{"id":239,"date":"2022-10-06T17:12:53","date_gmt":"2022-10-06T15:12:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wordpress\/?p=239"},"modified":"2022-10-06T17:12:55","modified_gmt":"2022-10-06T15:12:55","slug":"roger-le-marcheur-des-cevennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/roger-le-marcheur-des-cevennes\/","title":{"rendered":"Roger, le marcheur des C\u00e9vennes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Un jour, Roger frappa \u00e0 ma porte avec une \u00e9paisse chemise cartonn\u00e9e orange sous le bras. Elle \u00e9tait pleine de vieux documents&nbsp;: des cartes griffonn\u00e9es \u00e0 la main, des textes tap\u00e9s avec une machine tr\u00e8s ancienne, des articles d\u00e9coup\u00e9s dans des revues depuis longtemps disparues&#8230; Examinant minutieusement ces feuilles jaunies par les ann\u00e9es, il m\u2019expliqua : \u00ab&nbsp;J\u2019avais l\u2019intention d\u2019\u00e9crire l&rsquo;histoire de la Can de l\u2019Hospitalet. C\u2019est un endroit passionnant&nbsp;! Mais j&rsquo;ai trop de projets, et plus assez de temps devant moi pour les mener \u00e0 bien. Toi qui habite juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, tu pourrais peut-\u00eatre le faire ?&nbsp;Tiens, je te laisse les documents que j\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 rassembler. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Comment r\u00e9sister \u00e0 une si belle invitation? Je me mis au travail s\u00e9ance tenante, et ce projet prit une place importante dans ma vie, qui perdure encore aujourd\u2019hui.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Roger proposa de m\u2019emmener sur le terrain. Dans les mois qui suivirent, nous mont\u00e2mes r\u00e9guli\u00e8rement arpenter le plateau. Balade apr\u00e8s balade, il me raconta ce qu&rsquo;il en savait, et me fit part de ses questionnements. C&rsquo;est ainsi que nous appr\u00eemes \u00e0 mieux nous conna\u00eetre. Notre relation se noua sans grandes effusions&nbsp;: Roger \u00e9tait pudique \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Mais \u00e0 l&rsquo;occasion, lorsqu\u2019au vent et \u00e0 la neige de la can nous \u00e9changions sur l&rsquo;esprit de ces lieux qui nous fascinaient tous les deux, des souvenirs, des \u00e9motions plus personnelles transparurent, et il me d\u00e9voila de petits pans de sa personnalit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Au retour de l\u2019une de ces exploration, enfonc\u00e9s dans de confortables fauteuils devant un feu de chemin\u00e9e cr\u00e9pitant, un verre de rouge \u00e0 la main, nous poursuiv\u00eemes l\u2019\u00e9change. Je l\u2019interrogeai sur une revue d&rsquo;histoire locale. Oui, il y avait bien particip\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais il l\u2019avait trouv\u00e9e vieillotte et d\u00e9pass\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait maintenant de l&rsquo;histoire ancienne.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>A ma grande surprise, \u00e0 la fin de sa r\u00e9ponse, Roger le taiseux ne replongea pas dans le silence comme il en avait l\u2019habitude. Pour quelle raison ce souvenir pr\u00e9cis en appela t-il un autre, puis un autre encore, je ne sais. Mais, comprenant que le moment \u00e9tait unique, j&rsquo;attrapai un carnet et un stylo<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;histoire commence \u00e0 B\u00e9ziers, o\u00f9 vit la famille Lagrave. Le p\u00e8re de Roger est protestant, et sa m\u00e8re catholique. D\u00e9tail de peu d&rsquo;importance&nbsp;? Peut-\u00eatre faut-il y voir l&rsquo;origine de l&rsquo;ouverture d&rsquo;esprit qui permettra des d\u00e9cennies plus tard \u00e0 Roger de trouver naturellement sa place dans des C\u00e9vennes marqu\u00e9es par les conflits religieux du pass\u00e9. A chaque vacance Roger part camper en Loz\u00e8re avec le patronage. Bas\u00e9 \u00e0 Meyrueis, il fait connaissance avec le massif de l&rsquo;Aigoual, les causses, Bramabiau&#8230; La rencontre avec ces grands espaces sauvages est une r\u00e9v\u00e9lation. \u00ab B\u00e9ziers, c\u2019\u00e9tait les vignes, la nature c\u2019\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s z\u00e9ro \u00bb. Tr\u00e8s t\u00f4t, il sait qu\u2019il fera sa vie en Loz\u00e8re d\u00e8s qu\u2019il le pourra.