;image est centr\u00e9e autour de deux personnes qui se serrent la main dans un paysage de prairie verdoyante. Quelques vaches broutent \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan. Le premier personnage est de dos. C&rsquo;est un homme barbu, grand et mince, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9 vers l&rsquo;avant pour se mettre \u00e0 hauteur du second personnage. Celui-ci, de face, regarde le premier dans les yeux. C&rsquo;est un personnage connu. Si connu que tout fran\u00e7ais de ce d\u00e9but de 21\u00e8me si\u00e8cle l&rsquo;identifie instantan\u00e9ment. Plusieurs autres personnes, de dos, contemplent attentivement la sc\u00e8ne : une femme qui semble assez \u00e2g\u00e9e, une jeune femme qui tient un b\u00e9b\u00e9 dans les bras, deux hommes. A l&rsquo;arri\u00e8re plan, \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9s par les deux principaux protagonistes de la sc\u00e8ne, se tiennent deux gendarmes au garde-\u00e0-vous, raides comme des piquets. De cette photo se d\u00e9gagent des impressions complexes, contradictoires. Le cadre champ\u00eatre de cette rencontre \u00e9tonnante. Les gens rassembl\u00e9s, qu&rsquo;on devine impressionn\u00e9s, autour de cet homme que l&rsquo;on sait important. Mais surtout, le regard de cet homme, dans lequel on lit des sentiments inattendus : de l&rsquo;admiration, mais aussi quelque chose comme une grande gratitude. Et enfin, une r\u00e9solution solide, une volont\u00e9 immense, qui d\u00e9passe de tr\u00e8s loin ce dont un homme ordinaire est capable.<\/p>\n\n\n\n<p>Debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la photo accroch\u00e9e au mur, Henri regarde par la fen\u00eatre. Il contemple les prairies, et au loin la lavogne dans laquelle ses vaches vont boire chaque soir. Il se souvient de tout \u00e7a comme si c&rsquo;\u00e9tait hier.<\/p>\n\n\n\n<p>La veille du jour o\u00f9 la photo a \u00e9t\u00e9 prise, alors qu&rsquo;il rentrait des balles rondes pr\u00e8s du menhir, il avait vu au loin une voiture noire approcher sur le plateau par la route du grand Fayard, une grosse berline de luxe aux fen\u00eatre fum\u00e9es, un genre qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais vu par ici. Il y avait quatre hommes dedans. La voiture avan\u00e7ait au ralenti, comme s&rsquo;ils cherchaient quelque chose.&nbsp; Ils avaient pris \u00e0 droite vers le puech, et puis finalement ils s&rsquo;\u00e9taient gar\u00e9s en face de la lavogne. De son promontoire Henri les avait vu sortir, tourner un peu autour de la voiture, puis finalement s&rsquo;\u00e9gailler \u00e0 pieds dans toutes les directions. L&rsquo;un d&rsquo;entre avait pris la direction du sud, au travers de la prairie. Il s&rsquo;arr\u00eatait fr\u00e9quemment pour observer attentivement les environs. Quand il \u00e9tait pass\u00e9 au pied de la colline sur laquelle Henri travaillait, leurs regards s&rsquo;\u00e9taient crois\u00e9s de loin, mais l&rsquo;homme en noir avait continu\u00e9 son chemin pour dispara\u00eetre dans le bois de pins. Henri \u00e9tait rest\u00e9 plant\u00e9 l\u00e0, \u00e0 se demander qui \u00e9taient ces dr\u00f4les de gens qui partaient en exploration sur ses terres sans se pr\u00e9senter. Le soir, quand il \u00e9tait revenu nourrir le troupeau, la voiture avait disparu. Ils en avaient un peu parl\u00e9 \u00e0 table, avec Martine, et puis ils n&rsquo;avaient pas trouv\u00e9 d&rsquo;explication alors dans un haussement d&rsquo;\u00e9paules ils avaient chang\u00e9 de sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, Henri est all\u00e9 \u00e0 la lavogne pour nourrir les b\u00eates. Malgr\u00e9 lui, il avait repens\u00e9 plusieurs fois \u00e0 cette histoire pendant son travail de la journ\u00e9e, alors il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 surpris quand il a vu la voiture noire aux vitres fum\u00e9es gar\u00e9e l\u00e0, \u00e0 moins de trente m\u00e8tres des mangeoires. Cette fois il n&rsquo;y avait qu&rsquo;un seul type. Plant\u00e9 le cul sur le capot, les bras crois\u00e9s, il a regard\u00e9 le tracteur approcher en faisant la gueule. \u00ab\u00a0S&rsquo;il veut rester discret, cette fois c&rsquo;est rat\u00e9 !\u00a0\u00bb, a pens\u00e9 Henri en souriant int\u00e9rieurement. Quand le gars a compris qu&rsquo;Henri allait se mettre au travail tr\u00e8s exactement \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 il se trouvait, il s&rsquo;est redress\u00e9 d&rsquo;un coup de reins, a fait deux pas en avant et est rest\u00e9 l\u00e0, raide comme un piquet, les bras pendant le long du corps, l&rsquo;air de chercher comment il allait g\u00e9rer la prise de contact . Il s&rsquo;est approch\u00e9 et a demand\u00e9 \u00e0 Henri s&rsquo;il \u00e9tait le propri\u00e9taire de l&rsquo;endroit. Henri a hoch\u00e9 la t\u00eate, curieux de la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0D\u00e9sol\u00e9 !