{"id":235,"date":"2022-10-06T17:09:09","date_gmt":"2022-10-06T15:09:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wordpress\/?p=235"},"modified":"2022-10-06T17:09:12","modified_gmt":"2022-10-06T15:09:12","slug":"la-chapelle-magique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/la-chapelle-magique\/","title":{"rendered":"La chapelle magique"},"content":{"rendered":"\n<p>Certains pr\u00e9tendent que la can de l&rsquo;Hospitalet est un endroit oubli\u00e9 de Dieu.&nbsp;Enfonc\u00e9s dans les fauteuils profonds de leurs&nbsp;voitures de luxe neuves,&nbsp;ils parcourent en exc\u00e8s de vitesse la longue ligne&nbsp;droite qui relie la Borie \u00e0 l&rsquo;Hospitalet. Ils ne voient l\u00e0 que des buttes couvertes de pierres et&nbsp;des prairies \u00e0 l&rsquo;herbe rase et grise qui ne suffiraient pas \u00e0 nourrir quelques ch\u00e8vres fam\u00e9liques. D\u00e8s les premiers m\u00e8tres de la descente vers Florac, ils s&#8217;empressent d&rsquo;oublier \u00e0 jamais&nbsp;l&rsquo;existence de ce plateau d\u00e9sol\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ignares que vous \u00eates, vous ne connaissez donc pas l&rsquo;Histoire ? A l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 celle-ci se d\u00e9roule, la Can avait pour r\u00e9putation d&rsquo;\u00eatre le grenier&nbsp;\u00e0 bl\u00e9 de la r\u00e9gion. Il faut dire qu&rsquo;avec leurs raides versants&nbsp;de schistes br\u00fbl\u00e9s par le soleil, les vall\u00e9es c\u00e9venoles environnantes \u00e9taient vraiment pauvres, elles ! On avait beau y \u00e9lever des murs hauts comme trois hommes pour retenir la terre, y creuser des canaux serpentant sur des kilom\u00e8tres pour amener un peu d&rsquo;eau, rien n&rsquo;y faisait : les c\u00e9r\u00e9ales ne s&rsquo;y trouvaient pas assez confortables, voil\u00e0 tout ! Sans bl\u00e9, pas de pain, et sans pain, pas de vie. Alors, lorsque les maigres r\u00e9serves de c\u00e9r\u00e9ales venaient \u00e0 s&rsquo;\u00e9puiser, il fallait aller en chercher ailleurs, en des territoires plus riches. C&rsquo;\u00e9tait le moment de prendre le chemin de la ferme de l&rsquo;Hospitalet.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque ann\u00e9e le&nbsp;patron de la ferme pestait contre tous ces gens. Lui aussi, il en avait besoin, de ces c\u00e9r\u00e9ales, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;ils croyaient ?&nbsp;Et pour couronner le tout, certains tardaient \u00e0 le payer, voire ne payaient jamais. Alors, un jour, le patron avait eu une id\u00e9e de g\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<p>A quelques centaines de m\u00e8tres de la ferme, au milieu d&rsquo;une prairie, il y avait un petit b\u00e2timent de pierre rectangulaire, sur lequel circulaient toutes sortes d&rsquo;histoires. On racontait qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une tr\u00e8s ancienne chapelle,&nbsp;b\u00e2tie en l&rsquo;an mil par les templiers, pour permettre aux crois\u00e9s en partance pour J\u00e9rusalem de faire une halte pieuse. On disait aussi que cette chapelle, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, se trouvait&nbsp;plong\u00e9e au c\u0153ur&nbsp;d&rsquo;une sombre et profonde for\u00eat de h\u00eatres aux formes \u00e9tranges, et que cette for\u00eat avait&nbsp;disparu pour une raison inconnue. On racontait enfin que l&rsquo;on pouvait toujours y entendre les voix des crois\u00e9s qui y avaient pri\u00e9 et qui \u00e9taient morts l\u00e0-bas, en Terre Sainte.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute hant\u00e9e qu&rsquo;elle soit, cette&nbsp;chapelle&nbsp;ne manquait pas de qualit\u00e9s int\u00e9ressantes&nbsp;: au plus chaud de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 il y faisait une fra\u00eecheur d\u00e9licieuse, tandis qu&rsquo;en hiver, au c\u0153ur des tourmentes les plus violentes,&nbsp;une calme douceur y r\u00e9gnait. Alors, comme le patron de l&rsquo;Hospitalet \u00e9tait un homme pragmatique, il l&rsquo;utilisait pour y abriter ses brebis. Les habitants des environs, bien que protestants des pieds \u00e0 la t\u00eate, r\u00e2laient bon train sur cette scandaleuse violation d&rsquo;un lieu sacr\u00e9, f\u00fbt-il catholique. Dans l&rsquo;adversit\u00e9, m\u00eame des religions f\u00e2ch\u00e9es savent s&rsquo;entr&rsquo;aider!