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsqu&rsquo;il se d\u00e9cide pour le m\u00e9tier d&rsquo;instituteur, au lieu de choisir N\u00eemes, B\u00e9ziers ou Carcassonne, c&rsquo;est tout naturellement \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole normale de Mende qu&rsquo;il va passer le concours d\u2019entr\u00e9e. Il le d\u00e9croche de la seule mani\u00e8re dont il pouvait \u00eatre fier : dans les derniers ! Mais \u00ab cela suffisait pour \u00eatre pris \u00bb. Il int\u00e8gre la promo de 1941, avec une vingtaine d\u2019autres \u00e9tudiants. Le voil\u00e0 en Loz\u00e8re pour de bon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa formation va durer 3 ans. A l&rsquo;\u00e9poque, on int\u00e9grait l\u2019\u00e9cole Normale avant m\u00eame d&rsquo;avoir le bac, et obtenir celui-ci \u00e9tait une condition sine qua non pour avoir son dipl\u00f4me. Mais il n&rsquo;y avait pas encore de lyc\u00e9e en Loz\u00e8re, alors il fallait travailler de mani\u00e8re autonome. Comme dans toutes les r\u00e9gions rurales, l&rsquo;ambiance \u00e9tait tr\u00e8s anti-la\u00efque. \u00ab\u00a0De la terrasse de l\u2019\u00e9cole normale, on apercevait le grand s\u00e9minaire. Les s\u00e9minaristes en soutane se promenaient, ils \u00e9taient tr\u00e8s nombreux, on les consid\u00e9rait comme des ennemis. On se tapait pas dessus, mais&#8230;\u00a0\u00bb. Et Roger de conclure, non sans une certaine fiert\u00e9, en agitant son index : \u00ab\u00a0On \u00e9tait les hussards noirs de la R\u00e9publique !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2006\/0215_cros_paradis_roger\/20060215_cros_paradis_roger_seul.jpg\" alt=\"\"\/><figcaption>Roger sur la can de Ferri\u00e8res, \u00e0 proximit\u00e9 du Cros paradis<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La guerre s&rsquo;immisce dans la formation. A un ou deux ans pr\u00e8s, Roger est trop jeune pour partir au STO, mais il est tout de m\u00eame convoqu\u00e9 \u00e0 des travaux d&rsquo;\u00e9t\u00e9&nbsp;: il doit partir \u00e0 Toulouse dans une usine d&rsquo;armement. \u00ab&nbsp;J&rsquo;y suis all\u00e9, pour voir un peu comment \u00e7a se passait, et puis j&rsquo;en suis parti. Ill\u00e9galement&nbsp;\u00bb. Voil\u00e0 donc Roger \u00ab&nbsp;d\u00e9serteur&nbsp;\u00bb. Il prend le train de B\u00e9ziers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>A un moment, un message a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 dans la rame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Achtung&nbsp;! Les voyageurs en provenance de Toulouse doivent rester \u00e0 leurs places&nbsp;\u00bb. Les allemands <\/em><em>ont <\/em><em>commenc<\/em><em>\u00e9<\/em><em> \u00e0 ratisser le train, demandant <\/em><em>\u00e0 voir <\/em><em>les papiers d&rsquo;identit\u00e9. Moi je n&rsquo;<\/em><em>en <\/em><em>avais pas, <\/em><em>\u00e9vid<\/em><em>emment, puisqu&rsquo;on me les avait confisqu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;usine de Toulouse. A cette \u00e9poque, un homme sans papiers c&rsquo;\u00e9tait un terroriste, alors je n&rsquo;en menais pas large. Un allemand tr\u00e8s jeune, de mon \u00e2ge, a demand\u00e9 leurs papiers aux deux personnes qui \u00e9taient assises \u00e0 ma droite