\u00a0\u00bb, commence le type avec l&rsquo;air du gars qui n&rsquo;est pas d\u00e9sol\u00e9 du tout. \u00ab\u00a0Excusez-nous de ne pas vous avoir pr\u00e9venu. Une personnalit\u00e9 va venir prendre un h\u00e9licopt\u00e8re ici m\u00eame cet apr\u00e8s-midi !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah bon, r\u00e9pond Henri. Bien.\u00a0\u00bb Il reste silencieux quelques secondes. Il aime bien rester silencieux, quand il rencontre des gens qui lui semblent bizarres. Souvent les gens ne supportent pas le silence, alors ils se remettent \u00e0 parler d&rsquo;eux-m\u00eame, et l\u00e0 ils disent des choses int\u00e9ressantes, parfois. Mais le type n&rsquo;ajoute rien. Il semble, en fait, pr\u00e9occup\u00e9 par autre chose. Il balaie les alentours de longs regards circulaires, et se d\u00e9sint\u00e9resse totalement de Henri, qui ajoute finalement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Et&#8230; euh&#8230; qui \u00e7a, comme personnalit\u00e9 ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u00e9sol\u00e9, Monsieur, \u00e7a, je n&rsquo;ai pas l&rsquo;autorisation de vous le dire !\u00a0\u00bb. Le ton est ferme, sans appel, et l&rsquo;homme s&rsquo;\u00e9loigne vers sa voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>Henri n&rsquo;est pas \u00e9norm\u00e9ment curieux. Il est m\u00eame assez affable. Tranquille avec lui-m\u00eame et avec les autres. Ces gens doivent accueillir une personnalit\u00e9 ? Bien, accueillez, accueillez. Sur son terrain ? Pas de probl\u00e8me. Sans lui demander quoi que ce soit ? Ma foi, il aurait bien pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00eatre averti, mais que voulez-vous, les gens sont comme \u00e7a aujourd&rsquo;hui, tout leur est d\u00fb ! Si une personnalit\u00e9 vient prendre un h\u00e9licopt\u00e8re sur son terrain, il n&rsquo;en mourra pas, alors il ne va pas non plus se pourrir la vie avec \u00e7a, allez.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout de m\u00eame&#8230; cette personnalit\u00e9&#8230; qui donc \u00e7a pourrait bien \u00eatre ? Un homme politique ? Le Pr\u00e9sident du Conseil G\u00e9n\u00e9ral ? Non, pas possible : il n&rsquo;utiliserait pas un h\u00e9lico pour venir de Mende&#8230; un h\u00e9lico, c&rsquo;est pas rien ! Il para\u00eet que \u00e7a co\u00fbte plus de six mille francs l&rsquo;heure de vol. Dans la t\u00eate d&rsquo;Henri, \u00e7a tourne, \u00e7a cherche. Il faut remonter plus haut&#8230; Le Pr\u00e9sident de la R\u00e9gion ? Est-ce que c&rsquo;est suffisamment important, un Pr\u00e9sident de r\u00e9gion, pour venir en h\u00e9lico de Montpellier ? Sans doute que oui, d&rsquo;ailleurs Henri a souvent entendu parler de ses voyages fastueux, au Pr\u00e9sident de R\u00e9gion. Fastueux et, para\u00eet-il, inutiles. \u00c7a se pourrait, oui. Mais pourquoi il viendrait ici, chez lui, sur la can de l&rsquo;Hospitalet, le Pr\u00e9sident de r\u00e9gion ? Absorb\u00e9 dans ses pens\u00e9es, Henri n&rsquo;entend d&rsquo;abord pas encore le ronronnement qui grandit l\u00e0-bas, au nord, vers le massif du Boug\u00e8s&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Chef, chef, regardez, une h\u00e9licopeut\u00e8re !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Putain, Lambert, tu fais chier avec cette blague !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le brigadier Lambert tourne une t\u00eate faussement d\u00e9sol\u00e9e vers son coll\u00e8gue Boutet, que \u00e7a ne calme pas du tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est vrai quoi, tu nous la sers combien de fois par jour ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui mais cette fois c&rsquo;est pas qu&rsquo;une blague. Regarde l\u00e0-bas, au dessus du plateau, ya un h\u00e9lico qui tourne, et il a tout l&rsquo;air d&rsquo;avoir envie de se poser !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah ouaih ? Fais voir ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis deux jours qu&rsquo;il ne se passe rien de notable dans le quartier, la brigade de gendarmerie de Barre-des-C\u00e9vennes s&rsquo;ennuie. Pas une plainte, pas un fait divers, pas une mission officielle, rien. On a fait tranquillement de l&rsquo;ordre dans les papiers, pass\u00e9 le balais sous les bureaux (Lambert en a sorti des moutons \u00e9normes), et puis maintenant on laisse passer le temps comme on peut. D&rsquo;ordinaire, d\u00e8s qu&rsquo;il a 5 minutes, Boutet bricole un ou deux solitaires sur l&rsquo;ordinateur du bureau. L\u00e0 il vient de s&rsquo;en faire quelques dizaines d&rsquo;affil\u00e9e alors il a un l\u00e9ger mal de t\u00eate, ce qui explique son d\u00e9marrage au quart de tour. Lambert, lui, il passe le temps \u00e0 la fen\u00eatre, les mains derri\u00e8re le dos, ou accoud\u00e9 au rebord. Il observe. Une voiture qui passe au ralenti dans l&rsquo;unique rue de Barre, un vol de grands corbeaux au dessus du ravin de Grisoulle, les minuscules hameaux dispers\u00e9s dans la montagne sur le versant d&rsquo;en face. Il les conna\u00eet par c\u0153ur, \u00e0 force. D&rsquo;est en ouest il y a le Roumassel, le Crouzet, le Masbonnet, Billi\u00e8re&#8230; Il y en a plein, chacun au bout d&rsquo;une route interminable de virages, chacun avec ses quelques habitants. En vingt ans qu&rsquo;il travaille l\u00e0, Lambert n&rsquo;en a pas visit\u00e9 la moiti\u00e9. Les gens sont plut\u00f4t du genre calme. Encore heureux, remarque. Quoique&#8230; des fois on aimerait qu&rsquo;il se passe un peu plus de choses, tout de m\u00eame. Et l\u00e0, justement, il se passe quelque chose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Ah oui, dis-donc, t&rsquo;as raison. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il fout l\u00e0 ? C&rsquo;est en pleine zone centrale du Parc National, \u00e7a ! Il y a eu une demande d&rsquo;autorisation de survol ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Rien<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; H\u00e9 ben voil\u00e0 un p&rsquo;tit truc \u00e0 nous mettre sous la dent ! Allez, on y va !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Allez, Fran\u00e7ois, c&rsquo;est l&rsquo;heure, il faut y aller\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et voil\u00e0, la semaine a pass\u00e9, et Fran\u00e7ois n&rsquo;a toujours pas la r\u00e9ponse \u00e0 sa question. B\u00eatement, il avait pens\u00e9 que comme d&rsquo;habitude l&rsquo;isolement dans ce haut pays l&rsquo;aiderait \u00e0 y voir plus clair&#8230; Les autres fois, \u00e7a avait bien march\u00e9 : le silence, le paysage, le ciel&#8230; tout \u00e7a l&rsquo;avait toujours mis en paix avec lui-m\u00eame, rendu disponible \u00e0 la r\u00e9flexion&#8230; Mais l\u00e0, rien ! La magie du lieu n&rsquo;a pas fonctionn\u00e9 comme d&rsquo;habitude. Il a manqu\u00e9&#8230; quelque chose, un d\u00e9tail que Fran\u00e7ois n&rsquo;arrive pas \u00e0 saisir. Et voil\u00e0 qu&rsquo;au moment de quitter les lieux il re\u00e7oit le rappel de son ami comme un condamn\u00e9 re\u00e7oit l&rsquo;ordre de monter sur l&rsquo;\u00e9chafaud&#8230; Hmmm. Fran\u00e7ois sort et ferme la porte derri\u00e8re lui. Avec son ami ils v\u00e9rifient que chaque volet est bien ferm\u00e9. Ils ne reviendront pas de sit\u00f4t, alors la maison doit \u00eatre pr\u00eate \u00e0 s&rsquo;engager dans l&rsquo;hiver, \u00e0 braver la neige comme un bateau qui part pour une longue travers\u00e9e. Dans certains hameaux d&rsquo;altitude, autour du Mont Aigoual, il y a encore des familles qui passent des semaines enti\u00e8res calfeutr\u00e9es chez elles pendant que l&rsquo;hiver se d\u00e9cha\u00eene. Une situation qui terrifierait un citadin ordinaire, avec son besoin de ma\u00eetriser les choses, d&rsquo;aller co\u00fbte que co\u00fbte au travail quel que soit l&rsquo;\u00e9tat de la nature autour de lui. Mais non, les gens d&rsquo;ici font avec. Ils attendent que les choses se passent en bricolant tout ce que l&rsquo;agitation du reste de l&rsquo;ann\u00e9e ne leur permet pas de faire, et puis un matin ils poussent la porte, \u00e9cartent les cong\u00e8res, sortent au grand soleil en&nbsp;\u00e9tirant leurs membres ankylos\u00e9s et ils reprennent leur vie en sifflotant. Cette sagesse pragmatique et efficace tire \u00e0 Fran\u00e7ois un sourire. Il leur est reconnaissant de continuer \u00e0 exister. Les observer et parler avec eux lui apporte tellement ! Au d\u00e9tour de cette image heureuse, Fran\u00e7ois comprend ce qui lui a manqu\u00e9 durant cette semaine. Pour prendre sa d\u00e9cision, il a choisi l&rsquo;isolement total. Pour la premi\u00e8re fois depuis qu&rsquo;il vient ici, il n&rsquo;a pas souhait\u00e9 rencontrer les gens du lieu. Il s&rsquo;est enferm\u00e9 dans son bateau au c\u0153ur de la montagne, comme un navigateur solitaire, juste accompagn\u00e9 de son ami propri\u00e9taire de la maison, dont il appr\u00e9cie la discr\u00e9tion et le silence, et il n&rsquo;en est pas sorti, pensant que les r\u00e9ponses viendraient de lui&#8230; il ressent maintenant le manque de mani\u00e8re criante.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab\u00a0On a juste une heure avant le rendez-vous, en voiture !