{"id":4103,"date":"2024-08-25T08:51:21","date_gmt":"2024-08-25T08:51:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/?p=4103"},"modified":"2024-08-25T08:53:04","modified_gmt":"2024-08-25T08:53:04","slug":"le-bucher-un-conte-de-noel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/le-bucher-un-conte-de-noel\/","title":{"rendered":"Le b\u00fbcher &#8211; Un conte de No\u00ebl"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\">Nouvelle in\u00e9dite de Jean Carri\u00e8re, \u00e9crite en 1965 ou avant<\/p>\n\n\n\n<p>Le 23<sup>(10)<\/sup> d\u00e9cembre 1703, vers 10 h du matin, une petite troupe de dragons, appartenant \u00e0 une compagnie fix\u00e9e \u00e0 Anduze, se mettait en route pour Florac, avec l\u2019ordre de mettre la main sur un certain Samuel Roux, un bouscatier de rude poil, qui depuis quelque temps donnait pas mal de fil \u00e0 retordre aux arm\u00e9es de sa majest\u00e9 tr\u00e8s catholique, Louis XIV&nbsp;: \u00e0 lui tout seul, du milieu de ses fangas, ce chien d\u2019h\u00e9r\u00e9tique avait arquebus\u00e9 en quelques semaines une demi-douzaine de bons mercenaires de m\u00e9tier&nbsp;; on le disait \u00e9galement tr\u00e8s ferr\u00e9 sur les questions de foi, et capable, Bible en main, de galvaniser les montagnards les plus obtus par ses fulminations proph\u00e9tiques. Messieurs les dragons allaient lui faire passer le go\u00fbt du pain. Ou plus exactement des ch\u00e2taignes.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pour longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 St-Jean-de-Gardonnenque, la route est sans histoire&nbsp;: la vall\u00e9e, par sa largeur, se pr\u00eate peu aux embuscades. Les hommes travers\u00e8rent la petite ville vers midi&nbsp;; celle-ci \u00e9tait silencieuse, vide, volets boucl\u00e9s, comme morte. En passant devant une porte sur laquelle \u00e9tait barbouill\u00e9e \u00e0 la diable une croix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cercle rouge, un des dragons cracha dans sa direction du haut de son cheval&nbsp;; des langues noires l\u00e9chaient les murs au-dessus des fen\u00eatres. Le dragon qui avait crach\u00e9 avait mis le feu \u00e0 ce nid de parpaillots trois mois avant. Il s\u2019en souvenait comme s\u2019il y \u00e9tait. Trois enfants hurlant sous le lit, \u00e9gosill\u00e9s, mauves de terreur. Le mari, savetier de son \u00e9tat, d\u00e9gringol\u00e9 par la fen\u00eatre, os rompus sur le pav\u00e9 de la cour. Quant \u00e0 sa bonne femme, nom de Dieu, quelles mamelles. Rien qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e, il en avait encore la langue s\u00e8che. Pendant toutes les cajoleries, elle avait gard\u00e9 les yeux ferm\u00e9s, la bouche ferm\u00e9e, \u00e0 part le reste, ouvert de force. Ces montagnardes avaient d\u00e9cid\u00e9ment les entrailles \u00e0 l\u2019image de leur visage&nbsp;: du fer.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s la sortie de St-Jean-de-Gardonnenque, la petite troupe prit \u00e0 droite et s\u2019engagea sur une piste fra\u00eechement trac\u00e9e \u00e0 travers bois, et qui montait en lacets vers les cr\u00eates o\u00f9 elle poursuivait dans la direction du Pompidou en surveillant de part et d\u2019autre la vall\u00e9e Borgne et la vall\u00e9e Fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faisait froid&nbsp;; le ciel \u00e9tait gris, tout \u00e9tait silencieux&nbsp;: on n\u2019entendait que le martellement mat du pas des chevaux sur le peu de neige qui \u00e9tait tomb\u00e9e au cours de la nuit derni\u00e8re. Arriv\u00e9 au sommet de la c\u00f4te, \u00e0 un lieu-dit le col de St-Pierre, le sous-officier qui commandait la troupe et qui avan\u00e7ait en t\u00eate, s\u2019immobilisa et fit un signe de la main. Le calme de ce paysage lunaire ne lui disait rien de bon.