et \u00e0 ma gauche. A moi, il n&rsquo;a rien demand\u00e9. Comme si j&rsquo;<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tais transparent. Je me suis souvent demand\u00e9, plus tard dans ma vie, ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 ce moment. Est-ce qu&rsquo;il m&rsquo;avait sciemment \u00e9vit\u00e9 apr\u00e8s avoir compris que je n&rsquo;\u00e9tais pas en r\u00e8gle&nbsp;? Apr\u00e8s tout, on \u00e9tait du m\u00eame \u00e2ge, de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration&#8230; Qui peut savoir ce qui se passe au fond des gens&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La guerre est maintenant finie, et Roger peut reprendre sa formation. Le dernier stage est celui d&rsquo;\u00e9ducation physique. Roger y rencontre une certaine Marie, qui pr\u00e9pare elle un brevet pour \u00eatre professeur d&rsquo;\u00e9ducation physique. Ils se marieront bient\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour cl\u00f4turer officiellement la formation d\u2019instituteur, il faut passer un examen en situation, le CAP (certificat d&rsquo;aptitude p\u00e9dagogique). Malgr\u00e9 son attachement \u00e0 la Loz\u00e8re, Roger a des envies de voyage (\u00ab j\u2019avais probablement le feu au cul \u00bb, commente-t-il avec un l\u00e9ger sourire). Il demande, comme c\u2019est son droit, \u00e0 passer le Certificat en outre mer : Tahiti, Madagascar, les \u00eeles Kerguelen\u2026 autant de destinations exotiques qui le font r\u00eaver. Il est finalement envoy\u00e9 en Alg\u00e9rie, ce qu\u2019il prend avec philosophie : \u00ab C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un commencement \u00bb. L\u2019avenir lui donnera raison ! Il part donc passer son CAP \u00e0 la Kasbah d\u2019Alger. Il l\u2019obtient, sans grand m\u00e9rite \u00e0 l\u2019en croire car \u00ab tout le monde l\u2019avait \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marie reste d\u2019abord en France puis le rejoint. Ils resteront 4 ans en Alg\u00e9rie. D&rsquo;abord \u00e0 El Kartara en Kabylie, puis dans le grand Erg oriental.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais l\u2019envie de changement le reprend. Dans ces ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s guerre, la p\u00e9dagogie conna\u00eet une phase de d\u00e9veloppement important. Les \u00ab\u00a0nouvelles m\u00e9thodes\u00a0\u00bb gagnent du terrain. En France, C\u00e9lestin Freinet a cr\u00e9\u00e9 a Vence, dans les Alpes maritimes, une \u00e9cole priv\u00e9e qui fonctionne selon sa propre approche, et qui n&rsquo;est \u00e9videmment pas encore reconnue par le Minist\u00e8re de l\u2019\u00e9ducation. Depuis longtemps Roger suit le travail de Freinet, et il n\u2019y tient plus : il se met en cong\u00e9 pour \u00ab convenances personnelles \u00bb, et revient d&rsquo;Alg\u00e9rie pour examiner tout \u00e7a de plus pr\u00e8s. Il passe ainsi un an aupr\u00e8s du ma\u00eetre, comme instituteur&#8230;. Par principe, Freinet n\u2019accueille ses stagiaires que pour une unique ann\u00e9e. Ce n\u2019est pas \u00e7a qui va g\u00eaner Roger et Marie : le virus du voyage les reprend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A nouveau l&rsquo;Afrique. Cette fois c&rsquo;est le Cameroun, pour presque 15 ans. Marie et Roger s&rsquo;installent \u00ab\u00a0dans la brousse\u00a0\u00bb, pr\u00e8s de Douala&#8230; Roger y pratique la p\u00e9dagogie Freinet avec les petits africains. En parall\u00e8le, il lance et m\u00e8ne (d\u00e9j\u00e0 !) des projets personnels \u00e0 foison. Il prend contact avec l&rsquo;UNESCO, pousse pour que cette v\u00e9n\u00e9rable maison cr\u00e9e une maison d&rsquo;\u00e9dition sur place, et y fait imprimer plusieurs ouvrages personnels : un cours d&rsquo;\u00e9ducation civique, une