\u00a0\u00bb ajoute son ami d&rsquo;un ton enjou\u00e9 qui sonne faux. Le compte \u00e0 rebours est lanc\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un tonnerre de fin du monde, l&rsquo;h\u00e9lico atterrit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la lavogne. Le sifflement du r\u00e9acteur emplit tout le paysage, puis diminue et rend le ciel au silence. Deux hommes en sortent. De loin, Henri observe la sc\u00e8ne, essaie de reconna\u00eetre \u00ab\u00a0quelqu&rsquo;un\u00a0\u00bb. Non, ces deux la sont des sous-fifres. Poign\u00e9e de mains entre l&rsquo;homme en noir et les pilotes. Ils se connaissent, ils sont du m\u00eame monde, \u00e7a se voit. L&rsquo;homme en noir leur d\u00e9signe Henri du pouce par dessus son \u00e9paule, ils lui jettent un rapide coup d&rsquo;oeil et se mettent au travail dans sa prairie comme s&rsquo;ils \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;atelier. Ils sortent une \u00e9chelle et montent bricoler dans les entrailles de la queue&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On vous dit qu&rsquo;un h\u00e9lico va arriver, c&rsquo;est une chose, mais en voir en un vrai, pos\u00e9 dans vos mangeoires, l\u00e0 c&rsquo;est diff\u00e9rent. \u00ab\u00a0Fan de purge, pense Henri impressionn\u00e9. Heureusement que c&rsquo;est pas encore l&rsquo;heure des vaches, parce qu&rsquo;avec ce raffut je pouvais aller les chercher au fonds de la vall\u00e9e !\u00a0\u00bb. Sous le coup de l&rsquo;\u00e9motion, Henri repart de plus belle dans ses hypoth\u00e8ses sur l&rsquo;identit\u00e9 de la \u00ab\u00a0personnalit\u00e9\u00a0\u00bb. Et si c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t un important homme d&rsquo;affaire ? Peut-\u00eatre qu&rsquo;ils ont trouv\u00e9 quelque chose d&rsquo;int\u00e9ressant sur le plateau ? Sur mon terrain ? Quelque chose de pr\u00e9cieux : de l&rsquo;or, du diamant ? Peut-\u00eatre m\u00eame du p\u00e9trole ? Alors le PDG de l&rsquo;entreprise qui va exploiter vient se rendre compte par lui-m\u00eame ? Oui mais quand m\u00eame, comment ce serait possible qu&rsquo;une entreprise exploite mon terrain sans qu&rsquo;il y ait eu des demande d&rsquo;autorisation, des arrangements juridiques, voire des cessions de droits d&rsquo;exploitation, des propositions d&rsquo;achat&#8230; Non, \u00e7a ne colle pas. Ou alors c&rsquo;est quelque chose de tellement \u00e9norme que je n&rsquo;aurai pas mon mot \u00e0 dire ? De l&rsquo;Uranium ? Fan de purge, si c&rsquo;est de l&rsquo;Uranium mon compte est bon, je vais \u00eatre expropri\u00e9 comme un malpropre, vir\u00e9 comme l\u00e0-bas, aux Bondons, sur le Mont Loz\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Putain de merde !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Henri rel\u00e8ve les yeux et aper\u00e7oit l&rsquo;homme en noir sautiller sur un pied en se tenant l&rsquo;autre jambe. Sa belle chaussure noire cir\u00e9e est toute crott\u00e9e&#8230; \u00e9videmment, il vient de marcher dans une bouse fra\u00eeche. Quand on vient accueillir une personnalit\u00e9 pr\u00e8s d&rsquo;une mangeoire \u00e0 vache, on fait gaffe o\u00f9 on met ses pieds, ou alors on met des bottes ! Henri, \u00e7a le fait sourire, ce type si propre sur lui macul\u00e9 de merde, mais le type a l&rsquo;air pas du tout, mais alors pas du tout content.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Et merde de merde, chiasse, putain de bouse de merde !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il se dirige en sautillant vers l&rsquo;h\u00e9lico, s&rsquo;assoit dans l&rsquo;encadrement de la porte de la soute, enl\u00e8ve sa godasse macul\u00e9e et la contemple lamentablement comme si la fin du monde venait de s&rsquo;annoncer. Il la frotte dans l&rsquo;herbe pour enlever le plus gros, et puis il sort un mouchoir de sa poche et il commence \u00e0 briquer la chaussure, en crachant r\u00e9guli\u00e8rement dessus pour essayer de retrouver une partie du brillant initial. Incroyable. Nettoyer la bouse de sa godasse avec un mouchoir, Henri est sur le cul. Et puis tout d&rsquo;un coup, il fronce les sourcils. La sc\u00e8ne qu&rsquo;il a sous les yeux, il l&rsquo;a d\u00e9ja vue&#8230; dans un film. Un thriller d&rsquo;il ne sait plus qui, avec il ne sait plus qui. Il y a une bande d&rsquo;agents secrets, de la CIA, ou quelque chose comme \u00e7a. Ils sont tous en noir, avec des lunettes noires cachant des yeux bleus p\u00e2le qui lancent des regards tranchants comme l&rsquo;acier, des chaussures noires, une bagnole noire aux fen\u00eatres fum\u00e9es&#8230; Ils sont sur une affaire glauque \u00e0 souhait, ils viennent de tuer plein de gens pour les besoins de leur mission&#8230; Mais ce sont des pros, ils n&rsquo;ont pas d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, ils bossent pour la raison d&rsquo;\u00e9tat. Et \u00e0 ce moment, l&rsquo;un d&rsquo;eux marche dans une merde de chien, et l\u00e0, l\u00e0 vraiment il est touch\u00e9, il souffre, putain qu&rsquo;il souffre, il y tient tant \u00e0 ses godasses de marque. Henri r\u00e9alise tout \u00e0 coup que cette sc\u00e8ne qu&rsquo;il a sous les yeux est la m\u00eame que celle du film. Et \u00e7a, \u00e7a ne laisse aucun doute : ce type en noir, c&rsquo;est un agent secret. Et ses trois copains d&rsquo;hier aussi, et ils sont surement planqu\u00e9s pas loin dans les collines, ils surveillent les environs \u00e0 la jumelle infrarouge, ils braquent des fusils \u00e0 vis\u00e9e laser dans toutes les directions, Henri v\u00e9rifie d&rsquo;un coup d&rsquo;oeil s&rsquo;il n&rsquo;aurait pas un point rouge tremblotant sur sa poitrine.