{"id":1360,"date":"2021-09-09T12:35:15","date_gmt":"2021-09-09T10:35:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/?p=1360"},"modified":"2021-09-09T12:46:20","modified_gmt":"2021-09-09T10:46:20","slug":"le-scenario-du-film-les-camisards","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/le-scenario-du-film-les-camisards\/","title":{"rendered":"Le sc\u00e9nario du film \u00ab\u00a0Les camisards\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Le texte qui suit est la num\u00e9risation, la plus fid\u00e8le possible, du sc\u00e9nario original du film \u00ab\u00a0Les Camisards\u00a0\u00bb, tel que l&rsquo;avaient \u00e9crit Ren\u00e9 Allio et Jean Jourdheuil. Les quelques modifications qui ont \u00e9t\u00e9 faites sur le film r\u00e9sident essentiellement dans l&rsquo;ordre des sc\u00e8nes au montage. Pour vous y retrouver, j&rsquo;ai num\u00e9rot\u00e9 les sc\u00e8nes (dans le manuscrit, il n&rsquo;y a pas de num\u00e9ros, ce qui semble montrer que Allio n&rsquo;\u00e9tait pas encore d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 ce sujet), et j&rsquo;ai fait suivre les num\u00e9ros d&rsquo;un second nombre pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&rsquo;un \u00ab\u00a0F\u00a0\u00bb (pour \u00ab\u00a0Final\u00a0\u00bb) qui donne le rang de la sc\u00e8ne dans le film.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s certainement y a-t-il un probl\u00e8me de droits \u00e0 publier ainsi ce document. Il est tout \u00e0 fait possible qu&rsquo;il ne puisse pas \u00e9ternellement rester en ligne. J&rsquo;ai toutefois choisi de le publier pour que les nombreuses personnes qui ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9es par le film puissent, comme moi, revenir au texte initial, alors que le film lui-m\u00eame, m\u00eame plus diffus\u00e9 dans le commerce, est devenu introuvable. Esp\u00e9rons que nous serons nombreux \u00e0 en profiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Merci \u00e0 Claude pour m&rsquo;avoir pr\u00eat\u00e9 son exemplaire de ce manuscrit maintenant rare et pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">Les camisards<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">ou<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">Vie et mort de G\u00e9d\u00e9on Laporte<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">Projet de film de ren\u00e9 Allio<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br>Collaboration au sc\u00e9nario : Jean Jourdheuil<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Prologue<\/h2>\n\n\n\n<p>En 1598, par l&rsquo;Edit de Nantes, Henri IV accorda aux protestants de France la libert\u00e9 de conscience, r\u00e9glant les conditions juridiques de leur vie dans le royaume, et leur communaut\u00e9 prosp\u00e9ra. A ce moment-l\u00e0 elle comptait pr\u00e8s d&rsquo;un million et demi d&rsquo;\u00e2mes sur une population de quinze millions d&rsquo;habitants environ.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais vient le dix-septi\u00e8me si\u00e8cle fran\u00e7ais o\u00f9 tout aspire \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9, l&rsquo;art, la litt\u00e9rature, la religion et la politique : une seule \u00e9glise, une seule loi, un seul roi.<\/p>\n\n\n\n<p>Et vient Louis XIV, en qui s&rsquo;incarne le mieux cette ambition unificatrice, qui ne pouvait tol\u00e9rer longtemps dans le royaume la pr\u00e9sence d&rsquo;une minorit\u00e9 active et \u00ab\u00a0h\u00e9r\u00e9tique\u00a0\u00bb. Soutenu par le clerg\u00e9, devenu d\u00e9vot avec l&rsquo;\u00e2ge, il ambitionne de faire le salut de ces \u00e2mes.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame malgr\u00e9 elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 18 octobre 1685 Louis XIV r\u00e9voque l&rsquo;Edit de Nantes. Les protestants doivent renoncer \u00e0 leur culte, leurs pasteurs doivent quitter le pays, leurs temples sont ras\u00e9s. Le fouet, la prison, la confiscation des biens, les gal\u00e8res, la potence et le b\u00fbcher deviennent les sanctions normales de toute infraction \u00e0 la nouvelle loi. Pour faire plier ceux qui donnent quelques signes de r\u00e9sistance passive, les intendants des provinces ont recours, chez l&rsquo;habitant jug\u00e9 r\u00e9calcitrant, au logement forc\u00e9 de militaires : les dragonnades.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute la France protestante est devenue catholique. C&rsquo;est le \u00ab\u00a0miracle de l&rsquo;unanimit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Refusant de se renier, pour \u00e9chapper aux pers\u00e9cutions, des milliers de familles protestantes quittent la France, soit plus de 250. 000 personnes. Ils \u00e9migrent vers l&rsquo;Angleterre, 1&rsquo;Allemagne, la Hollande et la Suisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Des savants, des l\u00e9gistes, des peintres, des horlogers, des \u00e9b\u00e9nistes, des manufacturiers, des teinturiers, des marins et des marchands quittent le royaume, causant une v\u00e9ritable h\u00e9morragie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il y a ceux qui restent. Les C\u00e9vennes et le Languedoc sont le noyau le plus r\u00e9fractaire des huguenots de France. Apr\u00e8s un premier moment de stupeur, ils refusent ce qu&rsquo;ils nomment \u00ab\u00a0la v\u00e9rit\u00e9 papiste\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les pr\u00eatres, pr\u00e9sents partout, repr\u00e9sentant \u00e0 la fois l&rsquo;\u00e9glise et 1&rsquo;administration, charg\u00e9s de la surveillance, du recrutement, levant l&rsquo;imp\u00f4t, distribuant les vivres, deviennent, dans cette p\u00e9riode de mis\u00e8res et de disettes de la fin du si\u00e8cle, 1&rsquo;incarnation de l&rsquo;oppression, religieuse, physique et \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les huguenots leur r\u00e9sistent au nom de la libert\u00e9 de conscience. A travers eux, le pouvoir religieux et le pouvoir monarchique restent impitoyables. Des pr\u00e9dicants clandestins apparaissent. On les pers\u00e9cute. Ils finissent de mort violente, ou sur le b\u00fbcher. Chez ce peuple priv\u00e9 de sa culture, de ses cadres spirituels, d\u00e9vor\u00e9 par un sentiment violent de culpabilit\u00e9 pour avoir reni\u00e9 sa foi, se d\u00e9veloppent des ph\u00e9nom\u00e8nes de distorsion du psychisme : Des \u00ab\u00a0proph\u00e8tes\u00a0\u00bb paraissent, tous, ou presque, tr\u00e8s jeunes. On les traite comme le moyen \u00e2ge traitait les sorciers. Les positions se durcissent. Le Roi refuse toute concession, les victimes toute apostasie. Jusqu&rsquo;au moment o\u00f9, lasses d&rsquo;\u00eatre victimes, elles massacrent leurs bourreaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 24 ao\u00fbt 1702, Esprit S\u00e9guier, Abraham Mazel, G\u00e9d\u00e9on Laporte et quelques \u00ab\u00a0attroup\u00e9s\u00a0\u00bb assassinent l&rsquo;Archipr\u00eatre des C\u00e9vennes, l&rsquo;abb\u00e9 du Chayla, massacrent les habitants d&rsquo;un ch\u00e2teau, br\u00fblent deux \u00e9glises.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 1 Non tourn\u00e9, ou coup\u00e9 au montage<\/h2>\n\n\n\n<p>A Montpellier, devant son bureau encombr\u00e9 de dossiers, de fichiers et de livres, l&rsquo;intendant du Languedoc, Lamoignon de Basville, dicte une lettre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; La chambre ardente de la cour du pr\u00e9sidial de N\u00eemes s&rsquo;est transport\u00e9e \u00e0 Frorac o\u00f9 elle a si\u00e9g\u00e9 pour y juger les fanatiques qui particip\u00e8rent aux r\u00e9cents attroupements arm\u00e9s des C\u00e9vennes, aux meurtres de l&rsquo;abb\u00e9 du Chayla, des cur\u00e9s Reversat et Boissonnade, au massacre du ch\u00e2teau de la Dev\u00e8ze, \u00e0 l&rsquo;incendie du dit ch\u00e2teau et \u00e0 celui des \u00e9glises de Saint-Andr\u00e9 de Lancize et de Frutg\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Convaincus de sacril\u00e8ge et de meurtre, ils ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s, Monsieur, tout d&rsquo;une voix : S\u00e9guier \u00e0 \u00eatre br\u00fbl\u00e9 vif au Pont-de-Montvert apr\u00e8s qu&rsquo;on lui eut tranch\u00e9 le poing droit, Nouvel \u00e0 \u00eatre rompu vif et br\u00fbl\u00e9 devant les ruines de la Dev\u00e8ze, Bonnet \u00e0 \u00eatre pendu devant celles de l&rsquo;\u00e9glise de Saint-Andr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;eus soin de faire ex\u00e9cuter strictement ces sentences et de faire disperser les populations aussit\u00f4t le spectacle achev\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 2 F05<\/h2>\n\n\n\n<p>La nuit. Une rivi\u00e8re des C\u00e9vennes et son lit encaiss\u00e9 dans les amas de rochers polis par l&rsquo;\u00e9rosion que surplombent les ch\u00e2taigneraies. Sous la pente abrupte, une b\u00e2tisse enfonc\u00e9e dans les pierres de la rive, au bord d&rsquo;une nappe d&rsquo;eau profonde o\u00f9 l&rsquo;eau vient mourir en gros bouillons. Bruit constant de l&rsquo;eau, auquel se m\u00eale une voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Ma colombe, dit le seigneur, qui te caches dans les fentes des rochers et les cavernes des montagnes, tu ressembles \u00e0 l&rsquo;Eglise qui n&rsquo;habite pas les palais des rois, ni les maisons magnifiques comme les pr\u00e9lats de l&rsquo;Eglise antichr\u00e9tienne, mais les bergeries, les \u00e9tables, comme fit notre Seigneur, les garrigues et le creux des torrents. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une salle que ses murs font ressembler \u00e0 une grotte, une trentaine d&rsquo;hommes et de femmes, en rangs serr\u00e9s sous la charpente basse. Les visages tendus, ils \u00e9coutent avec ferveur le pr\u00e9dicant. C&rsquo;est un tout jeune homme fr\u00eale aux cheveux longs, emm\u00eal\u00e9s, qui r\u00e9cite avec passion son sermon, se reportant parfois \u00e0 une feuille de papier qu&rsquo;il tient. Il se tient debout, face \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e, pr\u00e8s d&rsquo;une table sur laquelle on a pos\u00e9 une outre de cuir et un plat d&rsquo;\u00e9tain rempli de fragments de pain. Il y a beaucoup d&rsquo;adolescents dans l&rsquo;assistance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0.. Sont-ils la colombe de J\u00e9sus-Christ, ceux qui se sont souill\u00e9s dans une idol\u00e2trie abominable, qui sont sortis de la sainte communion pour entrer dans celle de l&rsquo;Ant\u00e9christ et qui ont pers\u00e9v\u00e9r\u00e9 dans leur apostasie en abjurant la religion de leur p\u00e8re ?&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l&rsquo;assembl\u00e9e, une jeune fille s&rsquo;est renvers\u00e9e en g\u00e9missant et ses compagnes la soutiennent. Doucement, sans arr\u00eat, elle r\u00e9p\u00e8te les m\u00eames mots, tant\u00f4t halet\u00e9s, tant\u00f4t \u00e9trangl\u00e9s par des sanglots qui serrent sa gorge : \u00a0\u00bb Mis\u00e9ricorde ! Mis\u00e9ricorde ! \u00ab\u00a0. Ils sont repris bient\u00f4t par d&rsquo;autres, et c&rsquo;est comme un fr\u00e9missement qui gagne peu \u00e0 peu toute l&rsquo;assembl\u00e9e, portant la parole du pr\u00e9dicant et venant s&rsquo;ins\u00e9rer dans chaque pause de sa voix, rythmant le sermon d&rsquo;une plainte sourde et toujours reprise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; La colombe est un oiseau doux et paisible. En est-il ainsi de l&rsquo;Eglise Romaine qui est dure, sans piti\u00e9, pleine de gens cruels qui oppriment leurs fr\u00e8res, d\u00e9pouillent les vrais fid\u00e8les de leurs biens, les chassent de leurs maisons, les tra\u00eenent dans les cachots, leur font souffrir la question, les gal\u00e8res et la roue ? Ma colombe, montre-moi ta face et que j&rsquo;entende ta voix, car ta voix est douce et ta face est belle. L\u00e8ve-toi mon amie et viens, car l&rsquo;hiver est pass\u00e9, les fleurs naissent et voici le temps des chansons. N&rsquo;entends-tu pas la tourterelle ? L\u00e8ve-toi, mon amie, ma belle, et viens vers moi&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 3 F02<\/h2>\n\n\n\n<p>Une salle assez grande d&rsquo;une demeure cossue mais s\u00e9v\u00e8re. Riche parquet, boiseries. Les fen\u00eatres sont \u00e9troites, perc\u00e9es dans des murs \u00e9pais. Les meubles sont encore de style Louis XIII, on est en province.<\/p>\n\n\n\n<p>Une longue table est dress\u00e9e, \u00e0 la mode du temps, nappe damass\u00e9e, blanche, tombant jusqu&rsquo;au parquet, assiettes et couverts d&rsquo;argent.<\/p>\n\n\n\n<p>La ma\u00eetresse de maison montre \u00e0 une servante comment, en pliant savamment les serviettes, d\u00e9corer la table. C&rsquo;est Madame Villeneuve, \u00e9pouse du subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de l&rsquo;Intendant du Languedoc, \u00e0 Barre-des-C\u00e9vennes. Elle n&rsquo;est plus jeune mais \u00e0 sa coiffure aux boucles hautes, \u00e0 ses mouches, au corset qui l&rsquo;enserre, faisant pigeonner sa gorge, aux rubans de sa vaste robe, on la devine coquette.<\/p>\n\n\n\n<p>Son air de bonne sant\u00e9 contraste avec les traits tir\u00e9s, la peau diaphane de Monsieur Villeneuve qui porte sur le front et aux coins de sa bouche les rides et les plis amers qui disent le souci d. une lourde responsabilit\u00e9. Boutonn\u00e9 dans un habit s\u00e9v\u00e8re, qui ne s&rsquo;accorde pas avec l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance un peu tapageuse des atours de sa femme, il \u00e9coute un homme qui porte l&rsquo;habit eccl\u00e9siastique du temps, en perruque, qui a son \u00e2ge, mais infiniment plus de distinction, c&rsquo;est l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges,<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont devant une armoire ouverte pleine de livres que l&rsquo;abb\u00e9 feuillette en discourant sur Horace :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Suetone en dit \u00e0 peine quelques phrases ! et encore c&rsquo;est pour parler de l&rsquo; empereur Auguste, et sur Horace rien, ou presque rien ! Je vous dis que c&rsquo;est une disgr\u00e2ce constante et continue des po\u00e8tes aux yeux des historiens ! Il y a Porphyrion, sans doute, et Acron, qui en parlent aussi tous deux, Mais convenez que pour un curieux ce sont des ressources si pauvres, si mis\u00e9rables. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve a quitt\u00e9 sa servante et s&rsquo;approche sur ces derniers mots, Elle approuve vigoureusement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est bien simple, je ne vois que des gens qui nous doivent de l&rsquo;argent et qui pleurent ! \u00ab\u00a0s&rsquo;exclame-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un petit temps. L&rsquo;abb\u00e9 lui sourit poliment et Madame Villeneuve ne comprend pas bien ce silence embarrass\u00e9. A ce moment-l\u00e0, un laquais pas tr\u00e8s styl\u00e9 qui porte sa livr\u00e9e sur des v\u00eatements paysans vient annoncer le capitaine Alexandre Poul et le lieutenant Fran\u00e7ois de la Fage. \u00ab\u00a0Voici votre prot\u00e9g\u00e9\u00a0\u00bb dit Madame Villeneuve \u00e0 l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges en entendant annoncer le lieutenant.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Et voici votre h\u00e9ros\u00a0\u00bb lui renvoie l&rsquo;abb\u00e9, comme le capitaine Poul p\u00e9n\u00e8tre dans la salle.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un homme de forte stature aux longues moustaches belliqueuses qui va sur la cinquantaine. Mais ses cicatrices son arrogance, la d\u00e9sinvolture avec laquelle il porte sa longue \u00e9charpe de soie, n\u00e9gligemment nou\u00e9e sur son uniforme, ses bottes jusqu&rsquo;aux cuisses son grand sabre courbe, sa perruque et le panache de son tricorne le rendent impressionnant malgr\u00e9 ses allures de matamore.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lieutenant est tout jeune. Son visage fin et tranchant est tr\u00e8s beau et, si son uniforme est moins brod\u00e9 que celui du capitaine et donne quelques signes de fatigue, il le porte avec beaucoup de fiert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux officiers ont rendu leurs hommages \u00e0 Madame Villeneuve et salu\u00e9 leur h\u00f4te et l&rsquo;abb\u00e9. \u00ab\u00a0Il ne manque plus que le baron\u00a0\u00bb dit Madame Villeneuve. -\u00ab\u00a0Mais Monsieur de Vergnas ne sera pas en retard\u00a0\u00bb dit le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9. &#8211;\u00a0\u00bb Il est vrai qu&rsquo;il est fort exact, remarque l&rsquo;abb\u00e9 et depuis sa conversion&#8230; \u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0Et la fuite de sa femme \u00e0 Gen\u00e8ve ? \u00a0\u00bb demande un peu perfidement Madame Villeneuve. -\u00ab\u00a0N&rsquo;oubliez pas, Madame, dit l&rsquo;abb\u00e9, qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui il nous ram\u00e8ne sa fille.\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0De Gen\u00e8ve ? \u00a0\u00bb demande le capitaine Poul \u00e9tonn\u00e9. &#8211; \u00ab\u00a0De mes Ursulines de Valence o\u00f9 je l&rsquo;ai fait mettre apr\u00e8s le d\u00e9part de sa m\u00e8re\u00a0\u00bb dit l&rsquo;abb\u00e9 en souriant. -\u00ab\u00a0Les enfants au moins seront catholiques si les p\u00e8res font semblant. \u00a0\u00bb dit Madame Villeneuve et elle prend le bras du capitaine Poul. -\u00ab\u00a0Vous savez, Capitaine, que nous sommes r\u00e9unis pour f\u00eater le succ\u00e8s de vos armes ? Eh bien ! L&rsquo;on dit que votre grand sabre vient d&rsquo;Arm\u00e9nie, est -ce vrai ? \u00a0\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;Madame, dit le capitaine en prenant le fourreau damasquin\u00e9, je le tiens d&rsquo;un sultan !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le laquais vient annoncer Monsieur de Vergnas et Mademoiselle de Vergnas. Il se fait un silence, et le baron et sa fille entrent. Catherine de Vergnas a l&rsquo;air innocent et modeste d&rsquo;une jeune fille qui sort du couvent en effet. Elle est blonde, jolie, et porte une robe d&rsquo;\u00e9t\u00e9, simple et \u00e9l\u00e9gante.<\/p>\n\n\n\n<p>Le baron va sur la soixantaine. Il est sans perruque, \u00e0 la mode ancienne, et ses cheveux blanchissent. Il a un regard bon et un peu traqu\u00e9 dans un visage calme et aust\u00e8re. Il porte un habit brun, tr\u00e8s sobre, en parfait gentilhomme campagnard.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;abb\u00e9 va au-devant d&rsquo;eux pour les saluer et entra\u00eene aussit\u00f4t la jeune fille pour la pr\u00e9senter \u00e0 Madame Villeneuve d&rsquo;abord, puis au capitaine, puis au lieutenant. Dans le m\u00eame temps, le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 est all\u00e9 accueillir le baron de Vergnas, si bien que, lorsque Catherine est amen\u00e9e devant Monsieur Villeneuve par l&rsquo;abb\u00e9, il s&rsquo;y trouve face au baron et il y a un court instant d&rsquo;h\u00e9sitation pour savoir qui pr\u00e9sentera la jeune fille, de l&rsquo;abb\u00e9 ou du p\u00e8re. Et c&rsquo;est finalement l&rsquo;abb\u00e9 qui le fera.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 4 F04<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout le monde est \u00e0 table. Le d\u00eener est commenc\u00e9, le laquais et la servante font le va-et-vient entre les convives et la desserte o\u00f9 l&rsquo;on tient, selon l&rsquo;usage de l&rsquo;\u00e9poque, le vin et les verres, les apportant \u00e0 la table pleins, pour. les ramener vides. La table est couverte de plats de viandes et de gibiers r\u00f4tis, de p\u00e2t\u00e9s et de vastes plats de salades. Le capitaine, aupr\u00e8s de Madame Villeneuve, Fran\u00e7ois de la Fage, aupr\u00e8s de Catherine de Vergnas (ce dernier sous l\u2019\u0153il bienveillant de l&rsquo;abb\u00e9) saisissent chaque occasion de laisser voir leurs sentiments. Monsieur Villeneuve n&rsquo;a pas d\u2019\u0153il pour ces petits man\u00e8ges, trop pris par la conversation qui court, en m\u00eame temps, . sur les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents. Et, justement, le capitaine Poul raconte l&rsquo;arrestation de S\u00e9guier : \u00ab\u00a0&#8230; Madame, j&rsquo;ai trouv\u00e9 S\u00e9guier sous un gen\u00eat. Ce fain\u00e9ant y \u00e9tait prostr\u00e9 depuis des heures, h\u00e9b\u00e9t\u00e9 comme un ivrogne et je n&rsquo;ai eu qu&rsquo;\u00e0 le prendre par la peau du cou sans descendre de mon cheval ! \u00a0\u00bb &#8211;\u00a0\u00bb Peut-\u00eatre avait-il peur ? \u00a0\u00bb sugg\u00e8re timidement le baron. -\u00ab\u00a0Esp\u00e9rons du moins que cet exemple calmera les esprits \u00ab\u00a0, dit l&rsquo;abb\u00e9. &#8211; \u00ab\u00a0Tout le mal vient de ces assembl\u00e9es secr\u00e8tes\u00a0\u00bb objecte le lieutenant. Le capitaine Poul est pour des solutions radicales. Il tonne : \u00ab\u00a0Il y a dans ce pays trop de gueux, de vagabonds et de fain\u00e9ants ! Et c&rsquo;est leur d\u00e9sordre qui fait la mis\u00e8re ! Il faudrait faire des charrettes pour les \u00eeles et pour le Canada ! &#8211; \u00ab\u00a0Un peu de contrainte, mais une douce contrainte\u00a0\u00bb, conseille l&rsquo;abb\u00e9. &#8211; \u00ab\u00a0Monsieur, s&rsquo;\u00e9crie le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, ils sont inexcusables ! Et Monsieur de Basville nous a renouvel\u00e9 ses ordres les plus fermes. Nous les envoyons au bagne, en secret, car si quelque chose peut frapper les gens de ce pays, c&rsquo;est de voir ainsi dispara\u00eetre leurs proches sans savoir o\u00f9 on les envoie. Et ces enl\u00e8vements sont raisonnables quand on consid\u00e8re de quels exc\u00e8s sont capables ces assembl\u00e9es tumultueuses, o\u00f9 personne n&rsquo;est propos\u00e9 ni autoris\u00e9 \u00e0 veiller sur ce qui s&rsquo;y passe, o\u00f9 chacun est en droit de dire et de faire ce qui lui pla\u00eet, o\u00f9 la connaissance qu&rsquo;ils prennent de leurs forces r\u00e9unies et de leur nombre est l&rsquo;occasion d&rsquo;y former des projets pour leur propre int\u00e9r\u00eat contre celui du Roi, contre la tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat ! \u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0Il vaut mieux les perdre que s&rsquo;ils nous perdaient\u00a0\u00bb dit la voix douce de Catherine de Vergnas. &#8211; \u00ab\u00a0Les attroupements des C\u00e9vennes ont cess\u00e9 ! \u00a0\u00bb tranche le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, martelant ses mots, pour clore un d\u00e9bat sur un sujet qui l&rsquo; irrite.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 5 F03<\/h2>\n\n\n\n<p>Quatre soldats cadr\u00e9s dans un amas de rochers enserr\u00e9s dans une v\u00e9g\u00e9tation d&rsquo;arbustes. Ils n&rsquo;ont pas vingt ans. Ils sont maigres, h\u00e2ves et sales. Leurs barbes et leurs cheveux sont longs, leurs uniformes tach\u00e9s et d\u00e9chir\u00e9s. L&rsquo;un porte une culotte qui n&rsquo;est manifestement pas militaire, un autre n&rsquo;a ni bas ni chaussures, mais des chiffons enveloppent ses pieds. Trois dorment sur la terre, bouches ouvertes, fusils serr\u00e9s contre eux. Le quatri\u00e8me veille, il a un pistolet et un sabre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il regarde le chemin qui descend, sous lui, vers des bl\u00e9s, des pr\u00e9s, une vall\u00e9e. Il fait un soleil violent de midi, l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Autour, c&rsquo;est une sorte de plateau caillouteux, parsem\u00e9 de rochers et de v\u00e9g\u00e9tation maigre : La Cam de l&rsquo;Hospitalet. La vue s&rsquo;\u00e9tend sur les montagnes environnantes, de cr\u00eate en cr\u00eate jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Aigoual. Accroch\u00e9e haut sur son flanc de vall\u00e9e, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, on voit Barre-des-C\u00e9vennes et ses maisons, sous son castellas rocheux.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le chemin cahote une charrette tir\u00e9e par des b\u0153ufs, maigrement charg\u00e9e de foin. Un paysan la m\u00e8ne. Un chien suit, derri\u00e8re, et il s&rsquo;attarde comme la charrette dispara\u00eet au premier tournant, reniflant pr\u00e8s d&rsquo;un foyer qui fume encore dans les pierres \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, d&rsquo;un rocher proche, ont surgi trois hommes en haillons, arm\u00e9s de gourdins, qui se jettent sur le chien.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tout va tr\u00e8s vite. Le soldat r\u00e9veille ses camarades. Sous eux, le chien est cern\u00e9, les gourdins s&rsquo;abattent, il hurle, s&rsquo;\u00e9chappe et court en boitant, vers eux. Les hommes le poursuivent, lancent des pierres, les soldats restent cach\u00e9s et c&rsquo;est seulement lorsque le chien passe tout pr\u00e8s d&rsquo;eux, qu&rsquo;ils surgissent et l&rsquo;assomment en un instant \u00e0 coups de crosses.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois autres arrivent, ce sont des mendiants ou des errants. On sent qu&rsquo;ils bravent leur peur pour s&rsquo;approcher.<\/p>\n\n\n\n<p>Essouffl\u00e9s, tremblant encore sur leurs jambes de l&rsquo;effort de la chasse, ils ne quittent pas des yeux le cadavre du chien aux pieds des soldats. Alors les trois fusils les couchent en joue et ils s&rsquo;enfuient, \u00e9perdus, pendant que le quatri\u00e8me soldat sort son sabre pour \u00e9corcher la b\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 6 F08<\/h2>\n\n\n\n<p>Un chemin au grand soleil. Il serpente vers le fond d&rsquo;une vall\u00e9e domin\u00e9e par les hautes falaises du Causse M\u00e9jan, rejoignant la rivi\u00e8re qu&rsquo;on voit \u00e9tinceler entre ses rochers.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture de Monsieur Villeneuve est lanc\u00e9e au petit galop de ses deux chevaux. Berc\u00e9 par les cahots, le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 somnole contre son secr\u00e9taire qui tient sur ses genoux une lourde sacoche.<\/p>\n\n\n\n<p>On entre sous le couvert de grands ch\u00e2taigniers. Le cocher fouette. On court maintenant pr\u00e8s de la rivi\u00e8re, entre l&rsquo;eau et la pente rocheuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain les chevaux se d\u00e9robent, le cocher tire sur les r\u00eanes, on quitte presque le chemin, la voiture oscille va verser. Le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 se r\u00e9veille. La voiture se redresse. On s&rsquo;immobilise. Il y a un rocher au milieu de la route et huit hommes entourent la voiture. Le cocher sort un pistolet, mais on le tire de son si\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Le coup part en l&rsquo;air. Il tombe, un gourdin l&rsquo;assomme et son grand chapeau bleu roule dans le foss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le secr\u00e9taire se fait plus petit que sa sacoche. Monsieur Villeneuve a sorti lui aussi un pistolet. Mais le canon d&rsquo;un fusil, pass\u00e9 par une porti\u00e8re, le fige. Il le fixe encore quand l&rsquo;autre porti\u00e8re s&rsquo;ouvre brutalement. Un coup de b\u00e2ton violent sur la main lui fait l\u00e2cher son arme. Il est saisi \u00e0 la gorge et tir\u00e9 hors de la voiture. Un bref instant, son visage vient presque toucher celui de l&rsquo;homme qui le tient. Des yeux furieux, une barbe qui mange toute la face, une voix terrible qui lui gronde : \u00ab\u00a0Demande pardon \u00e0 Dieu de tes p\u00e9ch\u00e9s, Il et le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 se retrouve \u00e0 quatre pattes sur le chemin, entour\u00e9 par les huit hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le barbu est le plus vieux. C&rsquo;est un homme puissant et massif qui a d\u00fb passer la quarantaine. Il semble le chef. Un autre, long, maigre, le visage osseux, a peut-\u00eatre vingt-cinq ans. Mais tous les autres sont d&rsquo;une extr\u00eame jeunesse. Le plus vieux passe \u00e0 peine vingt ans et la plupart ont bien moins que cela. Ils portent les cheveux longs, \u00e0 la mode du temps, et n&rsquo;ont pas ras\u00e9 leurs barbes depuis de longs jours. Ils sont maigres, sales, ont les traits tir\u00e9s, la peau br\u00fbl\u00e9e de soleil. C&rsquo;est une troupe de guerriers bizarres, de brigands farouches, \u00e0 l&rsquo;armement disparate. Quatre d&rsquo;entre eux seulement ont des fusils. Les autres portent des faux emmanch\u00e9es comme des lances, des haches, d&rsquo;\u00e9normes b\u00e2tons, des couteaux. La plupart ont des habits paysans et, \u00e0 cause de la chaleur, ils portent leurs larges camisoles de toile par-dessus leurs culottes. Mais il y a deux justaucorps militaires. Leurs autres v\u00eatements, leurs sayons ou leurs manteaux (les vastes cadis qui tombent jusqu&rsquo;aux pieds) sont attach\u00e9s avec des cordes, roul\u00e9s dans leur dos comme des sacs. Certains portent des bottes, d&rsquo;autres des sabots, d&rsquo;autres sont pieds nus. Ils ont des poires \u00e0 poudre, des cuillers de bois pass\u00e9es dans leur ceinture. Ils ont l&rsquo;air en transhumance, ils sont \u00e9tranges, ils font peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Monsieur Villeneuve a peur. Il crie : \u00ab&nbsp;Dieu d\u00e9fend le meurtre !&nbsp;\u00bb Il se l\u00e8ve. Un coup de b\u00e2ton lui ouvre la joue. Il retombe. On le frappe encore. Il glisse entre des jambes, file. On le saisit, son habit se d\u00e9chire, il s&rsquo;\u00e9chappe, il crie : \u00ab\u00a0Dieu d\u00e9fend le meurtre ! Dieu d\u00e9fend le meurtre ! \u00ab\u00a0. Il court vers la rivi\u00e8re, le puissant barbu et d&rsquo;autres dans son dos. Il tombe dans les pierres du courant, s&rsquo;\u00e9tale dans l&rsquo;eau, se rel\u00e8ve. Tout le monde patauge dans l&rsquo;eau autour de lui et frappe, avec les b\u00e2tons, avec les faux, avec les crosses des fusils, soulevant de grandes gerbes d&rsquo;\u00e9claboussures.