<\/p>\n\n\n\n<p>La travers\u00e9e de ces hauteurs d\u00e9sertes ne lui disait rien de bon non plus. A quelques pas de lui, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la piste, il y eut un brusque \u00e9boulement de neige \u00e0 travers les buissons&nbsp;; l\u2019homme fit volte-face sur son cheval&nbsp;: un renard sans doute. Cou tendu, la main aux fontes, il suivit du regard les d\u00e9bris de neige qui roulaient le long de la pente vierge. Derri\u00e8re lui, les hommes s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s \u00e0 leur tour, et s\u2019appr\u00eataient \u00e0 sauter dans le foss\u00e9 au premier coup de feu&nbsp;: c\u2019est qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 viser juste, ces enfants de cochons&nbsp;! Dissimul\u00e9s sous leurs bouscats, ils vous ajustaient en plein c\u0153ur ou au milieu du front, et vous exp\u00e9diaient <em>ad patres<\/em> comme un vulgaire lapin. Ces marchands de mort subite avaient m\u00eame de curieuses coutumes&nbsp;: on rapportait que certaines blessures, faites \u00e0 bout portant, avaient livr\u00e9, outre la balle, trois grains de bl\u00e9. Accompagnant le projectile qui donnait la mort, ces grains de bl\u00e9 \u00e9taient cens\u00e9s assurer \u00e0 l\u2019\u00e2me sa survie \u2013 lui fournir sa parcelle de vraie foi, le germe de son \u00e9ternit\u00e9 \u2013 Dieu sait quoi encore. Dans cette guerre \u00e9trange, ce n\u2019\u00e9taient pas de soldats de m\u00e9tier qu\u2019on avait en face de soi, mais des enrag\u00e9s de Dieu plus dangereux que les plus rou\u00e9s mercenaires papistes. On disait bien que certains d\u2019entre eux avaient la gorge noire, d\u2019autres un \u0153il au milieu du front, comme les cyclopes. Ainsi, du temps de la Rome antique, on avait affirm\u00e9 que les premiers chr\u00e9tiens adoraient un dieu \u00e0 t\u00eate d\u2019\u00e2ne, et lui sacrifiaient de jeunes enfants sur leurs autels. La propagande est une arme \u00e9prouv\u00e9e de longue date&nbsp;: elle n\u2019a jamais suppos\u00e9 que le m\u00e9pris de celui auquel elle s\u2019adresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 les dragons se remirent en route, les premiers flocons de neige firent leur apparition. Le sous-officier interrogea le ciel du regard&nbsp;: cette neige n\u2019allait pas arranger leurs affaires&nbsp;; lorsqu\u2019ils d\u00e9boucheraient l\u00e0-haut \u00e0 plus de mille m\u00e8tres d\u2019altitude sur le plateau de l\u2019Hospitalet, il ferait sans doute d\u00e9j\u00e0 nuit, et on allait risquer de tourner en rond sans trouver son chemin. Il se disait qu\u2019il fallait \u00eatre bougrement idiot pour errer ainsi \u00e0 travers des montagnes glaciales et \u00e0 la veille de No\u00ebl, tandis qu\u2019autour des chemin\u00e9es o\u00f9 ronflaient de grands feux, d\u2019autres passeraient la veill\u00e9e \u00e0 boire et \u00e0 faire tourner les broches. C\u2019\u00e9tait un petit homme sec, pr\u00e9cis de gestes, pas plus gourmand qu\u2019un autre, ni plus m\u00e9chant, du reste&nbsp;: les Camisards, il s\u2019en foutait&nbsp;; le roi de France, itou. La moiti\u00e9 de sa solde, il l\u2019aurait bien donn\u00e9e ce soir pour garder ses pieds au sec en r\u00eavant qu\u2019il allait bient\u00f4t repartir au pays, retrouver sa femme, ses gosses et son pot-au-feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en \u00e9tait \u00e0 la troisi\u00e8me assiett\u00e9e de pot-au-feu imaginaire \u2013 rallong\u00e9e d\u2019un bon coup de rouge qui lui faisait claquer la langue d\u2019envie \u2013 quand son cheval fit une embard\u00e9e, et tout se passa tr\u00e8s vite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il eut \u00e0 peine le temps de se retrouver tout \u00e9tonn\u00e9 au sol, son cheval ruant dans la neige, une balle dans l\u2019\u00e9paule, au