<\/p>\n\n\n\n<p>Bon sang : un h\u00e9lico, des agents secrets en pagaille&#8230; Tout \u00e7a d\u00e9passe de tr\u00e8s loin le pr\u00e9sident du Conseil R\u00e9gional et m\u00eame l&rsquo;homme d&rsquo;affaire vendeur d&rsquo;Uranium&#8230; Non, il faut chercher plus haut, beaucoup plus haut. Mais qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a de plus haut qu&rsquo;un vendeur d&rsquo;Uranium ? Quelqu&rsquo;un de vraiment important, mais qui aurait de bonnes raisons d&rsquo;\u00eatre ici&#8230; Une \u00e9bauche d&rsquo;id\u00e9e commence \u00e0 germer dans l&rsquo;esprit de Henri. Hmmm&#8230; oui, ouiouioui, il y a bien&#8230; Henri n&rsquo;y tient plus. Il a beau \u00eatre affable, il aimerait quand m\u00eame bien savoir. Il s&rsquo;approche de l&rsquo;h\u00e9lico et de l&rsquo;agent secret qui frotte sa godasse avec la derni\u00e8re \u00e9nergie en produisant de minuscules crachats entre ses l\u00e8vres extr\u00eamement pinc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Dites moi, Monsieur, la personnalit\u00e9 en question, \u00e7a ne serait pas&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Henri commence \u00e0 se sentir bien dans cette ambiance de secret, et puis il croit bien qu&rsquo;il a trouv\u00e9, il est certain de son petit effet&#8230; alors pour en rajouter un peu, il prend des airs de conspirateur, il se penche \u00e0 l&rsquo;oreille du gars en noir, et lui susurre le nom auquel il pense maintenant avec une quasi-certitude. Le lustrage&nbsp;\u00e9nergique de la godasse s\u2019interrompt. L&rsquo;homme en noir l\u00e8ve lentement son regard bleu acier vers Henri et le contemple d&rsquo;un air interrogatif pendant quelques secondes en plissant les yeux. Il jette un rapide coup d&rsquo;oeil \u00e0 sa montre, soupire, et r\u00e9pond :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Il sera l\u00e0 dans cinq minutes \u00e0 peine, alors disons que je peux r\u00e9pondre \u00e0 votre question. C&rsquo;est bien lui. Merci de nous faciliter le travail et de garder \u00e7a pour vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Henri est sur le cul. Il a beau avoir devin\u00e9, quand m\u00eame, savoir qu&rsquo;Il va venir chez lui, pour de vrai, sur son terrain, pr\u00e8s de ses vaches&#8230; c&rsquo;est trop dingue ! Dans son c\u0153ur \u00e7a tape, \u00e7a saute d&rsquo;\u00e9motion, \u00e7a se brouille&#8230; En b\u00e9gayant \u00e0 moiti\u00e9, il jette \u00e0 l&rsquo;homme en noir \u00ab\u00a0Pas de probl\u00e8me, je n&rsquo;en parle \u00e0 personne, \u00e9videmment !\u00a0\u00bb, et puis il le plante l\u00e0 et il d\u00e9marre en courant vers la ferme pour alerter tout le monde, pendant qu&rsquo;une fourgonnette de gendarmerie arrive \u00e0 toute vitesse par la route de Barre, et vient se garer au frein \u00e0 main pr\u00e8s de l&rsquo;h\u00e9lico. Les brigadiers Lambert et Boutet en descendent au pas de course et s&rsquo;avancent vers l&rsquo;h\u00e9lico le torse en avant et le pas d\u00e9cid\u00e9. Ils jubilent, c&rsquo;est un cas de flagrant d\u00e9lit manifeste, ils vont pouvoir s&rsquo;amuser un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;homme en noir, toujours assis dans l&rsquo;encadrement de la soute de l&rsquo;h\u00e9lico, met la derni\u00e8re main au lustrage de sa chaussure. Elle a maintenant retrouv\u00e9 une allure plus correcte, mais h\u00e9las pas encore impeccable car il reste un filet de bouse incrust\u00e9 juste dans le pli du cuir au dessus de la semelle, c&rsquo;est le genre de truc impossible \u00e0 ravoir sans une bonne brosse au chiendent, en tout cas pas avec son mouchoir tout crade. Sans comprendre la gravit\u00e9 de ce qui se joue entre l&rsquo;homme en noir et sa godasse, le gendarme Boutet d\u00e9clame pompeusement et avec un rien d&rsquo;agressivit\u00e9 forc\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Gendarmerie de Barre des C\u00e9vennes, bonjour. Vous \u00eates en zone centrale du parc National des C\u00e9vennes, survol interdit \u00e0 moins de 3000 m\u00e8tres, atterrissage interdit, pas de demande d&rsquo;autorisation, vous \u00eates en double infraction. J&rsquo;esp\u00e8re que vous avez d&rsquo;excellentes raisons d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, dans le cas contraire \u00e7a va vous co\u00fbter tr\u00e8s cher !