<\/p>\n\n\n\n<p>Le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 est venu mourir sur l&rsquo;autre rive. La face dans les pierres, les jambes encore dans le courant.<\/p>\n\n\n\n<p>Tremp\u00e9 d&rsquo;eau et de sang, il ne bouge plus. Aussi mouill\u00e9 que lui, l&rsquo;homme barbu et sa troupe le regardent en reprenant leur souffle..<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est G\u00e9d\u00e9on Laporte et Abraham Mazel, et d&rsquo;autres. Les compagnons d&rsquo;Esprit S\u00e9guier ex\u00e9cut\u00e9 il y a deux jours \u00e0 Pont-de-Montvert. Ceux qui ont \u00e9chapp\u00e9 au capitaine Poul, les \u00a0\u00bb attroup\u00e9s \u00a0\u00bb des C\u00e9vennes, ceux que l&rsquo;on n&rsquo;appelle pas encore des camisards.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on entend les chevaux du subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 qui d\u00e9talent. Le cocher a d\u00fb se r\u00e9veiller, il lance ses chevaux \u00e0 grands coups de fouet. La voiture a fait demi-tour et s&rsquo;\u00e9loigne dans un train d&rsquo;enfer, emportant deux rescap\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 7 F1<\/h2>\n\n\n\n<p>Monsieur de Vergnas et Mademoiselle de Vergnas sont \u00e0 leur banc rembourr\u00e9 de cuir dans la petite \u00e9glise de Vergnas, sur une sorte de petite estrade, pr\u00e8s de l&rsquo;autel, le mur tendu derri\u00e8re eux d&rsquo;un velours \u00e9carlate.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;\u00e9cart, mais point trop s\u00e9par\u00e9s pourtant, des gens du village align\u00e9s sur des bancs ordinaires jusqu&rsquo;au fond de la petite nef. Ce sont les m\u00eames visages, des m\u00eames hommes, des m\u00eames femmes, des m\u00eames adolescents que nous avons vus participer \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e clandestine du moulin.<\/p>\n\n\n\n<p>I1s sont assis tout roides, sur leurs bancs, attendant, les mains sur leurs genoux, tenant le livre de messe et le chapelet. On voit m\u00eame un homme faire prendre \u00e0 sa jeune voisine, avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, le missel et le chapelet qu&rsquo;elle avait pos\u00e9s entre elle et un vieil homme, qui la regarde \u00e0 son tour d&rsquo;un \u0153il courrouc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>A la vo\u00fbte tach\u00e9e de grandes fleurs de moisissures, aux murs o\u00f9 l&rsquo;enduit s&rsquo;\u00e9caille, on sent bien la mis\u00e8re de la paroisse. Et pourtant, le foisonnement d&rsquo;objets de stuc, de statues peintes, d&rsquo;ornements baroques, de cand\u00e9labres, enserrant le tabernacle et s&rsquo;\u00e9tageant dans une pyramide foisonnante, surcharg\u00e9e de dentelles, qui culminent avec un grand Christ en croix, les \u00e9tendards de satin brod\u00e9 suspendus aux murs, la chaire sculpt\u00e9e, les bouquets de fleurs dans des vases partout autour de l&rsquo;autel, font \u00e0 la pauvre nef une d\u00e9coration triomphante et presque insolente.<\/p>\n\n\n\n<p>Et le cur\u00e9 surgit d&rsquo;une petite porte, en grand surplis de dentelle, suivi d&rsquo;un sacristain et de quatre enfants de ch\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a un salut d\u00e9f\u00e9rent pour Monsieur de Vergnas et pour sa fille et vient se placer face \u00e0 ses paroissiens. Le sacristain a fait retentir un claquoir et toute l&rsquo;assembl\u00e9e se l\u00e8ve, dans un grand bruit de pieds et de bancs auquel succ\u00e8de un silence absolu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9, Monsieur Taillade, est un petit homme nerveux et pourtant rebondi, au visage gonfl\u00e9, \u00e0 la peau blanche et moite, \u00e0 l\u2019\u0153il vif, qui les scrute un moment, ruminant les paroles qu. il va dire. Et qu&rsquo;il dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mes fr\u00e8res puisque Dieu et le Roi m&rsquo;ont voulu faire tout \u00e0 la fois votre p\u00e8re et votre conseil et qu&rsquo;ils m&rsquo;ont commis parmi vous afin de leur \u00eatre garant de votre foi et de votre ob\u00e9issance, je ne puis aujourd&rsquo;hui, commencer la c\u00e9l\u00e9bration du service divin, sans vous inviter d&rsquo;abord \u00e0 m\u00e9diter sur vos devoirs et vous rappeler la fin de ces fous meurtriers assez opini\u00e2tres et endurcis pour n&rsquo;avoir point suivi les ordres d&rsquo;un prince qui ne veut que notre bien, fous qui viennent de recevoir le juste ch\u00e2timent pour leur crime contre les hommes et pour leur sacril\u00e8ge contre la sainte \u00e9glise apostolique et romaine. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur Taillade se tourne vers son sacristain qui lui tend une grande lettre d\u00e9j\u00e0 ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; Monsieur le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 vous fait savoir par ma bouche, si vous ne le savez d\u00e9j\u00e0, que la Chambre Ardente a condamn\u00e9 S\u00e9guier \u00e0 avoir le poing droit coup\u00e9 et \u00e0 \u00eatre br\u00fbl\u00e9 vif, Nouvel \u00e0 \u00eatre rompu vif et br\u00fbl\u00e9. Bonnet \u00e0 \u00eatre pendu, et que ces sentences ont \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9es. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un silence. Pas un visage ne bouge, pas un \u0153il ne cille. Le cur\u00e9 tend la lettre au sacristain, re\u00e7oit de ses mains un gros registre et va le poser sur un lutrin proche. Mais il \u00e9prouve le besoin de parler encore, avec un air de col\u00e8re exc\u00e9d\u00e9e et lass\u00e9e qui l&rsquo;a pris.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Des gens de toutes esp\u00e8ces, gueux, vagabonds et fain\u00e9ants, pr\u00e9tendent tirer de l&rsquo;\u00e9vangile et des Saintes \u00c9critures une le\u00e7on de libert\u00e9 terrienne, s\u00e9ditieuse et vulgaire ! Dieu vous garde, mes fr\u00e8res, de tomber dans cette tentation ! Mais au contraire, comme je suis votre garant, par-devers Lui et par-devers le Roi, soyez-le par-devers moi de vous-m\u00eames, l&rsquo;\u00e9poux de son \u00e9pouse, le p\u00e8re de ses fils, le fr\u00e8re de sa s\u0153ur, le fianc\u00e9 de sa fianc\u00e9e. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur Taillade retourne au lutrin et ouvre le registre. Un nouveau coup de claquoir a fait se rasseoir les assistants. Alors, le cur\u00e9 commence l&rsquo;appel de ses paroissiens.<\/p>\n\n\n\n<p>A chaque nom, celui qui est cit\u00e9 se l\u00e8ve et dit : \u00ab\u00a0Ici Monsieur. \u00a0\u00bb et se rassoit. Nous faisons connaissance ainsi avec les habitants de Vergnas et certains de nos principaux personnages. Marie Bancilhon surtout, jeune paysanne brune de vingt ans, entre son p\u00e8re Ozias Bancilhon, vieil homme rid\u00e9, et \u00c9lie Combassous, long \u00e9chalas au visage sombre, son fianc\u00e9. Et d&rsquo;autres encore. Des jeunes filles, Flore Genoyer, Marguerite Combe, Jeanne Pelat. Des jeunes gens, Bouzanquet, Samuel Gu\u00e9rin, Jean-Baptiste Fort. Et des vieux, et des vieilles. Tous \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e du moulin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F9<\/h2>\n\n\n\n<p>L&rsquo;appel dure depuis un moment d\u00e9j\u00e0 quand la porte de l&rsquo;\u00e9glise s&rsquo;ouvre toute grande et le lieutenant de la Fage para\u00eet sur le seuil. Il entre et, tandis qu&rsquo;il se dirige vers Monsieur Taillade, s&rsquo;agenouillant au passage devant l&rsquo;autel, ses dragons entrent derri\u00e8re lui, leur fusil au poing, et s&rsquo;alignent en une haie compacte, d&rsquo;un mur \u00e0 l&rsquo;autre, entre l&rsquo;assistance et la porte. Personne ne bouge d&rsquo;abord, mais la peur se lit sur bien des visages et les plus proches, tendus, cherchent \u00e0 saisir ce que le lieutenant, pench\u00e9 par-dessus le lutrin, chuchote au pr\u00eatre, avant d&rsquo;aller saluer galamment Catherine de Vergnas, qui ne semble pas trop s&rsquo;\u00e9mouvoir, et son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 calme l&rsquo;agitation sourde qui commence \u00e0 gagner toute l&rsquo;\u00e9glise : \u00ab\u00a0Silence ! Vous n&rsquo;avez pas \u00e0 craindre si vous avez la conscience en repos ! Les ordres du Roi obligent Monsieur le lieutenant \u00e0 effectuer parmi nous une enqu\u00eate et nous devons lui ob\u00e9ir. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, le lieutenant a inform\u00e9 le baron : \u00ab\u00a0Monsieur le Subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, h\u00e9las ! &#8230; une triste m\u00e9saventure&#8230; sur la route de V\u00e9bron&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 8 F10<\/h2>\n\n\n\n<p>Les villageois sont extraits de l&rsquo;\u00e9glise par petits paquets. On est sur le terre-plein d&rsquo;o\u00f9 part, vers le chemin royal, l&rsquo;unique ruelle de Vergnas. Derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9glise, on voit de grandes pi\u00e8ces de bl\u00e9 qui montent jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9paulement des planilli\u00e8res, sous la Cam de l&rsquo; Hospitalet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le baron et sa fille sont rest\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9glise. Entre le lieutenant et le cur\u00e9, on soutient le cocher du subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, un bandage sanglant autour de la t\u00eate, affal\u00e9 sur une chaise qu&rsquo;on a sortie pour lui. H\u00e9b\u00e9t\u00e9, il regarde les hommes et les femmes qu&rsquo;on fait s&rsquo;aligner devant lui, sans m\u00e9nagement, contre le mur d&rsquo;une grange. Les soldats sont brutaux; et la pr\u00e9sence du cur\u00e9 ne les emp\u00eache pas d&rsquo;\u00eatre grossiers avec les filles et de les rudoyer expr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Un dragon pousse Marie et la serre de pr\u00e8s, comme on l&rsquo;aligne avec les autres. En attendant la r\u00e9action du cocher, le lieutenant ne la quitte pas des yeux. Le cocher secoue la t\u00eate, il ne reconna\u00eet personne, et Fran\u00e7ois de la Fage fait amener le groupe suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne les a pas conduits jusqu&rsquo;au mur que d\u00e9j\u00e0 le bless\u00e9 s&rsquo;agite : \u00ab\u00a0L\u00e0 ! l\u00e0 ! , c&rsquo;est lui ! le chapeau ! Le chapeau ! \u00ab\u00a0. Il montre un homme entre deux \u00e2ges qui s&rsquo;est immobilis\u00e9 et qui tient en effet le grand chapeau bleu du cocher. -\u00ab\u00a0Tu en \u00e9tais donc, Martel ! \u00a0\u00bb s&rsquo;exclame le cur\u00e9 furieux. -\u00ab\u00a0Je l&rsquo;ai trouv\u00e9 sur le chemin de V\u00e9bron ! \u00a0\u00bb dit Martel. Je l&rsquo;ai trouv\u00e9 sur le chemin de V\u00e9bron. \u00a0\u00bb Le lieutenant fonce sur lui et lui crie en plein visage : \u00ab\u00a0Tu en \u00e9tais ! Vermine ! \u00a0\u00bb et il le gifle \u00e0 toute vol\u00e9e, si violemment que Martel en tombe par terre, l\u00e2chant le chapeau, criant : \u00ab\u00a0J&rsquo;en \u00e9tais pas ! J&rsquo;en \u00e9tais pas&nbsp;!\u00a0\u00bb. Les dragons l&rsquo;entourent, le lieutenant de la rage prend le chapeau et va le rendre au cocher, tandis qu&rsquo;on emm\u00e8ne Martel devant tout le village silencieux.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 9 F6<\/h2>\n\n\n\n<p>Le soleil vient de se coucher. Marie Bancilhon grimpe par le raide sentier qui monte tout droit entre les pi\u00e8ces de bl\u00e9 vers la montagne et ses rochers. Elle porte un panier et un sac de toile grossier. Les grosses pierres du sentier ravin\u00e9 par les eaux sont comme des marches. Elle va d&rsquo;un bon pas. Par endroits, le chemin est creux, resserr\u00e9 entre les bl\u00e9s ou les murs de pierres s\u00e8ches.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie avance dans un de ces creux quand, tout \u00e0 coup, avec une avalanche de cailloux, trois soldats d\u00e9gringolent devant elle et lui barrent le chemin. Ils sont un peu loin, on les distingue mal dans le contre-jour du soir, mais on voit les uniformes et les fusils. Marie se retourne pour fuir, un quatri\u00e8me est derri\u00e8re elle, \u00e0 quelques pas, son sabre \u00e0 la main. Les autres ont lev\u00e9 leurs fusils.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Viens ici ! fais voir ce que tu portes ! \u00a0\u00bb Le ton est sans r\u00e9plique. Marie s&rsquo;approche du soldat au sabre et pose son panier et son sac devant lui. Comme elle se redresse, elle rencontre le regard du<\/p>\n\n\n\n<p>jeune homme et voit son visage. Lui, voit le sien et ils rient. Plant\u00e9s l&rsquo;un devant l&rsquo;autre, assez gauches, le panier entre eux, ils sont tout au plaisir de se regarder, m\u00eame quand leur rire a cess\u00e9. \u00ab\u00a0On t&rsquo;a donc chang\u00e9 de r\u00e9giment ? \u00a0\u00bb demande Marie. Mais il ne r\u00e9pond pas, et prend sa main pour regarder ses doigts. \u00a0\u00bb Alors, il t&rsquo;a mari\u00e9e avec Elie, Ozias ? \u00a0\u00bb Mais elle n&rsquo;a pas de bague.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, les trois autres, intrigu\u00e9s par ce man\u00e8ge, qu&rsquo;ils comprenaient mal, de loin, ont fini par baisser leurs fusils. Ils s&rsquo;approchent. Marie est en train de d\u00e9fendre son panier et son sac qu&rsquo;elle a repris. \u00ab\u00a0David laisse ! \u00a0\u00bb dit-elle. Mais les autres sont pr\u00e8s d&rsquo;elle et ils disent que maintenant, c&rsquo;est La Fleur qu&rsquo;on l&rsquo;appelle. Elle se retourne et les reconna\u00eet, eux aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est Reboul, Mo\u00efse Plantat et Terrasson dit Dauphin\u00e9, car \u00e0 lui aussi la vie militaire a donn\u00e9 un autre nom. Ce sont eux que nous avons vu faire la chasse au chien. Tous jeunes gens de Vergnas ou de villages voisins, tous enr\u00f4l\u00e9s de force, comme tant d&rsquo;autres \u00ab\u00a0ent\u00eat\u00e9s\u00a0\u00bb. Il y a un petit moment de g\u00eane. \u00ab\u00a0On vous a donc chang\u00e9s de r\u00e9giment tous ensemble ? \u00a0\u00bb dit Marie, serrant contre elle son sac et son panier. Mais La Fleur veut les lui prendre de force et elle a peur tout \u00e0 coup. Elle ne se rend pas compte que sa brutalit\u00e9 ne tient qu&rsquo;\u00e0 sa faim et elle lui pr\u00eate d&rsquo;autres mobiles. \u00ab\u00a0David, vous ne causeriez pas du tort \u00e0 vos fr\u00e8res ?&#8230; M\u00eame si votre r\u00e9giment les pourchasse&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>David la regarde. \u00ab\u00a0Fais-nous manger. On a d\u00e9sert\u00e9 le rang. On marche depuis longtemps. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>La surprise de Marie n&rsquo;a pas dur\u00e9, et la nouvelle lui procure un plaisir manifeste. Elle embrasse La Fleur, brusquement, sur les deux joues, \u00e0 la mode du pays. \u00ab\u00a0Alors, venez, dit-elle, je vais vous faire partager. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 10 F7<\/h2>\n\n\n\n<p>Plus tard, il fait presque nuit, et plus haut, la petite troupe d\u00e9bouche sur une plate-forme \u00e9troite o\u00f9 poussent quelques arbustes, domin\u00e9e par un chaos de rochers d\u00e9chiquet\u00e9s par l&rsquo;\u00e9rosion. On voit de l\u00e0 toute la vall\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie va d\u00e9placer une grosse pierre au pied d&rsquo;un rocher, d\u00e9couvrant une cachette et semble surprise de n&rsquo;y trouver rien. Elle regarde au-dessus, vers les rochers, imite le cri d&rsquo;un oiseau. Puis elle fait signe \u00e0 ses compagnons qu&rsquo;il faut attendre et ils s&rsquo;assoient, le dos contre la roche.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, brusquement, la plate-forme est envahie par les hommes de G\u00e9d\u00e9on que nous avons vus tendre l&#8217;embuscade au subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9. On ne sait d&rsquo;o\u00f9 ils ont surgi. Ils ont entour\u00e9 les quatre soldats qui n&rsquo;ont pas eu le temps de r\u00e9agir et les tiennent sous la menace de leurs armes. Marie se pr\u00e9cipite vers G\u00e9d\u00e9on. \u00ab\u00a0Mais, G\u00e9d\u00e9on ! c&rsquo;est David Rozier, de Vergnas ! dit-elle, Mo\u00efse Plantat et Terrasson ! Ils ont d\u00e9sert\u00e9 pour venir. On les avait enr\u00f4l\u00e9s de force. \u00a0\u00bb Alors G\u00e9d\u00e9on \u00e9clate d&rsquo;un grand rire. Tous rient, les armes s&rsquo;abaissent.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on embrasse Marie, donne d&rsquo;\u00e9normes tapes sur les \u00e9paules de ses nouvelles recrues, regarde l&rsquo;habit de Terrasson. \u00ab\u00a0Moi aussi, j&rsquo;\u00e9tais au Royal Dauphin\u00e9, tu sais ! Il Inspecte les armes et glousse : \u00ab\u00a0Trois fusils !\u00a0\u00bb Et, tout \u00e0 coup : \u00ab\u00a0Mais vous \u00eates quatre ! et toi ?\u00a0\u00bb La Fleur lui met sous le nez son sabre et son pistolet. G\u00e9d\u00e9on jubile.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, le long jeune homme maigre, Abraham Mazel, proph\u00e8te de la troupe, grave, allait d&rsquo;un soldat \u00e0 l&rsquo;autre, l&rsquo;interrogeant sur sa foi, le f\u00e9licitant pour avoir choisi de d\u00e9fendre le Camp de l\u2019\u00c9ternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux jeunes femmes ont rejoint Marie. Elles portent des habits d&rsquo;hommes, la m\u00eame tenue, \u00e0 l&rsquo;allure mi-paysanne, mi-militaire, que leurs compagnons, mais gardent leurs cheveux serr\u00e9s dans des coiffes. Elles apportent des \u00e9cuelles. Marie a sorti du panier un grand vaisseau de bois qu&rsquo;une toile enveloppait. Il est plein d&rsquo;une \u00e9paisse soupe de f\u00e8ves. On vide sur la toile le contenu du sac de Marie et d&rsquo;autres sacs que les jeunes femmes ont apport\u00e9s. Des ch\u00e2taignes, quelques fromages, une outre, un pain. G\u00e9d\u00e9on s&rsquo;approche avec La Fleur : \u00ab\u00a0Et la moisson ? \u00a0\u00bb demande-t-il. \u00ab\u00a0On va commencer\u00a0\u00bb dit Marie.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur est pr\u00e8s de Marie. G\u00e9d\u00e9on va partager le pain et servir lui-m\u00eame la soupe \u00e0 ses nouveaux enfants, mais d&rsquo;abord, Mazel les fait s&rsquo;agenouiller pour la louange du Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 11 F18<\/h2>\n\n\n\n<p>Le maigre cort\u00e8ge d&rsquo;un modeste enterrement dans Barre-des-C\u00e9vennes. Trois hommes et une femme suivent un pr\u00eatre, qui r\u00e9cite la pri\u00e8re des morts, et deux enfants de ch\u0153ur portant la croix et l&rsquo;encensoir. Le petit corbillard, tir\u00e9 par une mule, cahote dans la rue \u00e9troite et en pente. Derri\u00e8re, on reconna\u00eet le grand fianc\u00e9 maigre de Marie, Elie Combassous, qui donne des signes scrupuleux de sa d\u00e9votion. L&rsquo;autre homme, pr\u00e8s de lui, c&rsquo;est son fr\u00e8re Jacques, qui vient de perdre sa femme. Un vieux tout cass\u00e9 et une vieille suivent.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Combassous marche, pensif, et regarde machinalement entre les rares boutiques, sous leurs enseignes grin\u00e7antes, les quelques s\u0153urs de charit\u00e9 que l&rsquo;on croise, coiffes au vent, ou le d\u00e9tachement de gardes \u00e0 cheval qu&rsquo;il faut laisser passer en se serrant contre les murs, ou les maisons et leurs vo\u00fbtes silencieuses, calmes, comme referm\u00e9es sur elles-m\u00eames pour se prot\u00e9ger de ces temps troubl\u00e9s. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je m&rsquo;appelle Jacques Combassous, natif du lieu de Vergnas, dans le dioc\u00e8se de Mende. Ayant perdu \u00e0 la fin de la premi\u00e8re ann\u00e9e de mon mariage une \u00e9pouse que j&rsquo;aimais avec tendresse, je fus dans une affliction extr\u00eame. Et les r\u00e9flexions que je faisais continuellement sur le p\u00e9ch\u00e9 que j&rsquo;avais eu le malheur de commettre augmentait infiniment ma peine. Lorsque je vins \u00e0 Barre pour m&rsquo;\u00e9tablir facturier en laine, j&rsquo;eus le malheur de me pr\u00e9cipiter dans le p\u00e9ch\u00e9 : j&rsquo;allais \u00e0 la messe pour accomplir mon mariage et nous nous prostern\u00e2mes devant le dieu de p\u00e2te qu&rsquo;adore le catholique. Mon crime m&rsquo;effrayait continuellement. Je ne pouvais ni travailler, ni manger, ni dormir. Je me disais sans cesse que mon \u00e9pouse et moi nous l&rsquo;avions commis contre nos propres lumi\u00e8res. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>En quittant le petit bourg pour prendre le chemin du cimeti\u00e8re, on aper\u00e7oit, de loin, quelques bourgeois de la milice faisant l&rsquo;exercice sous les platanes de la promenade et Fran\u00e7ois de la rage caracolant autour d&rsquo;eux pour Mademoiselle de Vergnas qui le regarde, au bras de l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis le chemin d\u00e9bouche sur la vall\u00e9e. La Cam de l&rsquo;Hospitalet a l&rsquo;air tout proche, les bl\u00e9s ensoleill\u00e9s s&rsquo;\u00e9talent sous un grand ciel travers\u00e9 de nuages et, dans la poussi\u00e8re du chemin, on approche du cimeti\u00e8re. Jacques a poursuivi ses pens\u00e9es en parcourant des yeux le magnifique paysage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je me repr\u00e9sentais surtout mon \u00e9pouse extr\u00eamement coupable. Elle avait fr\u00e9quent\u00e9 les saintes assembl\u00e9es. Elle avait \u00e9t\u00e9 faite prisonni\u00e8re dans l&rsquo;une d&rsquo;elles. Elle avait soutenu avec fermet\u00e9 sa prison dans la fameuse Tour de Constance o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e, et elle s&rsquo;\u00e9tait tenue cach\u00e9e chez ses parents, apr\u00e8s sa sortie de prison, pour ne point aller a la messe. Plus elle me paraissait courageuse dans tout cela et plus je la trouvais criminelle d&rsquo;avoir succomb\u00e9 \u00e0 la tentation avec moi. Je me repr\u00e9sentais encore la fermet\u00e9 de ma propre m\u00e8re qui avait soutenu aussi courageusement la prison pour avoir fr\u00e9quent\u00e9 les saintes assembl\u00e9es et, me reprochant de ne pas avoir suivi un si digne exemple, j&rsquo;en \u00e9tais abattu et accabl\u00e9. Cette grande affliction produisit un heureux effet sur moi. Elle me d\u00e9tacha d&rsquo;une mani\u00e8re particuli\u00e8re du monde et m&rsquo;inspira le pieux dessein de ne servir \u00e0 l&rsquo;avenir que Dieu et de me rendre dans toutes les assembl\u00e9es secr\u00e8tes de ses fid\u00e8les quoi qu&rsquo;il put m&rsquo;en arriver. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 12 F13<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c9parpill\u00e9s dans les pi\u00e8ces de bl\u00e9, au-dessus du village qu&rsquo;on voit, en bas, entre ses pr\u00e9s et le chemin royal, les gens de Vergnas font la moisson. Le soleil est haut dans le ciel, violent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un champ, Bouzanquet, Jean-Baptiste Fort et Samuel Gu\u00e9rin fauchent. Ils avancent l&rsquo;un derri\u00e8re l&rsquo;autre, d\u00e9cal\u00e9s sur la pente, au m\u00eame rythme. Il fait tr\u00e8s chaud, ils sont torse nu et la sueur coule dans leur dos tandis qu&rsquo;ils balancent r\u00e9guli\u00e8rement leurs grandes faux. Derri\u00e8re eux, Marie, Flore G\u00e9noyer et Marguerite Combe nouent les gerbes et, au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;elles les enjambent, Elie et Ozias Bancilhon les chargent sur un char \u00e0 b\u0153ufs.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus loin, au bord du champ, affal\u00e9s sous un noyer, deux soldats surveillent les moissonneurs. Tout en travaillant, chaque fois qu&rsquo;il le peut, Elie regarde Marie qui, pench\u00e9e, noue les gerbes un peu plus loin devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Midi n&rsquo;est pas loin et le char est bien charg\u00e9. Le vieil Ozias passe une corde par-dessus les gerbes avec l&rsquo;aide d\u2019\u00c9lie et, apr\u00e8s avoir jet\u00e9 un \u0153il vers le soleil, donne le signal de la pause. Les gar\u00e7ons essuient leurs torses avec leurs chemises avant de les remettre, laissant leurs outils dans les chaumes. Sur le champ voisin, les moissonneurs se sont arr\u00eat\u00e9s aussi et tout le monde se dirige vers l&rsquo;ombre d&rsquo;un bouquet d&rsquo;arbres o\u00f9 une femme vient d&rsquo;apporter un panier.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, Ozias s&rsquo;en va, devant ses b\u0153ufs et le char qui tangue dans la terre meuble, avant d&rsquo;atteindre le chemin, pr\u00e8s des soldats. Ils se l\u00e8vent lorsque le chargement passe devant eux et le suivent pour le convoyer jusqu&rsquo;au village, croisant un homme et une femme qui en viennent, apportant eux aussi un panier de nourriture. C&rsquo;est Brunet et sa femme, paysans d&rsquo;un hameau voisin, qui rejoignent les jeunes gens et les autres sous les arbres. Maintenant, les champs sont d\u00e9serts et seuls demeurent au grand soleil les outils et les gerbes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 13 F14, F15, F16, F17<\/h2>\n\n\n\n<p>Entre les arbres, assis sur la terre caillouteuse, adoss\u00e9s aux troncs, les paysans mangent et boivent. Leur repas ressemble \u00e0 celui que Marie a partag\u00e9 avec les hommes de G\u00e9d\u00e9on, des ch\u00e2taignes, un peu de fromage et tr\u00e8s peu de pain noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Brunet sont silencieux. Elie s&rsquo;est approch\u00e9 de Marie. Fort parle tout bas \u00e0 Marguerite. Samuel dort, le chapeau sur les yeux. Flore est gaie, Bouzanquet qui la regarde boire, la bouche lev\u00e9e vers une outre, la fait rire, et l&rsquo;eau coule dans son cou et sur sa poitrine. Elie la regarde rire, regarde l&rsquo;eau sur sa gorge et dans ses yeux passe une lueur de gaiet\u00e9. Mais elle dispara\u00eet lorsqu&rsquo;il se retourne vers Marie. Elle lui tourne le dos. Il la regarde alors comme il la regardait tout \u00e0 l&rsquo;heure, lorsqu&rsquo;elle nouait les gerbes, avec une sorte d&rsquo;hostilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie a les yeux fix\u00e9s sur le grand jeune homme maigre, aux cheveux longs, au visage osseux, qui vient d&rsquo;appara\u00eetre en haut du champ. C&rsquo;est Abraham Mazel, le proph\u00e8te de G\u00e9d\u00e9on. Il vient vers eux, longeant les bl\u00e9s d&rsquo;un pas nerveux, regardant autour de lui d&rsquo;un \u0153il per\u00e7ant et brusque. Il tient son fusille long de son corps pour qu&rsquo;il se confonde, de loin, avec sa silhouette.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie lui sourit comme il approche. Maintenant les autres l&rsquo;ont vu aussi. On r\u00e9veille Samuel. Le rire de Flore s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 et elle essuie machinalement sa poitrine avec sa jupe de dessus. Elie Combassous prend un visage de pierre et va rapporter son \u00e9cuelle aux paniers qui sont un peu plus loin et o\u00f9 se trouve d\u00e9j\u00e0 Brunet. La femme de Brunet le suit des yeux, et son regard inquiet se pose un instant sur son homme avant de revenir \u00e0 Mazel.<\/p>\n\n\n\n<p>Mazel arrive devant les jeunes gens et ils se l\u00e8vent avec respect. Ils sont pourtant \u00e0 peine plus jeunes que lui, mais n&rsquo;osent pas parler, terriblement impressionn\u00e9s et intimid\u00e9s par l&rsquo;inspir\u00e9. La femme de Brunet s&rsquo;est lev\u00e9e aussi. Marie est un peu plus \u00e0 l&rsquo;aise. \u00ab\u00a0Tu as faim Abraham ? \u00a0\u00bb demande-t-elle. Et elle lui tend un bol de ch\u00e2taignes, Mais Mazel regarde Elie et Brunet et r\u00e9pond en citant un psaume :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Sept fois le jour je te c\u00e9l\u00e8bre, \u00f4 \u00c9ternel ! Il y a beaucoup de paix pour ceux qui suivent ta loi, et il ne leur arrive aucun malheur, Mais je hais les hommes ind\u00e9cis, je d\u00e9teste le mensonge, et j&rsquo;aime ta loi. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Puis Mazel accepte les ch\u00e2taignes, s&rsquo;assoit, son fusil sur les genoux, et les jeunes gens s&rsquo;assoient autour de lui. La femme de Brunet aussi, Mazel commence \u00e0 manger mais il s&rsquo;interrompt et leur dit : \u00ab\u00a0Ce matin, quand je vous ai regard\u00e9s faire la moisson du haut de la montagne, l&rsquo;Esprit du Seigneur m&rsquo;a saisi et m&rsquo;a command\u00e9 de vous r\u00e9unir pour le c\u00e9l\u00e9brer selon la loi que nos p\u00e8res ont d\u00e9sert\u00e9e par bassesse et par l\u00e2chet\u00e9, Je suis all\u00e9 le dire dans la vall\u00e9e, dites-le chez vous. Et venez cette nuit au clos du Vialat.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A plusieurs reprises, le regard inquiet de la Brunet est all\u00e9 de Mazel \u00e0 son mari. Maintenant Mazel s&rsquo;est remis \u00e0 manger ses ch\u00e2taignes. Mais Marie lui montre les b\u0153ufs qui remontent du village derri\u00e8re Ozias qui les conduit, les deux soldats se faisant trimbaler sur le char vide.<\/p>\n\n\n\n<p>En un instant, Mazel a ramass\u00e9 son fusil et profit\u00e9 du couvert pour dispara\u00eetre derri\u00e8re les arbres. Marie se l\u00e8ve pour le suivre des yeux. Il entre dans un \u00e9pais taillis de buis, en contre-bas du chemin, derri\u00e8re le champ et le bouquet d&rsquo;arbres.