moment o\u00f9 le bruit d\u2019une d\u00e9tonation \u00e9touff\u00e9e claqua au-dessus de la route \u2013 gare \u00e0 gauche, le fils de pute est au milieu des arbres, cria une voix tout pr\u00e8s de son oreille. C\u2019\u00e9tait l\u2019autre sous-officier qui avait plong\u00e9 \u00e0 terre en m\u00eame temps que lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu es bless\u00e9&nbsp;? Lui souffla-t-il \u00e0 l\u2019oreille dans la m\u00eame lanc\u00e9e de son souffle. L\u2019autre fit signe que non, et d\u00e9signa le cheval du menton&nbsp;: au niveau de l\u2019encolure de la b\u00eate, une tache de sang s\u2019\u00e9largissait sous la neige. \u2013 Un grain de plomb, trois grains de bl\u00e9, mon canasson ira au paradis, fit-il entre ses gents&nbsp;; dommage, c\u2019\u00e9tait un bon trotteur.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019affaire fut men\u00e9e en un tour de main. Apr\u00e8s quelques coups de feu sans \u00e9chos, les dragons escalad\u00e8rent le talus&nbsp;; il y eut une bousculade au milieu des taillis, des coups mats \u00e9chang\u00e9s presque dans le silence, et qui sentaient la terrible violence de la haine. Quand le sous-officier qui \u00e9tait tomb\u00e9 de cheval parvint \u00e0 son tour sur le lieu de l\u2019empoignade, la premi\u00e8re chose qu\u2019il aper\u00e7ut fut le corps d\u2019un des trois camisards tu\u00e9 d\u2019une balle en pleine figure&nbsp;; les deux autres, debout, immobiles, regardaient le cadavre \u00e0 leurs pieds, ils \u00e9taient blancs comme la neige et avaient le visage huil\u00e9 d\u2019une mauvaise transpiration.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sous-officier se pencha sur le corps&nbsp;; la blessure qui mutilait la face \u00e9tait si atroce que seuls les membres gr\u00eales, la poitrine \u00e9troite et les mains de fille lui apprirent qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un adolescent. Se retournant d\u2019un coup, il gifla \u00e0 la vol\u00e9e les deux rescap\u00e9s. Deux fois. Comme m\u00e9thodiquement. Une pour son cheval, l\u2019autre sans trop savoir pourquoi&nbsp;; pour le jeune homme tu\u00e9, peut-\u00eatre, et qui maintenant qu\u2019il \u00e9tait mort, semblait tout \u00e0 fait \u00e9tranger \u00e0 cette histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand les dragons arriv\u00e8rent sur le plateau, il faisait nuit. Le vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9, chassant les nuages qui glissaient devant la lune, et d\u00e9couvrant des flaques de ciel de plus en plus vastes, noires et cribl\u00e9es d\u2019\u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes \u00e9taient fourbus. Le vent glac\u00e9 leur coupait la figure. Florac \u00e9tait encore loin, la nuit plus incertaine que jamais, avec ces deux prisonniers qui n\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre que l\u2019avant-garde d\u2019une troupe plus grosse&nbsp;: on approchait de ces fameux rochers de L\u2019Hospitalet qui avaient d\u00e9j\u00e0 servir de repaire aux Camisards et qui pouvaient bien dissimuler une nouvelle embuscade.<\/p>\n\n\n\n<p>Bataille pour bataille, autant valait tenir la pelle par le manche. En arrivant \u00e0 la hauteur du hameau de L\u2019Hospitalet, le sous-officier d\u00e9cida brusquement d\u2019y bivouaquer pour la nuit avec ses hommes et ses deux prisonniers. Il y aurait toujours des portes et des murs contre les balles camisardes et ce froid cinglant qui m\u00e2chait les chairs. Outre cette jambe endolorie qu\u2019il tra\u00eenait depuis que son cheval s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9 sous lui, et qui ne laissait gu\u00e8re la possibilit\u00e9 de continuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Une demi-heure apr\u00e8s, les hommes \u00e9taient