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le lustrage de la godasse s\u2019interrompt une fois de plus. L&rsquo;homme en noir reste immobile quelques secondes, le mouchoir macul\u00e9 suspendu en l&rsquo;air. Qu&rsquo;est ce que c&rsquo;est que ces guignols ? Et le Parc National des C\u00e9vennes, c&rsquo;est quoi ce truc ? Jamais entendu parler, mais cette histoire d&rsquo;infraction \u00e7a le fait bien marrer. Tr\u00e8s doucement, il pose son mouchoir, remet sa godasse (\u00e7a ira comme \u00e7a pour le moment, il la finira ce soir), puis saisit son portefeuille en l\u00e2chant un long soupir r\u00e9sign\u00e9. Il en sort sa carte d&rsquo;agent des services de renseignement et va la brandir au nez des deux imb\u00e9ciles en leur disant leurs quatre v\u00e9rit\u00e9s quand un bruit de voiture se fait entendre \u00e0 l&rsquo;est. Tous les regards des personnages en pr\u00e9sence convergent vers une 2 CV jaune citron qui vient d&rsquo;appara\u00eetre sur l&rsquo;horizon. Elle avance \u00e0 petite vitesse sur la route du village et cahote a chaque nids de poule&nbsp;que les intemp\u00e9ries ont&nbsp;creus\u00e9 dans le goudron l&rsquo;hiver dernier&nbsp;et que la DDE n&rsquo;est jamais venu boucher.<\/p>\n\n\n\n<p>A peine quelques secondes plus tard, des \u00e9clats de voix arrivent du sud. Les regards convergent vers ce nouveau point focal. C&rsquo;est Henri qui revient de la ferme. Il y a alert\u00e9 sa femme et \u00e0 sa soeur, puis a pass\u00e9 vite fait deux ou trois coups de fil \u00e0 quelques cousins et copains des environs, ils ont rappliqu\u00e9 \u00e0 toute vitesse et maintenant une petite foule traverse la prairie au pas de course en montrant la 2 CV du doigt et en poussant des cris d&rsquo;enthousiasme. Le beau fr\u00e8re, un appareil photo \u00e0 bout de bras, prend des clich\u00e9s \u00e0 tout va, l&rsquo;h\u00e9lico, la 2CV, les gendarmes, tout en courant comme un grand reporter en mission de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est pas vrai !\u00a0\u00bb, s&rsquo;\u00e9crie l&rsquo;homme en noir en se frappant le front de la main. Les gendarmes Lambert et Boutet ne savent plus ou donner du regard et encore moins d\u00e9cider d&rsquo;une attitude coh\u00e9rente. Il se passe ici des choses qui les d\u00e9passent et ils d\u00e9cident tacitement de la fermer et de laisser venir les choses. Et de fait, les choses viennent, au rythme lent de la progression de la 2 CV jaune qui grandit doucement sur la route. Tout le monde peut maintenant constater qu&rsquo;il y a deux hommes \u00e0 bord. Le conducteur est grand et mince, et le passager plus petit, plus r\u00e2bl\u00e9, porte un chapeau de feutre.<\/p>\n\n\n\n<p>Lambert, qui a une meilleure vue que Boutet, regarde fixement la 2 CV qui est maintenant toute proche. Il est manifestement soumis \u00e0 un violent trouble int\u00e9rieur. Un soup\u00e7on \u00e9norme, impossible, grandit en lui. Et soudain il crie \u00e0 son coll\u00e8gue :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Nom de Dieu, Boutet, c&rsquo;est le grand chef !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Qui \u00e7a, le colonel ? demande \u00e9tonn\u00e9 Boutet qui ne reconna\u00eet pas du tout sa silhouette caract\u00e9ristique.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Lambert se fige dans le garde-\u00e0-vous le plus rigide qu&rsquo;il ait jamais adopt\u00e9, et, la bouche tordue pour parler \u00e0 Boutet sans que \u00e7a se voie, ajoute avec la voix blanche pour ne pas que \u00e7a s&rsquo;entende :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Mais non, imb\u00e9file, le chef FUPREME, merde t&rsquo;es aveugle ou quoi ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques secondes suppl\u00e9mentaires sont n\u00e9cessaires \u00e0 cette information pour p\u00e9n\u00e9trer r\u00e9ellement le cerveau de Boutet et atteindre une zone ou elle est trait\u00e9e, comprise, et donne lieu \u00e0 une r\u00e9action en retour. Il se fige \u00e0 son tour au garde \u00e0 vous, \u00e0 l&rsquo;instant exact ou la 2 CV et la tribu familiale d&rsquo;Henri s&rsquo;immobilisent face \u00e0 face au pied de l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re. Le petit moteur s&rsquo;\u00e9teint en toussotant, et un court silence se fait sur le plateau. L&rsquo;homme en noir bouge enfin, se dirige vers la porti\u00e8re passager de la 2 CV citron et l&rsquo;ouvre en inclinant l\u00e9g\u00e8rement le torse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur le Pr\u00e9sident\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois Mitterrand descend de la voiture et jette un regard circulaire. Mmmm&#8230; Il \u00e9tait pr\u00e9vu qu&rsquo;il embarque dans la plus grande discr\u00e9tion : il y a bien l\u00e0 une quinzaine de personnes. Ses pilotes, d&rsquo;accord&#8230; Son agent de s\u00e9curit\u00e9&#8230; tiens, ses chaussures ne sont pas impeccables, aujourd&rsquo;hui, il a encore d\u00fb marcher dans quelque chose de pas net, il est vraiment incorrigible. Le Pr\u00e9sident s&rsquo;attarde un moment sur les gendarmes&#8230; oula, ils ont l&rsquo;air coinc\u00e9s, ceux-l\u00e0, dis-donc !