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde rejoint Ozias et le char \u00e0 b\u0153ufs dans le champ. Samuel et Fort ont repris leur faux. Les \u00e9poux Brunet sont rest\u00e9s avec les moissonneurs pour aider aux gerbes. Les deux soldats retournent \u00e0 leur arbre. Dans le champ voisin, le travail a repris aussi. Bouzanquet en revient. Il est all\u00e9 informer les autres de la visite de Mazel et de l&rsquo;assembl\u00e9e convoqu\u00e9e pour la nuit. Loin, sur le chemin, quittant le village, on voit deux cavaliers qui approchent au petit trot de leurs chevaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, Marie est rest\u00e9e sous les arbres pour ranger le reste de nourriture dans le panier. Puis elle prend un des sacs de ch\u00e2taignes, remonte vers le chemin, derri\u00e8re les arbres, et d\u00e9vale rapidement jusqu&rsquo;au taillis de buis o\u00f9 elle entre. Mazel est encore l\u00e0, tapi sous les branches. Elle lui donne le sac de ch\u00e2taignes et repart.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme elle remonte la petite pente vers le bouquet d&rsquo;arbres, elle sursaute en d\u00e9couvrant devant elle un des dragons et s&rsquo;arr\u00eate au milieu du talus. Il la rejoint et, son fusil \u00e0 la main, la fait se retourner et la pousse avec le canon de son arme vers le taillis de buis. Pendant qu&rsquo;elle marche devant lui il met la ba\u00efonnette au canon.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;ils arrivent pr\u00e8s du buisson, elle se retourne et veut crier mais il pose la ba\u00efonnette sur sa gorge. Ils restent un moment face \u00e0 face. Elle ne bouge pas. Pendant ce temps, derri\u00e8re les buis, Mazel s&rsquo;en va par un petit ravin qui longe les champs et plonge dans la vall\u00e9e. On le voit s&rsquo;\u00e9loigner.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soldat attend toujours les yeux fix\u00e9s sur Marie qui n&rsquo;a fait aucun mouvement. Doucement, il arme le chien de son fusil. Alors, Marie commence \u00e0 se d\u00e9shabiller, tr\u00e8s lentement, en tremblant, regardant constamment autour d&rsquo;elle, comme s&rsquo;il pouvait encore changer d&rsquo;id\u00e9e et la dispenser d. aller plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le trot de deux chevaux se fait entendre, le soldat se retourne et Marie crie : \u00ab\u00a0Monsieur ! \u00a0\u00bb C&rsquo;est Fran\u00e7ois de la Fage, accompagn\u00e9 par l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges, en tourn\u00e9e de surveillance, qui viennent s&rsquo;assurer de la bonne marche de la moisson. Ils d\u00e9valent la pente et sont pr\u00e8s des buis en un instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois, fig\u00e9, regarde Marie. Elle n&rsquo;est pas compl\u00e8tement d\u00e9nud\u00e9e. Elle n&rsquo;ose pas encore bouger. \u00ab\u00a0Jette ton arme ! \u00a0\u00bb dit le lieutenant au dragon, tirant son pistolet. Le soldat ob\u00e9it. Mais l&rsquo;abb\u00e9 a pos\u00e9 sa main gur le bras du jeune officier. Le lieutenant se domine. Le soldat comprend qu&rsquo;il peut reprendre son fusil. Il le fait et s&rsquo;en va, pendant que l&rsquo;abb\u00e9 a pouss\u00e9 son cheval jusqu&rsquo;\u00e0 Marie qui s&rsquo;est d\u00e9tourn\u00e9e pour se rhabiller.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Partez sans crainte, mon enfant, dit-il. Il ne vous sera point fait de mal. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 14 F21<\/h2>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois de la Fage et 1&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges arrivent au village o\u00f9 le char \u00e0 b\u0153ufs a fait un nouveau voyage. Ozias d\u00e9charge les gerbes avec trois autres paysans. On rentre la moisson dans une grange proche de l&rsquo;\u00e9glise. Sous l&rsquo;auvent d&rsquo;une remise, en face de la grange, quatre soldats jouent aux cartes, leurs fusils contre le mur. Ils se l\u00e8vent au passage du lieutenant et de 1&rsquo;eccl\u00e9siastique qui se dirigent vers la maison du cur\u00e9 jouxtant l&rsquo;\u00e9glise.<\/p>\n\n\n\n<p>Un brigadier est en train de manger au bout d&rsquo;une grande table et se l\u00e8ve \u00e0 1&rsquo;entr\u00e9e des deux personnages. Une servante va pr\u00e9venir le cur\u00e9 et Monsieur Taillade se pr\u00e9sente bient\u00f4t, descendant un escalier, saluant respectueusement ses visiteurs, leur proposant de se remettre un moment. Mais le lieutenant regrette de devoir d\u00e9cliner cette invitation. On l&rsquo;attend \u00e0 Barre, il annonce au cur\u00e9 qu&rsquo;il lui laisse quatre soldats pour garder le bl\u00e9 d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9. L&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges a un compliment aimable et grave pour Monsieur Taillade, il parle de 1&rsquo;\u00e9glise et du service du Roi. Puis, ils prennent cong\u00e9, s&rsquo;excusant de ne pouvoir s&rsquo;attarder.<\/p>\n\n\n\n<p>Le brigadier se remet \u00e0 manger. Dehors, Ozias continue d&rsquo;entasser les gerbes dans la grange. Le cur\u00e9 a raccompagn\u00e9 ses h\u00f4tes d&rsquo;un instant jusqu&rsquo;\u00e0 leurs chevaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme ils s&rsquo;\u00e9loignent dans la ruelle, ils croisent Brunet, qui revient des champs. Il se dirige vers la maison du cur\u00e9 et y entre derri\u00e8re le pr\u00eatre, son chapeau \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 15 F22<\/h2>\n\n\n\n<p>Deux grands rochers, au bord de la rivi\u00e8re, d\u00e9limitent un vallon \u00e9troit et profond. La pente tr\u00e8s abrupte d&rsquo;une ch\u00e2taigneraie touffue le ferme d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9. De l&rsquo;autre, il s&rsquo;ouvre sur le lit de la rivi\u00e8re, chaos de gros galets, de rochers, de bois morts et de v\u00e9g\u00e9tation, \u00e0 travers lequel elle court vers un gouffre profond, \u00ab\u00a0un gour\u00a0\u00bb, un peu plus loin, qu&rsquo;enjambe une passerelle de bois faite d&rsquo;un tronc mal \u00e9quarri.<\/p>\n\n\n\n<p>Presque tous ceux de la moisson de Vergnas sont l\u00e0, surtout les jeunes. Marie et Flore, Marguerite, Jeanne, Bouzanquet, Fort et Gu\u00e9rin, mais d&rsquo;autres encore, venus des villages voisins. Des vieux et des vieilles aussi, et des errants ou des isol\u00e9s que le bruit du rendez-vous secret avait touch\u00e9s. Ils se pressent dans le vallon \u00e9troit et les derniers s&rsquo;\u00e9tagent sur la pente broussailleuse. Mais on ne voit ni Elie Combassous, ni le vieil Ozias, ni les Brunet.<\/p>\n\n\n\n<p>Au pied des rochers, deux feux de bois sec \u00e9clairent une table rudimentaire faite d&rsquo;une planche pos\u00e9e sur quatre b\u00e2tons plant\u00e9s entre les pierres. Ils \u00e9clairent aussi la grande silhouette de Mazel et, cette fois, il ne cache pas son fusil qu&rsquo;il garde en bandouli\u00e8re, la courroie traversant sa poitrine. On n&rsquo;entend que le bruit de la rivi\u00e8re et tous le regardent, longtemps, n&rsquo;osant bouger, gagn\u00e9s d\u00e9j\u00e0 par la tension qui le fait trembler pendant qu&rsquo;il attend lui-m\u00eame que jaillisse sa propre parole. Et tout \u00e0 coup, il les apostrophe de ses impr\u00e9cations.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Elle est tomb\u00e9e, elle est tomb\u00e9e, Babylone la grande, elle s&rsquo;est chang\u00e9e en repaire de d\u00e9mons, en refuge pour toutes sortes d&rsquo;esprits impurs, en refuge pour toutes sortes d&rsquo;oiseaux impurs et d\u00e9go\u00fbtants ! Amendez-vous ! Repentez-vous&nbsp;! Sortez de Babylone ! Renoncez \u00e0 l&rsquo;idol\u00e2trie ! Dieu vous avait envoy\u00e9 des ministres pleins de sagesse, mais vous avez toujours suivi votre mauvais chemin ! Dieu vous envoie aujourd&rsquo;hui des messagers nouveaux ! Je suis une de ces pierres dont parle l\u2019\u00c9criture, qui crient quand ceux qui devaient vous r\u00e9veiller se sont tus ! Amendez-vous ! Repentez-vous ! Mis\u00e9ricorde ! Repentance ! Renoncez \u00e0 l&rsquo;idol\u00e2trie ! Sortez de Babylone \u00f4 mon peuple, quittez-la de peur que solidaires de ses fautes, vous n&rsquo;ayez \u00e0 p\u00e2tir de ses plaies ! Car ses p\u00e9ch\u00e9s se sont amoncel\u00e9s jusqu&rsquo;au ciel et Dieu s&rsquo;est souvenu de ses iniquit\u00e9s. Qu&rsquo;on lui rende au double ses forfaits ! Qu&rsquo;on la paie de sa propre monnaie ! Dans la coupe de ses mixtures, qu\u2019on lui m\u00e9lange une double dose ! A la mesure de son faste et de son luxe, qu&rsquo;on lui donne tourments et malheurs ! &#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mazel ne hurle pas, et pourtant il a l&rsquo;air furieux. Son \u0153il est plus terrible que sa voix mais on ne sait s&rsquo;il voit les assistants qu&rsquo;il fixe, Sa ferveur et son exaltation les a gagn\u00e9s, Ils ont cri\u00e9 mis\u00e9ricorde avec lui; \u00e0 chaque imploration, l&rsquo;\u00e9motion, le remords et les larmes les \u00e9treignent davantage, Marie se cramponne au bras de Marguerite qui sanglote, Flore s&rsquo;est renvers\u00e9e comme au moulin, haletante, et Bouzanquet la soutient, implorant le pardon avec elle. Des hommes, des femmes pleurent, et Mazel ne les l\u00e2che pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0Ils pleureront, ils se lamenteront sur elle, les rois de la terre, les compagnons de sa vie lascive et fastueuse, quand ils verront la fum\u00e9e de ses flammes, retenus \u00e0 distance par la peur de son supplice : H\u00e9las ! H\u00e9las ! Immense cit\u00e9, \u00f4 Babylone, cit\u00e9 puissante ! Car une heure a suffi pour que tu soies jug\u00e9e ! &#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F23<\/h2>\n\n\n\n<p>Mais, tout \u00e0 coup, dans la pente et les ch\u00e2taigniers qui surplombent, on entend crier l&rsquo;homme qu1on avait mis de garde : \u00ab\u00a0Qui va l\u00e0 ?\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0Ce sont vos fr\u00e8res ! \u00a0\u00bb r\u00e9pond une voix connue. Un coup de feu, soudain, et la panique saisit l&rsquo;assembl\u00e9e, Une jeune femme hurle. Mazel a pris son fusil. Quelques hommes l&rsquo;entourent, mais ils n&rsquo;ont que des b\u00e2tons.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, brusquement, des dragons d\u00e9valent la pente, conduits par le lieutenant de la Fage, son sabre \u00e0 la main. Le cur\u00e9 Taillade descend derri\u00e8re. Mazel a d\u00e9charg\u00e9 son arme sur le premier dragon, \u00e0 bout portant, et a disparu tout d&rsquo;un coup. En un instant, c&rsquo;est une m\u00eal\u00e9e confuse qui tourne \u00e0 la fuite \u00e9perdue, au milieu des coups de feu, des plaintes et des cris des dragons : \u00ab\u00a0Vive le Roi ! \u00a0\u00bb Tue ! Tue ! \u00ab\u00a0Le cur\u00e9 a saisi une femme par les poignets et la secoue : \u00ab\u00a0Tu n&rsquo;as pas honte ! Tu n&rsquo;as pas honte !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la rivi\u00e8re, on court pour \u00e9chapper aux soldats dans les gros galets o\u00f9 l&rsquo;on se tord les pieds, dans les rochers qu&rsquo;on escalade vers la petite passerelle, vers l&rsquo;eau, o\u00f9, d\u00e9j\u00e0, les premiers arriv\u00e9s se jettent. Les soldats tirent dans le tas et, le fusil d\u00e9charg\u00e9, frappent de la crosse et de la ba\u00efonnette.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie est tomb\u00e9e derri\u00e8re un rocher avec Marguerite. Elles repartent. Elles sont comme folles. Le lieutenant court avec ses hommes vers la passerelle pour couper le passage aux plus lents. Il sabre, sans regarder ceux qu&rsquo;il rattrape, les bras, les t\u00eates. Il hurle : \u00ab\u00a0Tue ! Tue ! \u00a0\u00bb Marguerite et Marie 1&rsquo;entendent dans leur dos. Elles vont traverser. Elles mettent le pied ensemble sur la grosse poutre. Le lieutenant est sur leurs talons., \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Marie se retourne et voit son sabre lev\u00e9, son \u0153il. Elle se prot\u00e8ge du bras. Marguerite glisse, re\u00e7oit le coup de sabre, tombe dans la rivi\u00e8re et d\u00e9s\u00e9quilibre l&rsquo;officier qui manque d&rsquo;y tomber \u00e0 son tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie court d\u00e9j\u00e0 \u00e0 sur l&rsquo;autre rive, hagarde. Flore et Bouzanquet courent pr\u00e8s d. elle, surgis de la rivi\u00e8re, ruisselants d&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-bas, Marguerite se noie avec d&rsquo;autres et, pr\u00e8s des feux, enjambant les morts, on rassemble les prisonniers que le cur\u00e9 Raillade apostrophe : \u00ab\u00a0Relaps ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 16 F11<\/h2>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve se l\u00e8ve de la chaise \u00e0 haut dossier o\u00f9 elle \u00e9tait assise toute droite, dans la salle \u00e0 d\u00eener de sa demeure, que nous connaissons d\u00e9j\u00e0. Mais la grande table ne porte plus de nappe, ni de vaisselle d&rsquo;apparat, et sa lourde masse sombre et luisante rend le lieu encore plus s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges et le capitaine Poul \u00e9taient assis devant la veuve et se l\u00e8vent avec elle. Il y a un silence que l&rsquo;abb\u00e9 est le premier \u00e0 rompre : \u00ab\u00a0Madame, le souvenir de Monsieur Villeneuve restera longtemps dans nos c\u0153urs un mod\u00e8le de vertu toute enti\u00e8re d\u00e9di\u00e9e au Roi et \u00e0 l&rsquo;Eglise&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve porte une robe de dentelles noires et tient dans ses mains gant\u00e9es un fin mouchoir : \u00ab\u00a0La veille encore, il me disait quel serait son soulagement quand le calme&#8230; \u00a0\u00bb Elle ne va pas au bout de sa phrase, \u00e9mue, et le capitaine Poul saisit sa main avec compassion. \u00ab\u00a0On m&rsquo;a dit, Madame, que vous \u00e9tiez sur votre d\u00e9part ?\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0Non, Capitaine. \u00a0\u00bb Elle h\u00e9site. \u00ab\u00a0Enfin, je ne sais&#8230; sans doute, irais-je prendre les eaux \u00e0 Vals. J&rsquo;ai besoin de calme et de solitude&#8230; Mais il me faut mettre avant mon d\u00e9part un peu d&rsquo;ordre dans mes affaires&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve a repris sa main pour essuyer discr\u00e8tement une larme, l&rsquo;abb\u00e9 s&rsquo;en saisit \u00e0 son tour : \u00ab\u00a0Nous partageons votre douleur, Madame. \u00a0\u00bb Il la porte \u00e0 ses l\u00e8vres pour prendre cong\u00e9. \u00ab\u00a0Dieu rappelle les siens. Et nous devons montrer&#8230; \u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0Il venait juste d&rsquo;acqu\u00e9rir une terre pr\u00e8s de V\u00e9zenobres ! &#8230; \u00a0\u00bb Les yeux de Madame Villeneuve se mouillent de nouvelles larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine Poul reprend sa main, tandis que l&rsquo;abb\u00e9 compatit, tout en reculant, hochant la t\u00eate douloureusement, avant de se pencher tr\u00e8s bas pour la saluer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 17 F12<\/h2>\n\n\n\n<p>L&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges descend le large et sobre escalier, de pierre de la demeure des Villeneuve. Le baron de Vergnas est en train de le gravir avec sa fille et ils se rencontrent au milieu des marches. \u00ab\u00a0Les gentilshommes nouveaux convertis perdent un homme de bien, dit le baron. Il avait eu la grandeur d&rsquo;\u00e2me de nous comprendre et de faire de nous des dignes sujets du Roi. Il avait su pr\u00e9server le sens de la justice et sa s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 visait le bonheur de tous&#8230;&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;abb\u00e9 approuve sobrement, et prend cong\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En bas, dans le vestibule dall\u00e9, un laquais introduit le lieutenant de la rage et, tandis que le baron de Vergnas et Catherine montent vers le capitaine Poul qui vient d&rsquo;appara\u00eetre en haut de l&rsquo;escalier, l&rsquo;abb\u00e9 rejoint son prot\u00e9g\u00e9 en bas des marches.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 18 F24<\/h2>\n\n\n\n<p>Jacques Combassous est chez son fr\u00e8re, \u00e0 Vergnas. Ils sont assis dans l&rsquo;unique salle, \u00e0 la fois cuisine et chambre, de la maison d\u2019\u00c9lie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une grande chemin\u00e9e \u00e0 cr\u00e9maill\u00e8re, une huche, un coffre et une table avec deux bancs, un grand tas de b\u00fbches et de branches s\u00e8ches pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e2tre. Le plafond aux grosses poutres est tr\u00e8s bas, c&rsquo;est qu&rsquo;on est sous la grange, et, au fond, pr\u00e8s d&rsquo;un lit de coin ferm\u00e9 de rideaux de grosse toile, la salle ouvre largement sur l&rsquo;\u00e9curie.<\/p>\n\n\n\n<p>Elie et Jacques mangent la soupe de f\u00e8ves, plongeant leurs cuillers dans deux vaisseaux de bois. Sur la table, il y a un petit morceau de pain dur, dans un linge, un fromage, un grand couteau et une \u00e9cuelle de ch\u00e2taignes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils mangent silencieusement, sans un mot, lentement; avec soin, et Jacques poursuit ses pens\u00e9es. On entend sa voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;avais quitt\u00e9 ma maison et j&rsquo;\u00e9tais venu chez mon fr\u00e8re, peu de jours apr\u00e8s la mort de ma femme. J&rsquo;avais entendu parler de ceux qui venaient de prendre les armes pour d\u00e9fendre notre foi et j&rsquo;avais r\u00e9solu d&rsquo;aller joindre leur troupe au d\u00e9sert et d&rsquo;examiner par moi-m\u00eame leur conduite et, si j&rsquo;en \u00e9tais \u00e9difi\u00e9, de demeurer avec eux, ou, s&rsquo;il en \u00e9tait autrement, de m&rsquo;en retourner chez moi&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Au mur, bien en vue, Elie Combassous a dispos\u00e9 comme tous les nouveaux convertis les signes d&rsquo;all\u00e9geance \u00e0 la nouvelle foi, le b\u00e9nitier, et le crucifix et sur une planche son livre de messe et son chapelet. L\u2019\u0153il de Jacques fixe ces objets d&rsquo;idol\u00e2trie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Je ne communiquai cette r\u00e9solution \u00e0 personne afin que si, par la raison que je viens de dire, j&rsquo;\u00e9tais oblig\u00e9 de m&rsquo;en retourner chez moi, je puisse le faire sans danger. Car les soldats \u00e9taient venus dans le village, mena\u00e7ant de pillage et de br\u00fblement, \u00e0 cause d&rsquo;une assembl\u00e9e qu&rsquo;ils avaient surprise, massacrant le pauvre peuple et faisant des prisonniers, confisquant en repr\u00e9sailles les biens des morts et saisissant les bestiaux de ceux qui n&rsquo;\u00e9taient point retourn\u00e9s dans leur maison, s\u00fbrs que beaucoup d&rsquo;entre eux s&rsquo;\u00e9taient retir\u00e9s au d\u00e9sert avec les r\u00e9volt\u00e9s&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 19 F25<\/h2>\n\n\n\n<p>La plate-forme rocheuse o\u00f9 nous avons vu Marie conduire les d\u00e9serteurs et l&rsquo;amas de rochers qui la domine. Par un d\u00e9dale de passages \u00e9troits, de petites gorges qui s\u00e9parent les blocs et font entre eux comme de ruelles envahies de v\u00e9g\u00e9tation, on acc\u00e8de \u00e0 un petit plateau, un \u00ab\u00a0castellas \u00ab\u00a0, qui a servi jusqu&rsquo;ici de refuge secret \u00e0 la petite troupe de G\u00e9d\u00e9on. De l\u00e0, il domine la naissance de deux vall\u00e9es, et leurs villages. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, on voit Barre-des-C\u00e9vennes, au loin, et la cam de l &lsquo;Hospitalet, de l&rsquo;autre, les montagnes du Boug\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mazel, agenouill\u00e9 sur les pierres, prie et G\u00e9d\u00e9on, pr\u00e8s de lui, regarde son troupeau. Il est grossi de nouvelles recrues, mais il offre un triste spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les jeunes gens et les jeunes filles rescap\u00e9s de l&rsquo;assembl\u00e9e surprise sont l\u00e0, avec une vieille, m\u00eal\u00e9s \u00e0 la troupe de G\u00e9d\u00e9on. Dans leur fuite, ils ont d\u00e9chir\u00e9 leurs habits, certains ont perdu leurs chaussures, d&rsquo;autres avaient abandonn\u00e9 leurs v\u00eatements de dessus pour se cacher dans la rivi\u00e8re et ils n&rsquo;ont presque plus rien sur le corps, d&rsquo;autres ne se sont pas remis du choc nerveux et n&rsquo;arr\u00eatent pas de grelotter.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont group\u00e9s autour d&rsquo;un petit feu. Isabeau et Fran\u00e7oise, les deux jeunes femmes v\u00eatues en hommes, qui appartiennent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la troupe, pr\u00e9parent une soupe de ch\u00e2taignes. La Fleur adoss\u00e9 \u00e0 un rocher tient, \u00e9troitement serr\u00e9e contre lui, Marie. Elle dort d&rsquo;un sommeil profond, \u00e9puis\u00e9e. Il y a quelques bless\u00e9s l\u00e9gers, de grandes estafilades de sabres, que Bouzanquet et Dauphin\u00e9 soignent avec des herbes, d\u00e9chirant une chemise pour faire des bandages. Flore, Jeanne Pelat, Samuel Gu\u00e9rin, Jean-Baptiste Fort, sont couch\u00e9s \u00e0 m\u00eame la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mazel qui priait toujours, s&rsquo;agite. Il se renverse en arri\u00e8re, tombe sur le dos, secou\u00e9 de convulsions, dans une \u00e9trange crise qui le fait se courber comme un arc. On commence \u00e0 l&rsquo;entourer. Les dormeurs se r\u00e9veillent. Mazel pousse des cris rauques, prononce des paroles \u00e0 peine articul\u00e9es qui demeurent dans sa gorge, et que G\u00e9d\u00e9on, pench\u00e9 sur lui, \u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, valides et bless\u00e9s, gar\u00e7ons et filles, se sont approch\u00e9s et regardent, effray\u00e9s, le proph\u00e8te en crise. Alors, G\u00e9d\u00e9on Laporte se l\u00e8ve et se met \u00e0 les haranguer de sa voix tonitruante :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;esprit vient de parler ! Vous \u00eates envoy\u00e9s pour venger ceux qu&rsquo;on a fait pendre, rouer, envoyer aux gal\u00e8res. Vous n&rsquo;avez plus rien. Les papistes vous ont tout pris, ils ont fait renoncer vos p\u00e8res \u00e0 leur religion par le minist\u00e8re des soldats et des supplices ! Ils ont ras\u00e9 vos temples. Ils vous ont mis leurs pr\u00eatres sur le dos comme autant de vermines, pour se nourrir de vous, lever l&rsquo;imp\u00f4t, vous espionner, enr\u00f4ler de force les plus r\u00e9solus ! Et maintenant, vous \u00eates sans souliers et sans habits et vous n&rsquo;avez plus que vos chemises. Vous \u00eates proscrits. Les gal\u00e8res, la potence et la roue vous attendent. Allez-vous mourir comme des l\u00e2ches ? Autant acheter avec votre sang les pr\u00e9cieuses libert\u00e9s qu&rsquo;on a prises \u00e0 vos p\u00e8res ! Si nous sommes r\u00e9solus, on nous suivra. Si nous sommes pers\u00e9cut\u00e9s, on nous aimera, nous gagnerons de nouvelles recrues. De la nourriture, vous en trouverez dans les villages. Des v\u00eatements, des fusils, vous en trouverez chez les pr\u00eatres ou sur le corps des soldats du Roi&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 20 F26<\/h2>\n\n\n\n<p>Les pentes de la montagne au-dessus des ch\u00e2taigneraies. Un sentier \u00e0 travers les rochers et la v\u00e9g\u00e9tation qui se fait plus rare. Plus bas, on voit un tournant du chemin royal. Plus bas encore, et plus loin, les champs et les maisons de Vergnas. C&rsquo;est la fin de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, le ciel commence \u00e0 se dorer.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Combassous gravit le sentier d&rsquo;un pas r\u00e9gulier. Il est v\u00eatu simplement, comme nous l&rsquo;avons vu jusque l\u00e0, mais il porte un manteau roul\u00e9 dans son dos, avec une corde qui fait bandouli\u00e8re. Il n&rsquo;a aucun bagage.<\/p>\n\n\n\n<p>On entend sa voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Je partis de chez mon fr\u00e8re une apr\u00e8s-midi de la mi-ao\u00fbt de l&rsquo;ann\u00e9e 1702. Je dis que je m&rsquo;en retournais chez moi, et je fis d&rsquo;abord un d\u00e9tour d&rsquo;une demie-lieue pour le laisser croire, priant Dieu qu&rsquo;il me garantisse de rencontrer des soldats, avant de quitter le chemin pour chercher les attroup\u00e9s dans la montagne, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;on m&rsquo;avait laiss\u00e9 entendre qu&rsquo;on pouvait les rencontrer. Je me souviens qu&rsquo;en marchant, je songeai que nos ennemis bl\u00e2meraient ma conduite et m&rsquo;accuseraient de m&rsquo;\u00eatre jet\u00e9 parmi les r\u00e9volt\u00e9s par fain\u00e9antise ou pour de mauvaises affaires. Mais je n&rsquo;avais point de mauvaises affaires. J&rsquo;\u00e9tais aim\u00e9 et ch\u00e9ri parmi mes compatriotes. Si j&rsquo;avais contract\u00e9 quelques dettes, je les avais acquitt\u00e9es toutes avant de partir. J&rsquo;avais rendu la dot que j&rsquo;avais tir\u00e9e de mon \u00e9pouse et j&rsquo;avais abandonn\u00e9 encore sept louis d&rsquo;or entre les mains de mon beau-p\u00e8re. J&rsquo;avais abandonn\u00e9 meubles, linge et autres choses qu&rsquo;il faut dans un petit m\u00e9nage, abandonn\u00e9 les laines et entames que j&rsquo;avais dans ma petite boutique, abandonn\u00e9 enfin les deux terres que j&rsquo;avais d\u00e9frich\u00e9es et sem\u00e9es et que j&rsquo;avais gagn\u00e9es \u00e0 la sueur de mon visage, n&rsquo;ayant encore rien eu de l&rsquo;h\u00e9ritage de mes parents. Je renon\u00e7ai \u00e0 tout avec la m\u00eame disposition que si je n&rsquo;avais rien poss\u00e9d\u00e9. Ce n&rsquo;\u00e9tait donc ni par fain\u00e9antise, ni pour de mauvaises affaires que j&rsquo;avais pris mon parti. Et, au contraire, pour la premi\u00e8re fois, je ressentis dans mon c\u0153ur une grande paix&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 21 F27<\/h2>\n\n\n\n<p>Les jardins du ch\u00e2teau de Vergnas. L&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges est avec le baron, ils sont arr\u00eat\u00e9s devant un rosier que Monsieur de Vergnas taille avec de gros ciseaux de jardinier. Il porte un v\u00eatement campagnard et des bottes de chasse.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, ils repartent dans l&rsquo;all\u00e9e. Ils marchent lentement, pensifs. Le baron, surtout, est absorb\u00e9 en lui-m\u00eame et, de temps en temps, l&rsquo;abb\u00e9 lui jette un regard \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus loin, devant eux, Catherine de Vergnas marche au bras de Fran\u00e7ois de la Fage. Ils vont du m\u00eame pas de promenade.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de l&rsquo;all\u00e9e, un jardinier tient deux chevaux par la bride, devant le portail qui donne sur le chemin de Vergnas.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil est au couchant et rougit les rochers et les sommets environnants. On voit, \u00e0 travers les arbres, le ch\u00e2teau de Vergnas et sa fa\u00e7ade rose dans la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;heure est calme et paisible.<\/p>\n\n\n\n<p>Le baron s&rsquo;arr\u00eate devant un dernier rosier. Catherine et Fran\u00e7ois sont arriv\u00e9s pr\u00e8s des chevaux et le jeune homme saisit la main de la jeune fille pour prendre cong\u00e9. Le baron les regarde et se tourne vers l&rsquo;abb\u00e9. \u00ab\u00a0Je vous remercie, cher ami, d&rsquo;avoir pris sur votre temps et sur vos affaires pour venir jusqu&rsquo;\u00e0 nous. Vergnas n&rsquo;est pas fertile en distractions et Catherine&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>-\u00ab\u00a0Monsieur, interrompt l&rsquo;abb\u00e9, il faut le dire \u00e0 Monsieur de la Fage. C&rsquo;est lui qui en a eu l&rsquo;id\u00e9e&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur de Vergnas s&rsquo;est d\u00e9tourn\u00e9 pour avancer ses ciseaux vers le rosier. \u00ab\u00a0Permettez-moi d&rsquo;y revenir, Monsieur\u00a0\u00bb, dit l&rsquo;abb\u00e9 d&rsquo;une voix douce. \u00ab\u00a0Monsieur de la Fage est de vieille noblesse catholique et c&rsquo;est un bon serviteur du Roi. Certes, il n&rsquo;a pas de fortune, mais ce n&rsquo;est pas de cela que votre maison a besoin&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Revenez\u00a0\u00bb, dit Catherine en souriant \u00e0 Fran\u00e7ois, tandis qu&rsquo;il lui baise la main et que, pr\u00e8s du rosier, l&rsquo;abb\u00e9 prend cong\u00e9 du baron.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 22 F28<\/h2>\n\n\n\n<p>Monsieur de Vergnas entre dans sa chambre et ferme derri\u00e8re lui la porte \u00e0 double tour. C&rsquo;est une pi\u00e8ce aux nobles proportions mais sans luxe. Il y a un grand lit de ch\u00eane \u00e0 rideaux, une chemin\u00e9e, une vaste et lourde armoire de bois presque noir et deux chaises.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va tirer les rideaux de la fen\u00eatre mais des rayons du soleil couchant continuent \u00e0 filtrer par les interstices des toiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le baron revient vers le lit et commence \u00e0 se d\u00e9shabiller. Il quitte son habit, son gilet, ses bottes, sa culotte et ses bas. Lorsqu&rsquo;il est en chemise, pieds nus, il va vers l&rsquo;armoire, l&rsquo;ouvre, y fouille, au fond, derri\u00e8re les piles de linge et sort une grosse Bible.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors Monsieur de Vergnas pose le livre sur une chaise, l&rsquo;ouvre, et s&rsquo;agenouille sur les carreaux, pour le lire et pour prier.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 23 F29<\/h2>\n\n\n\n<p>Un sentier dans les ch\u00e2taigniers au-dessus de Vergnas. Il rejoint le chemin royal \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du village que l&rsquo;on aper\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 \u00e0, un peu plus bas. C&rsquo;est le soir. La nuit n&rsquo;est pas loin, le cr\u00e9puscule commence \u00e0 estomper les formes.