histoire du Cameroun, et une litt\u00e9rature camerounaise&#8230; rien que \u00e7a ! Cette p\u00e9riode se termine avec une derni\u00e8re ann\u00e9e \u00e0 Yaound\u00e9, puis la bougeotte reprend la famille et c\u2019est un nouveau d\u00e9part vers le S\u00e9n\u00e9gal. Mais la vie de la famille s\u2019est singuli\u00e8rement compliqu\u00e9. Les trois tr\u00e8s jeunes enfants sont source d\u2019inqui\u00e9tudes li\u00e9es \u00e0 leur sant\u00e9 et \u00e0 leur scolarit\u00e9. Les Lagrave d\u00e9cident de revenir en France. Ils s\u2019installent \u00e0 Choisy-le-Roy, en r\u00e9gion parisienne. Roger d\u00e9couvre les embouteillages quotidiens pour aller au travail. C\u2019est la douche froide, et l&rsquo;envie de repartir vers des contr\u00e9es plus calmes. C\u2019est alors que Roger entend parler d\u2019un tout nouveau dispositif d\u2019animation socioculturelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire a d\u00e9but\u00e9 des d\u00e9cennies plus t\u00f4t. Elle fait intervenir un certain Paul Harvois. Avant la seconde guerre mondiale, il a \u00e9t\u00e9 instituteur en Champagne, et s\u2019est d\u00e9men\u00e9 pendant des ann\u00e9es pour animer son village. A cette \u00e9poque, les instituteurs \u00e9taient des personnalit\u00e9s tr\u00e8s importantes du tissus social rural : en plus de leur m\u00e9tier, ils assuraient souvent la fonction de secr\u00e9taire de mairie, pr\u00e9sident du club de football, patron de tombola, etc. Ils faisaient, d\u00e9j\u00e0, de l\u2019animation rurale, sans le savoir. En 1952, alors qu\u2019il est devenu directeur d\u00e9partemental de la Jeunesse et des sports de Haute-Marne, Paul Harvois rencontre le pr\u00e9fet Edgard Pisani. Ils tombent imm\u00e9diatement d\u2019accord sur le constat : \u00ab Le milieu rural est en train de crever. Il n\u2019y a pas de culture, il ne s\u2019y passe rien, les gens partent, il faut r\u00e9agir \u00bb. Ils sont d\u2019accord aussi sur un des rem\u00e8des possibles&nbsp;: cr\u00e9er des animateurs socio-culturels ruraux pour redonner de la vie aux r\u00e9gions sinistr\u00e9es. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1963, Edgard Pisani devient Ministre de l\u2019Agriculture et embauche Paul Harvois pour jeter les bases concr\u00e8tes de l\u2019animation socioculturelle rurale. C\u2019est finalement Edgard Faure, successeur de Pisani, qui cr\u00e9e un nouveau corps de fonctionnaires&nbsp;: les animateurs socio-culturels en milieu rural.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Roger est totalement s\u00e9duit par ce dispositif&nbsp;: voil\u00e0 l\u2019occasion qu\u2019il attendait&nbsp;! Il pose sa candidature.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La s\u00e9lection ne se fait pas sur la formation, mais sur l&rsquo;exp\u00e9rience et les r\u00e9alisations : arts, voyages, projets&#8230; Voil\u00e0 qui fait son affaire, car en ce domaine il est particuli\u00e8rement bien arm\u00e9. A l\u2019entretien, il lui suffit quasiment de d\u00e9poser sur la table son \u00ab Histoire du Cameroun \u00bb, sa \u00ab Litt\u00e9rature du Cameroun \u00bb et tous les autres ouvrages auxquels il a particip\u00e9 pour \u00eatre accept\u00e9 haut la main.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Paul Harvois l\u2019interroge :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Alors, o\u00f9 veux-tu faire ton travail d\u2019animateur ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; En Loz\u00e8re, et nulle part ailleurs&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Alors tu vas y aller, parce que personne d\u2019autre n\u2019en veut !