&nbsp;Avec un petit sourire en coin, il leur passe devant sans les mettre au repos. Il n&rsquo;a jamais aim\u00e9 les bleus. Mais tous ces civils. Comment tant de civils peuvent se trouver en cet instant au milieu de rien ? Le Pr\u00e9sident&nbsp; les observe un moment. A bien regarder, il d\u00e9tecte des traits communs dans leurs visages, sans doute des membres d&rsquo;une m\u00eame famille. Hmmm, une ferme est visible au loin, ils vivent l\u00e0, sans doute.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils le regardent tous en silence, en \u00e9carquillant les yeux. Il a l&rsquo;habitude. Parfois c&rsquo;est une \u00e9preuve d\u00e9sagr\u00e9able, il se sent jug\u00e9, jaug\u00e9, ou bien il per\u00e7oit une attente \u00e9norme, une exigence qu&rsquo;on n&rsquo;aurait vis-\u00e0-vis de personne d&rsquo;autre. Qu&rsquo;il est fatigant d&rsquo;\u00eatre sans cesse pris pour Dieu le P\u00e8re. Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est diff\u00e9rent. Les visages tourn\u00e9s vers lui sont excit\u00e9s, certes, mais bienveillants. Le silence se prolonge, serein. Un l\u00e9ger vent fait bruisser les herbes s\u00e8ches. Le Pr\u00e9sident sait qu&rsquo;il doit faire quelque chose, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre. Pas une action d&rsquo;\u00e9clat ni une r\u00e9partie m\u00e9diatique. Il doit \u00eatre juste, avec lui-m\u00eame et avec ces gens. Il commence \u00e0 serrer les mains, dans l&rsquo;ordre o\u00f9 elles se pr\u00e9sentent \u00e0 lui. Mais cette fois il prend le temps de bien regarder chaque personne, de s&rsquo;impr\u00e9gner de son visage, d&rsquo;essayer d&rsquo;y lire un peu de sa personnalit\u00e9, d&rsquo;y puiser un enseignement sur la relation entre les \u00eatres humains. Et ce qu&rsquo;il voit le surprend. Ces gens qui savent mener leur maison-bateau au travers de l&rsquo;hiver, qui b\u00e2tissent des terrasses sous les ar\u00eates de schiste, ils croient en lui. En lui, et en personne d&rsquo;autre. Sans exc\u00e8s, sans idol\u00e2trie, ils sont avec lui, c&rsquo;est tout. Et c&rsquo;est \u00e9norme.<\/p>\n\n\n\n<p>A son tour, Henri s&rsquo;avance au milieu du cercle, la main tendue. Le Pr\u00e9sident le consid\u00e8re un instant, et lui demande :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Vous \u00eates l&rsquo;agriculteur qui exploite ces terres, n&rsquo;est-ce pas ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, Monsieur le Pr\u00e9sident, c&rsquo;est moi, r\u00e9pond Henri tranquillement\u00a0\u00bb. Le Pr\u00e9sident re\u00e7oit cette voix grave et calme avec bonheur et soulagement. Il sait maintenant qu&rsquo;il ne quittera finalement pas ce pays sans en avoir rencontr\u00e9 les occupants. Bri\u00e8vement mais vraiment. Il ajoute :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Vous habitez un bien beau pays, monsieur. Rude, mais beau !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour souligner la profondeur de son discours, le Pr\u00e9sident impulse solennellement un double rebond \u00e0 sa poign\u00e9e de mains, en rythme avec les mots \u00ab\u00a0rude\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb. Henri n&rsquo;est pas na\u00eff. Cette phrase, elle sent la belle formule pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 l&rsquo;avance, travaill\u00e9e pour avoir de l&rsquo;allure, pr\u00eate \u00e0 \u00eatre d\u00e9gain\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce genre de circonstance, en pr\u00e9sence d&rsquo;un rural inconnu \u00e0 qui il faut bien dire quelque chose. Elle a d\u00fb \u00eatre servie et resservie sur bien des terroirs. Il le sait bien, Henri, que son pays il est beau mais rude. Il le sait beaucoup mieux que Monsieur le Pr\u00e9sident, m\u00eame si celui-ci s&rsquo;exprime avec l&rsquo;air de&nbsp; lui apprendre une grande v\u00e9rit\u00e9. En d&rsquo;autres circonstances, Henri aurait \u00e9t\u00e9 un rien agac\u00e9 par cette r\u00e9partie. Mais l\u00e0, Henri per\u00e7oit une sorte d&rsquo;h\u00e9sitation, de timidit\u00e9 chez le Pr\u00e9sident, qui semble vouloir dire autre chose. Alors Henri attend, en silence, ce que le Pr\u00e9sident a vraiment \u00e0 lui dire. La poign\u00e9e de mains se prolonge, et finalement le Pr\u00e9sident ajoute, sur un ton h\u00e9sitant, presque gauche&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Et, euh&#8230; ne vous arrive-t-il jamais d&rsquo;\u00eatre, comment dire&#8230; d\u00e9courag\u00e9 ? Par l&rsquo;ampleur de&#8230; euh&#8230; votre t\u00e2che ? Je veux dire&#8230; tout \u00e7a, vous voyez ?