<\/p>\n\n\n\n<p>La troupe de G\u00e9d\u00e9on Laporte avance sous les arbres. Ils sont une vingtaine \u00e0 peine, en tout. G\u00e9d\u00e9on ouvre la marche avec les d\u00e9serteurs et la plupart des armes \u00e0 feu. Abraham Mazel est \u00e0 l &lsquo;arri\u00e8re-garde, derri\u00e8re les nouvelles recrues, gar\u00e7ons et filles, qui se sont arm\u00e9s de b\u00e2tons et de gourdins. Jacques Combassous est au milieu d&rsquo;eux. On entend sa voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je joignis les attroup\u00e9s et G\u00e9d\u00e9on Laporte me prit dans sa troupe. Le proph\u00e8te Abraham Mazel \u00e9tait avec lui. Ce soir-l\u00e0, il r\u00e9cita la Pri\u00e8re pour un troupeau d\u00e9sol\u00e9 avec tant de z\u00e8le que je fus comme ravi, en extase. Puis, comme la plupart des \u00e9chapp\u00e9s de la fatale assembl\u00e9e les avait rejoints comme moi et qu&rsquo;ils manquaient de vivres, il fut r\u00e9solu entre les chefs que, pour montrer \u00e0 nos ennemis que les attroup\u00e9s ne s&rsquo;\u00e9taient point dispers\u00e9s, nous irions en prendre dans les mains de ceux qui les gardaient, \u00e0 Vergnas&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>En arrivant \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e de la ch\u00e2taigneraie, l\u00e0 o\u00f9 le sentier rejoint le chemin de Vergnas, la troupe ralentit et un geste imp\u00e9rieux de G\u00e9d\u00e9on l&rsquo;arr\u00eate. Mazel le rejoint, pendant que tous se couchent sur le bord du sentier ou se tapissent derri\u00e8re les gros troncs. Jacques, couch\u00e9 sur le sol pr\u00e8s des hommes de t\u00eate, suit des yeux tout ce qui se passe.<\/p>\n\n\n\n<p>A cent pas, c&rsquo;est 1&rsquo;entr\u00e9e du village et un des soldats que le lieutenant a laiss\u00e9s au cur\u00e9 Taillade est en faction devant un petit pont de pierre qui enjambe le ruisseau.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on et Mazel tiennent un conciliabule avec La Fleur et les trois autres d\u00e9serteurs. Marie est l\u00e0 aussi, et Bouzanquet. Puis, les quatre hommes en uniformes vont pour descendre sur le chemin. Mais G\u00e9d\u00e9on les rappelle d&rsquo;un geste. Il montre les jambes nues de Dauphin\u00e9 et ses pieds entortill\u00e9s de chiffons. Il appelle Bouzanquet qui a des bas et des souliers. Dauphin\u00e9 lui donne son justaucorps et son fusil.<\/p>\n\n\n\n<p>Les quatre uniformes sont arriv\u00e9s sur le chemin en un instant. Ils marchent vers le petit pont, en ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur, deux pas en avant des autres. On dirait une rel\u00e8ve de garde. La sentinelle vient de les voir. L&rsquo;homme l\u00e8ve son arme. Sous les arbres, tout le monde retient son souffle. On entend la voix de l &lsquo;homme : \u00ab&nbsp;Qui va l\u00e0 ?&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;Dauphin\u00e9 !&nbsp;\u00bb r\u00e9pond La Fleur avec autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne se sont pas arr\u00eat\u00e9s de marcher et leur allure disciplin\u00e9e en impose. L&rsquo;homme de garde h\u00e9site, baisse son fusil. Ils arrivent \u00e0 sa hauteur. Brusquement, La Fleur le frappe au cou et Bouzanquet lui arrache son fusil des mains. L&rsquo;homme tombe, veut se relever, mais un coup de crosse de Reboul le couche.<\/p>\n\n\n\n<p>Vite, ils l&rsquo;ont tir\u00e9 derri\u00e8re le petit pont et Bouzanquet s&rsquo;est mis \u00e0 sa place. Avec son uniforme, de loin, on peut le prendre pour la sentinelle. Il fait de plus en plus sombre. Les autres se sont plaqu\u00e9s contre le mur de la premi\u00e8re maison du village.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur fait signe \u00e0 G\u00e9d\u00e9on et celui-ci fait signe \u00e0 son tour \u00e0 ceux qui sont imm\u00e9diatement derri\u00e8re lui : quatre hommes de sa troupe aguerrie, avec deux fusils, et Dauphin\u00e9 qu l&rsquo;accompagnent Marie et Fran\u00e7oise. Le petit groupe, conduit par G\u00e9d\u00e9on, sort rapidement du couvert, franchit le chemin et gagne le petit pont par les pr\u00e9s, en contre-bas, pour n&rsquo;\u00eatre pas vu du village. Seuls demeurent sous les arbres les nouvelles recrues, parmi lesquelles Jacques, Flore, Jeanne, Fort et Mazel, avec le reste de la troupe et un fusil.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-bas, pr\u00e8s du petit pont, G\u00e9d\u00e9on donne des ordres pendant que Fran\u00e7oise et Marie d\u00e9troussent le corps inerte de la sentinelle. Dauphin\u00e9 trouve enfin des bottes et un nouveau justaucorps. Bouzanquet lui rend son fusil et prend celui du mort. Maintenant ils se s\u00e9parent en deux groupes \u00e9gaux. Il y a un uniforme de plus, mais surtout, un fusil de plus. G\u00e9d\u00e9on part donc avec trois fusils et La Fleur avec trois autres. Fran\u00e7oise suit G\u00e9d\u00e9on, tandis que Marie suit La Fleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie a pris \u00e0 la sentinelle un baudrier auquel est suspendu une esp\u00e8ce de long coutelas, un sabre court et large. Cette arme ne la quittera plus.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on et La Fleur s&rsquo;\u00e9loignent pour contourner le village avec leurs hommes, l&rsquo;un par le haut, l&rsquo;autre par le bas. Longeant les murs, s&rsquo;abritant derri\u00e8re les granges, ils disparaissent bient\u00f4t \u00e0 la vue.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela s&rsquo;est pass\u00e9 tr\u00e8s vite. On sent qu&rsquo;un plan a \u00e9t\u00e9 concert\u00e9 et ex\u00e9cut\u00e9 avec la plus grande discipline, sous l&rsquo;autorit\u00e9 de G\u00e9d\u00e9on. Mazel, les v\u00e9t\u00e9rans, les nouvelles recrues, ont suivi les op\u00e9rations avec la plus grande attention. On les sent impatients d&rsquo;agir \u00e0 leur tour et Mazel fait lever tout son monde, les dispose en rang par quatre, sous les arbres, et leur fait mettre leurs armes faux r\u00e9emmanch\u00e9es, b\u00e2tons et gourdins \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule comme des fusils. Puis, ils attendent, silencieux et tendus.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 24 F29<\/h2>\n\n\n\n<p>Chez le cur\u00e9 Taillade, dans la salle basse de sa maison, l\u00e0 o\u00f9 nous l&rsquo;avons vu recevoir l&rsquo;abb\u00e9 et le lieutenant, les trois soldats restants et le brigadier vont passer la nuit. L&rsquo;un dort sur un banc, le long du mur, deux autres sont attabl\u00e9s et jouent aux cartes, un pichet de vin entre eux. Le brigadier s&rsquo;est lev\u00e9 et va vers la fen\u00eatre jeter un coup d\u2019\u0153il au dehors. Ce qu&rsquo;il voit l&rsquo;intrigue et il sort sur le pas de la porte. La nuit va bient\u00f4t tomber. En face de lui, en enfilade, le terre-plein devant l&rsquo;\u00e9glise, la ruelle qui d\u00e9bouche sur le petit pont, le chemin et, plus loin, la masse sombre de la ch\u00e2taigneraie. Le village est silencieux. Mais le brigadier est un peu inquiet de ne pas voir la sentinelle sur le petit pont. Machinalement, il revient prendre son fusil dans la pi\u00e8ce et ce geste attire l&rsquo;attention des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le brigadier est ressorti, son fusil \u00e0 la main et il appelle : \u00ab\u00a0La Rouvi\u00e8re ! Il Mais personne ne r\u00e9pond. Les trois autres l&rsquo;ont rejoint, ils sont sur le pas de la porte et une vague crainte commence \u00e0 les gagner.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, un coup de feu retentit dans le haut du village, puis deux. Les soldats se pr\u00e9cipitent sur leurs armes au moment o\u00f9 Monsieur Taillade, p\u00e2le, descend l&rsquo;escalier, boutonnant sa soutane, balbutiant : \u00ab&nbsp;Vous avez appel\u00e9 ? On a tir\u00e9 ? On a tir\u00e9 ?&nbsp;\u00bb Mais ils ne prennent pas le temps de lui r\u00e9pondre et sortent, leur fusil \u00e0 la main, au moment m\u00eame o\u00f9 un coup de feu retentit, cette fois, vers le petit pont, et o\u00f9 surgit, tout \u00e0 coup, sur le chemin, une troupe nombreuse, arm\u00e9e (on la voit, dans la nuit tombante, h\u00e9riss\u00e9e de fusils) qui s&rsquo;avance sur le village au chant terrible du Psaume des Batailles :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Que Dieu se montre seulement<br>Et on verra soudainement<br>Abandonner la place<br>Le camp des ennemis \u00e9pars,<br>Et ces haineux de toutes parts<br>Fuir devant sa face&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Les soldats se retournent d\u00e9j\u00e0 pour d\u00e9taler et Monsieur Taillade se jette dans leur chemin, criant : \u00ab\u00a0Ne fuyez pas ! Ne fuyez pas ! \u00a0\u00bb quand des coups de feu \u00e9clatent d&rsquo;un troisi\u00e8me c\u00f4t\u00e9, celui-l\u00e0 m\u00eame vers lequel ils allaient fuir. Alors, affol\u00e9s, ils refluent vers la maison du cur\u00e9, s&rsquo;y enferment, tirant la lourde table contre la porte, toujours suivis de Monsieur Taillade, qui va de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, s&rsquo;agrippant \u00e0 leurs \u00e9paules, les conjurant : \u00ab\u00a0D\u00e9fendez-vous, Messieurs ! D\u00e9fendez-vous ! \u00ab\u00a0. Le brigadier s&rsquo;est d\u00e9barrass\u00e9 de lui d&rsquo;une bourrade \u00ab\u00a0Vous savez ce qu&rsquo;ils font aux pr\u00eatres ? Il lui crie-t-il au visage. \u00ab\u00a0Ils sont cent et nous sommes quatre !\u00a0\u00bb Monsieur Taillade s&rsquo;est effondr\u00e9 sur le banc, glac\u00e9 d&rsquo;horreur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 25 F29<\/h2>\n\n\n\n<p>Marie et La Fleur arrivent sur le terre-plein de l&rsquo;\u00e9glise en se tenant la main, avec Reboul, Dauphin\u00e9 et Mo\u00efse Plantat, par le haut du village, comme Mazel y entre par l&rsquo;autre bout avec sa troupe, au chant du Psaume. Ils rient de plaisir. Dans les fa\u00e7ades basses, quelques volets s&rsquo;entr&rsquo;ouvrent. Un vieux et une vieille sortent m\u00eame de leur maison, pleurant d&rsquo;entendre chanter un psaume. Mais la plupart des maisons restent r\u00e9solument ferm\u00e9es. Il est vrai que la plus grande partie de la jeunesse de Vergnas se trouve d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, avec Abraham Mazel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 26 F29<\/h2>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, G\u00e9d\u00e9on, avec Fran\u00e7oise, Bouzanquet et les deux autres remontent du bas du village, traversant les cours, les jardins, escaladant les murettes. Et soudain, un rire \u00e9norme secoue G\u00e9d\u00e9on, qui montre le cur\u00e9 et les quatre soldats glissant du toit d&rsquo;une grange, derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9glise, sautant dans un pr\u00e9 et courant, courant dans la pente, vers le fond de la vall\u00e9e, sans armes, \u00e0 perdre haleine.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 27 F29<\/h2>\n\n\n\n<p>Marie embrasse le vieil Ozias sur le pas de sa porte et le force \u00e0 rentrer. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la ruelle, Jacques frappe \u00e0 la porte de son fr\u00e8re. Il insiste et appelle. Mais Elie, cach\u00e9 au fond de sa maison, ne r\u00e9pond pas, et Jacques retourne vers les autres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 28 F30<\/h2>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;aube, le ciel rosit au-dessus des cr\u00eates, mais ce n&rsquo;est pas cette lueur qui illumine le terre-plein. Un grand feu flambe devant la porte ouverte de l&rsquo;\u00e9glise. Abraham Mazel et Jacques l&rsquo;alimentent avec les bancs, les statues, les cand\u00e9labres et les \u00e9tendards qu&rsquo;ils sortent de la nef.<\/p>\n\n\n\n<p>A la lumi\u00e8re des grandes flammes dansantes, devant la grange o\u00f9 les soldats gardaient le bl\u00e9, G\u00e9d\u00e9on et sa troupe battent le grain sur une aire improvis\u00e9e. Les jeunes gens fouettent les gerbes \u00e0 grands coups de fl\u00e9aux et les poussi\u00e8res, les pailles qui volent aux lueurs du feu brillent comme des \u00e9tincelles. On va vite, on vannera le grain plus tard et les filles, \u00e0 la h\u00e2te, enfournent aussi bien de la paille que du bl\u00e9 dans les sacs. Mais enfin c&rsquo;est un bl\u00e9 que les soldats n&#8217;emporteront pas.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 29 Non tourn\u00e9, ou coup\u00e9 au montage<\/h2>\n\n\n\n<p>Le jour s&rsquo;est lev\u00e9 et le soleil frappe d\u00e9j\u00e0 les hauts versants de la vall\u00e9e. Mais, plus bas, il n&rsquo;a pas encore dissip\u00e9 la brume blanche qui monte de la rivi\u00e8re, baignant tout, ouatant les formes, les bruits.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 30 F31<\/h2>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on et sa troupe passent les derni\u00e8res granges de Vergnas. Les gar\u00e7ons portent sur leur dos les sacs de bl\u00e9 et les filles transportent les armes de ceux qui sont trop lourdement charg\u00e9s. Flore porte un tamis. Ils ont les traits creus\u00e9s, et m\u00eame Mazel a l&rsquo;air fatigu\u00e9. Mais on les sent joyeux. G\u00e9d\u00e9on ferme la marche, content de soi, veillant sur sa troupe d\u00e9guenill\u00e9e et sur son pr\u00e9cieux chargement. Jacques Combassous marche pr\u00e8s de lui. On entend sa voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0A la fin de cette rude nuit et avant que le soleil ne f\u00fbt lev\u00e9, Abraham Mazel nous rassembla pour nous exhorter puis, nous chant\u00e2mes un psaume. En nous retirant de Vergnas, avec les vivres et les fusils abandonn\u00e9s chez le cur\u00e9, nous br\u00fbl\u00e2mes l&rsquo;\u00e9glise et, l&rsquo;alarme ayant \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par les soldats enfuis, tous les papistes des environs prirent les armes. Mais nous ne rencontr\u00e2mes aucun de nos ennemis, Abraham Mazel ayant proph\u00e9tis\u00e9 par inspiration que, ce jour-l\u00e0, il ne nous arriverait aucun mal&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Ils descendent \u00e0 travers les pr\u00e9s vers le lit de la rivi\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 la brume est la plus \u00e9paisse, et ils s&rsquo;y estompent bient\u00f4t comme des fant\u00f4mes. Derri\u00e8re eux, par-dessus les toits de Vergnas, une \u00e9norme colonne de fum\u00e9e monte dans le ciel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 31 F32<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le jardin de la maison de feu Monsieur le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9. Au bout d&rsquo;une all\u00e9e retir\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;abri de quelques arbres, une table est dress\u00e9e sous une vaste ombrelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve et le capitaine Poul sont attabl\u00e9s. Le repas vient de s&rsquo;achever, un valet emporte les plats. Le capitaine est peut-\u00eatre \u00e9prouv\u00e9 par la chaleur, mais il ne le montre pas trop. La veuve laisse voir un visage aussi r\u00e9joui que le lui permet son deuil, mais on devine, si on ne le savait d\u00e9j\u00e0, que la table est pour elle un de ces lieux o\u00f9 l&rsquo;on peut oublier les tourments de l&rsquo;existence. La grande chaleur &#8211; sa peau est moite \u2013 n&rsquo;entame pas la vivacit\u00e9 de son regard.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine vient de faire des bouts-rim\u00e9s :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Les fanatiques que je crains<br>Sont vos beaux yeux ma Sylvie,<br>Et, si la guerre va son train&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>On sent qu&rsquo;il cherche la rime. \u00ab\u00a0Ne plaisantez pas, capitaine, dit la veuve. Quel c\u0153ur pourrait s&rsquo;assurer aupr\u00e8s de vous, si vous courez toujours au-devant du danger ? \u00ab\u00a0C&rsquo;est que, Madame, il y va de mon honneur et de mon devoir. \u00a0\u00bb Mais cette r\u00e9ponse, faite sur un ton d&rsquo;\u00e9vidence, ne satisfait pas Madame Villeneuve. Le sujet semble lui tenir \u00e0 c\u0153ur : \u00ab\u00a0Pourquoi ne pas vous \u00e9tablir ? Les terres se vendent pour rien et la d\u00e9solation des huguenots en fera vendre encore.\u00a0\u00bb Le capitaine Poul a un geste d&rsquo;impuissance. \u00ab\u00a0Madame, lorsque j&rsquo;achetai ma compagnie, elle devint toute ma fortune. H\u00e9las ! elle a fondu sur les bords du Rhin. Et, aujourd&rsquo;hui, je fais la guerre loin du Roi, contre une poign\u00e9e de s\u00e9ditieux qui refusent le combat, ignorent tout de l&rsquo;art des batailles, et n&rsquo;ont aucun sens de l&rsquo;honneur !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine n&rsquo;a pas pu se d\u00e9fendre d&rsquo;une certaine amertume et Madame Villeneuve s&rsquo;est attendrie en l&rsquo;\u00e9coutant. Elle le regarde et lui parle avec douceur, comme elle ferait \u00e0 un enfant : \u00ab\u00a0Allons, allons Capitaine, ne revenez pas sur les coups du sort&#8230; Vous savez combien on vous estime&#8230; \u00a0\u00bb Le capitaine pose sur la veuve \u00e9mue un regard o\u00f9 se lit brusquement la froide d\u00e9termination de sa virilit\u00e9 insatisfaite. Il saisit sa main et la baise.<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve a \u00e9prouv\u00e9 un effroi soudain, mais elle y a pris du plaisir. Elle abandonne un instant sa main, mais doit la retirer bien vite. Une servante accourt et, derri\u00e8re elle, au bout de l&rsquo;all\u00e9e, on voit se profiler la haute silhouette de l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges. Il arrive \u00e0 grands pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Le visage du capitaine s&rsquo;est tendu en voyant l&rsquo;abb\u00e9. Celui-ci s&rsquo;excuse aupr\u00e8s de la veuve. Mais les \u00e9v\u00e9nements, dit-il, lui commandaient de joindre au plus vite le capitaine Poul. En effet, l&rsquo;\u00e9glise de Vergnas est en flammes. Les attroup\u00e9s ont mis en fuite les soldats charg\u00e9s de garder l&rsquo;imp\u00f4t de l&rsquo;Eglise et ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 un d\u00e9tachement qui allait les surprendre. L&rsquo;abb\u00e9 est contrit et pr\u00e9occup\u00e9. Regardant le capitaine, il se demande si on n&rsquo;arrivera jamais \u00e0 punir les exactions des s\u00e9ditieux, et jusques \u00e0 quand ils pourront d\u00e9fier l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;Eglise et du Roi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine Poul est congestionn\u00e9. Il ne parvient pas \u00e0 prononcer une parole. Il se l\u00e8ve et se penche vers la veuve pour la saluer. \u00ab\u00a0Excusez-moi, articule-t-il enfin. Mais mon devoir m&rsquo;oblige \u00e0 me retirer&#8230; Sans doute serez-vous d\u00e9j\u00e0 partie lorsque je reviendrai. Il a un geste navr\u00e9, se penche une derni\u00e8re fois, se d\u00e9tourne et s&rsquo;\u00e9loigne d&rsquo;un pas d\u00e9cid\u00e9, laissant Madame Villeneuve avec l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 32 F33<\/h2>\n\n\n\n<p>La rivi\u00e8re. L&rsquo;eau court entre des pierres et des rochers formant un gu\u00e9. Il y a des grands arbres pench\u00e9s au dessus du courant. Il fait beau. Le soleil est haut. De la v\u00e9g\u00e9tation touffue de la rive, dans le sable et les galets, \u00e9merge la troupe de G\u00e9d\u00e9on. G\u00e9d\u00e9on et Mazel pataugent, traversant la rivi\u00e8re avec un groupe o\u00f9 l&rsquo;on reconna\u00eet, entre autres, Jacques, Bouzanquet et Fran\u00e7oise. Le reste, avec Marie, La Fleur et ses trois amis, rejoint un sentier qui s&rsquo;\u00e9loigne de la berge et grimpe dans les ch\u00e2taigniers.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 33 F34<\/h2>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on, Mazel, Jacques et Bouzanquet marchent d&rsquo;un bon pas avec ceux qui ont travers\u00e9 la rivi\u00e8re. Tous portent des armes, sauf Jacques qui n&rsquo;en a pas encore. Ils suivent un chemin caillouteux qui borde un terrain \u00e9troit, allong\u00e9 entre la montagne et la rivi\u00e8re. On approche d&rsquo;un petit mas, quelques b\u00e2tisses blotties sous des escarpements rocheux, tout pr\u00e8s du courant. Il y a des bl\u00e9s, des pr\u00e9s, un verger, et tout, dans ce lieu isol\u00e9, dit le calme et la paix. Mais le groupe va son chemin, -peu sensible aux charmes du site.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;ils arrivent dans la cour de la maison, serr\u00e9e entre sa grange et sa remise, un chien aboie et une femme se montre en haut des marches de pierres qui conduisent \u00e0 la porte. C&rsquo;est la Brunet, que nous avons d\u00e9j\u00e0 vue \u00e0 la moisson. Elle serre un enfant contre elle. \u00ab\u00a0O\u00f9 est ton mari ? \u00a0\u00bb demande G\u00e9d\u00e9on. \u00ab\u00a0Il n&rsquo;est pas l\u00e0&#8230; Il est \u00e0 Vergnas \u00a0\u00bb dit-elle, et son \u0153il. agrandi fixe le gros homme barbu qui monte les marches vers elle, l&rsquo;\u00e9carte doucement, et entre dans la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les autres restent align\u00e9s dans la cour, en bas de l&rsquo;escalier, et la regardent. G\u00e9d\u00e9on ressort bient\u00f4t et rejoint Mazel. La Brunet est descendue derri\u00e8re lui, laissant l&rsquo;enfant sur les marches. Elle redit faiblement : \u00ab\u00a0Il n&rsquo;est pas l\u00e0. \u00a0\u00bb Et pendant qu&rsquo;ils se mettent \u00e0 fouiller la grange, la remise,<\/p>\n\n\n\n<p>l&rsquo;\u00e9curie, elle ne les quitte pas des yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on est devant le four qui s&rsquo;arrondit contre le mur de la maison, et, brusquement, enfon\u00e7ant ses deux mains par l&rsquo;\u00e9troite ouverture, il en tire Brunet par les pieds, qui s&rsquo;agrippe, r\u00e9siste en vain \u00e0 cette poigne de fer, et tombe \u00e0 plat ventre quand G\u00e9d\u00e9on le l\u00e2che. A cet instant, Mazel et Bouzanquet \u00e9paulent leurs armes. La Brunet pousse un cri, et Jacques la retourne contre le mur au moment o\u00f9 les fusils partent. Elle lui \u00e9chappe, court prendre son enfant sur les marches, redescend et, finalement, n&rsquo;ose fuir, le pressant contre sa poitrine, recroquevill\u00e9e contre le mur, pendant que G\u00e9d\u00e9on va achever le mouchard d&rsquo;un coup de pistolet.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques a sorti de dessous sa chemise un grand papier qu&rsquo;il d\u00e9plie. Il porte, soigneusement peints \u00e0 l&rsquo;encre brune, en lettres capitales, ces mots : \u00ab\u00a0AINSI SERA-T-IL FAIT AUX TRAITRES ET AUX PERSECUTEURS.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, pench\u00e9 sur le cadavre, Jacques ne sait pas trop comment s&rsquo;y prendre pour accrocher le papier. Finalement il prend une pierre et la pose sur le dos du mort pour maintenir la pancarte. Mazel a surveill\u00e9 l&rsquo;op\u00e9ration, puis il se tourne vers la Brunet, toute ratatin\u00e9e de terreur, et l&rsquo;apostrophe : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;elle partage le sort de Judas, celle qui a partag\u00e9 ses deniers ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Mais G\u00e9d\u00e9on secoue sa grosse barbe et grogne : \u00ab\u00a0Il a pay\u00e9. \u00a0\u00bb Il grimpe les marches et entre dans la maison pour en ressortir l&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, tenant un plat d&rsquo;\u00e9tain qu&rsquo;il lance \u00e0 ses hommes : \u00ab\u00a0Tiens, Bouzanquet, c&rsquo;est pour remplacer nos trois balles. \u00a0\u00bb dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils quittent la cour, laissant le mort la face contre terre, sa pancarte dans le dos. La Brunet et son enfant se confondent presque avec le mur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 34 F36<\/h2>\n\n\n\n<p>Le capitaine Poul et le lieutenant de la rage sont pench\u00e9s sur la Brunet. Elle n&rsquo;a pratiquement pas chang\u00e9 de place, mais elle s&rsquo;est affaiss\u00e9e sur le sol, prostr\u00e9e. L&rsquo;enfant, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle, regarde les uniformes des officiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s du cadavre de Brunet et sa pancarte, tient les chevaux des officiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Une vingtaine de dragons sont dans la cour, la plupart se sont assis \u00e0 l&rsquo;ombre de la remise. Deux d&rsquo;entre eux sont entr\u00e9s dans la maison pour chercher de la nourriture. Un autre mange ce qu&rsquo;il a trouv\u00e9, assis sur les marches de l&rsquo;escalier, de la vaisselle \u00e9parpill\u00e9e autour de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Ils sont partis de quel c\u00f4t\u00e9 ?\u00a0\u00bb demande Poul \u00e0 la veuve. Mais elle ne r\u00e9pond pas, le menton sur la poitrine. Il lui fait lever la t\u00eate et r\u00e9p\u00e8te la question, martelant les mots, exc\u00e9d\u00e9. Mais elle demeure muette. Fran\u00e7ois de la Fage est retourn\u00e9 calmement \u00e0 son cheval. Il regarde Poul qui va d&rsquo;un pas rageur jusqu&rsquo;au cadavre, et qui d\u00e9gaine pour le retourner en s&rsquo;aidant de son sabre, furieux, sans le moindre m\u00e9nagement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ramasse la pancarte, la d\u00e9chire, se penche pour voir la t\u00eate, qui ne lui dit rien, et se redresse avec col\u00e8re, criant : \u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a rien \u00e0 tirer de ces abrutis ! \u00ab\u00a0.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le rebord de l&rsquo;escalier, pr\u00e8s du soldat qui mange, dans la vaisselle \u00e9parpill\u00e9e, il y a un plat d&rsquo;\u00e9tain. Le capitaine se soulage avec un grand coup de sabre qui le fait voler en l&rsquo;air, tout tordu.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais un soldat reste les yeux lev\u00e9s. Puis deux, puis tous. Le capitaine et le lieutenant suivent les regards. Dans le ciel, par-dessus les rochers, monte, en grosses volutes sombres, un \u00e9norme panache de fum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux officiers sautent en selle. Le capitaine hurle des ordres, un brigadier rameute les dragons. Les hommes se l\u00e8vent et ramassent leurs armes en ren\u00e2clant, lorsque un bras se tend et d\u00e9signe un autre coin du ciel. Dans la direction exactement oppos\u00e9e au premier, derri\u00e8re une autre cr\u00eate, monte un second panache de fum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Quittant la ferme, laissant la veuve \u00e0 ses larmes, au milieu de la cour jonch\u00e9e de vaisselle et de d\u00e9bris, le capitaine divise son d\u00e9tachement en deux groupes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il prend la t\u00eate du premier, le lieutenant emm\u00e8ne le second, Chacun s&rsquo;en va vers un incendie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 35 F37<\/h2>\n\n\n\n<p>Jacques Combassous marche entre La Fleur et Marie, suivi de Dauphin\u00e9, Reboul, Mo\u00efse et quelques autres, Ils sont neuf, Ils suivent un chemin \u00e0 flanc de montagne, qui traverse un bois \u00e9pais de ch\u00e2taigniers. Entre les arbres, en dessous d&rsquo;eux, le chemin royal sort du couvert au fond d&rsquo;un vallon, franchissant un torrent sur un pont de pierre, et remonte l&rsquo;autre versant \u00e0 travers des pr\u00e9s, passant pr\u00e8s d&rsquo;une bergerie isol\u00e9e, D\u00e9bouchant du pont, on voit le lieutenant de la Fage et ses hommes, marchant d&rsquo;un bon pas. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Le jour que nous exp\u00e9di\u00e2mes le tra\u00eetre qui avait vendu l&rsquo;assembl\u00e9e du clos de Vialat et que G\u00e9d\u00e9on Laporte partagea sa troupe pour br\u00fbler les \u00e9glises de Frussac et de Saint-Laurent, il m&rsquo;envoya pr\u00e9venir La Fleur du lieu o\u00f9 ils devaient se retrouver le soir-m\u00eame. Comme je venais de le rejoindre, nous aper\u00e7\u00fbmes, sur le chemin royal, un d\u00e9tachement de troupe&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 36 F38<\/h2>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois et ses hommes, sur le chemin, sont au milieu de la mont\u00e9e, approchant de la bergerie, lorsque les coups de feu partent sur leur droite, venant du bas des pr\u00e9s, Le lieutenant fait abriter ses hommes et saute \u00e0 bas de son cheval, derri\u00e8re la bergerie, mais un de ses soldats est d\u00e9j\u00e0 touch\u00e9. Pendant que les autres tiraillent, le lieutenant fait le tour de la b\u00e2tisse pour rep\u00e9rer les francs-tireurs. Cinq hommes \u00e0 peine, derri\u00e8re une bosse du pr\u00e9 o\u00f9 poussent deux pommiers. A mi-pente, entre la bergerie et le lit du torrent qui passe plus bas, derri\u00e8re eux, o\u00f9 finit la ch\u00e2taigneraie de l&rsquo;autre versant. Ils sont en contre-bas, n&rsquo;ont que trois fusils, et leur position n&rsquo;est pas tr\u00e8s favorable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le choix de Fran\u00e7ois est vite fait. Il br\u00fble de se distinguer et l&rsquo;occasion est trop favorable pour la laisser \u00e9chapper. Il tire son sabre et son pistolet, encourage ses hommes et, n\u00e9gligeant son cheval, plonge dans la pente, le sabre lev\u00e9, en criant : \u00ab\u00a0Vive le Roi ! Tue ! Tue ! \u00ab\u00a0. Ses soldats reprennent ses cris et le suivent comme un seul homme, d\u00e9valant avec lui, la ba\u00efonnette au fusil.