au chaud dans la paille d\u2019une grange, les prisonniers boucl\u00e9s dans une remise, les deux sous-officiers \u00e0 table devant un pain rond et un morceau de lard, tandis que leurs h\u00f4tes forc\u00e9s les observaient, debout dans la p\u00e9nombre, muets, comme frapp\u00e9s de stupeur. On avait laiss\u00e9 deux hommes de garde dans la cour, o\u00f9 br\u00fblait un grand feu. De temps \u00e0 autre, un des hommes allait tirer d\u2019un b\u00fbcher des blocs de h\u00eatre qu\u2019il jetait dans les flammes&nbsp;; de longues gerbes d\u2019\u00e9tincelles montaient dans le ciel noir et maintenant tr\u00e8s pur, et se m\u00e9langeaient aux \u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en m\u00e2chant son lard, le sous-officier alla jeter un coup d\u2019\u0153il dehors. Cette grande nuit ouverte et balay\u00e9e sous le ciel vaste, palpitante de toutes ses \u00e9toiles, lui rappela tout \u00e0 coup qu\u2019il y avait quelque part dans le royaume de France une femme et deux enfants qui esp\u00e9raient apr\u00e8s lui. Il pensa \u00e9galement aux deux prisonniers dans la remise, qui seraient d\u2019ici peu ex\u00e9cut\u00e9s pour l\u2019exemple, ou envoy\u00e9s aux gal\u00e8res. Il revit le visage du plus grand, sombre, \u00e9maci\u00e9, l\u2019\u0153il plus brillant que de raison, enfonc\u00e9 dans la caverne de l\u2019orbite par une fi\u00e8vre plus br\u00fblante que la faim. \u00ab&nbsp;Il a failli m\u2019avoir, le salaud&nbsp;\u00bb. Car il ne faisait aucun doute \u00e0 son esprit que c\u2019\u00e9tait bien celui-l\u00e0 qui l\u2019avait ajust\u00e9 et rat\u00e9. Il n\u2019\u00e9prouvait aucune esp\u00e8ce de ressentiment \u00e0 son \u00e9gard&nbsp;; plut\u00f4t une curiosit\u00e9 trouble. C\u2019\u00e9taient l\u00e0 les pens\u00e9es sans suite d\u2019un homme tr\u00e8s fatigu\u00e9. Au moment o\u00f9 il allait retourner se mettre au chaud, il entendit, venant pr\u00e9cis\u00e9ment de la remise, une rumeur confuse, \u00e0 la fois plainte et m\u00e9lop\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fit quelques pas dans la cour, interrogea l\u2019un des hommes de garde&nbsp;: lequel des prisonniers \u00e9tait-il bless\u00e9&nbsp;? Leur avait-on donn\u00e9 \u00e0 boire et \u00e0 manger&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le dragon parut interloqu\u00e9&nbsp;; il se disait que ces chiens galeux ne m\u00e9ritaient que des coups de botte et la corde. Qu\u2019un sous-officier des arm\u00e9es du Roi s\u2019int\u00e9resse \u00e0 leur sort lui sembla suspect. On disait que certains sujets de sa majest\u00e9, lass\u00e9s par les horreurs de ces guerres, viraient parfois de bord et prot\u00e9geaient secr\u00e8tement les h\u00e9r\u00e9tiques. Mais non, pourtant&nbsp;; l\u2019ancien ne pouvait \u00eatre de ceux-l\u00e0&nbsp;; il l\u2019avait vu \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis deux ans. C\u2019\u00e9tait un bas-officier irr\u00e9prochable, un homme de service qui se serait fait tuer sur place plut\u00f4t que de trahir une consigne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sous-officier s\u2019approcha de la porte de la remise, tendit l\u2019oreille. La m\u00e9lop\u00e9e continuait, grave, lente, comme une r\u00e9citation chuchot\u00e9e \u00e0 voix basse. Les deux soldats dans la cour allaient et venaient, alimentant le feu et claquant la semelle pour se r\u00e9chauffer. Il donne l\u2019ordre de faire silence, appuya son oreille contre la fente entre les deux battants de la porte. Il sentait le courant d\u2019air glac\u00e9 lui glisser dans le cou. La plainte monotone se poursuivait, reprise tant\u00f4t par une voix grave, tant\u00f4t par une voix plus claire. Tout \u00e0 coup, ce fut comme si les mots, devenus myst\u00e9rieusement lisibles, se formaient devant lui, livrant