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ainsi qu\u2019en 1967, la famille Lagrave abandonne sans \u00e9tats-d\u2019\u00e2me Choisy-le-Roy et atterrit \u00e0 Florac. H\u00e9las, le nouveau dispositif n\u2019est pas encore bien organis\u00e9. Ni le Directeur de la Chambre d\u2019Agriculture ni le directeur des Services Agricoles ne sont avertis de la prise de poste de Roger, et ils r\u00e2lent. On ne va tout de m\u00eame pas leur imposer un fonctionnaire qu\u2019ils ne connaissent pas&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Roger doit donc bagarrer pour faire sa place. Mais ce d\u00e9marrage difficile est compens\u00e9 par la libert\u00e9 \u00e9tonnante dont jouissent les animateurs socio-culturels. Ils n\u2019ont ni consignes, ni directives. Ce qu\u2019on leur demande, c\u2019est de l&rsquo;autonomie, des id\u00e9es et de l&rsquo;\u00e9nergie. Tant que \u00e7a dynamise le milieu rural, c\u2019est bon. Voil\u00e0 un cadre qui convient totalement \u00e0 Roger. Il s&rsquo;installe un bureau au ch\u00e2teau de Florac (le PNC n&rsquo;existe pas encore), anime des randos d\u00e9couverte, organise des chantiers de restauration de cl\u00e8des&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marie n\u2019est pas en reste. Elle alimente largement le dynamisme local, en cr\u00e9ant par exemple l&rsquo;association de danse floracoise \u00ab\u00a0Les Ra\u00efoulets\u00a0\u00bb, qui conna\u00eetra une belle long\u00e9vit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais les animateurs socio-culturels et leur insolente libert\u00e9 d\u2019agir et de penser ne sont pas bien per\u00e7us par le pouvoir conservateur de l\u2019\u00e9poque. \u00ab&nbsp;<em>On \u00e9tait un peu consid\u00e9r\u00e9s comme des agitateurs<\/em>&nbsp;\u00bb. A chaque petite avanc\u00e9e de la gauche, les Renseignements G\u00e9n\u00e9raux viennent leur tourner autour pour voir s\u2019ils n\u2019ont pas une \u00ab&nbsp;mauvaise&nbsp;\u00bb influence sur le corps \u00e9lectoral local. En mai 68, Florac est calme, mais l&rsquo;\u00e9t\u00e9 suivant des envies de r\u00e9volution soul\u00e8vent gentiment la ville. De petites barricades sont lev\u00e9es, les forces de l\u2019ordre interviennent. Rien de grave, mais les institutions locales sont comme toujours promptes \u00e0 vouloir d\u00e9signer des responsables. Les animateurs socio-culturels sont une fois de plus montr\u00e9s du doigt par les RG, et voil\u00e0 Roger quasiment consid\u00e9r\u00e9 comme un r\u00e9volutionnaire \u00e0 \u00e9loigner ! La famille est convoqu\u00e9e \u00e0 Mende pour une r\u00e9union de crise durant laquelle le pr\u00e9fet et plusieurs chefs de service d\u00e9partementaux informent Roger de sa mutation vers le lyc\u00e9e agricole de N\u00eemes, o\u00f9 il sera charg\u00e9 des cours d&rsquo;\u00e9ducation socioculturelle. Le placard. Mais un miracle se produit&nbsp;: le Pr\u00e9sident de la Chambre d&rsquo;Agriculture, celui-l\u00e0 m\u00eame qui l\u2019avait si mal accueilli \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Florac, annonce \u00e0 la cantonnade qu&rsquo;il l\u2019embauche dans ses services, coupant l&rsquo;herbe sous le pied des autres responsables administratifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Roger int\u00e8gre donc la Chambre d&rsquo;Agriculture. L\u00e0 encore, c\u2019est la libert\u00e9 absolue. \u00ab&nbsp;<em>Le Directeur<\/em><em> m\u2019avait embauch\u00e9 pour me rendre service, parce qu\u2019il m\u2019aimait bien et qu\u2019il savait ce que je risquais. Mais il ne me donnait absolument rien \u00e0 faire. <\/em><em>Je lui proposait des projets, il les mettait dans son tiroir et les oubliait<\/em>\u00ab\u00a0. Roger travaille donc exclusivement sur&#8230; ce qu&rsquo;il veut. Un an plus tard, lorsque la mission de cr\u00e9ation du Parc National est mise en place, Roger y est naturellement int\u00e9gr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque le Parc est cr\u00e9\u00e9, en 1970, il y travaille, toujours en tant qu&rsquo;animateur. Il s&rsquo;installe un bureau dans la minuscule et glaciale tour d&rsquo;angle, son \u00ab\u00a0placard \u00e0 balais\u00a0\u00bb comme il l&rsquo;appelle. Mais cette institution assez lourde ne lui offre pas la libert\u00e9 \u00e0 laquelle l\u2019ont habitu\u00e9 ses employeurs pr\u00e9c\u00e9dents. Ses propositions de projets ne sont pas toujours bien re\u00e7ues. Alors il fait des choses en dehors, beaucoup de choses. Il cr\u00e9e la revue \u00ab\u00a0Drailles\u00a0\u00bb, l&rsquo;association \u00ab\u00a0Chemins\u00a0\u00bb, les \u00e9ditions G\u00e9vaudan C\u00e9vennes\u2026 Avec Marie, ils cr\u00e9ent et entretiennent le magnifique jardin de la Salle Prunet, dans lequel ils accueillent des animations, des concerts, des f\u00eates\u2026 Roger \u00e9crit, \u00e9crit sans cesse&nbsp;: un roman, des dizaines de fascicules th\u00e9matiques \u00e0 mi-chemin de l&rsquo;information historique, scientifique et du conte, un style bien \u00e0 lui, connu dans toute la r\u00e9gion. Il devient conteur, pour dire ses propres histoires ou celles de la tradition (on peut l\u2019\u00e9couter sur toutes les manifestations r\u00e9gionales), et suscite au passage la cr\u00e9ation de l\u2019association de conteurs c\u00e9venols Paroles de Sources. Certaines de ses envies peinent parfois \u00e0 prendre corps : la maison du conte, les p\u00e8lerinages \u00ab&nbsp;traditionnels&nbsp;\u00bb \u00e0 cr\u00e9er sur des lieux de m\u00e9moire\u2026 qu\u2019importe, il revient \u00e0 la charge r\u00e9guli\u00e8rement, s\u2019invente d\u2019autres envies. A 70, 80, 90 ans, il n&rsquo;arr\u00eate jamais&nbsp;! M\u00eame le d\u00e9part de Marie ne l\u2019abat pas. Les projet s&rsquo;encha\u00eenent et ne se ressemblent pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Roger parla une heure, sans interruption. C\u2019\u00e9tait un vrai miracle, un cadeau formidable de la part de cet homme si secret. Courant sans r\u00e9pit sur le papier pour ne rien perdre de ce r\u00e9cit \u00e9pique, ma main me faisait mal. Roger se t\u00fbt soudain, et m\u2019observa avec interrogation. \u00ab&nbsp;Pourquoi \u00e9cris-tu tout cela&nbsp;? Tu ne vas pas le mettre sur ton site internet au moins&nbsp;? Parce que \u00e7a n\u2019int\u00e9ressera personne&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il s\u2019enferma alors dans un silence songeur. Je per\u00e7us les foules d&rsquo;id\u00e9es et de souvenirs qui se pressaient encore derri\u00e8re son front. Il reprit finalement la parole d\u2019une voix lente et r\u00e9fl\u00e9chie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab&nbsp;Ce qu&rsquo;il faut comprendre de tout \u00e7a, c&rsquo;est que la vie est longue. A vingt ans, on a plein d&rsquo;envies et d&rsquo;id\u00e9es. Si on veut, on a tout le temps de r\u00e9aliser les projets les plus incroyables, et apr\u00e8s il y aura encore du temps pour en inventer et en r\u00e9aliser d&rsquo;autres. En fait, on a plusieurs vies dans une seule vie. Alors il ne faut pas h\u00e9siter \u00e0 s&rsquo;engager dans une voie. Si ce n&rsquo;est pas la bonne, il y en aura d&rsquo;autres derri\u00e8re !&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Voil\u00e0 quelques mois, \u00e0 une amie qui l\u2019interrogeait sur son jardin, Roger r\u00e9pondait : \u00ab&nbsp;Je vais y planter des bulbes de tulipes. Pour que les amis m\u2019y rendent visite.&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>A bient\u00f4t donc dans ton jardin, Roger.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jour, Roger frappa \u00e0 ma porte avec une \u00e9paisse chemise cartonn\u00e9e orange sous le bras. 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