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lieutenant saute un petit foss\u00e9 qui traverse la pente du pr\u00e9. L\u00e0-bas, les attroup\u00e9s n&rsquo;ont plus le temps de recharger leurs armes et ils d\u00e9talent, se repliant vers le lit du torrent. Le d\u00e9tachement est presque en bas du pr\u00e9, courant et hurlant dans la pente. Les fuyards vont arriver au torrent. \u00a0\u00bb : Feu ! Feu ! \u00a0\u00bb rugit le lieutenant. Il tire lui-m\u00eame un coup de pistolet. Ses hommes s&rsquo;arr\u00eatent pour tirer, tous les fusils partent \u00e0 la fois, c&rsquo;est un tonnerre qui se r\u00e9percute \u00e0 travers toute la vall\u00e9e. Les soldats reprennent leur course, les fuyards disparaissent dans le lit du torrent et, soudain, du couvert des ch\u00e2taigniers, part une d\u00e9charge inattendue, peu nourrie mais meurtri\u00e8re et pr\u00e9cise. Deux soldats tombent. Fran\u00e7ois sent ses hommes mollir. : \u00ab\u00a0Chargez ! chargez ! \u00a0\u00bb hurle-t-il. Mais on les tire comme des lapins. Les fuyards, dans le lit du torrent, ont s\u00fbrement eu le temps de recharger leurs armes. Fran\u00e7ois de la Fage sent lui-m\u00eame la peur le saisir. Il veut sien d\u00e9fendre. Deux soldats font demi-tour et remontent le pr\u00e9 en courant. \u00ab\u00a0L\u00e2ches ! Il leur crie le lieutenant. Mais les autres les imitent et il faut bien qu&rsquo;il fasse demi-tour lui-m\u00eame. \u00ab\u00a0Salauds ! Salauds ! \u00a0\u00bb hurle-t-il aux hommes qui courent devant lui, courant comme eux.<\/p>\n\n\n\n<p>La pente du pr\u00e9 est raide, un homme a l\u00e2ch\u00e9 son fusil pour mieux courir. Des balles sifflent. Un autre soldat tombe et roule. Derri\u00e8re, on entend des r\u00e9volt\u00e9s qui chargent \u00e0 leur tour. Fran\u00e7ois les voit par-dessus son \u00e9paule. Ils sont une dizaine et, tout en courant, ils ramassent les fusils abandonn\u00e9s et ceux des bless\u00e9s. Devant, Fran\u00e7ois voit son cheval pr\u00e8s de la bergerie. Si pr\u00e8s, et si loin. Un quatri\u00e8me soldat, devant lui, s&rsquo;\u00e9croule en g\u00e9missant. Fran\u00e7ois le d\u00e9passe, sent une vive douleur \u00e0 la cuisse, et tombe \u00e0 son tour, roulant dans le petit foss\u00e9 qu&rsquo;il allait franchir. O\u00f9 il dispara\u00eet presque dans les herbes, faisant le mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les poursuivants le d\u00e9passent, continuant \u00e0 courir apr\u00e8s les soldats. Fran\u00e7ois respire. \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est rien\u00a0\u00bb dit-il pour lui-m\u00eame, machinalement, t\u00e2tant sa cuisse, regardant le bless\u00e9, un peu plus bas, qui g\u00eet dans l&rsquo;herbe et met du temps \u00e0 mourir, soufflant comme un b\u0153uf.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Fran\u00e7ois a vu en bas du pr\u00e9 Marie, qu1accompagne un attroup\u00e9. Ils s&rsquo;arr\u00eatent pr\u00e8s des deux bless\u00e9s, ou morts, on ne peut pas voir de loin, et les d\u00e9troussent, prenant leurs armes, leurs harnachements, d\u00e9boutonnant leurs v\u00eatements, les roulant dans l&rsquo;herbe pour les leur \u00f4ter, tirant leurs bottes, leurs pantalons. Et les jambes inertes des hommes ont des mouvements ridicules.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;ils sont nus (ils ont pris m\u00eame leur chemise), Marie se penche sur eux et, de son sabre court, ach\u00e8ve les bless\u00e9s en le plongeant dans leurs poitrines.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant elle remonte vers le bless\u00e9 qui souffle toujours, tout pr\u00e8s du lieutenant. Au-dessus, on entend des cris et la fusillade qui continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bless\u00e9 geint quand on le d\u00e9shabille. Marie se penche sur lui pour l&rsquo;achever. Couch\u00e9 dans le foss\u00e9, Fran\u00e7ois voit ses jambes sous sa jupe d\u00e9chir\u00e9e. La courbe de ses hanches. Elle est belle. Elle se retourne, rencontre son regard, et comprend ce qu&rsquo;il dit sans doute.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Ah&#8230; ! \u00a0\u00bb dit-elle machinalement. Et elle demeure immobile un instant, sans que leurs regards se quittent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais son compagnon la tire par le bras. Une fusillade, nourrie se rapproche. On entend le pi\u00e9tinement des hommes qui courent. Les attroup\u00e9s refluent et Marie court avec eux, emportant quatre uniformes et oubliant le lieutenant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine Poul est l\u00e0. Fran\u00e7ois de la Fage le regarde du fond de son foss\u00e9. Sur son cheval, il est immense. Il beugle, agitant son grand sabre : \u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a rien \u00e0 tirer de ces abrutis ! \u00a0\u00bb Fou de rage. Puis il donne des ordres, des soldats entourent le lieutenant, l&rsquo;aident \u00e0 se lever. Ce n&rsquo;est pas trop grave. Il peut presque marcher. Une \u00e9raflure. On lui am\u00e8ne son cheval.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 37 F39<\/h2>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la fin de l&rsquo;apr\u00e8s-midi et le soleil va se coucher. La petite troupe de La Fleur gravit un chemin de troupeaux qui monte du fond d&rsquo;une vall\u00e9e \u00e9troite, au flanc d&rsquo;un versant abrupt, coup\u00e9 par des lits de torrents. On a quitt\u00e9 les ch\u00e2taigniers, il n&rsquo;y a plus que quelques fuyards, et la v\u00e9g\u00e9tation maigre, l&rsquo;herbe s\u00e8che des hauteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re La Fleur, entre Dauphin\u00e9 et Reboul, marche un inconnu en costume de paysan qui semble leur prisonnier.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie a remplac\u00e9 sa robe d\u00e9chir\u00e9e par une culotte militaire et des gu\u00eatres, quelques autres ont enfil\u00e9 les justaucorps pris aux soldats. Deux d&rsquo;entre eux portent sur leurs \u00e9paules le reste du butin de l&#8217;embuscade, roul\u00e9 en ballots. Presque tout le monde a un fusil. Jacques marche derri\u00e8re Marie. On entend sa voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Nous part\u00eemes pour rejoindre G\u00e9d\u00e9on Laporte tout de suite apr\u00e8s l&#8217;embuscade o\u00f9 j&rsquo;avais gagn\u00e9 un fusil. C&rsquo;est celui dont je me suis toujours servi et, quoique j&rsquo;en eusse trouv\u00e9 de plus beaux parla suite, je n&rsquo;en ai jamais chang\u00e9. Ce fut le premier combat o\u00f9 je me sois trouv\u00e9. Nous n&rsquo;avions encore ni bu, ni mang\u00e9 ce jour-l\u00e0 et notre h\u00e2te \u00e9tait grande d&rsquo;arriver au lieu fix\u00e9. Mais comme nous en approchions, nous surpr\u00eemes sur le m\u00eame chemin un homme qui se disait porteur d&rsquo;un message pour G\u00e9d\u00e9on Laporte et qui recherchait ses quartiers. Il portait un pistolet. Nous l&#8217;emmen\u00e2mes apr\u00e8s l&rsquo;avoir d\u00e9sarm\u00e9&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Au sommet de la mont\u00e9e, on voit quelques bergeries adoss\u00e9es \u00e0 la pente, \u00e0 moiti\u00e9 enfouies sous une cr\u00eate rocheuse et le groupe, qui avan\u00e7ait jusque-l\u00e0 d&rsquo;un bon pas, ralentit son effort, se sentant d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9. Ils entrent d&rsquo;un pas presque tra\u00eenant dans le petit hameau, mais rien n&rsquo;y bouge. Plus on s&rsquo;en approche et plus les bergeries semblent d\u00e9sertes. Ils regardent autour d&rsquo;eux, inquiets. Aucun signe de vie ne se manifeste. La Fleur fait arr\u00eater tout son monde. On n&rsquo;entend que le bruit de l&rsquo;eau qui coule dans un abreuvoir de pierre.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur s&rsquo;approche de la construction la plus proche. Il ouvre la porte qui grince, prudemment. On voit une salle \u00e9troite et longue, vo\u00fbt\u00e9e, \u00e0 moiti\u00e9 creus\u00e9e dans le roc. Contre le mur, il y a un \u00e2tre o\u00f9 du bois se consume sous une grosse marmite. Sa lueur \u00e9claire vaguement, au fond, du foin, des sacs, une vieille table et un banc.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur sort et fait un signe \u00e0 Marie. Elle imite un cri d&rsquo;oiseau, toujours le m\u00eame. Alors, G\u00e9d\u00e9on et Mazel surgissent de derri\u00e8re une b\u00e2tisse. Et de derri\u00e8re une autre, un peu plus loin, Bouzanquet et le reste de la troupe, avec Flore, Fran\u00e7oise et les autres femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Mais, Diable ! on vous avait pris pour des dragons ! \u00a0\u00bb dit G\u00e9d\u00e9on de sa grosse voix en se frappant la cuisse d&rsquo;une \u00e9norme tape, comptant les fusils, tandis que tout le monde, soulag\u00e9, se retrouve et s&#8217;embrasse. \u00ab\u00a0On les a rencontr\u00e9s, dit La Fleur, et on a rencontr\u00e9 celui-l\u00e0 aussi, \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;inconnu s&rsquo;est avanc\u00e9 : \u00ab\u00a0Je m&rsquo;appelle Soustelles. \u00a0\u00bb G\u00e9d\u00e9on le regarde en se grattant la poitrine et Mazel s&rsquo;est approch\u00e9, soup\u00e7onneux. \u00ab\u00a0C&rsquo;est toi, G\u00e9d\u00e9on Laporte de Branoux ? \u00a0\u00bb demande Soustelles, \u00ab\u00a0C&rsquo;est moi\u00a0\u00bb dit G\u00e9d\u00e9on. Puis Soustelles se tourne vers Mazel, \u00a0\u00bb C&rsquo;est moi Abraham Mazel\u00a0\u00bb dit Mazel devan\u00e7ant la question. \u00ab\u00a0Je vous apporte un message de Jean Cavalier, d&rsquo;Anduze\u00a0\u00bb dit Soustelles en s&rsquo;adressant aux deux hommes. On sent que le nom dit vaguement quelque chose \u00e0 G\u00e9d\u00e9on. Mais, d&rsquo;abord, il fait entrer Soustelles dans la bergerie que La Fleur avait visit\u00e9e en arrivant et o\u00f9 tout le monde a commenc\u00e9 \u00e0 entrer pendant ce dialogue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 38 F47, F40<\/h2>\n\n\n\n<p>Les femmes sont en train de pr\u00e9parer la nourriture \u00e0 la lumi\u00e8re de grosses chandelles et du feu qui flambe dans l&rsquo;\u00e2tre, Les uniformes pris aux soldats, dans un coin, en tas, leurs souliers align\u00e9s contre le mur, Jacques, La Fleur et les autres sont en manches de chemises, pieds nus, assis dans le foin, regardant les femmes travailler. G\u00e9d\u00e9on et Mazel viennent s&rsquo;asseoir \u00e0 la table, devant une chandelle, avec Soustelles qui commence \u00e0 leur parler, On entend la voix de Jacques : \u00ab\u00a0Jean Cavalier, \u00e2g\u00e9 d&rsquo;environ vingt ans, fils d&rsquo;un paysan de Ribaute pr\u00e8s d&rsquo;Anduze, \u00e9tait revenu de Gen\u00e8ve o\u00f9 il travaillait de son m\u00e9tier de boulanger. Il avait des dons de Dieu tr\u00e8s excellents et pr\u00eachait admirablement bien. Ayant ou\u00ef dire ce qui se passait dans nos C\u00e9vennes, il envoya le nomm\u00e9 Soustelles \u00e0 Laporte et Mazel pour leur dire que s&rsquo;ils voulaient descendre dans ses quartiers, ils trouveraient beaucoup d&rsquo;hommes qui les suivraient pour combattre et ledit Soustelles leur remit de sa part une esp\u00e8ce de m\u00e9reau de bois, long de quatre pouces et deux d&rsquo;\u00e9paisseur, comme signe pour se faire conna\u00eetre quand ils l&rsquo;iraient voir&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Soustelles a sorti le m\u00e9reau de dessous sa chemise et l&rsquo;a pos\u00e9 sur la table devant G\u00e9d\u00e9on et Mazel, tous les yeux se sont fix\u00e9s sur le petit objet de bois. C&rsquo;est une sorte de petit b\u00e2ton court et plat, marqu\u00e9 d&rsquo;encoches, comme on en usait chez les boulangers, autrefois. Il est perc\u00e9 d&rsquo;un trou \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 o\u00f9 passe une cordelette, pour le pendre autour du cou.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les femmes servent le repas, distribuant \u00e0 chacun un r\u00e9cipient de bois o\u00f9 fume une lourde soupe de f\u00e8ves.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 39 Coup\u00e9 au montage<\/h2>\n\n\n\n<p>La nuit tombe. Devant une bergerie pr\u00e8s d&rsquo;un feu qu&rsquo;ils ont allum\u00e9 au bord du sentier, Jacques et quelques autres, avant d&rsquo;aller dormir, \u00e9coutent Mazel qui leur lit l&rsquo;Ancien Testament. Ils sont toujours pieds nus, en culottes et chemises, les uns assis, les autres debout, attentifs, \u00e9coutant l&rsquo;histoire du roi Sa\u00fcl et de David, qui partit au d\u00e9sert et devint chef de bande.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 40 F41<\/h2>\n\n\n\n<p>Marie lave ses pieds nus dans l&rsquo;abreuvoir. Son visage est encore mouill\u00e9. Elle quitte sa culotte militaire, la chemise d&rsquo;homme qu&rsquo;elle porte lui arrive aux genoux. Elle lave ses jambes, quand La Fleur s&rsquo;approche d&rsquo;elle et la prend doucement dans ses bras. Elle le laisse faire et il l&#8217;embrasse, mais chastement. Lorsqu&rsquo;il l&rsquo;a l\u00e2ch\u00e9e, elle essuie ses jambes avec la culotte de soldat et entre dans une petite grange voisine.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur, devant l&rsquo;abreuvoir, prend de l&rsquo;eau dans ses mains et se lave le visage. Puis il va rejoindre Marie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 41 F42<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans la grange, La Fleur vient se coucher pr\u00e8s de Marie. Elle a \u00e9tendu ses v\u00eatements sur le foin, avec le justaucorps du jeune homme, pour faire une couche. Dans l&rsquo;obscurit\u00e9, elle l&rsquo;aide \u00e0 se d\u00e9shabiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s de l&rsquo;autre mur, sur une couche semblable, Flore dort contre Bouzanquet.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 42 Coup\u00e9 au montage<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans la premi\u00e8re bergerie, G\u00e9d\u00e9on, la barbe dans ses bras crois\u00e9s, dort sur la table et ronfle comme une forge. Le m\u00e9reau est encore sur la table. A c\u00f4t\u00e9 de lui, assis sur le m\u00eame banc, Jacques lit sa Bible.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre les sacs, couch\u00e9s sur le foin, au fond, Soustelles dort aussi, ainsi que trois jeunes gens. La femme \u00e2g\u00e9e qui suit la troupe depuis l&rsquo;assembl\u00e9e surprise est en train de ranger les uniformes pris aux soldats royaux. Pr\u00e8s de la table, \u00e0 la lumi\u00e8re de la chandelle, elle les plie soigneusement, s\u00e9parant les justaucorps, les chemises, les culottes, en faisant de petits paquets qu&rsquo;elle aligne sur le sol, le long du mur, en prenant bien garde de ne faire aucun bruit pour ne pas r\u00e9veiller ceux qui dorment.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 43 Non film\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;aube. Tout le camp est r\u00e9uni pr\u00e8s de l&rsquo;abreuvoir, autour de Mazel, chantant un psaume. Soustelles est pr\u00e8s de G\u00e9d\u00e9on. Lorsque le chant est termin\u00e9, G\u00e9d\u00e9on, Mazel et Soustelles, avec une dizaine d&rsquo;hommes, se s\u00e9parent du reste de la troupe et se mettent \u00e0 descendre le sentier. Fran\u00e7oise est avec eux. G\u00e9d\u00e9on porte le m\u00e9reau de bois suspendu \u00e0 son cou. Depuis le d\u00e9but de cette sc\u00e8ne on entendait la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F44<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Pendant deux jours, nous rest\u00e2mes dans ce hameau, priant Dieu, chantant des psaumes, lisant l\u2019\u00c9criture Sainte et notre proph\u00e8te nous adressa chaque jour une exhortation tir\u00e9e du Livre qu&rsquo;il accompagnait de ses r\u00e9flexions. Le dimanche d&rsquo;apr\u00e8s la Saint-Barth\u00e9l\u00e9my, en ao\u00fbt, G\u00e9d\u00e9on et Mazel, avec Soustelles, descendirent du c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;Uz\u00e8s pour y joindre Cavalier, d&rsquo;apr\u00e8s son message, et pour y lever des hommes&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 44 F44<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Pendant leur absence, nous demeur\u00e2mes cois quant aux entreprises, attendant leur retour, nous accordant quelque repos, gardant les vivres, prenant soin de notre linge&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le lit encaiss\u00e9 de la rivi\u00e8re dans le tournant d&rsquo;un vallon. L&rsquo;eau quitte un \u00ab\u00a0gour\u00a0\u00bb (gouffre) entre des rochers pour s&rsquo;\u00e9taler en un large bassin, moins profond, entour\u00e9 de gros galets blancs, qui se termine par une sorte de gu\u00e9 d&rsquo;o\u00f9 le courant repart entre de grosses pierres us\u00e9es vers le gour suivant. Le bruit de l&rsquo;eau qui saute et \u00e9cume est tr\u00e8s fort. Il fait tr\u00e8s beau, il fait tr\u00e8s chaud.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie et Flore lavent du linge au bord du courant. Elles l&rsquo;enroulent en grosses torsades, le frappent sur des pierres plates, le rincent, le pi\u00e9tinent et recommencent. Elles ne portent que leurs chemises d&rsquo;hommes dont elles ont attach\u00e9 les pans entre leurs jambes pour \u00eatre plus libres de mouvements.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus loin, sur les rochers, du linge est d\u00e9j\u00e0 \u00e9tal\u00e9 au soleil, pr\u00e8s de leurs v\u00eatements et de ceux de Bouzanquet et La Fleur, avec leurs armes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se baignent au milieu de la rivi\u00e8re, nus, \u00e0 demi flottant, \u00e0 demi nageant, dans la partie peu profonde du bassin.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus loin, encore, en amont du gour, au bord d&rsquo;une partie plus sablonneuse de la rivi\u00e8re, Jacques, nu lui aussi, barbote, les pieds dans l&rsquo;eau, jouant \u00e0 pi\u00e9ger les alevins de goujons dans un petit bassin qu&rsquo;il a creus\u00e9 dans le sable. Ses v\u00eatements sont pos\u00e9s pr\u00e8s de lui, et son fusil.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil est haut, le ciel d&rsquo;un bleu intense. On sent que les gar\u00e7ons s&rsquo;abandonnent au sentiment de bien-\u00eatre et \u00e0 la chaleur qui les engourdissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Bouzanquet sort finalement de l&rsquo;eau et vient jusqu&rsquo;aux galets pour enfiler sa culotte. Il regarde un instant les filles et appelle Flore. Mais le bruit du courant emp\u00eache qu&rsquo;elle l&rsquo;entende. Alors, avant de se v\u00eatir davantage, il s&rsquo;approche d&rsquo;elle, mais elle ne l&rsquo;entend pas venir, ni Marie, occup\u00e9es qu&rsquo;elles sont \u00e0 battre le linge, lui tournant le dos. Lorsqu&rsquo;il est tout pr\u00e8s, il ramasse de l&rsquo;eau dans le creux de ses mains et en fait couler un filet dans le dos de Flore qui pousse un cri et se renverse en arri\u00e8re, tandis qu&rsquo;il la saisit dans ses bras en riant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Flore n&rsquo;a pas le temps de s&rsquo;abandonner au rire, la peur se lit sur son visage. Saisissant Marie et Bouzanquet, elle leur montre dans la pente broussailleuse, un brigadier et trois dragons qui descendent vers eux, leurs armes \u00e0 la main. Le bruit de la rivi\u00e8re avait couvert leur approche. Ce sont les fuyards de la nuit de Vergnas.<\/p>\n\n\n\n<p>En un instant, Bouzanquet et les deux filles, abandonnant le linge qui s&rsquo;en va dans le courant, ont saut\u00e9 dans les pierres pour rejoindre leurs v\u00eatements et sur-tout leurs armes, criant vers La Fleur et Jacques : \u00ab\u00a0Aux armes ! Aux armes ! \u00a0\u00bb Mais on ne court pas vite, pieds nus, dans les gros galets et, lorsqu&rsquo;ils arrivent aux fusils, ils n&rsquo;ont que le temps de les saisir, d&rsquo;enfiler leurs chaussures \u00e0 la h\u00e2te, et de ramasser leurs v\u00eatements, trois soldats traversant d\u00e9j\u00e0 le gu\u00e9 derri\u00e8re eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Flore et Bouzanquet entrainent Marie qui pleure et hurle ; \u00ab\u00a0La Fleur ! La Fleur ! \u00a0\u00bb Ils grimpent dans les \u00e9boulis d&rsquo;ardoise, sous des arbres, \u00e0 demi-v\u00eatus. Les soldats tirent, les manquent et rechargent leurs armes avant de reprendre la poursuite.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, Jacques et La Fleur ont entendu les cris et les coups de feu et Jacques, ramassant ses frusques et son fusil, a disparu en un instant dans le d\u00e9dale de rochers et de v\u00e9g\u00e9tation du tournant de la rivi\u00e8re, en amont du gour. Et d&rsquo;ailleurs il \u00e9tait le plus \u00e9loign\u00e9 et les soldats ne l&rsquo;avaient peut-\u00eatre pas aper\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais La Fleur, lui, bien en vue, en plein milieu de la rivi\u00e8re, n&rsquo;a pas eu le temps de gagner la rive et, le brigadier lui ordonnant en le couchant en joue de sortir de l&rsquo;eau, de lever les bras et de le rejoindre, il doit s&rsquo;ex\u00e9cuter.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il le fait sans h\u00e2te, approchant lentement de la rive, regardant autour de lui, pensant vite, cherchant une issue \u00e0 la situation en gagnant du temps, demandant \u00e0 aller chercher ses habits. \u00ab\u00a0Apr\u00e8s ! \u00a0\u00bb fait l&rsquo;autre. Viens par ici d&rsquo;abord ! \u00a0\u00bb Tout en parlant, il le menace toujours de son fusil qu&rsquo;il tient d&rsquo;une seule main, la crosse sous le bras, de l&rsquo;autre sortant une dague et d\u00e9bouclant sa ceinture pour en faire un lien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Plus pr\u00e8s ! Il dit le brigadier \u00e0 La Fleur qui sort de l&rsquo;eau. Et il se rapproche lui-m\u00eame, mettant la pointe de sa dague sur l&rsquo;estomac du jeune homme qui, tout nu, a l&rsquo;air d&rsquo;un gringalet \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, posant lentement son fusil sur un rocher en disant : \u00ab\u00a0Reste-l\u00e0, hein ! Reste-l\u00e0 ! \u00a0\u00bb Ne quittant pas La Fleur des yeux. \u00ab\u00a0Donne tes mains\u00a0\u00bb dit-il, quand il a ramen\u00e9 \u00e0 lui la ceinture de sa main rendue libre. La Fleur baisse les bras. Et brusquement, il saisit la dague \u00e0 deux mains, l&rsquo;\u00e9loignant de lui, cherchant \u00e0 d\u00e9s\u00e9quilibrer l&rsquo;autre, qui r\u00e9siste en vocif\u00e9rant des injures, tournant la lame dans les mains ensanglant\u00e9es de La Fleur. Alors, d&rsquo;un coup de pied violent, La Fleur repousse le brigadier en arri\u00e8re, il tombe lourdement sur les rochers, en travers de son fusil. Du temps qu&rsquo;il se rel\u00e8ve, le ramasse, La Fleur a couru vers le lit de la rivi\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 Jacques s&rsquo;\u00e9tait \u00e9clips\u00e9, et dispara\u00eet \u00e0 son tour, au moment m\u00eame o\u00f9 le brigadier parvient enfin \u00e0 tirer, mais le rate.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 45 F45<\/h2>\n\n\n\n<p>Un paysan marche sur le chemin au-dessus de la rivi\u00e8re. Il porte une grande branche de ch\u00e2taignier tr\u00e8s feuillue sur l&rsquo;\u00e9paule. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;avais pourtant \u00e9prouv\u00e9 des craintes en venant dans ce vallon, mais, comme je n&rsquo;\u00e9tais pas proph\u00e8te, mes compagnons n&rsquo;y avaient pr\u00eat\u00e9 aucune attention. Je ne cessais pas d&rsquo;\u00eatre inquiet, cependant, sur leur sort, priant Dieu qu&rsquo;ils aient pu \u00e9chapper comme moi. Pour ce qui me regarde, craignant que toute la montagne ne f\u00fbt investie, je m&rsquo;avisai de couper une branche de ch\u00e2taignier et de la mettre sur mon \u00e9paule, tant pour cacher mon fusil que pour faire croire aux soldats qui pourraient m&rsquo;apercevoir que j&rsquo;\u00e9tais un paysan revenant de travailler&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysan qui marche est Jacques, en effet. Il porte sa chemise par-dessus sa culotte, serr\u00e9e \u00e0 la taille par sa ceinture, sa veste roul\u00e9e dans son dos, et il n&rsquo;a pas remis ses bas. Le chemin longe la rivi\u00e8re, qu&rsquo;il domine, taill\u00e9 dans la pente rocheuse, au flanc de l&rsquo;\u00e9troite vall\u00e9e et, par endroits, des murs de sout\u00e8nement le portent en corniche. Comme Jacques passe au-dessus d&rsquo;un de ces murs, il entend le cri d&rsquo;oiseau caract\u00e9ristique, signal de la troupe de G\u00e9d\u00e9on. Il h\u00e9site, ralentit, regarde autour de lui, s&rsquo;arr\u00eate. La t\u00eate de La Fleur, qui \u00e9tait cach\u00e9 en contrebas, \u00e9merge au ras du chemin&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 46 S46<\/h2>\n\n\n\n<p>Plus loin, le chemin a quitt\u00e9 la rivi\u00e8re et monte sous les arbres. Jacques et La Fleur regardent un homme \u00e0 cheval qui vient vers eux. Il est assez loin, il ne les a pas encore vus. Il laisse aller son cheval au pas dans la mont\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques est assis sur un petit mur de pierres s\u00e8ches, les jambes pendantes. La Fleur est derri\u00e8re le mur, accoud\u00e9 pr\u00e8s de lui, cachant ses mains. Ils ont chang\u00e9 de tenues : Jacques n&rsquo;a plus de chemise, sa veste est \u00e0 m\u00eame sa peau. La Fleur porte la chemise de Jacques, mais c&rsquo;est tout ce qu&rsquo;il a et le mur, en r\u00e9alit\u00e9, cache sa nudit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;homme les a vus. Il a ralenti son cheval. Il continue \u00e0 avancer, mais en les observant. Jacques et La Fleur l&rsquo;observent aussi. Il porte de bons souliers, des gu\u00eatres, une culotte de peau, un justaucorps brun, une sacoche de cuir en bandouli\u00e8re. C&rsquo;est un courrier. Jacques a fait un geste et l&rsquo;homme a arr\u00eat\u00e9 son cheval, pr\u00eat \u00e0 tourner bride. \u00ab\u00a0Ne crains pas\u00a0\u00bb lui dit Jacques. Le cavalier repart et arrive \u00e0 leur hauteur, m\u00e9fiant et peureux. On sent qu&rsquo;il est pr\u00eat \u00e0 s&rsquo;enfuir au galop.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais La Fleur sort rapidement de derri\u00e8re le mur, le fusil de Jacques entre ses mains envelopp\u00e9es de linges sanglants, le couchant en joue. Sa tenue incongrue impressionne l&rsquo;homme, peut-\u00eatre autant que le fusil. Jacques est venu prendre le cheval par la bride. \u00ab\u00a0En bas ! \u00a0\u00bb dit La Fleur. L&rsquo;homme descend de cheval. \u00ab\u00a0Je ne suis pas&#8230; papiste ! \u00a0\u00bb parvient-il \u00e0 dire, terroris\u00e9. Jacques lui prend sa sacoche. \u00ab\u00a0D\u00e9shabille-toi ! \u00a0\u00bb lui dit La Fleur. L&rsquo;homme regarde les pieds nus de La Fleur et il commence par ses souliers.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, Jacques ouvre la sacoche, elle est pleine de lettres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 47 F47<\/h2>\n\n\n\n<p>La sacoche est sur la table de la bergerie. C&rsquo;est le soir, apr\u00e8s le repas. G\u00e9d\u00e9on et Mazel sont de retour avec Cavalier. G\u00e9d\u00e9on a commenc\u00e9 \u00e0 inventorier le contenu de la sacoche. Il vient de d\u00e9cacheter une lettre. C&rsquo;est une lettre d&rsquo;amour, il la lit et fait rire sa troupe.<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart sont l\u00e0, assis par terre, pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e2tre ou le long du mur. Mais d&rsquo;autres ont d\u00fb aller dormir d\u00e9j\u00e0. On a laiss\u00e9 le foin du fond pour Cavalier et les huit hommes qu&rsquo;il a ramen\u00e9s avec lui. Mazel est pr\u00e8s d&rsquo;eux. Les rescap\u00e9s de la rivi\u00e8re sont group\u00e9s, ils viennent s\u00fbrement de raconter leur aventure. La Fleur porte la culotte de peau et la chemise du courrier et ses mains sont plus proprement band\u00e9es. Marie est contre lui, Fran\u00e7oise pr\u00e8s de G\u00e9d\u00e9on, Flore pr\u00e8s de Bouzanquet, les autres filles m\u00eal\u00e9es aux gar\u00e7ons. G\u00e9d\u00e9on lit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; voulez-vous savoir des nouvelles de votre amant ? Ma tr\u00e8s ch\u00e8re, il court apr\u00e8s des abrutis, chevauche apr\u00e8s des fant\u00f4mes et l\u00e8ve un sabre inutile, r\u00eavant aux batai1les plus galantes, et plus secr\u00e8tes, qu&rsquo;il a d\u00fb quitter&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant qu &lsquo;il lit, que ses hommes rient, G\u00e9d\u00e9on jette des regards \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e sur Cavalier. C&rsquo;est un petit jeune homme (il a vingt et un ans) de taille ramass\u00e9e, la t\u00eate forte, enfonc\u00e9e dans les \u00e9paules, blond, l\u2019\u0153il bleu et s\u00e9rieux, tr\u00e8s calme. On voit qu&rsquo;il observe tout, mais il ne rit gu\u00e8re. Ses hommes, autour de lui, demeurent un peu sur la r\u00e9serve. On sent que la fusion ne s&rsquo;est pas encore op\u00e9r\u00e9e entre les deux groupes et que la jovialit\u00e9 envahissante de G\u00e9d\u00e9on bouscule les hommes de Cavalier qui \u00e9coutent la lecture de la lettre avec un l\u00e9ger malaise.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Trois jours loin de vous d\u00e9j\u00e0 et il s&rsquo;impatiente de vos faveurs, de vos gr\u00e2ces, de votre gorge, de vos doigts de f\u00e9e, de toutes vos merveilles, et jure qu&rsquo;il sera de retour avant votre d\u00e9part pour les eaux afin de venir vous t\u00e9moigner de la mani\u00e8re la plus ferme, la plus br\u00fblante&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, G\u00e9d\u00e9on doit s&rsquo;arr\u00eater pour rire et pour m\u00e9nager aussi la surprise de la fin, qui est la signature :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; la passion de celui qui signe votre : Alexandre Poul. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait le capitaine \u00e9crivant \u00e0 Madame Villeneuve, G\u00e9d\u00e9on lit \u00e0 haute voix sur l&rsquo;enveloppe, pour que tout le monde en profite, le nom de la destinataire, Il obtient un franc succ\u00e8s et, tout de m\u00eame, Cavalier et Mazel ont franchement souri.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que les rires s&rsquo;apaisent, que certains saluent et sortent pour aller dormir dans leur bergerie, G\u00e9d\u00e9on d\u00e9cachette d&rsquo;autres lettres, jetant de temps en temps un \u0153il. sur Mazel qui parle \u00e0 voix basse \u00e0 Cavalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Curieusement, la pr\u00e9sence de ce dernier semble brouiller le rapport entre Mazel et G\u00e9d\u00e9on, Mazel semble se sentir plus proche du jeune homme, d&rsquo;ailleurs il a presque son \u00e2ge, que de son tonitruant compagnon, et G\u00e9d\u00e9on en \u00e9prouve peut-\u00eatre quelque jalousie.<\/p>\n\n\n\n<p>En tous les cas, il ram\u00e8ne l&rsquo;attention sur lui en appelant Jacques. \u00ab\u00a0Allez, fils, dit-il, prends ta plume, que j&rsquo;envoie une lettre, \u00a0\u00bb Il tient \u00e0 la main une grande missive \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture fine et serr\u00e9e qui porte un cachet officiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques se l\u00e8ve et prend dans un des sacs une bo\u00eete en bois qu&rsquo;il va ouvrir sur la table, s&rsquo;asseyant, en tirant du papier, une plume et un encrier. Pendant ce temps, G\u00e9d\u00e9on a regard\u00e9 La Fleur et ses mains. \u00ab\u00a0Alors ? La prochaine fois, tu mettras une sentinelle ? \u00a0\u00bb La Fleur grimace et G\u00e9d\u00e9on revient \u00e0 Jacques. Tout ce petit man\u00e8ge a soutenu l&rsquo;attention et provoqu\u00e9 une certaine curiosit\u00e9. Il dicte :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0A Monsieur de Cabri\u00e8res, capitaine au Collet de D\u00e8ze&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on prend son temps, Cavalier et Mazel \u00e9coutent, il savoure avec une certaine coquetterie son effet, regardant Fran\u00e7oise et Flore, sollicitant leur complicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il commence \u00e0 dicter en contrefaisant un peu sa voix et son ton, comme s&rsquo;il \u00e9tait un autre qui ne saurait pas dicter, ni parler convenablement :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Monsieur l&rsquo;officier, je vous \u00e9cris pour ce que mon z\u00e8le pour notre Tr\u00e8s Sainte \u00c9glise et pour le Roi me commande de faire mon devoir&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on n&rsquo;est pas m\u00e9content de ce d\u00e9but, il pousse un petit gloussement de plaisir et repart.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; et de vous informer que des religionnaires insolents convoquent, \u00e0 une lieue de votre garnison, une assembl\u00e9e secr\u00e8te pour la mi-nuit prochaine, au lieu dit : \u00ab\u00a0le Pradel\u00a0\u00bb, pr\u00e8s du village de Saint-Hilaire, ceci dit afin d&rsquo;agir selon ce que vous estimerez votre devoir. Sign\u00e9 : un juste serviteur de notre bien-aim\u00e9 Roi. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Mazel s&rsquo;est lev\u00e9 intrigu\u00e9 et s&rsquo;est rapproch\u00e9 venant s&rsquo;asseoir sur le banc \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Jacques. Au passage, il a voulu prendre la missive officielle d&rsquo;entre les mains de G\u00e9d\u00e9on, qui ne l&rsquo;a pas laiss\u00e9 faire, et qui lit maintenant, \u00e0 haute voix, la suscription : \u00ab\u00a0le capitaine de Cabri\u00e8res \u00e0 Monsieur le Comte de Broglie, commandant les troupes du Roi en Languedoc&#8230; \u00a0\u00bb Puis il parcourt le d\u00e9but en marmonnant pour arriver aux phrases qu&rsquo;il juge int\u00e9ressantes :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; Le temple des religionnaires du Collet de D\u00e8ze dont Monsieur l&rsquo;Intendant a fait diff\u00e9rer la destruction voil\u00e0 plus de quinze ann\u00e9es, exprimant son intention d&rsquo;y \u00e9tablir un h\u00f4pital. Mais le lieu \u00e9tant toujours vide, et aucune disposition ni aucun cr\u00e9dit pour ce faire, accord\u00e9s, j&rsquo;ai pris sur moi d&rsquo;y entreposer nos armes et nos munitions, puisqu&rsquo;il jouxte notre casernement. Vous plairait-il d&rsquo;obtenir de Monsieur l&rsquo;Intendant une confirmation&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on a soulign\u00e9 par sa lecture les informations int\u00e9ressantes. Il regarde Cavalier. Cette fois, il a marqu\u00e9 un point, l\u2019\u0153il du jeune homme s&rsquo;est allum\u00e9. Et d&rsquo;ailleurs, G\u00e9d\u00e9on ne cherche plus \u00e0 faire rire, il parle en chef de la troupe quand il s&rsquo;adresse \u00e0 Mazel : \u00ab\u00a0Ce temple, nous y chanterons&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 48 F48, F49<\/h2>\n\n\n\n<p>D&rsquo;une cr\u00eate bois\u00e9e dominant le Collet de D\u00e8ze, G\u00e9d\u00e9on Mazel et Cavalier observent le village. Le soir tombe. Tout est calme. Des fum\u00e9es toutes droites montent au dessus des toits que dominent l&rsquo;ancien temple et les b\u00e2timents qui servent de caserne \u00e0 la garnison. On voit le chemin qui tourne en quittant les maisons pour plonger vers la vall\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on est impatient, Cavalier tr\u00e8s calme. Mazel est derri\u00e8re eux, avec la troupe. Augment\u00e9e des hommes de Cavalier, elle est plus importante que celle que nous avons vue jusqu&rsquo;ici. Ils sont vingt-huit, exactement. Ils sont assis, serr\u00e9s les uns contre les autres, sous les arbres. Jacques astique soigneusement son fusil, fait jouer le chien, s\u00e8che le bassinet, le charge. Fran\u00e7oise et Marie sont l\u00e0 aussi, avec La Fleur et ses trois amis ainsi que ceux de Vergnas.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, G\u00e9d\u00e9on se frotte les mains et commence \u00e0 jubiler. L\u00e0-bas, sur le chemin, sortant du Collet de D\u00e8ze au son guilleret d&rsquo;un fifre et d&rsquo;un tambour, on voit la troupe du capitaine de Cabri\u00e8res qui \u00e9merge d&rsquo;entre les maisons et prend la direction de la vall\u00e9e. Sur son cheval, le capitaine pr\u00e9c\u00e8de ses soldats, le fifre et le tambour entre eux et lui. On ne peut pas dire que la marche du d\u00e9tachement est aussi gaie que l&rsquo;air du fifre. Apr\u00e8s tout, cette brusque exp\u00e9dition de nuit, \u00e0 une lieue de l\u00e0, ne doit gu\u00e8re les r\u00e9jouir.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que la garnison s&rsquo;\u00e9loigne, les attroup\u00e9s se l\u00e8vent et, en silence, s&rsquo;approchant de l&rsquo;or\u00e9e du bois, au bord du vallonnement qui descend jusqu&rsquo;au village, s&rsquo;assemblent en deux groupes, celui de Cavalier et celui de G\u00e9d\u00e9on devant Mazel qui les exhorte. Les hommes de Cavalier n&rsquo;ont pas de fusils, ils sont arm\u00e9s comme la troupe de G\u00e9d\u00e9on au d\u00e9but. Pendant ce temps, on entend la voix de Jacques (off) :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Nous all\u00e2mes au Collet de D\u00e8ze pendant que la garnison \u00e9tait sortie sur les renseignements fallacieux de la lettre de G\u00e9d\u00e9on. Nous cour\u00fbmes tout droit donner l&rsquo;assaut au casernement pour en d\u00e9loger les soldats qui auraient pu rester pour le garder. Il y en avait, en effet, mais ils s&rsquo;enfuirent \u00e0 notre approche. Et nous entr\u00e2mes dans les lieux sans avoir \u00e0 combattre, ravageant le logement des officiers, ramassant tout ce que nous trouv\u00e2mes, ravissant seulement \u00e0 nos ennemis ce qui pouvait \u00eatre utile \u00e0 notre juste cause, Abraham Mazel nous ayant interdit, par inspiration divine, de nous livrer \u00e0 aucun pillage. Et lorsque nous e\u00fbmes enfonc\u00e9 les portes de l&rsquo;ancien temple et trouv\u00e9 le d\u00e9p\u00f4t d&rsquo;armes dont parlait la lettre du capitaine, G\u00e9d\u00e9on fit rassembler tous les habitants du village et, pour la premi\u00e8re fois depuis dix-sept ans, nous e\u00fbmes la joie de chanter et d&rsquo;entendre pr\u00eacher dans la maison de l\u2019\u00c9ternel&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que Jacques parlait, on a vu toute une s\u00e9rie d&rsquo;images, souvent tr\u00e8s courtes, mouvement\u00e9es, qui ont d\u00e9crit en contrepoint de son r\u00e9cit les \u00e9pisodes qu&rsquo;il \u00e9voque. Tant\u00f4t \u00e9clairant, tant\u00f4t contredisant quelque peu la version simple et candide qu&rsquo;il donne des faits. Dans une lumi\u00e8re de plus en plus cr\u00e9pusculaire, pour finir avec la nuit, on a vu ainsi :<\/p>\n\n\n\n<p>. La descente de la troupe sur la pente du vallon qui conduisait au village, G\u00e9d\u00e9on et Cavalier en t\u00eate. Avec Mazel, Marie et Fran\u00e7oise dans leurs costumes d&rsquo;hommes, La Fleur, Bouzanquet et tous les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>. Leur entr\u00e9e dans le village au pas de course. Sabres lev\u00e9s, ba\u00efonnettes aux fusils, on les voit foncer vers le porche du casernement, d&rsquo;o\u00f9 la sentinelle d\u00e9tale, jetant son arme.<\/p>\n\n\n\n<p>. La Fleur enfon\u00e7ant une porte en haut d&rsquo;un escalier dans la cour du poste. Marie grimpant derri\u00e8re lui avec d&rsquo;autres.<\/p>\n\n\n\n<p>. G\u00e9d\u00e9on jetant un meuble d&rsquo;une fen\u00eatre d&rsquo;o\u00f9 sort une \u00e9paisse fum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>. Marie redescendant l&rsquo;escalier dans la fum\u00e9e, croisant des hommes qui le montent quatre \u00e0 quatre, portant dans ses bras des uniformes et un tambour, \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 Cavalier sort d&rsquo;une \u00e9curie, sous l&rsquo;escalier, un cheval affol\u00e9, qu&rsquo;il ma\u00eetrise.<\/p>\n\n\n\n<p>. G\u00e9d\u00e9on, dans une pi\u00e8ce boulevers\u00e9e, farfouillant dans les tiroirs d&rsquo;un secr\u00e9taire, \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 Mazel, son fusil \u00e0 la main, jette un \u0153il. dans la pi\u00e8ce \u00e0 travers la porte d\u00e9fonc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>. Jacques, La Fleur, Bouzanquet, Reboul et d&rsquo;autres, sortant des fusils et des munitions du d\u00e9p\u00f4t d&rsquo;armes, une pi\u00e8ce \u00e9troite et vo\u00fbt\u00e9e ressemblant \u00e0 quelque chapelle.<\/p>\n\n\n\n<p>. G\u00e9d\u00e9on, Mazel et Cavalier, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s de Reboul qui joue du tambour, parcourant l&rsquo;\u00e9troite rue du village, appelant les habitants \u00e0 venir au temple, suivis de leurs hommes qui portent des branches enflamm\u00e9es en guise de torches.<\/p>\n\n\n\n<p>. Toute la troupe et tous les habitants rassembl\u00e9s, Mazel juch\u00e9 sur une chaire improvis\u00e9e faite d&rsquo;un tonneau, chantant tous ensemble un psaume dans la grande nef nue, \u00e9clair\u00e9e par un feu de branches qui flambe \u00e0 m\u00eame les dalles, devant Mazel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 49 F51<\/h2>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;aube. Les attroup\u00e9s dorment dans un bois, sur une cr\u00eate entre deux vallons, d&rsquo;o\u00f9 Bouzanquet qui est de garde peut surveiller les alentours. Ils sont serr\u00e9s les uns contre les autres pour se prot\u00e9ger du froid matinal, Marie et La Fleur couch\u00e9s pr\u00e8s des bagages, Reboul pr\u00e8s de son tambour, Cavalier sous son cheval attach\u00e9 \u00e0 un arbre, au milieu de ses hommes qui ont maintenant des fusils (qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas quitt\u00e9s pour dormir), des uniformes.<\/p>\n\n\n\n<p>Bouzanquet vient, avec Mazel, r\u00e9veiller G\u00e9d\u00e9on qui dort sur le dos, ronflant comme une forge. Il faut le secouer pour qu&rsquo;il ouvre enfin les yeux, voie l&rsquo;aube et s&rsquo;\u00e9tire, demandant ce qu&rsquo;il y a. \u00ab\u00a0La garnison revient. Il dit Bouzanquet. G\u00e9d\u00e9on se l\u00e8ve et ils vont au bord de la cr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Loin, plus bas, on voit le Collet de D\u00e8ze, l&rsquo;\u00e9paisse fum\u00e9e qui monte encore du casernement incendi\u00e9, et la garnison, \u00e0 quelque distance, qui revient au village. \u00ab\u00a0Il faut partir. \u00a0\u00bb dit Mazel. G\u00e9d\u00e9on regarde la garnison qui s&rsquo;\u00e9tire sur le chemin en une longue colonne. M\u00eame de si loin, on sent qu&rsquo;ils sont fourbus. \u00ab\u00a0Ils sont trop fatigu\u00e9s pour nous courir apr\u00e8s. \u00a0\u00bb dit G\u00e9d\u00e9on. Autour d&rsquo;eux, on a commenc\u00e9 \u00e0 se r\u00e9veiller et des hommes sont venus voir.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on va pour retourner sous son arbre mais Mazel le saisit violemment par le bras et l&rsquo;apostrophe : \u00ab\u00a0Dieu punit l&rsquo;outrecuidant qui ne met sa force qu&rsquo;en lui -m\u00eame ! \u00a0\u00bb et il fixe G\u00e9d\u00e9on de ses yeux terribles. \u00ab\u00a0Il y a de l&rsquo;interdit au milieu de nous ! \u00a0\u00bb Il tremble, les hommes commencent \u00e0 l&rsquo;entourer, ceux qui \u00e9taient encore couch\u00e9s se l\u00e8vent. Ils sont effray\u00e9s, respectueux, et la voix de Mazel se hausse peu \u00e0 peu, passant au ton incantatoire comme il r\u00e9cite un psaume :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0\u00c9ternel, le matin tu entends ma voix,<br>Je me tourne vers toi et je te regarde.<br>Tu hais tous ceux qui commettent l&rsquo;iniquit\u00e9,<br>Tu fais p\u00e9rir les menteurs,<br>Leur gosier est un s\u00e9pulcre ouvert,<br>Frappe-les comme des coupables, \u00f4 Dieu !<br>Pr\u00e9cipite-les !<br>Alors, ceux qui se confient en toi<br>Se r\u00e9jouiront&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Mazel tourne vers G\u00e9d\u00e9on son long visage osseux, et repart : \u00ab\u00a0Je vous le dis, il y a de l&rsquo;Interdit au milieu de nous, et Dieu me l&rsquo;a fait conna\u00eetre par inspiration. Si on le rend, si ceux qui ont touch\u00e9 l&rsquo;or interdit de Satan le rendent, alors, nous passerons ce jour sans encombre. Mais si on le garde, avant ce soir, il nous arrivera malheur ! &#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un silence constern\u00e9 mais G\u00e9d\u00e9on le rompt soudainement, l&rsquo;air sombre, en donnant l&rsquo;ordre du d\u00e9part. La troupe a vite fait de se mettre en marche, ramassant ses bagages, commen\u00e7ant \u00e0 quitter la cr\u00eate, prenant la pente par le biais vers le fond du vallon.<\/p>\n\n\n\n<p>En queue de colonne, Mazel marche pr\u00e8s de G\u00e9d\u00e9on. On dirait qu&rsquo;il ne veut pas le quitter d&rsquo;une semelle, et G\u00e9d\u00e9on jette vers lui, par instants, des regards furtifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, une fusillade \u00e9clate en avant. Mazel met le fusil \u00e0 la main et va courir, mais G\u00e9d\u00e9on le retient. Il fouille dans sa poche : \u00ab\u00a0Tiens\u00a0\u00bb, dit-il, tendant \u00e0 Mazel une tabati\u00e8re d&rsquo;\u00e9b\u00e8ne incrust\u00e9e d&rsquo;or. Mazel la saisit et la jette aussit\u00f4t loin d&rsquo;eux, dans les rochers. \u00ab\u00a0Tu ne pourras pas toucher une arme de tout le jour, dit-il. Le fusil ne partirait pas dans ta main, le sabre se casserait. \u00a0\u00bb Mais G\u00e9d\u00e9on est soulag\u00e9, c&rsquo;est lui qui court le premier vers la t\u00eate de la colonne.<\/p>\n\n\n\n<p>La troupe s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9e, se regroupe et chacun sort ses armes. G\u00e9d\u00e9on et Mazel rejoignent les premiers qui se sont abrit\u00e9s derri\u00e8re des arbres, ou des rochers, et font le coup de feu. Cavalier est l\u00e0, tenant son cheval par la bride. Entre les arbres, on voit l&rsquo;autre versant du vallon. Il est bois\u00e9, comme celui o\u00f9 l&rsquo;on se trouve. Il semble qu&rsquo;il soit plein de soldats, mais on distingue mal \u00e0 cause des arbres. On aper\u00e7oit des uniformes, des officiers \u00e0 cheval, mais ils sont loin et le vallon, au fond duquel coule un ruisseau, s\u00e9pare deux troupes. \u00ab\u00a0Arr\u00eatez de gaspiller les munitions ! \u00a0\u00bb gueule G\u00e9d\u00e9on. Ils sont trop loin ! \u00a0\u00bb L&rsquo;\u00e9pisode de la tabati\u00e8re n&rsquo;a, en rien, entam\u00e9 son assurance et son autorit\u00e9. \u00ab\u00a0Ils sont combien ?\u00a0\u00bb demande-t-il \u00e0 Cavalier. Mais l&rsquo;autre fait un geste \u00e9vasif.<\/p>\n\n\n\n<p>A ce moment, un tout jeune homme arrive jusqu&rsquo;\u00e0 G\u00e9d\u00e9on, repoussant ceux qui l&rsquo;entourent. \u00ab\u00a0La garnison du Collet ! \u00a0\u00bb dit-il. \u00ab\u00a0Et alors ? Il demande G\u00e9d\u00e9on. -Ils ont d\u00fb entendre la fusillade, ils se d\u00e9tournent par ici. -T&rsquo;en fais pas petit ! Ils ont les jambes trop lourdes. Ils sont pas encore l\u00e0, va ! \u00a0\u00bb G\u00e9d\u00e9on donne une tape sur l&rsquo;\u00e9paule du jeune homme et se retourne vers les autres : \u00ab\u00a0On continue, on va bien voir ! \u00a0\u00bb dit-il. La troupe reprend sa route, mais G\u00e9d\u00e9on la fait marcher \u00e0 flanc de versant, parall\u00e8lement au fond du vallon.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 50 F52<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Combien sont-ils ?\u00a0\u00bb demande le capitaine Poul au lieutenant de la Fage. Mais Fran\u00e7ois n&rsquo;en sait rien et il a le m\u00eame geste \u00e9vasif que Cavalier. Ils sont sur leurs chevaux, \u00e0 flanc de pente, au-dessus de leurs hommes qui tirent, cach\u00e9s dans des rochers. On voit la jambe du lieutenant gonfl\u00e9e par un pansement mais cela ne semble pas le faire souffrir beaucoup. \u00ab\u00a0Ils ont un cheval\u00a0\u00bb dit-il. \u00ab\u00a0Vol\u00e9, bien s\u00fbr ! \u00a0\u00bb dit le capitaine. Il est excit\u00e9 comme un jeune homme. \u00ab\u00a0Bon Dieu ! Je crois que je les tiens ! \u00a0\u00bb Puis, d\u00e9signant les soldats : \u00ab\u00a0Allez les faire cesser, ils sont trop loin. \u00a0\u00bb Et comme le lieutenant s&rsquo;\u00e9loigne, il crie : \u00ab\u00a0Et dites \u00e0 ces bourgeois de la milice qu&rsquo;ils ne sont pas \u00e0 l&rsquo;exercice et qu&rsquo;ils vont devoir payer de leurs personnes ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>La fusillade cesse. Le capitaine Poul regarde sur le versant d&rsquo;en face la troupe de G\u00e9d\u00e9on qu&rsquo;on distingue un peu mieux maintenant. Tout \u00e0 coup, il se dresse sur ses \u00e9triers et hurle de toutes ses forces, faisant porter sa voix : \u00ab\u00a0G\u00e9d\u00e9on Laporte ! \u00a0\u00bb La voix r\u00e9sonne dans le vallon, r\u00e9percut\u00e9e par les \u00e9chos. \u00ab\u00a0Tu cours comme un lapin ! Tu refuses le combat comme un l\u00e2che sans honneur ! \u00a0\u00bb Crier a soulag\u00e9 le capitaine, il n&rsquo;est pas m\u00e9content de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le vallon, tout \u00e0 coup, retentit de l&rsquo;\u00e9norme voix de G\u00e9d\u00e9on, que les \u00e9chos r\u00e9percutent \u00e0 son tour : \u00ab\u00a0Poul ! On te plumera ! Retourne \u00e0 tes fornications ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Poul est fou de rage, il hurle : \u00ab\u00a0L\u00e2che ! Tu ne sais pas te battre ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Et la voix de G\u00e9d\u00e9on de r\u00e9pondre : \u00ab\u00a0Poule mouill\u00e9e ! Il te faut beaucoup de soldats pour prouver ton courage ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois retrouve le capitaine qui rumine sa fureur. \u00ab\u00a0Ils s&rsquo;\u00e9loignent&rsquo; : fait-il remarquer poliment. \u00ab\u00a0On les suit ! on les suit ! \u00a0\u00bb dit Poul.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 51 F53<\/h2>\n\n\n\n<p>La troupe de G\u00e9d\u00e9on arrive \u00e0 la lisi\u00e8re du bois qui la couvrait jusque-l\u00e0. Le vallon tourne et s&rsquo;\u00e9vase, formant une sorte de large cuvette, travers\u00e9e dans le bas par le ruisseau qui court entre les deux versants. Sur leur droite, la cr\u00eate se prolonge en une longue ar\u00eate qui se termine par un \u00e9peron rocheux, dominant la pente \u00e0 l&rsquo;autre bout du vallon.<\/p>\n\n\n\n<p>En face, le capitaine et le lieutenant arrivent \u00e0 d\u00e9couvert avec les soldats et un maigre d\u00e9tachement de la milice bourgeoise. Ils sont une quarantaine.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on et Cavalier, encore cach\u00e9s sous le couvert du bois, regardent la troupe de Poul et le terrain. Le vieux malin et le jeune homme se sont compris tr\u00e8s vite. G\u00e9d\u00e9on montre \u00e0 Cavalier la cr\u00eate rocheuse et celui-ci va parler \u00e0 ses hommes. Ils se mettent aussit\u00f4t en mouvement, franchissant la cr\u00eate, s&rsquo;\u00e9loignant rapidement, longeant le versant ext\u00e9rieur, \u00e0 l&rsquo;abri du regard des royaux, pour aller se poster derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9peron rocheux.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, G\u00e9d\u00e9on est sorti du couvert et Cavalier, revenu pr\u00e8s de lui, est mont\u00e9 sur son cheval. G\u00e9d\u00e9on est aussi excit\u00e9 que le capitaine Poul. Mais Mazel vient lui dire : \u00ab\u00a0Souviens-toi de l&rsquo;interdit. \u00a0\u00bb et \u00e7a le rend furieux. \u00ab\u00a0Eh ! vous vous battrez pour moi ! \u00a0\u00bb grogne-t-il. Et il d\u00e9ploie ses hommes sur le haut du vallon.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des royaux, le versant est assez abrupt, parsem\u00e9 de broussailles et de rochers, mais du c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9volt\u00e9s, la pente est plus longue et plus douce, coup\u00e9e par un petit mur de pierres s\u00e8ches, en partie \u00e9croul\u00e9, qui court parall\u00e8lement au ruisseau, \u00e0 mi-pente.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre le ruisseau et le mur, le terrain est presque plat, comme une prairie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 52 F54<\/h2>\n\n\n\n<p>Le capitaine Poul a fait placer ses troupes en deux lignes. Les miliciens m\u00eal\u00e9s \u00e0 des soldats, au deuxi\u00e8me rang. Il passe devant eux, \u00e0 cheval. L\u00e0-bas, G\u00e9d\u00e9on semble parler \u00e0 ses hommes. Le capitaine Poul harangue les siens : \u00ab\u00a0Vous avez devant vous toute la racaille des C\u00e9vennes ! Ne faites pas de quartiers, ce sera bon d\u00e9barras pour le royaume ! Que chacun de vous leur montre ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un soldat ! \u00a0\u00bb Mais brusquement, sur le versant oppos\u00e9, les r\u00e9volt\u00e9s entonnent le Psaume des Batailles avec une force, une gravit\u00e9, une d\u00e9termination que les \u00e9chos r\u00e9percutent. Cela impressionne un peu les miliciens du capitaine Poul. Alors, il donne l&rsquo;ordre au tambour de jouer, aux lignes d&rsquo;avancer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 53 F55<\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;il a fini de chanter le psaume, G\u00e9d\u00e9on r\u00e9alise que Poul a fait donner ses tambours et il fait aussit\u00f4t battre le sien : \u00ab\u00a0Frappe sur ta caisse ! Reboul ! Frappe ! \u00a0\u00bb Puis il l\u00e8ve son chapeau pour saluer les royaux, ses hommes font de m\u00eame, et ils avancent \u00e0 leur rencontre au son du tambour. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, on crie : \u00ab\u00a0Vive le Roi ! \u00a0\u00bb Les r\u00e9volt\u00e9s r\u00e9pondent : \u00ab\u00a0Vive l&rsquo;\u00e9p\u00e9e de l\u2019\u00c9ternel. ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux lignes des royaux descendent, compactes, les hommes \u00e9paules contre \u00e9paules, de plus en plus vite, vers le petit ruisseau. Le capitaine et le lieutenant les accompagnent au trot. \u00ab\u00a0Regardez-moi cette pagaille ! \u00a0\u00bb ricane Poul, en regardant les r\u00e9volt\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l&rsquo;autre versant, ils descendent lentement, tr\u00e8s dispers\u00e9s, par petits groupes, avan\u00e7ant in\u00e9galement. Fran\u00e7oise et Marie sont derri\u00e8re. Tr\u00e8s en avant, marchent La Fleur et ses trois amis, avec Jacques et Cavalier sur son cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux troupes continuent \u00e0 se rapprocher. Les royaux sont presque au ruisseau, les r\u00e9volt\u00e9s n&rsquo;ont pas encore atteint le mur qui barre leur versant, sauf La Fleur et son groupe qui l&rsquo;ont d\u00e9pass\u00e9 avec Cavalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, le capitaine et le lieutenant hurlent des ordres. La premi\u00e8re ligne des royaux met un genou en terre et la deuxi\u00e8me d\u00e9charge ses fusils par-dessus ses \u00e9paules. La troupe de G\u00e9d\u00e9on semble flotter. Beaucoup se sont couch\u00e9s dans l&rsquo;herbe, peut-\u00eatre bless\u00e9s. Alors, Poul lance son attaque, bien qu&rsquo;il soit encore loin du gros des r\u00e9volt\u00e9s. Mais le groupe de La Fleur et Cavalier est tout pr\u00e8s. Le capitaine et le lieutenant franchissent le ruisseau avec leurs hommes et foncent au petit galop, sabres lev\u00e9s. Les soldats se lancent derri\u00e8re eux au pas de course, ba\u00efonnettes aux canons.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde crie : \u00ab\u00a0Vive le Roi ! Tue ! Tue ! \u00a0\u00bb A travers la prairie, on poursuit d&rsquo;abord l&rsquo;avant-garde de La Fleur, qui a fait demi-tour et se replie en bon ordre, pas tr\u00e8s vite, talonn\u00e9 par le capitaine. Cavalier fonce au grand galop vers l&rsquo;\u00e9peron rocheux. Pour Poul, il a l&rsquo;air de fuir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, pendant ce temps, apr\u00e8s la premi\u00e8re d\u00e9charge des royaux, les r\u00e9volt\u00e9s ont brusquement chang\u00e9 d&rsquo;allure, ont fonc\u00e9 derri\u00e8re le mur de pierres s\u00e8ches et, d\u00e8s que le groupe de La Fleur l&rsquo;a franchi, G\u00e9d\u00e9on a fait ouvrir le feu sur la charge des royaux qui courent vers eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Des hommes tombent. Il y a une h\u00e9sitation. Le capitaine hurle : \u00ab\u00a0Chargez ! Il et repart. La plupart le suivent, mais l&rsquo;\u00e9lan est bris\u00e9. Fran\u00e7ois doit galoper \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re pour ramener les hommes de la milice bourgeoise qui sont en train de d\u00e9camper. A ce moment, \u00e0 la grande surprise du capitaine Poul, d\u00e9bouchent sur son flanc gauche, d\u00e9gringolant \u00e0 toute vitesse de derri\u00e8re leurs rochers, les hommes de Cavalier, entra\u00een\u00e9s par leur chef qui galope \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux. Ils sont frais, et d\u00e9cid\u00e9s. Le capitaine S&rsquo;est arr\u00eat\u00e9, ses hommes aussi. Certains tournent d\u00e9j\u00e0 le dos. Alors les hommes de G\u00e9d\u00e9on, suivis par Marie et Fran\u00e7oise, sautent par-dessus le mur et, profitant de la surprise, chargent \u00e0 leur tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois de la Fage revient pr\u00eater main forte \u00e0 son capitaine. Mais une balle vient frapper Poul au bras. Il tombe de cheval. Il remonte tant bien que mal, gr\u00e2ce \u00e0 Fran\u00e7ois qui vient le couvrir, donnant des coups de sabre. Un bref instant, Fran\u00e7ois aper\u00e7oit Marie dans la m\u00eal\u00e9e. Et c&rsquo;est la d\u00e9bandade. Poul et le lieutenant se retirent au galop poursuivis par Cavalier. Leurs soldats fuient, les r\u00e9volt\u00e9s leur tirent dans le dos, les rattrapent. On voit G\u00e9d\u00e9on, qui ne peut pas toucher une arme, assommer un soldat avec une grosse pierre. Jacques court, ba\u00efonnette en avant. Mazel tire, dans un \u00e9tat d&rsquo;exaltation extraordinaire criant : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;on les paie de leur propre monnaie ! \u00a0\u00bb Les royaux sont en pleine d\u00e9route et repassent le ruisseau remontant la pente d&rsquo;o\u00f9 ils \u00e9taient partis, cinq minutes plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais G\u00e9d\u00e9on arr\u00eate ses hommes au ruisseau. Il y a de nombreux corps de soldats couch\u00e9s dans la prairie. Tout le monde souffle. On tire encore quelques coups de feu sporadiques. G\u00e9d\u00e9on essuie sa barbe avec sa chemise et fait signe \u00e0 ses hommes d&rsquo;\u00e9couter. Pardessus le vallon, on entend le son d&rsquo;un tambour et d&rsquo;un fifre qui approchent. En un instant, les r\u00e9volt\u00e9s se sont regroup\u00e9s, ont remont\u00e9 la pente, sans s&rsquo;occuper des morts, et ont disparu derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9peron rocheux, \u00e0 l&rsquo;autre bout du vallon. Cependant qu&rsquo;on avait, depuis quelques instants, sur ces images, la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Le lieu o\u00f9 nous nous batt\u00eemes s&rsquo;appelait Champdomergue. Nous tu\u00e2mes dans cette occasion dix-sept hommes \u00e0 Poul, sans compter les bless\u00e9s, et nous n&rsquo;en perd\u00eemes que quatre. Mais nous n&rsquo;e\u00fbmes pas le loisir de prendre soin de leurs d\u00e9pouilles. Car, comme l&rsquo;avait pr\u00e9vu G\u00e9d\u00e9on Laporte, la garnison du Collet de D\u00e8ze arriva sur les lieux \u00e0 la fin du combat. De sorte que nous qui \u00e9tions en petit nombre, voyant nos ennemis renforc\u00e9s, nous d\u00fbmes nous retirer malgr\u00e9 notre avantage et, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, nous \u00e9chapp\u00e2mes heureusement de leurs mains&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 54 F56<\/h2>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve est dans sa chambre, Son lit est grand ouvert, tous rideaux relev\u00e9s, Elle est debout, en d\u00e9shabill\u00e9, et s&rsquo;\u00e9tire entre une coiffeuse, sous un grand miroir carr\u00e9, et une table dress\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;attend sa collation du matin : des p\u00e2t\u00e9s en cro\u00fbte, du vin, des massepains, des brioches, des tourtes, un pot de caf\u00e9 fumant.