leur secret et le secret de cette nuit profonde. C\u2019\u00e9tait la voix la plus grave qui venait de reprendre la sourde r\u00e9citation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il y avait dans la contr\u00e9e des bergers qui vivaient aux champs et qui la nuit veillaient \u00e0 tour de r\u00f4le \u00e0 la garde de leur troupeau. L\u2019Ange du Seigneur leur apparut et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clart\u00e9&nbsp;; et ils furent saisis d\u2019une grande frayeur. Mais l\u2019ange leur dit\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La voix grave s\u2019arr\u00eata, la plus claire encha\u00eena&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Rassurez-vous, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple&nbsp;: aujourd\u2019hui, dans la cit\u00e9 de David, un sauveur vous est n\u00e9, qui est le Christ Seigneur. Et ceci vous servira de signe&nbsp;: vous trouverez un nouveau-n\u00e9 envelopp\u00e9 de langes et couch\u00e9s dans une cr\u00e8che&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sous-officier tourna brusquement les talons et traversant la cour \u00e0 grands pas, il p\u00e9n\u00e9tra dans la pi\u00e8ce sombre o\u00f9 l\u2019attendait son compagnon. Le couple de montagnards \u00e9tait toujours l\u00e0&nbsp;; maintenant, l\u2019homme et la femme se tenaient assis devant la chemin\u00e9e et gardaient toujours le silence. Seules leurs bouches fr\u00e9missaient l\u00e9g\u00e8rement. On aurait dit qu\u2019il y avait une myst\u00e9rieuse corr\u00e9lation entre ce fr\u00e9missement des l\u00e8vres et la r\u00e9citation qu\u2019il avait entendue dans la remise.<\/p>\n\n\n\n<p>Il bourra sa pipe \u00e0 petits coups de pouce, s\u2019approcha de l\u2019\u00e2tre, saisit un morceau d\u2019\u00e9corce enflamm\u00e9 et tira une bouff\u00e9e. La suite du verset lui revenait doucement \u00e0 l\u2019esprit depuis le fond d\u2019une enfance oubli\u00e9e, soudain irr\u00e9elle et poignante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Gloire \u00e0 Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volont\u00e9\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les morts reprenaient vie dans sa m\u00e9moire, tournaient silencieusement \u00e0 travers cette pi\u00e8ce sombre, se posaient sur la bouche fr\u00e9missante du couple assis devant le feu, rejoignaient leur double source douloureuse, l\u00e0-bas, dans la remise, o\u00f9 deux paysans c\u00e9venols, condamn\u00e9s \u00e0 mort ou aux gal\u00e8res, annon\u00e7aient \u00e0 la nuit la naissance du Christ. Le sous-officier eut une brusque sensation de d\u00e9paysement. L\u2019instant qu\u2019il vivait ne semblait pas appartenir au temps des hommes ni aux fureurs de l\u2019Histoire. Il se sentit bizarre. \u00ab&nbsp;C\u2019est No\u00ebl&nbsp;\u00bb, dit-il \u00e0 son compagnon. L\u2019autre opina du bonnet. Il avait l\u2019air \u00e9galement pensif.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme un automate, le sous-officier se dirigea vers la porte, l\u2019ouvrit, respira l\u2019odeur du froid impr\u00e9gn\u00e9e par la fum\u00e9e acide du h\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ne laissez pas baisser le feu, dit-il aux deux dragons qui continuaient \u00e0 battre la semelle sur le pav\u00e9 de la cour.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9valua du regard la quantit\u00e9 de bois empil\u00e9 contre le mur sous un auvent. La provision lui parut suffisante pour alimenter ce feu pendant tout un hiver. Puis, s\u2019adressant \u00e0 un des deux hommes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Roquet, va rejoindre les autres&nbsp;; je te remplace.