Le petit cheval de la Baume Dolente

Quelque part sur l’une des parois de la grotte de Baume Dolente se cache une gravure de cheval. Elle est petite, difficile à voir. Je ne vous donnerai aucun indice sur sa position. Le plaisir que l’on éprouve à contempler une belle chose est proportionnel au temps que l’on a mis à la trouver. On dit aussi que le mystère rend beau. J’ai pourtant envie de vous en dire un peu plus sur cette gravure, car son histoire évoque d’autres rêveries que sa simple contemplation.

Un jour de l’année 2009, quelques membres du club spéléologique local organisent une sortie à Baume Dolente. Il y a du monde un peu partout dans la grotte. Tout à fait par hasard, un participant examine un panneau de roche parmi d’autres… et là, surprise : sous les rayons obliques de sa lampe frontale apparaissent des traits en creux qui forment un dessin cohérent : un cheval. La gravure est de taille modeste, mais parfaitement et délicatement tracé. Ce qui stupéfie le découvreur, qui connaît un peu l’art pariétal préhistorique, c’est que plusieurs détails du dessin font penser à des techniques préhistoriques, en particulier de l’époque dite « magdalénienne », aux alentours de -18.000 ans. Et puis, ce cheval ressemble comme deux gouttes d’eau à une espèce qui n’existe plus aujourd’hui, le tarpan des steppes… La gravure pourrait donc être très ancienne. Mais certains aspects ne « collent » pas : le magdalénien était une période froide, durant laquelle les hommes se cantonnaient aux basses vallées, relativement tempérées. A 850 mètres d’altitude, Baume Dolente est trop haut… Et puis, comment expliquer que cette gravure n’ait pas été découverte plus tôt, dans cette grotte fréquentée de longue date ? Et que l’érosion naturelle n’ait pas tout simplement effacé les fines stries qui la composent ? Une question unique vient bientôt résumer toutes les autres : la gravure est elle authentique ? Pour le savoir avec certitude, une seule solution : analyser les tracés. Si les stries contiennent des débris de l’époque magdalénienne, c’est gagné. Sinon…

Ce genre d’analyse, ça ne se fait pas comme ça. C’est une histoire de spécialistes. Et des spécialistes de ce genre de chose il ne s’en trouve pas sous le sabot d’un cheval. Et en plus, il y a des histoires d’autorisations administratives, et c’est cher… bref, les analyses, ce n’est pas pour demain. Il faut donc commencer par les protéger, ces gravures. Empêcher que des caresses prodiguées par des mains non averties viennent à les patiner, à vider les stries de leur précieuse (mais hypothétique) substance datable, voire à les effacer totalement, tout ça avant que les analyses en question soient faites. Alors, les quelques personnes « au courant » de l’existence du cheval se passent la consigne : il faut que la gravure reste ab-so-lu-ment secrète, afin d’éviter tout problème de dégradation, voire de vandalisme, qui sait ?

Secret aidant, l’existence de la gravure se répand à la vitesse d’un cheval au galop dans les vallées cévenoles. Des expéditions légères et furtives s’organisent bientôt à Baume Dolente. Rapidement on y croise des balades digestives familiales, puis des quasi sorties scolaires. Si aucune agence de voyage n’a proposé de voyages organisés payants vers le petit cheval, cela n’est sans doute dû qu’à la grande distance qu’il est nécessaire de parcourir à pied pour l’atteindre.

Pendant ce temps, ignorant toute cette agitation, les passionnés avancent des hypothèses. Et si la gravure datait de cette courte période du magdalénien durant laquelle la température est légèrement remontée ? Et si le sol de la grotte avait été recouvert, durant des millénaires, d’une épaisse couche de terre qui aurait protégé la gravure de l’érosion et l’aurait cachée à la vue des visiteurs ? Et si un archéologue faussaire, ou un faussaire archéologue, pour des raisons inconnues, avait gravé ce cheval ?

Hypothèses après hypothèses, et les analyses ne s’annonçant pas du tout, le découvreur décide d’en avoir le coeur net. Il a dans ses relations un spécialiste absolu de l’art pariétal, celui-là même qui a apporté son expertise dans de nombreuses grottes célèbres de France et d’ailleurs. Un petit tour par la Lozère, et le diagnostic tombe : la gravure est récente. Quelques dizaines d’années sans doute. La patine, trop peu marquée compte tenu de la nature de la roche, donne cette indication sans ambiguïté. Par contre, il y a indéniablement du savoir-faire préhistorique dans le dessin… Alors ? Une partie du mystère subsiste.

Quelques temps plus tard, on apprend que la gravure a été réalisée dans les années 60 par une ancienne institutrice, passionnée d’art préhistorique. Bon diagnostic pour le pariétaliste. Quant à l’auteure des dessins, quelles ont pu être ses motivations à monter là-haut, sans doute seule, à s’y installer dans le noir et à graver la roche avec concentration ? Eprouver l’émotion artistique des préhistoriques ? Réaliser un faux ? Travailler une technique ? Voilà probablement les ultimes questions dont on n’aura pas les réponses. C’est ça qui est bon. S’il vous plaît, lorsque vous admirerez le cheval, n’oubliez pas qu’il est fragile et précieux. Il a 18.000 ans. Ne le caressez pas, contentez-vous de rêver.

***

2012. La vérité continue à tracer son chemin, finalement. Un jeune garçon de l’époque m’a raconté que depuis sa jeunesse, il connaissait la gravure, les conditions de sa réalisation, ainsi que son auteur… Du haut de ses 12 ans, il savait que le dessin serait probablement découvert un jour, et pris pour ce qu’il n’était pas. Il s’en amusait à l’avance. Il a dû patienter 50 ans, mais les péripéties qui ont suivi ne l’ont sans doute pas déçu.

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