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s du lit, il y a une grande malle ouverte. Une servante est en train d&rsquo;y ranger des robes, du linge, des colifichets.<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve est ind\u00e9cise, Commencera-t-elle par sa toilette ? Mais la table est bien tentante. Elle croque un massepain. Il est vrai que le miroir ne la montre pas \u00e0 son avantage, Elle n&rsquo;est pas coiff\u00e9e, le visage un peu froiss\u00e9 par le sommeil, sans fard, ni mouches, ni bijoux, elle n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait \u00e0 son avantage,<\/p>\n\n\n\n<p>On frappe \u00e0 la porte, la servante y court, l&rsquo;entreb\u00e2ille, un domestique chuchote, la servante revient vers sa ma\u00eetresse, \u00ab\u00a0Madame, c&rsquo;est le capitaine\u00a0\u00bb dit-elle, presque \u00e0 voix basse, du ton dont on dirait un secret, un peu \u00e9tonn\u00e9e en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mais, pas encore ! s&rsquo;\u00e9crie la veuve, Il est trop t\u00f4t ! va ! va ! Dis-lui d&rsquo;attendre ! \u00a0\u00bb La servante court \u00e0 la porte, l&rsquo;ouvre et se fait bousculer par le capitaine qui entre sans h\u00e9siter. Madame Villeneuve est horriblement g\u00ean\u00e9e, jette un regard rapide sur son miroir, arrange ses cheveux, ram\u00e8ne son d\u00e9shabill\u00e9, \u00ab\u00a0Monsieur&#8230; \u00a0\u00bb dit-elle, cherchant ses mots, troubl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le capitaine ne l&rsquo;est pas moins que la veuve. D\u00e8s son premier regard, il a vu la malle ouverte. Il porte son bras en \u00e9charpe, un peu vo\u00fbt\u00e9, et si Madame Villeneuve pensait un peu moins \u00e0 son propre visage, elle le trouverait vieilli. Il montre la malle et les v\u00eatements, \u00ab\u00a0Vous choisissez mal le moment de votre d\u00e9part, Madame, A moins que mes ennuis n&rsquo;aient acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 vos pr\u00e9paratifs ? Sans doute, trouverez-vous ailleurs quelque objet plus digne de Vos soins&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve tombe des nues. Elle cong\u00e9die la servante qui \u00e9tait encore l\u00e0, immobile et bouche b\u00e9e, pr\u00e8s de la porte. \u00ab\u00a0Eh bien ! pars, qu&rsquo;est-ce que tu attends ?\u00a0\u00bb Tant de d\u00e9pit et d&rsquo;amertume l&rsquo;ont rassur\u00e9e sur ses charmes. \u00ab\u00a0Est-ce \u00e0 moi que ce discours s&rsquo;adresse ?\u00a0\u00bb Et, brusquement, elle voit le bras en \u00e9charpe. \u00ab\u00a0Mais vous \u00eates bless\u00e9 ! \u00a0\u00bb Elle s&rsquo;approche et reprend tout \u00e0 coup un ton c\u00e2lin et cajoleur pour le plaindre. \u00ab\u00a0Avez-vous mal ? Mon cher Alexandre&#8230; \u00a0\u00bb Elle le conduit au bord du lit, l&rsquo;y fait asseoir et s&rsquo;assoit pr\u00e8s de lui, prenant ses mains pour le gronder : \u00ab\u00a0Enfin ! Monsieur&#8230; Est-ce ainsi qu&rsquo;on entre chez une dame ?\u00a0\u00bb Le capitaine a le nez dans sa cravate de soie. \u00ab\u00a0Faut-il vraiment que vous partiez ?\u00a0\u00bb grogne-t-il, Madame Villeneuve se l\u00e8ve, changeant de ton. \u00ab\u00a0Enfin, Alexandre ! soyez raisonnable ! &#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 55 F57<\/h2>\n\n\n\n<p>Les troupes de G\u00e9d\u00e9on et de Cavalier, au complet, sont r\u00e9unies au bord de la rivi\u00e8re, devant un gu\u00e9. Les hommes sont t\u00eate. nue, le chapeau \u00e0 la main. Tous entourent Mazel.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis Cavalier monte sur son cheval et traverse le gu\u00e9, suivi par ses hommes. G\u00e9d\u00e9on et Mazel, avec les filles et les gar\u00e7ons, les regardent s&rsquo;\u00e9loigner sur l&rsquo;autre rive, gravissant la pente sous les ch\u00e2taigniers, puis se remettent en route, dans une autre direction. A quelques feuilles jaunies, on sent l&rsquo;automne qui vient. On a entendu la voix de Jacques sur ces images :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Quelque temps apr\u00e8s notre victoire \u00e0 Champdomergue, Cavalier nous quitta avec ses hommes pour retourner entre Alais et Anduze, o\u00f9 il voulait tenir des assembl\u00e9es et lever des troupes pour lutter de son c\u00f4t\u00e9 contre les pers\u00e9cuteurs. G\u00e9d\u00e9on Laporte lui donna une lettre pour son neveu, Pierre Laporte, qu&rsquo;on n&rsquo;appelait pas encore Rolland et qui faisait de m\u00eame vers Saint-Jean de Gardonnenque. De tout ce qu&rsquo;il avait gagn\u00e9 en combattant avec nous, Cavalier ne voulut rien garder, que son cheval et trois fusils, nous laissant tous les autres, disant que pour les armes, Dieu saurait bien lui dire o\u00f9 les trouver&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 56 F43<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le jardin du ch\u00e2teau de Vergnas, Catherine accompagne Fran\u00e7ois de la Fage \u00e0 son cheval. Elle lui tient le bras. On les sent plus intimes. Ils marchent le long de l&rsquo;all\u00e9e aux rosiers. Fran\u00e7ois boite encore un peu. Catherine parle avec animation et le jeune officier a l&rsquo;air mal \u00e0 l&rsquo;aise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0On dit qu&rsquo;il y a chez eux une grande d\u00e9bauche et que la plupart de leurs chefs ont leurs demoiselles, est-ce vrai ? -Mon Dieu, Catherine, je vous avoue que je l&rsquo;ignore, n&rsquo;ayant jamais vu leurs chefs qu&rsquo;au combat&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il a dit cela avec une certaine irritation, mais Catherine n&rsquo;y a pas pris garde. Elle est lanc\u00e9e et continue sur ce sujet qui semble exciter beaucoup sa curiosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai entendu l&rsquo;abb\u00e9 dire \u00e0 mon p\u00e8re qu&rsquo;ils m\u00e8nent une vie abominable, que les filles dorment librement et sans honte avec les gar\u00e7ons qu&rsquo;elles aiment, qu&rsquo;elles confessent leur foi dans la lib\u00e9ration de la chair et que, m\u00eame&#8230; \u00ab\u00a0, elle h\u00e9site un peu, \u00ab\u00a0on en a vu une se mettre au milieu de deux, et que&#8230; \u00a0\u00bb Le lieutenant a un mouvement brusque, presque exasp\u00e9r\u00e9. \u00ab\u00a0Je ne l&rsquo;ai pas vue vivre, je vous dis ! \u00a0\u00bb Catherine est sur prise par la r\u00e9action et par la r\u00e9ponse. Elle ne comprend pas. \u00ab\u00a0De qui parlez-vous ? \u00a0\u00bb demande-t-elle \u00e9tonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois de la Fage se trouble, h\u00e9site, puis s&#8217;emporte : \u00ab\u00a0Enfin ! Catherine ! Pardonnez-moi, mais ces discours sont tellement d\u00e9plac\u00e9s&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 57 F58<\/h2>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;aube, au-dessus de Vergnas. On voit les toits du village depuis les champs moissonn\u00e9s que longe le sentier grimpant vers la montagne, l\u00e0 o\u00f9 Marie avait rencontr\u00e9 La Fleur et ses trois amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord des champs, tapis derri\u00e8re un mur, trois hommes en uniformes, sont couch\u00e9s dans les chaumes.<\/p>\n\n\n\n<p>On distingue aussi, peu \u00e0 peu, deux silhouettes qui s&rsquo;approchent dans le sentier, montant du village. Elles vont passer en contrebas du mur. C&rsquo;est La Fleur, qui porte un sac, avec Marie marchant pr\u00e8s de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils passent sous les trois hommes cach\u00e9s qui bondissent sur eux d\u00e8s qu&rsquo;ils sont de dos. Marie crie. La Fleur se d\u00e9gage en jetant son sac \u00e0 la t\u00eate des soldats. \u00ab\u00a0Tuez-le ! Tuez-le ! \u00a0\u00bb crie Fran\u00e7ois de la Fage \u00e0 ses dragons partant apr\u00e8s La Fleur qui s&rsquo;\u00e9chappe. Fran\u00e7ois cherche \u00e0 ma\u00eetriser Marie qu&rsquo;il tient par les bras, contre lui, pressant son dos contre sa poitrine, de toutes ses forces, pour l&rsquo; emp\u00eacher de saisir son petit sabre. Elle lui donne des coups de pieds. Ils tombent, ils roulent dans les cailloux et, enfin, il l&rsquo;immobilise, tenant ses poignets, pesant de tout son poids sur elle, cependant qu&rsquo;on entend, plus loin, deux coups de feu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 58 F59<\/h2>\n\n\n\n<p>Le jour n&rsquo;est pas lev\u00e9 depuis longtemps lorsque Marie arrive au fond de la cour du ch\u00e2teau de Barre, entre les deux dragons. Fran\u00e7ois de la Fage marche derri\u00e8re elle, portant son baudrier et le petit sabre court qu&rsquo;il a d\u00e9j\u00e0 vu deux fois en action. Il a les traits tir\u00e9s et \u00e0 sa barbe non encore ras\u00e9e, on devine qu&rsquo;il a pass\u00e9 la nuit \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>La prison est derri\u00e8re les \u00e9curies, Pendant que les deux hommes frappent \u00e0 la porte pour appeler le ge\u00f4lier, Marie reste en face de Fran\u00e7ois. Il ne la quitte pas des yeux, sans un mot, tendu, le regard br\u00fblant, comme s&rsquo;il en attendait une r\u00e9action, une phrase. Mais elle ne dit rien, ne le regarde pas, indiff\u00e9rente \u00e0 sa pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte s&rsquo;ouvre. Le ge\u00f4lier est une grosse femme, En voyant Marie, elle s&rsquo;\u00e9crie : \u00a0\u00bb Tu n&rsquo;as pas honte de provoquer les hommes au p\u00e9ch\u00e9 avec ces habits ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a saisi Marie par le lien qui attache ses poignets et repousse les deux dragons, \u00ab\u00a0\u00c7a va ! laissez-la moi, je m&rsquo;en charge\u00a0\u00bb et, se retournant vers Fran\u00e7ois : \u00ab\u00a0Vous voulez la questionner maintenant Monsieur l&rsquo;officier ?\u00a0\u00bb Fran\u00e7ois a les l\u00e8vres s\u00e8ches. Il reste un court instant interdit, va parler, puis secoue la t\u00eate n\u00e9gativement, sans trouver une parole.<\/p>\n\n\n\n<p>La ge\u00f4li\u00e8re entra\u00eene Marie : \u00ab\u00a0Allez, viens ! je vais te donner des habits propres, moi. \u00a0\u00bb Machinalement, Fran\u00e7ois suit.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le couloir des cachots, on passe devant une \u00e9troite grille fermant une petite salle basse o\u00f9 plusieurs hommes sont entass\u00e9s. Deux d&rsquo;entre eux, contre la grille ont siffl\u00e9 au passage de Marie, mais voyant le lieutenant, ils tendent les mains, l&rsquo;appellent, lui parlent, pendant qu&rsquo;il passe devant eux : \u00ab\u00a0Monsieur l&rsquo; officier ! \u00c9coutez&nbsp;! Monsieur le lieutenant ! On n&rsquo;est pas des fanatiques ! votre bont\u00e9, Monsieur l&rsquo;officier ! On \u00e9tait au Royal Dauphin\u00e9 ! On est des bons soldats, Monsieur l&rsquo;officier ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois de la Fage passe comme s&rsquo;il ne les voyait pas, ne les entendait pas. Au bout du couloir, la femme fait entrer Marie dans un cachot et entre derri\u00e8re elle. On entend le bruit de la cha\u00eene. Fran\u00e7ois est rest\u00e9 derri\u00e8re la porte, immobile. Quand la ge\u00f4li\u00e8re la referme, Fran\u00e7ois regarde par le judas, puis troubl\u00e9, p\u00e2le, sentant le regard de la femme sur lui, il repart.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 59 F60<\/h2>\n\n\n\n<p>Une petite b\u00e2tisse (une \u00ab\u00a0cl\u00e8de\u00a0\u00bb) dans la pente d&rsquo;une ch\u00e2taigneraie qui surplombe un tournant du chemin royal. Entre les arbres, on voit la voiture du subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 arr\u00eat\u00e9e en travers du chemin, porti\u00e8res ouvertes, les chevaux broutant le talus. Au bord du foss\u00e9, couch\u00e9 la face contre terre, le cocher. Et un peu plus loin, un soldat d&rsquo;escorte, que Flore et Bouzanquet sont en train de d\u00e9trousser.<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve grimpe vers la cl\u00e8de, d\u00e9coiff\u00e9e, se tordant les pieds, pouss\u00e9e par La Fleur, tir\u00e9e par Jacques, sans m\u00e9nagements. Elle tremble, les yeux hagards, ne r\u00e9alisant pas encore tr\u00e8s bien ce qui vient de lui arriver. Derri\u00e8re, Dauphin\u00e9 et Reboul portent la malle que nous avons vue dans la chambre de la veuve.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on, Mazel et quelques autres, descendant du haut de la ch\u00e2taigneraie, arrivent devant la cl\u00e8de en m\u00eame temps que la veuve et ses ravisseurs. Comme Mazel est en avant, le prenant pour le chef de la troupe, c&rsquo;est \u00e0 lui qu&rsquo;elle s&rsquo;adresse, suppliante, la voix bris\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur, pour l&rsquo;amour du ciel&#8230; &#8211; Tais-toi, R\u00e9pugnante prostitu\u00e9e ! l&rsquo;interrompt le proph\u00e8te. N&rsquo;invoque pas le ciel, fornicatrice immonde ! Refuge d&rsquo;esprits impurs ! &#8230; \u00a0\u00bb Il l&rsquo;apostrophe en plein visage. Elle pousse un petit cri plaintif \u00e0 chaque \u00e9pith\u00e8te, les yeux remplis d&rsquo; effroi. \u00ab\u00a0&#8230; Tes p\u00e9ch\u00e9s se sont accumul\u00e9s jusqu&rsquo;au ciel que tu appelles en vain ! Ton faste et ton luxe sont une abomination ! &#8230; \u00a0\u00bb Elle s&rsquo;affaisse, horrifi\u00e9e, sur le sol, dans le froissement des chiffons, des rubans et des dentelles de sa robe. \u00ab\u00a0&#8230; Qu&rsquo;on te paie de ta propre monnaie ! \u00a0\u00bb En m\u00eame temps, qu&rsquo;il prof\u00e8re ses paroles, Mazel met le fusil \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais La Fleur repousse l&rsquo;arme d&rsquo;une main ferme. Alors Mazel se penche et crache sur la veuve. Elle \u00e9clate en sanglots. G\u00e9d\u00e9on s&rsquo;avance. Madame Villeneuve l\u00e8ve les yeux vers lui, voit l&rsquo;imposante stature dress\u00e9e au dessus d&rsquo;elle, la barbe hirsute, et elle crie, hyst\u00e9rique, \u00ab\u00a0Monsieur ! De gr\u00e2ce ! Ne me faites pas mourir ! Ne me faites pas mourir ! \u00a0\u00bb La Fleur se penche et lui donne un soufflet. Elle s&rsquo;arr\u00eate de hurler.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 60 F61<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans un cabinet de travail. Des armoires \u00e0 livres, des rideaux de velours sombre. Le capitaine Poul se tient devant un grand bureau derri\u00e8re lequel est assis un homme fort et massif, au visage blanc, \u00e0 l\u2019\u0153il impassible, qui lui parle avec calme : \u00ab\u00a0Monsieur, vous \u00eates la premi\u00e8re personne que j&rsquo;aie voulu voir en prenant mes fonctions. Et monsieur l&rsquo;abb\u00e9, ici pr\u00e9sent, m&rsquo;en a fermement approuv\u00e9&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges est assis en effet au bout du bureau, il approuve d&rsquo;un signe de t\u00eate, sans un mot. Le capitaine allait se rengorger mais se d\u00e9monte vite devant le regard des deux hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nouveau subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 reprend froidement : \u00ab\u00a0Je vous ai convoqu\u00e9, Monsieur, pour vous demander si vous vous estimez capable de r\u00e9tablir l&rsquo;ordre dans ces vall\u00e9es. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question, et le ton sur lequel elle est formul\u00e9e, sont comme une douche pour le capitaine. \u00ab\u00a0Monsieur ! dit-il, je crois&#8230; -Il ne le faut pas croire, Monsieur ! Il faut le savoir. Les chemins royaux ne sont plus s\u00fbrs, et mon pr\u00e9d\u00e9cesseur l&rsquo;a pay\u00e9 de sa vie, les villages sont pill\u00e9s, les \u00e9glises br\u00fbl\u00e9es, on vous tue des soldats. -Monsieur, j&rsquo;y donnerai ordre. -Il faudrait l&rsquo;avoir donn\u00e9, Monsieur. Il faut prendre un parti lorsqu&rsquo;on fait la guerre ; ou se d\u00e9clarer incapable, ou s&rsquo;acquitter de son devoir si l&rsquo;on est officier&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un silence glacial pendant lequel le nouveau subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 prend une lettre sur son bureau et la d\u00e9plie&#8230; Puis il lit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Messieurs, de la part de G\u00e9d\u00e9on, Colonel des enfants de Dieu qui cherchent la libert\u00e9 de conscience&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il regarde le capitaine savourant l&rsquo;effet. \u00ab\u00a0On me l&rsquo;a apport\u00e9e il y une heure. \u00a0\u00bb puis il reprend sa lecture :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; sachez que Dieu nous avertit que ce n&rsquo;est pas par votre force que nous serons d\u00e9truits et que le temps est venu que les premiers soient les derniers, que le pot de terre casse le pot de fer et que vous payiez pour tout le sang de nos martyrs qui crient vengeance. C&rsquo;est la cause pourquoi, Dieu&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Et cetera, et cetera\u00a0\u00bb dit le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, sarcastique, se tournant vers l&rsquo;abb\u00e9. \u00ab\u00a0Il yen a comme \u00e7a deux pages. \u00a0\u00bb Puis s&rsquo;adressant au capitaine : \u00ab\u00a0Mais j&rsquo;en reviens \u00e0 ce qui nous concerne\u00a0\u00bb, et il reprend la lecture au bout de la lettre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Sachez que Madame Villeneuve, l&rsquo;\u00e9pouse du pers\u00e9cuteur est entre nos mains&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine n&rsquo;en croit pas ses oreilles, il ouvre la bouche, et devient \u00e9carlate.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; et qu&rsquo;elle vous sera rendue contre Marie Combassous que vous tenez prisonni\u00e8re. Et si vous ne la lib\u00e9rez avant trois jours&#8230; et cetera, et cetera&#8230; \u00a0\u00bb dit le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, repliant la lettre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine est au comble de l&rsquo;humiliation, le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 le regarde. \u00ab\u00a0Vous ne dites rien, Capitaine ? Ce Laporte a \u00e9t\u00e9 soldat forgeron, marchand de cochons, et il a fait faillite; ce hors-la-loi nous d\u00e9fie et vous ne dites rien ? Nos personnes, nos biens, sont mis en danger \u00e0 tout instant par des gueux qui ne parlent tant de religion que pour ne pas payer l&rsquo;imp\u00f4t, et vous ne dites rien ! . -Monsieur, si nous pouvions les surprendre, proteste le capitaine, il n&rsquo;en resterait pas un en vie ! Mais il y a une for\u00eat de six lieues qui les tire de toutes leurs m\u00e9chantes affaires et quand on est pr\u00e8s de leur tomber sur le dos, ils y ont d\u00e9j\u00e0 disparu ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Ces raisons ne peuvent satisfaire le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 : \u00ab\u00a0Monsieur, j&rsquo;\u00e9tais avec Monsieur de Basville et Monsieur le comte de Broglie encore avant-hier. J&rsquo;ai leurs ordres. Ils les tiennent du Roi. Les troubles des C\u00e9vennes doivent cesser. L&rsquo;Angleterre, la Hollande ne demandent qu&rsquo;\u00e0 transformer cette r\u00e9volte de bas peuple en complot protestant contre le Royaume et contre l\u2019\u00c9tat. Qu&rsquo;une occasion se pr\u00e9sente. Que quelque gentilhomme nouveau converti rallie les attroup\u00e9s et se porte \u00e0 leur t\u00eate, et le pr\u00e9texte leur en sera fourni !\u00a0\u00bb Le nouveau subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, sur cette hypoth\u00e8se, revient \u00e0 son secteur et se tourne vers l&rsquo;abb\u00e9 : \u00ab\u00a0Y a-t-il, dans la r\u00e9gion, un gentilhomme nouveau converti de quelque importance ? -Je ne vois que le baron de Vergnas, dit l&rsquo;abb\u00e9. Sa femme s&rsquo;est enfuie \u00e0 Gen\u00e8ve et il est tr\u00e8s estim\u00e9 dans le pays. Mais&#8230; \u00ab\u00a0, il secoue la t\u00eate, le capitaine Poul aussi. Non, d\u00e9cid\u00e9ment, ils ne croient pas le baron tr\u00e8s dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur, reprend le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 en s&rsquo;adressant \u00e0 Poul, j&rsquo; attends de vous les mesures les plus efficaces, les actions les plus d\u00e9cisives, la volont\u00e9 la plus ferme pour ex\u00e9cuter les ordres du Roi et je vous soutiendrai dans vos efforts. \u00a0\u00bb Il prend la lettre de G\u00e9d\u00e9on sur son bureau et la tend au capitaine : \u00ab\u00a0Mais sauvons d&rsquo;abord Madame Villeneuve. Je vous laisse le soin de lire et d&rsquo;ex\u00e9cuter les conditions, il n&rsquo;est pas question de la laisser entre les mains de ces canailles. Rendez la paysanne&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 61 F62<\/h2>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois de la Fage et le capitaine Poul soutiennent Madame Villeneuve qui revient chez elle. Le laquais tient la porte du vestibule. Il y a des domestiques qui regardent. L&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges qui descendait l&rsquo;escalier de pierre avec le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, pour l&rsquo;accueillir, se pr\u00e9cipite \u00e0 la rencontre de la veuve.<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve a s\u00fbrement mis un peu d&rsquo;ordre dans sa toilette avant d&rsquo;arriver \u00e0 Barre, mais pourtant ses v\u00eatements et toute sa personne offrent un triste spectacle. \u00ab\u00a0Ch\u00e8re amie, dit l&rsquo;abb\u00e9, vous devez \u00eatre \u00e9puis\u00e9e ! \u00a0\u00bb Le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 est arriv\u00e9 en bas des marches et se tient l\u00e9g\u00e8rement en retrait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai eu froid ! \u00a0\u00bb dit Madame Villeneuve, parlant comme une somnambule. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai eu tellement froid ! A m\u00eame le sol dans les pierres d&rsquo;une masure. Deux jours et deux nuits ! \u00a0\u00bb L&rsquo;abb\u00e9 se tourne vers le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 qui s&rsquo;approche et ils \u00e9changent au passage un regard qui en dit long sur leurs peurs respectives. \u00ab\u00a0Monsieur Borely vous dira lui-m\u00eame, ch\u00e8re amie&#8230; \u00a0\u00bb Le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 s&rsquo;incline devant la veuve : \u00ab\u00a0Madame, c&rsquo;est pour moi un tr\u00e8s grand honneur que d&rsquo;avoir \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 feu Monsieur votre mari. Croyez que je sais combien mon m\u00e9rite est loin d&rsquo;\u00e9galer le sien. Mais l&rsquo;honneur&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Villeneuve, un peu \u00e9gar\u00e9e, ne l&rsquo;\u00e9coute plus et s&rsquo;avance pour monter l&rsquo;escalier. Le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 et l&rsquo;abb\u00e9 l&rsquo;entourent, le lieutenant et le capitaine les laissent prendre leurs places pour la soutenir et l&rsquo;aider \u00e0 gravir les marches. Le capitaine Poul regarde monter la veuve. Elle n&rsquo;arr\u00eate pas de parler : \u00ab\u00a0Ils ne pensent qu&rsquo;\u00e0 tuer ! Ils sont si jeunes et ils ne parlent que de tuer ! Tuer ! Tuer ! Ils n&rsquo;ont que ce mot \u00e0 la bouche ! Et les regards qu&rsquo;ils me jetaient ! Tant de haine ! Des fous ! Des fous et des enfants ! Sauf le barbu ! Et l&rsquo;autre aussi, le maigre ! Ha ! quel homme horrible ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 62 F63<\/h2>\n\n\n\n<p>Sous les platanes, le long des murs de Barre, les soldats de la milice bourgeoise font l&rsquo;exercice, sous la direction d&rsquo;un brigadier et le capitaine Poul, \u00e0 cheval, les observe. Cette fois, ils sont plus nombreux. Il y a de nouveaux recrut\u00e9s. Parmi eux, on reconna\u00eet les deux individus qui avaient fait, en prison, des offres de service \u00e0 Fran\u00e7ois de la Fage.<\/p>\n\n\n\n<p>Les miliciens sont rang\u00e9s en deux lignes et le brigadier leur fait r\u00e9p\u00e9ter la man\u0153uvre que les soldats ont ex\u00e9cut\u00e9e \u00e0 Champdomergue, lorsque ceux du second rang ont tir\u00e9 par-dessus les \u00e9paules de ceux du premier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine Poul intervient. Il descend de cheval, les fait recommencer, temp\u00eate, crie, reprend l&rsquo;alignement. Mais le r\u00e9sultat n&rsquo;est pas si mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois vient rejoindre le capitaine. Il porte, pass\u00e9 dans sa ceinture un petit sabre court que nous connaissons bien.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 63 F64<\/h2>\n\n\n\n<p>Une s\u00e9rie de vastes paysages, \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Pentes du mont Loz\u00e8re. Montagne du Boug\u00e8s. Vall\u00e9es, depuis la Cam de l&rsquo;Hospitalet et la Corniche des C\u00e9vennes. On entend la voix de Jacques Combassous :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s le d\u00e9part de Cavalier, et bien que notre troupe f\u00fbt diminu\u00e9e, nous n&rsquo;arr\u00eat\u00e2mes pas de harceler nos ennemis&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>La troupe de G\u00e9d\u00e9on marche dans le lit \u00e9troit d&rsquo;un torrent. Par-dessus les rochers et les arbres, on voit une grande colonne de fum\u00e9e. Marie a retrouv\u00e9 sa place pr\u00e8s de La Fleur. Elle porte un fusil et un nouveau costume masculin. Flore est maintenant arm\u00e9e, elle aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; A la fin de septembre, nous br\u00fbl\u00e2mes les \u00e9glises de Molezon, de Saumane et de Saint-Privat. Les cur\u00e9s sien \u00e9taient enfuis de peur d&rsquo;\u00eatre tu\u00e9s car ils \u00e9taient pers\u00e9cuteurs outr\u00e9s. Mais \u00e0 Saint-Martin de Boubaux, nous trouv\u00e2mes le cur\u00e9&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F65<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans un village, G\u00e9d\u00e9on et Jacques entra\u00eenent un pr\u00eatre dans la pente d&rsquo;un chemin qui descend entre deux maisons vers la rivi\u00e8re et des rochers. Il se d\u00e9bat, mais il n&rsquo;est pas de force. Derri\u00e8re, Mazel suit, tenant son fusil.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F66<\/h2>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Peu de jours apr\u00e8s, nous pr\u00eemes quelques fusils au ch\u00e2teau des Plantiers et comme nous f\u00fbmes coucher du c\u00f4t\u00e9 de Marouls, le capitaine Poul y vint le lendemain pour nous attaquer avec plus de cent hommes. Mais nous lui \u00e9chapp\u00e2mes, perdant trois hommes dans cette occasion&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F67<\/h2>\n\n\n\n<p>Une pente broussailleuse qui monte vers une ch\u00e2taigneraie parsem\u00e9e de rochers. Toute la troupe grimpe, en se servant de l&rsquo;abri des rochers, sous une fusillade nourrie. On voit tomber Bouzanquet. Flore s&rsquo;abat sur le corps pleurant et criant, s&rsquo;y accrochant quand La Fleur et Marie l&rsquo;en arrachent pour l&rsquo;entra\u00eener vers G\u00e9d\u00e9on qui les appelle et les presse, d\u00e9j\u00e0 sous les ch\u00e2taigniers o\u00f9 les autres disparaissent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F68<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; Nos courses \u00e9taient continuelles et nous s\u00e9journions rarement dans le m\u00eame endroit plus de deux journ\u00e9es, br\u00fblant des \u00e9glises, \u00e0 Soustelles, \u00e0 la Mialouse, \u00e0 Saint-Hilaire, tuant des tra\u00eetre, \u00e9chappant toujours au capitaine Poul et \u00e0 ses troupes qui s&rsquo;augmentaient sans cesse de nouveaux miliciens&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On voit la troupe marcher \u00e0 flanc de montagne. Il y a du vent. Le soleil est moins violent. Ils ont mis, ou improvis\u00e9 des v\u00eatements plus chauds. Sous eux, s&rsquo;\u00e9tale un vaste paysage bois\u00e9 dans l&rsquo;extraordinaire flamboiement que devient, dans ces r\u00e9gions, la v\u00e9g\u00e9tation \u00e0 l&rsquo;automne. Du jaune \u00e0 l&rsquo;orang\u00e9 vif en passant par toute la gamme des ocres et des bruns.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F69<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Nous faisions des assembl\u00e9es le plus souvent qu&rsquo;il \u00e9tait possible et le peuple venait de toutes parts, de plus en plus nombreux, pour entendre la parole de Dieu dans la bouche d&rsquo;Abraham Mazel, et ils nous apportaient des vivres. Les uns une chose, les autres une autre, celui-ci du pain, celui-l\u00e0 du vin, ce troisi\u00e8me de la viande. Lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient avertis de notre arriv\u00e9e un peu \u00e0 l&rsquo;avance, ils nous apportaient de la soupe\u00a0\u00bb. &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la p\u00e9nombre d&rsquo;une remise, une vaste table improvis\u00e9e, faite de deux chars \u00e0 b\u0153ufs maintenus horizontaux et de ridelles pos\u00e9es de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Cette table est toute dress\u00e9e et on y voit les nourritures dont parle Jacques, Des outres, des \u00e9cuelles de bois, du pain.