<\/p>\n\n\n\n<p>Notre homme ne se souciait gu\u00e8re de cette pol\u00e9mique, car voyez-vous, il faut bien&nbsp;faire avec ce que l&rsquo;on a, r\u00e9torquait-il en haussant les \u00e9paules. La suite de l&rsquo;histoire montrera qu&rsquo;il \u00e9tait ma\u00eetre dans l&rsquo;art de valoriser son bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux p\u00e9riodes de disette, lorsqu&rsquo;un habitant des vall\u00e9es approchait sa ferme, et que le patron de l&rsquo;Hospitalet le connaissait comme mauvais payeur, il se portait \u00e0 sa rencontre : \u00ab\u00a0Ah, Germain, je me doute bien de la raison qui t&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 monter me voir : tu veux du bl\u00e9. Tu sais, mon bon Germain, cette ann\u00e9e, la r\u00e9colte n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bonne.&nbsp;Le bl\u00e9 est rare, il va falloir que je g\u00e8re la ressource si je veux qu&rsquo;elle dure jusqu&rsquo;\u00e0 la saison prochaine. Je dois choisir avec soin les rares personnes auxquelles je vais pouvoir en c\u00e9der un peu. Et pour cela, je dois demander conseil \u00e0 ma chapelle !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A ces mots, le Germain fr\u00e9missait, car la chapelle, il en connaissait la r\u00e9putation, il la craignait, et il ne doutait pas un instant qu&rsquo;elle f\u00fbt effectivement capable de jouer un r\u00f4le dans un mauvais tour. Le patron menait le Germain \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la chapelle. L\u00e0, il prenait un ton vibrant et c\u00e9r\u00e9monieux et disait tout&nbsp;haut et tout fort \u00e0 travers l&rsquo;ouverture : \u00ab\u00a0Chapelle, le Germain veut du bl\u00e9. Dis moi donc : il paiera, ou il ne paiera pas ?\u00a0\u00bb. Puis, tout \u00e0 fait th\u00e9\u00e2tralement, il mettait la main en cornet \u00e0 son oreille et tendait le cou vers l&rsquo;int\u00e9rieur pour mieux entendre. Et les belles vo\u00fbtes bien r\u00e9guli\u00e8res de la chapelle faisaient \u00e9cho \u00e0 sa question et r\u00e9pondaient \u00ab\u00a0Paiera pas, paiera pas, paiera pas&#8230;\u00a0\u00bb. Alors le patron se tournait, triomphant, vers le Germain et lui disait \u00ab\u00a0Tu vois, Germain, tu vois ce que dit la chapelle ? Il y a trop peu de bl\u00e9 cette ann\u00e9e, je ne peux pas me permettre d&rsquo;en c\u00e9der aux mauvais payeurs. Allez, fiche le camp !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre jour, le Numa apparaissait sur le chemin de Solp\u00e9ri\u00e8re. Au premier coup d&rsquo;oeil le patron savait \u00e0 qui il avait affaire, car le patron connaissait tout le monde. C&rsquo;\u00e9tait une \u00e9poque difficile, mais au moins, au moins, on se connaissait. Il accueillait le Numa \u00e0 la porte de la ferme et lui disait \u00ab\u00a0Numa, je m&rsquo;\u00e9tonnais de ne pas avoir encore re\u00e7u ta visite. Le bl\u00e9 te manque, c&rsquo;est \u00e7a ? Ah, mon bon Numa, ici aussi le bl\u00e9 est rare cette ann\u00e9e, aussi avant de voir si je peux t&rsquo;en c\u00e9der, il faut que je prenne conseil aupr\u00e8s de ma chapelle.\u00a0\u00bb. Et il emmenait \u00e0 sont tour le Numa \u00e0 la porte du b\u00e2timent de pierre. L\u00e0, il mettait ses mains en porte-voix autour de sa bouche&nbsp;et demandait \u00ab\u00a0Chapelle, ma bonne chapelle, le Numa que tu vois l\u00e0 veut du bl\u00e9, mais dis-moi donc : ce bl\u00e9, il ne le paiera pas, ou il le paiera ?\u00a0\u00bb. Les paroles du ma\u00eetre partaient faire leur petit tour dans la bergerie, ricochaient sur la vo\u00fbte de gauche, puis sur celle de droite. Elles s&rsquo;\u00e9moussaient, perdaient un peu de leur contenu, puis revenaient finalement aux oreilles des deux hommes : \u00ab\u00a0Il le paiera, il le paiera, il le&#8230;\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le patron donnait de grandes claques dans le dos du Numa en disant \u00ab\u00a0Ah Numa, mon bon Numa, c&rsquo;est&nbsp;avec plaisir que je vais&nbsp;te c\u00e9der&nbsp;un peu de mon pr\u00e9cieux bl\u00e9.