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme haussa les sourcils, sembla ne pas comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Qu\u2019est-ce que tu attends&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9nomm\u00e9 Roquet se dirigea vers la grange o\u00f9 dormait le reste de la troupe&nbsp;; au moment d\u2019entrer, il eut une seconde d\u2019h\u00e9sitation&nbsp;; c\u2019\u00e9tait bien la premi\u00e8re fois qu\u2019une telle chose arrivait. Ce n\u2019est pas dans l\u2019habitude des sous-officiers de remplacer un homme de garde \u2013 surtout dans des conditions pareilles. Il haussa les \u00e9paules et entra. Le sous-officier l\u2019avait observ\u00e9 sans mot dire \u2013 d\u2019un regard imp\u00e9n\u00e9trable, glac\u00e9, comme s\u2019il le voyait sans le voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors celui-ci se dirigea vers la remise&nbsp;; on n\u2019entendait plus aucun bruit \u2013 pas le moindre murmure. Il ouvrit la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Sortez, dit-il aux deux prisonniers qui s\u2019\u00e9taient allong\u00e9s dans la paille.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ob\u00e9irent.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas tr\u00e8s loin d\u2019ici, nous sommes pass\u00e9s pr\u00e8s d\u2019une for\u00eat de h\u00eatres. Prenez-moi cette cogn\u00e9e qui est sur le b\u00fbcher et allez me chercher du bois.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019entendit ajouter comme dans un r\u00eave&nbsp;: \u00ab&nbsp;Du bois mort\u2026&nbsp;beaucoup de bois mort\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux camisards le regardaient sans para\u00eetre comprendre. Le dragon qui \u00e9tait rest\u00e9 pr\u00e8s du feu fit un pas en avant et ouvrit d\u00e9mesur\u00e9ment la bouche en balbutiant de stup\u00e9faction&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a> &#8211; Mais vous\u2026&nbsp;mais ils\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ta gueule&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Et aux deux prisonniers&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous, plus vite que \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Il paraissait furieux. Peut-\u00eatre allait-il les gifler de nouveau. Ils s\u2019en all\u00e8rent lentement, sans m\u00eame se retourner&nbsp;; la neige \u00e9touffait le bruit de leurs pas. Bient\u00f4t ils obliqu\u00e8rent sur la gauche et disparurent derri\u00e8re un entassement de rochers.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous avez oubli\u00e9 la cogn\u00e9e, cria machinalement le sous-officier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 trop loin pour entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 lui, il ne lui restait plus qu\u2019\u00e0 s\u2019expliquer avec le dragon ahuri \u2013 celui-l\u00e0, pas un mauvais type \u2013 et la moiti\u00e9 de sa solde suffirait<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement pour eux, la remise poss\u00e9dait une deuxi\u00e8me porte qui donnait directement sur les champs. Ils l\u2019enfonc\u00e8rent sans bruit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nouvelle in\u00e9dite de Jean Carri\u00e8re, \u00e9crite en 1965 ou avant Le 23(10) d\u00e9cembre 1703, vers 10 h du matin, une petite troupe de dragons, appartenant \u00e0 une compagnie fix\u00e9e \u00e0&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1911,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[],"class_list":["post-4103","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-oeuvres-artistiques-et-litteraires"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4103"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4104,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4103\/revisions\/4104"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1911"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}