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F70<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Environs la mi-octobre, nous nous trouv\u00e2mes ainsi \u00e0 Vergnas, o\u00f9 le cur\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait plus revenu depuis le br\u00fblement de son \u00e9glise&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Une assembl\u00e9e dans une grange. Toute la troupe, G\u00e9d\u00e9on, Fran\u00e7oise, Flore, Dauphin\u00e9, Reboul et son tambour, des vieux, et m\u00eame deux enfants. Au premier rang, Marie est entre Ozias et La Fleur, plus loin, pr\u00e8s de son fr\u00e8re, Elie, toujours maussade, Jacques Combassous, Abraham Mazel pr\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 64 F71<\/h2>\n\n\n\n<p>Le portail de la remise s&rsquo;ouvre et le jour entre avec les assistants de l&rsquo;assembl\u00e9e m\u00eal\u00e9s \u00e0 la troupe de G\u00e9d\u00e9on. Deux femmes posent une grande marmite de soupe fumante sur la grande table. On s&rsquo;assoit. Il y a une atmosph\u00e8re de f\u00eate. On rit en se distribuant les places, G\u00e9d\u00e9on veut \u00eatre entre Marie et le vieil Ozias. Et m\u00eame Mazel a des sourires. Seul, Elie est r\u00e9ticent, malgr\u00e9 son fr\u00e8re qui le sermonne. Comme les jeunes gens sont en majorit\u00e9, qu&rsquo;ils rient, on pense tout \u00e0 coup \u00e0 quelque f\u00eate du village, au temps de la paix.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais une apparition am\u00e8ne le silence. C&rsquo;est le baron de Vergnas, en habit de chasse, suivi de ses chiens, entre deux hommes de la troupe, arm\u00e9s. L&rsquo;un d&rsquo;eux tient le fusil de chasse du baron.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont dans la porte, tout le monde regarde Monsieur de Vergnas, il est g\u00ean\u00e9, ne sait que dire, balbutie un : \u00ab\u00a0Bon app\u00e9tit, mes braves&#8230; \u00a0\u00bb qui \u00e9paissit encore la g\u00eane.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on se l\u00e8ve. \u00ab\u00a0Monsieur, dit-il, les gentilshommes de la Religion se sont convertis plus vite que le peuple des C\u00e9vennes. Mais si vous daigniez chanter un psaume avec nous avant de partager le pain \u00e0 notre table, comme l&rsquo;aurait fait Monsieur votre p\u00e8re, c&rsquo;est nous qui serons honor\u00e9s. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde se l\u00e8ve et le baron s&rsquo;approche de la table, p\u00e2le, sans un mot. Ses l\u00e8vres tremblent l\u00e9g\u00e8rement. Marie lui laisse sa place et il vient entre G\u00e9d\u00e9on et Ozias.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, en regardant le baron de Vergnas, Mazel entonne un verset du psaume 119, l\u2019\u00e9loge de la Loi Divine :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Comme j&rsquo;aime ta Loi,<br>Tout le jour je la m\u00e9dite,<br>Plus que mes ennemis tu me rends sage,<br>Plus que mes marnes j&rsquo;ai du savoir,<br>Plus que les vieillards j&rsquo;ai de l&rsquo;intelligence&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 65 F73<\/h2>\n\n\n\n<p>La table faite de chars \u00e0 b\u0153ufs est renvers\u00e9e dans la remise et tous les habitants de Vergnas qui ont fait manger la troupe de G\u00e9d\u00e9on y sont group\u00e9s, serr\u00e9s les uns contre les autres, apeur\u00e9s, entour\u00e9s de soldats. Derri\u00e8re eux, en haut de deux \u00e9chelles appuy\u00e9es dans la charpente, Elie et Ozias attendent, la corde au cou, les mains li\u00e9es, entre les jambes de deux soldats grimp\u00e9s au dessus d&rsquo;eux. En bas de l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;Elie, le cur\u00e9 Taillade, la t\u00eate lev\u00e9e lui dit : \u00ab\u00a0Abjure, Elie ! Abjure ! \u00a0\u00bb Elie pleure.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la ruelle remplie par un d\u00e9tachement de dragons, un tambour n&rsquo;arr\u00eate pas de rouler sourdement. A cheval, le capitaine Poul et le lieutenant de la rage sont devant la porte de la remise. Le baron de Vergnas, debout entre leurs chevaux, entour\u00e9 de ses chiens, tenant son fusil de chasse, est silencieux et pitoyable. Il y a deux soldats derri\u00e8re lui. Le capitaine harangue les prisonniers.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Sachez qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;avenir, je ferai enlever les habitants des lieux o\u00f9 les rebelles auront \u00e9t\u00e9 re\u00e7us, que ceux qui leur auront donn\u00e9 des vivres seront pendus, leurs biens confisqu\u00e9s, leurs demeures livr\u00e9es au pillage ! Vous n&rsquo;avez pas averti les troupes les plus proches du passage des sc\u00e9l\u00e9rats, comme vous en aviez le devoir ! Vous les avez re\u00e7us, vous les avez nourris et je ferai de vous un exemple ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitaine a parl\u00e9 avec toute l&rsquo;exasp\u00e9ration dont il est capable. Il se tourne vers Fran\u00e7ois de la Fage. \u00a0\u00bb Lieutenant, faites ex\u00e9cuter mes ordres ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le lieutenant s&rsquo;avance et l\u00e8ve son sabre, les soldats partent au pas de course pour piller les maisons, il entre avec son cheval sous la porte de la remise et fait un autre signe. On entend Elie crier : \u00ab\u00a0J&rsquo;abjure ! \u00a0\u00bb Pendant ce temps Poul, du haut de son cheval se penche vers le baron. \u00ab\u00a0Mais&#8230; dit-il, vous ont-ils brutalis\u00e9 ? &#8211; Point, point, dit le baron g\u00ean\u00e9. Mais&#8230; que pouvais-je faire ?&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 66 F74<\/h2>\n\n\n\n<p>Un paysage roux, noy\u00e9 de brume et d&rsquo;eau sous une pluie diluvienne. Jacques, entre G\u00e9d\u00e9on et Mazel, le contemple depuis l&rsquo;ouverture d&rsquo;une grotte au pied d&rsquo;une paroi de rochers. Tous les autres sont blottis derri\u00e8re eux dans l&rsquo;ombre, serr\u00e9s les uns contre les autres pour se donner de la chaleur. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F75<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00bb Cependant, le mauvais temps \u00e9tait venu, grossissant les rivi\u00e8res et les torrents, rendant nos marches de plus en plus harassantes, mouillant nos habits et nos armes, tandis que nos ennemis \u00e9taient toujours en campagne pour nous poursuivre et nous affamer&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F76<\/h2>\n\n\n\n<p>La troupe traverse une hauteur aride et caillouteuse sous la pluie. Ils ne portent presque pas de bagages. Certains ont de longs manteaux de bergers descendant jusqu&rsquo;aux pieds, d&rsquo;autres des peaux de moutons ou de ch\u00e8vres, attach\u00e9es sur leurs \u00e9paules. Ils sont tremp\u00e9s, maigres, sales. Jamais la troupe n&rsquo;a paru si faible. Ils arrivent pr\u00e8s de quelques bergeries semblables \u00e0 celles o\u00f9 ils ont s\u00e9journ\u00e9 quelque temps. Elles ont br\u00fbl\u00e9. Le four \u00e0 pain a \u00e9t\u00e9 d\u00e9moli.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que la troupe y cherche un abri pr\u00e9caire et s&rsquo;y installe, G\u00e9d\u00e9on, avec Jacques, La Fleur et Reboul, descend vers un hameau dont on voit les toits sur le versant, au-dessous d&rsquo;eux.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Peu de jours apr\u00e8s les pers\u00e9cutions que le capitaine Poul fit \u00e0 Vergnas, je fus dans un village avec G\u00e9d\u00e9on Laporte et deux hommes pour y chercher des vivres pour la troupe&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On les voit entrer dans le hameau. Un chien court devant eux. Ils p\u00e9n\u00e8trent dans la cour d&rsquo;un mas et parlent \u00e0 un vieil homme.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; Mais on nous dit qu&rsquo;un collecteur et trois miliciens qui levaient l&rsquo;imp\u00f4t venaient de passer, emportant le grain, et nous les rattrap\u00e2mes&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 67 F77<\/h2>\n\n\n\n<p>Un char \u00e0 b\u0153ufs, charg\u00e9 de sacs de grain, arr\u00eat\u00e9 sous un grand noyer. Au pied de l&rsquo;arbre, trois miliciens sont couch\u00e9s comme des pantins, \u00e9gorg\u00e9s. On y reconna\u00eet les deux hommes de la prison. Sur le char, en haut des sacs, un homme est debout. Il a du mal \u00e0 s&rsquo;y tenir. Ses mains sont li\u00e9es. G\u00e9d\u00e9on, \u00e0 la t\u00eate des b\u0153ufs, le tient en joue. L&rsquo;homme a une corde au cou, attach\u00e9e au-dessus de lui \u00e0 une branche de l&rsquo;arbre. C&rsquo;est le collecteur, son registre pend sur sa poitrine, suspendu aussi \u00e0 la corde. Reboul et La Fleur portant les fusils des miliciens attendent, sur le bord du chemin, en regardant Jacques qui tient sa Bible, cherchant une page, y jetant un \u0153il et refermant le livre. \u00ab\u00a0A toi ! \u00a0\u00bb lui dit G\u00e9d\u00e9on. Alors, Jacques r\u00e9cite un passage de l&rsquo;Apocalypse :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Babylone, une heure a suffi pour que tu sois jug\u00e9e. Ils se tiennent \u00e0 distance les trafiquants qu&rsquo;elle enrichit. Ils pleurent et se d\u00e9solent les trafiquants<\/p>\n\n\n\n<p>de la terre et personne n&rsquo;ach\u00e8te plus leurs cargaisons, D&rsquo;or et d&rsquo;argent, de lin et de pourpre, Et les objets d&rsquo;ivoire et les objets de bois pr\u00e9cieux, La myrrhe et l&rsquo;encens, le vin et l&rsquo;huile, La farine et le bl\u00e9, les chevaux et les moutons, Les esclaves et la marchandise humaine&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9d\u00e9on se tourne, piquant les b\u0153ufs du canon de son fusil. Ils se mettent en route lentement, derri\u00e8re lui. L&rsquo;homme marche un peu pour rester sur les sacs qui se d\u00e9robent. Puis il perd pied et se balance, tandis que G\u00e9d\u00e9on et ses hommes emm\u00e8nent le grain.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 68 F78<\/h2>\n\n\n\n<p>Les troupes royales traquent G\u00e9d\u00e9on. On voit, sur son cheval, le capitaine Poul gravissant un chemin de la montagne \u00e0 la t\u00eate de ses dragons. Sur un autre, le lieutenant de la Fage conduit un d\u00e9tachement de miliciens. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Environs la fin octobre, nous br\u00fbl\u00e2mes l&rsquo;\u00e9glise de Saint-Laurent de Tr\u00eaves apr\u00e8s avoir ex\u00e9cut\u00e9 un tra\u00eetre qui nous espionnait et, comme nos ennemis s&rsquo;approchaient, nous f\u00eemes retraite en nous dispersant&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9tendue morne, les cailloux et les rochers de la Cam de l&rsquo;Hospitalet. On dirait un paysage de mauvais r\u00eave, compl\u00e8tement estomp\u00e9 par la pluie et la nuit tombante. Jacques marche avec La Fleur et Marie, cherchant \u00e0 prot\u00e9ger leurs armes sous leurs v\u00eatements. Plus loin, s&rsquo;\u00e9loignent d&rsquo;eux, peu \u00e0 peu, les silhouettes d&rsquo;un autre groupe.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; La nuit fut des plus obscures. Nous f\u00fbmes en grande d\u00e9tresse de ce mauvais temps et nous nous \u00e9gar\u00e2mes, nous dispersant davantage&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;aube. Pr\u00e8s d&rsquo;un sommet, d\u00e9bouchant haut sur le versant d&rsquo;une vall\u00e9e, une prairie sauvage dans une combe environn\u00e9e de ch\u00e2taigniers, domin\u00e9e par des rochers. Il y a une source et un ruisseau. Du brouillard s&rsquo;effiloche sur les arbres vers des nuages gris. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la vall\u00e9e, dans la brume, on devine Barre-des-C\u00e9vennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la pente, on voit arriver Jacques avec La Fleur et Marie. Puis, G\u00e9d\u00e9on et Mazel. Puis, peu \u00e0 peu, tous les autres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F79<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0&#8230; Le matin du vingt-troisi\u00e8me d&rsquo;octobre, nous nous rassembl\u00e2mes dans un lieu sauvage appel\u00e9 Th\u00e9melac, accabl\u00e9s de fatigue, press\u00e9s du froid et de la faim, n&rsquo;ayant rien mang\u00e9 les jours pr\u00e9c\u00e9dents. Nous n&rsquo;\u00e9tions pas trop diminu\u00e9s en nombre mais nos armes \u00e9taient en tr\u00e8s mauvais \u00e9tat \u00e0 cause de la pluie qui avait mouill\u00e9 la poudre&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 69 F80<\/h2>\n\n\n\n<p>Sous les rochers de Th\u00e9melac, la troupe de G\u00e9d\u00e9on rassembl\u00e9e dans la v\u00e9g\u00e9tation mouill\u00e9e. La Fleur dort contre Marie, \u00e9puis\u00e9. La plupart, autour d&rsquo;eux, les uns sur les autres, font de m\u00eame. G\u00e9d\u00e9on et Mazel assis au milieu des dormeurs, nettoient et s\u00e8chent leurs armes sans se parler.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F81<\/h2>\n\n\n\n<p>Jacques est de garde en haut des rochers et vient de voir quelque chose au fond de la vall\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 passe le chemin de Barre. Il se penche vers G\u00e9d\u00e9on et lui crie : \u00ab\u00a0Je vois les dragons ! \u00a0\u00bb G\u00e9d\u00e9on se l\u00e8ve d&rsquo;un bond, et, avec une agilit\u00e9 \u00e9tonnante pour ce gros homme, grimpe pr\u00e8s de Jacques. Mazel se l\u00e8ve aussi, criant :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Que mon cri parvienne jusqu&rsquo;\u00e0 toi, \u00f4 \u00c9ternel ! Donne-moi l&rsquo;intelligence selon ta promesse ! Que ma supplication arrive jusqu&rsquo;\u00e0 toi ! D\u00e9livre-moi 1\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il tombe \u00e0 genoux et prie, pendant que les autres se r\u00e9veillent et, peu \u00e0 peu, se joignent \u00e0 lui. G\u00e9d\u00e9on redescend un instant plus tard. Il est tout excit\u00e9, comme nous l&rsquo;avons vu au combat de Champdomergue, se frottant les mains, grattant sa barbe. Il dit : \u00ab\u00a0Enfants ! nettoyez vos armes, c&rsquo;est aujourd&rsquo;hui que nous plumerons Poul ! \u00a0\u00bb Mais Mazel s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab\u00a0Et moi, je dis : C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il ne faut pas combattre ! Dieu m&rsquo;en a fait avertir par inspiration ! \u00a0\u00bb &#8211; Et moi, je dis que nous nous battrons ! \u00a0\u00bb dit G\u00e9d\u00e9on. Mais Jacques crie : \u00ab\u00a0Je vois des miliciens du c\u00f4t\u00e9 de Cabriac ! \u00a0\u00bb et G\u00e9d\u00e9on laisse Mazel pour remonter dans les rochers.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques lui montre au loin, en face, \u00e0 travers les ch\u00e2taigniers, des uniformes. Mais aussi, un peu plus haut sur leur flanc droit, d&rsquo;autres troupes sous les arbres. D&rsquo;en bas, Mazel crie : \u00ab\u00a0Ne d\u00e9sob\u00e9is pas au Seigneur, G\u00e9d\u00e9on ! ou l&rsquo;\u00e9p\u00e9e de l\u2019\u00c9ternel se retournera contre toi ! \u00a0\u00bb G\u00e9d\u00e9on ne r\u00e9pond pas mais sa jubilation s&rsquo;est \u00e9teinte. Il regarde la vall\u00e9e, scrutant tous les accidents du terrain et, brusquement, saisissant le bras de Jacques, il lui montre d&rsquo;autres uniformes, cette fois sur leur flanc gauche. Mais tr\u00e8s haut, presque dans leur dos. Ils regardent derri\u00e8re eux la cr\u00eate d\u00e9nud\u00e9e. \u00ab\u00a0C&rsquo;est la seule porte\u00a0\u00bb dit G\u00e9d\u00e9on et il redescend.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jeunes gens l&rsquo;attendent en essuyant leurs armes. \u00ab\u00a0Reboul ! dit G\u00e9d\u00e9on. Frappe sur ta caisse ! \u00a0\u00bb -\u00ab\u00a0Il ne faut pas combattre ! \u00a0\u00bb crie Mazel. \u00ab\u00a0Non ! hurle G\u00e9d\u00e9on, mais il faut le leur faire croire ! Frappe, Reboul ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Reboul commence \u00e0 battre et G\u00e9d\u00e9on se retourne vers ses hommes. Mais, \u00e0 cet instant, une fusillade \u00e9clate, des balles sifflent et Reboul tombe sur son tambour. G\u00e9d\u00e9on d\u00e9gage l&rsquo;instrument de dessous le corps et s&rsquo;en saisit, mais la balle lia crev\u00e9. Pendant ce temps, la fusillade continue. Dauphin\u00e9 est touch\u00e9 et tombe aussi. G\u00e9d\u00e9on tient toujours le tambour crev\u00e9 et, de rage, il le lance dans le vallon o\u00f9 il d\u00e9gringole la pente, roulant \u00e0 grands sauts vers les arbres o\u00f9 lion voit la fum\u00e9e des fusils qui les mitraillent.<\/p>\n\n\n\n<p>On tire sur eux de toutes parts, c&rsquo;est une \u00e9norme embuscade dans laquelle ils sont pi\u00e9g\u00e9s, impuissants. Ils s&rsquo;abritent tant bien que mal, tirent, mais la plupart de leurs armes ne partent pas. G\u00e9d\u00e9on les fa\u00eet grimper dans les rochers pour gagner la cr\u00eate, grimpe avec eux. \u00a0\u00bb Allez ! \u00a0\u00bb crie-t-il. Puis, une balle le frappe et il tombe en arri\u00e8re, sa grosse barbe dress\u00e9e en l&rsquo;air.<\/p>\n\n\n\n<p>La mort de G\u00e9d\u00e9on transforme la retraite en fuite d\u00e9sordonn\u00e9e. Ils arrivent en haut des rochers. D&rsquo;autres tombent, Mo\u00efse Plantat, puis Samuel Gu\u00e9rin.<\/p>\n\n\n\n<p>La Fleur court, tirant Marie par la main, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s de la cr\u00eate, lorsqu&rsquo;une balle le frappe. Il tombe en avant. Marie se pr\u00e9cipite comme l&rsquo;avait fait Flore pour Bouzanquet, mais Jacques et Mazel l&rsquo; entra\u00eenent. Elle pleure en courant comme une automate, entre Jacques et Flore. Un autre tombe encore. Ils ne sont plus que sept hommes et trois femmes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">F82<\/h2>\n\n\n\n<p>Ils courent au-del\u00e0 du sommet, sur un plateau aride, parsem\u00e9 de rochers dans lesquels ils se dispersent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 70 F83<\/h2>\n\n\n\n<p>Jacques court comme un fou dans les pierres et les rochers, traversant les buissons, se retournant par instant, s&rsquo;arr\u00eatant, \u00e9coutant, repartant pour courir encore plus vite, la peur sur le visage, lorsque des coups de feu isol\u00e9s se font entendre. Il a toujours son fusil. On entend sa voix :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Nous f\u00eemes retraite du c\u00f4t\u00e9 de Molezon avec beaucoup de peine et de dangers et notre terreur fut si grande que nous nous dispers\u00e2mes, car on nous tirait dessus de tous c\u00f4t\u00e9s et Poul nous poursuivait&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant, Jacques court dans la pente d&rsquo;une vall\u00e9e, sous des ch\u00a7ch\u00e2taigniers, s&rsquo;arr\u00eatant encore et, tout \u00e0 coup, repartant \u00e0 contre-pente pour venir pr\u00e8s d&rsquo;un mur de pierres s\u00e8ches couvert de ronces, sous lesquelles il se glisse. Juste \u00e0 temps pour se cacher \u00e0 trois dragons qui battent la ch\u00a7ch\u00e2taigneraie, leurs armes \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; La journ\u00e9e fut tr\u00e8s dure et Poul continua de nous poursuivre jusqu&rsquo;au soir, faisant battre tous les quartiers de la montagne o\u00f9 il jugeait que nous aurions pu prendre refuge&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques arrive pr\u00e8s d&rsquo;un mas isol\u00e9. Il l&rsquo;observe, cach\u00e9 derri\u00e8re un arbre. Le soir tombe. Jacques h\u00e9site, se d\u00e9cide, et court vers la grange o\u00f9 il entre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 71 Non tourn\u00e9, ou coup\u00e9 au montage<\/h2>\n\n\n\n<p>La grange est sombre. Il n&rsquo;y a pas beaucoup de foin, mais il est tout accumul\u00e9 d&rsquo;un seul c\u00f4t\u00e9 jusqu&rsquo;aux poutres de la charpente. Jacques grimpe tout en haut et creuse un trou entre le mur et le foin. Il a d\u00e9j\u00e0 disparu en entier qu&rsquo;il creuse toujours, rejetant le foin par-dessus sa t\u00eate, Puis, lorsque le trou est tr\u00e8s profond, il remonte en s&rsquo;agrippant aux pierres du mur et fait dispara\u00eetre ses traces, rangeant le foin qu&rsquo;il a rejet\u00e9 autour du trou, le ramenant par-dessus sa t\u00eate pour cacher l&rsquo;orifice.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 72 Non tourn\u00e9, ou coup\u00e9 au montage<\/h2>\n\n\n\n<p>La grange est plus sombre. Silencieuse. Des voix se font entendre dehors et quelques soldats entrent, ouvrant grand la porte pour y voir un peu plus clair, faisant le tour de la grange, inspectant tous les recoins, t\u00e2tant le foin avec leur fusil. D&rsquo;abord avec les crosses, puis avec les ba\u00efonnettes. ils les enfoncent le plus loin possible, un peu partout, montant sur le foin, quand Fran\u00e7ois de la Fage entre, accompagn\u00e9 de deux miliciens. Les soldats debout sur le foin, se tournent vers lui et le saluent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Il y avait parmi les attroup\u00e9s, dit Fran\u00e7ois, une fille, brune, qui portait un habit d&rsquo;homme. L&rsquo;avez-vous poursuivie ?\u00a0\u00bb -\u00ab\u00a0Non\u00a0\u00bb dit l&rsquo;un des soldats. -\u00ab\u00a0L&rsquo;avez-vous vue ?\u00a0\u00bb -\u00ab\u00a0Non, Monsieur l&rsquo;officier. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un silence. Le lieutenant reste l\u00e0, immobile, puis il dit presque machinalement : \u00ab\u00a0Si elle tombe entre vos mains, faites-le moi savoir. \u00a0\u00bb Et il sort. Les soldats quittent le foin et sortent derri\u00e8re lui, laissant la grange ouverte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 73 F84<\/h2>\n\n\n\n<p>Marie entre dans un hameau. Il semble d\u00e9sert. C&rsquo;est celui o\u00f9 G\u00e9d\u00e9on avait surpris les collecteurs. Elle a ses v\u00eatements d\u00e9chir\u00e9s et tach\u00e9s de boue, les cheveux emm\u00eal\u00e9s, coll\u00e9s \u00e0 son front. Elle semble \u00e9puis\u00e9e. Elle porte son fusil en bandouli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s&rsquo;avance jusqu&rsquo;au milieu des maisons, regarde autour d&rsquo;elle, s&rsquo;arr\u00eate, et tout \u00e0 coup se met \u00e0 crier :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mis\u00e9ricorde ! Repentance ! \u00a0\u00bb et elle attend. Au bout d&rsquo;un moment, on voit sortir un vieux et une vieille sur le pas de leur porte. Marie hurle de toutes ses forces, encore une fois : \u00ab\u00a0Mis\u00e9ricorde ! Repentance ! \u00a0\u00bb et elle tombe assise sur ses talons au milieu de la ruelle. D&rsquo;autres habitants sortent. \u00ab\u00a0Repentez-vous ! reprend Marie. Pardonnez-vous les uns aux autres. Il faut vous pardonner les uns aux autres ! \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois, elle n&rsquo;a presque pas cri\u00e9. Elle a des sanglots dans la gorge. Elle est oppress\u00e9e, comme si elle allait proph\u00e9tiser. Les habitants commencent \u00e0 l&rsquo;entourer. Et tout \u00e0 coup, elle s&rsquo;est mise \u00e0 les regarder, elle se calme, elle ne dit plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y a que des vieillards autour d&rsquo;elle, parchemin\u00e9s et pliss\u00e9s, vo\u00fbt\u00e9s, cass\u00e9s, qui la regardent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 74 F85<\/h2>\n\n\n\n<p>Jacques suit un paysan le long d&rsquo;un mur, derri\u00e8re un petit mas, au cr\u00e9puscule. Ils tournent le coin d&rsquo;une grange et traversent la cour, tr\u00e8s vite, allant dans l&rsquo;\u00e9curie o\u00f9 l &lsquo;homme le conduit dans un recoin, le cache sous des sacs et le quitte pour entrer dans la salle basse de la maison qui communique avec l&rsquo;\u00e9curie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous les sacs, Jacques est blotti contre une cloison faite de grosses planches. Par un interstice, il voit le paysan rejoindre sa table. Il y a un enfant sur un escabeau. Une femme qui leur sert la soupe, puis s&rsquo;assoit. Le feu dans l&rsquo;\u00e2tre, ainsi qu&rsquo;une grosse chandelle, \u00e9clairent la pi\u00e8ce. Ils mangent. On entend le bois craquer dans le feu et la lumi\u00e8re chaude, dor\u00e9e, danse un peu sur les objets, sur les trois visages. Ils sont paisibles. Jacques regarde, comme fascin\u00e9 : l cette sc\u00e8ne calme et quotidienne. Les visages. Celui de la femme. Celui de l&rsquo;enfant. Celui de l&rsquo;homme. Les objets sur la table. Le feu dans l&rsquo;\u00e2tre. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;homme qui me fut d&rsquo;un si grand secours en me d\u00e9robant \u00e0 mes pers\u00e9cuteurs apr\u00e8s cette journ\u00e9e fatale m&rsquo;apprit que Poul fit emporter de Th\u00e9melac tous les morts qu&rsquo;il y avait eu de part et d&rsquo;autre. Il s&rsquo;en trouva treize en tout, qu&rsquo;il fit passer pour \u00eatre tous des n\u00f4tres. Il fit couper les treize t\u00eates et les emporta, laissant les cadavres expos\u00e9s sur le grand chemin&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 75 F86<\/h2>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois de la Fage, Catherine de Vergnas \u00e0 son bras, en robe blanche \u00e0 \u00e9chelles de rubans, entre dans la salle \u00e0 d\u00eener du ch\u00e2teau de Vergnas o\u00f9 une table en U est dress\u00e9e, par\u00e9e de chrysanth\u00e8mes blancs tout droit venus des jardins du ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un d\u00eener intime et les invit\u00e9s, peu nombreux, entrent derri\u00e8re eux. Le capitaine Poul a droit \u00e0 l\u2019\u0153il mouill\u00e9 et aux tendresses discr\u00e8tes de Madame Villeneuve qui tient son bras. Monsieur Borely, le nouveau subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9, sa maigre femme \u00e0 son bras, entre en compagnie de l&rsquo;abb\u00e9 de Chalonges qui lui parle d&rsquo;Horace. Le cur\u00e9 Taillade est de la f\u00eate. Le baron de Vergnas entre le dernier et l&rsquo;abb\u00e9 qui pense \u00e0 lui soudain, laisse le subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9 pour revenir jusqu&rsquo;au baron, s&rsquo;en voulant un peu de l&rsquo;avoir oubli\u00e9. Pendant ce temps, Monsieur Borely sourit au jeune couple qui se tient au haut de la table. \u00ab\u00a0Vous voil\u00e0, gentilhomme c\u00e9venol ! \u00a0\u00bb dit-il \u00e0 Fran\u00e7ois de la Fage. Le baron et l&rsquo;abb\u00e9 ont gagn\u00e9 leurs places. Tout le monde s&rsquo;assoit et les laquais commencent \u00e0 apporter les verres de vin et les plats.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chiens du baron tournent autour de la desserte ou attendent des volailles r\u00f4ties. Par la fen\u00eatre, au-del\u00e0 du jardin, on voit les toits de Vergnas et le paysage c\u00e9venol o\u00f9 l&rsquo;automne est en train de laisser la place \u00e0 l&rsquo;hiver.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur Borely l\u00e8ve son verre, souriant au capitaine Poul. \u00ab\u00a0Les troubles des C\u00e9vennes ont cess\u00e9. \u00a0\u00bb dit-il.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sc\u00e8ne 76 F88<\/h2>\n\n\n\n<p>Le bourg d&rsquo;Anduze. Les maisons s&rsquo;\u00e9tagent dans un d\u00e9fil\u00e9 du Gardon, sous des rochers. On voit les grandes arches du pont de pierre qui enjambent la rivi\u00e8re. Il neige.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques est avec un groupe de jeunes gens qui se dirigent vers le pont. Il marche entre Cavalier que l&rsquo;on reconna\u00eet pr\u00e8s de lui, et un autre qu&rsquo;on voit pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils traversent le pont et s&rsquo;arr\u00eatent \u00e0 son extr\u00e9mit\u00e9, sur l&rsquo;autre rive, devant une sorte d&rsquo;estrade dress\u00e9e contre le parapet, autour de laquelle des passants s&rsquo;attroupent. On entend la voix de Jacques :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Peu de jours apr\u00e8s, j&rsquo;allai retrouver la troupe de Cavalier vers V\u00e9zenobres et nous nous joign\u00eemes \u00e0 celle de Pierre Laporte, qu&rsquo;on appelait Rolland. Le capitaine Poul avait fait exposer les treize t\u00eates \u00e0 Barre-des-C\u00e9vennes, St- Jean de Gardonnenque et Anduze. On les rangeait sur une longue planche, mettant celle de G\u00e9d\u00e9on Laporte \u00e0 la t\u00eate du rang; et, afin que le peuple p\u00fbt mieux le reconna\u00eetre, on avait mis une attache \u00e0 ses cheveux. Nous pass\u00e2mes le pont d&rsquo;Anduze le jour m\u00eame o\u00f9 elles furent expos\u00e9es. Nous les regard\u00e2mes, et cette vue nous d\u00e9termina davantage \u00e0 ne plus faire \u00e0 nos ennemis aucun quartier&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On voit la nouvelle troupe quitter le pont et s&rsquo;\u00e9loigner, quittant Anduze vers les montagnes.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; et de combattre avec encore plus de fermet\u00e9 pour le recouvrement de nos libert\u00e9s&#8230; \u00a0\u00bb &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Un feu, l&rsquo;hiver, dans la neige. Tout est blanc et immobile autour. M\u00eame les hommes qui l&rsquo;environnent, envelopp\u00e9s de longs manteaux, de cadis, de peaux de ch\u00e8vres, descendant jusqu&rsquo;aux pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils regardent le foyer dansant, orange vif au milieu du blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; \u00ab\u00a0&#8230; c&rsquo;est environ \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 que l&rsquo;on commen\u00e7a de nous appeler \u00ab\u00a0camisards\u00a0\u00bb&#8230; \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>FIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le texte qui suit est la num\u00e9risation, la plus fid\u00e8le possible, du sc\u00e9nario original du film \u00ab\u00a0Les Camisards\u00a0\u00bb, tel que l&rsquo;avaient \u00e9crit Ren\u00e9 Allio et Jean Jourdheuil. 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