\u00a0\u00bb. Et ils s&rsquo;en allaient sceller leur accord autour d&rsquo;un verre de gn\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette histoire est ma version personnelle d&rsquo;un conte qui se transmet oralement dans la r\u00e9gion. Un conte local, pourrait-on penser. Pourtant, dans un ouvrage de collectage \u00e9dit\u00e9 par le Parc National des C\u00e9vennes, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce r\u00e9cit il est pr\u00e9cis\u00e9 quelque chose qui ressemble \u00e0 (je cite de m\u00e9moire) : \u00ab\u00a0Ce conte est r\u00e9pertori\u00e9 au catalogue international des contes sous le matricule 17533 : &lsquo;l&rsquo;\u00e9cho renvoie la fin d&rsquo;une phrase variable en fonction des circonstances'\u00a0\u00bb. Damned, il existe donc un catalogue international des histoires ? Il y a des trames communes, elles voyagent au gr\u00e9 des vents, et chacun les r\u00e9adapte \u00e0 son lieu et sa culture. Tout \u00e7a est connu, \u00e9tudi\u00e9, num\u00e9rot\u00e9. On croit savoir une histoire unique au monde, et voil\u00e0 qu&rsquo;elle n&rsquo;est qu&rsquo;une version parmi d&rsquo;autres innombrables.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;histoire, vous la connaissez, de fous assis en cercle dans leur asile. Chacun leur&nbsp;tour ils disent un&nbsp;nombre : \u00ab\u00a0223 !\u00a0\u00bb, et tous les autres se bidonnent. \u00ab\u00a027 !\u00a0\u00bb : rires. \u00ab\u00a0126 ! \u00a0\u00bb : tout le monde est \u00e9croul\u00e9. Le directeur passe et demande pourquoi ils rient au simple \u00e9nonc\u00e9 d&rsquo;un nombre. \u00ab\u00a0C&rsquo;est simple, r\u00e9pond l&rsquo;un d&rsquo;entre eux. On connait tellement d&rsquo;histoires dr\u00f4les qu&rsquo;on les a num\u00e9rot\u00e9es, alors maintenant il nous suffit de dire le num\u00e9ro, on se rappelle l&rsquo;histoire et \u00e7a nous fait marrer. C&rsquo;est beaucoup plus rapide !\u00a0\u00bb. Le directeur demande \u00ab\u00a0Et vous en connaissez combien comme \u00e7a ?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0340\u00a0\u00bb, r\u00e9pond l&rsquo;un des fous. \u00ab\u00a0Bon, dit le Directeur, alors \u00e9coutez \u00e7a : 423\u00a0\u00bb. Hurlement de rires chez les fous qui se tapent les cuisses&nbsp; en distant : \u00ab\u00a0Ah, celle l\u00e0 on la connaissait pas, elle est bien bonne !\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 la solution : inventer une histoire&nbsp;bas\u00e9e sur un matricule qui n&rsquo;existe pas au catalogue international. Je m&rsquo;y mets de suite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Certains pr\u00e9tendent que la can de l&rsquo;Hospitalet est un endroit oubli\u00e9 de Dieu.&nbsp;Enfonc\u00e9s dans les fauteuils profonds de leurs&nbsp;voitures de luxe neuves,&nbsp;ils parcourent en exc\u00e8s de vitesse la longue ligne&nbsp;droite&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":236,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[27,16],"tags":[],"class_list":["post-235","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-fiction","category-les-cans"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/20051106_can_hospitalet_vestiges_chapelle_hospitalet.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/235","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=235"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/235\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":501,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/235\/revisions\/501"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/media\/236"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=235"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=235"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=235"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}