\u00a0\u00bb Son bras libre, par des volutes alambiqu\u00e9es, d\u00e9signe le paysage qui les entoure.<\/p>\n\n\n\n<p>La poign\u00e9e de mains s&rsquo;\u00e9ternise, regards crois\u00e9s. Quelque chose se joue en silence, l&rsquo;assembl\u00e9e se tait, respectueuse et attentive. Henri contemple quelques instants le visage interrogatif du Pr\u00e9sident. Finalement, il s&rsquo;incline l\u00e9g\u00e8rement pour s&rsquo;approcher, et il lui murmure quelques mots \u00e0 voix basse. Le vent les emporte avant qu&rsquo;ils ne parviennent aux oreilles des spectateurs immobiles, mais le Pr\u00e9sident, lui, les a parfaitement entendus. Il se fige un moment pour bien les int\u00e9grer, pour ne rien en perdre. Lorsqu&rsquo;il en comprend le sens, il sent toutes ses interrogations, toutes ses h\u00e9sitations, toute sa fatigue le fuir. Des fils depuis longtemps rompus tissent une nouvelle toile, une perspective se dessine. Son visage s&rsquo;\u00e9claire, sa poign\u00e9e de main reprend de la vigueur et il lance \u00e0 Henri un regard infiniment reconnaissant. Un l\u00e9ger d\u00e9clic lui parvient de sa droite, un bruit d&rsquo;appareil photo. C&rsquo;est le beau-fr\u00e8re d&rsquo;Henri. Il a tellement mitraill\u00e9 qu&rsquo;il ne lui reste plus qu&rsquo;une unique pose sur sa pellicule, et il vient d&rsquo;appuyer sur le bouton, immortalisant sans le savoir un instant historique. Ce sont toujours les beaux-fr\u00e8res qui prennent par hasard les clich\u00e9s historiques. Aucune photo de lui ne doit \u00eatre prise en dehors des sorties publiques officielles, mais le Pr\u00e9sident s&rsquo;en fout, il doit bien \u00e7a \u00e0 cette famille, \u00e0 ce Henri qui vient de lui livrer la solution, alors il ne cille pas, il fait celui qui n&rsquo;a pas entendu.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques minutes plus tard, l&rsquo;h\u00e9lico s&rsquo;\u00e9loigne vers le nord, la voiture noire, le fourgon de gendarmerie et la 2 CV jaune rapetissent sur la route du village. La famille d&rsquo;Henri reste plant\u00e9e l\u00e0 un moment, dans la prairie redevenue silencieuse, puis reprend le chemin de la ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Par la fen\u00eatre de l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re, le Pr\u00e9sident contemple un moment les vall\u00e9es c\u00e9venoles qui fuient. Loin vers le sud, le village dans lequel il a pass\u00e9 quelques jours est encore visible, \u00e0 pr\u00e9sent r\u00e9duit \u00e0 un point \u00e0 peine visible. Le Pr\u00e9sident repense \u00e0 ce que lui a dit cet agriculteur pendant leur poign\u00e9e de main. Des mots lumineux dont il se souviendra toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Bien s\u00fbr que je suis parfois d\u00e9courag\u00e9, Monsieur le Pr\u00e9sident. Mais si je ne le fais pas, personne ne le fera \u00e0 ma place.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Songeur, le Pr\u00e9sident regarde le village dispara\u00eetre derri\u00e8re les larges croupes du Mont Loz\u00e8re. Et puis il s&rsquo;adresse au copilote :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Emile, soyez gentil, appelez mon chef de cabinet et dites-lui que je me suis d\u00e9cid\u00e9. Il comprendra.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours plus tard, le Pr\u00e9sident annon\u00e7ait officiellement qu&rsquo;il se pr\u00e9sentait \u00e0 sa propre succession. On \u00e9tait en 1988.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Une rose au paradis\u00a0\u00bb est le titre d&rsquo;un roman de Ren\u00e9 Barjavel, que j&rsquo;ai aim\u00e9, comme tous ses romans&#8230; Il y est question d&rsquo;un couple d&rsquo;enfants qui survit \u00e0 un&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":394,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[27,14],"tags":[],"class_list":["post-393","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-fiction","category-mont-aigoual"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Mitterrand-au-col-de-Portes-avec-Mazarine-sur-les-epaules-scaled.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/393","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=393"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/393\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":962,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/393\/revisions\/962"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/media\/394"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=393"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=393"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=393"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}