{"id":396,"date":"2022-08-09T17:31:41","date_gmt":"2022-08-09T17:31:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.reveeveille.net\/cevennevivante\/wordpress\/?p=396"},"modified":"2022-08-09T17:31:44","modified_gmt":"2022-08-09T17:31:44","slug":"sept-tableaux-pour-la-draille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.reveeveille.net\/candelhospitalet\/sept-tableaux-pour-la-draille\/","title":{"rendered":"Sept tableaux pour la draille"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Le jour de mes 12 ans, mes parents m&rsquo;ont emmen\u00e9 voir ma premi\u00e8re transhumance. Je vous vois sourire&#8230; je comprend \u00e7a. Vous qui \u00eates n\u00e9s ici, vous avez grandi avec la transhumance. Mais moi, j&rsquo;avais grandi \u00e0 la ville, j&rsquo;en avais juste entendu parler et c&rsquo;\u00e9tait un grand bonheur de pouvoir enfin la voir pour de vrai.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>On est mont\u00e9s en famille au hameau de l&rsquo;Hospitalet, sur la can. La can de l&rsquo;Hospitalet. La can, c&rsquo;est comme une sorte de petit Causse. Oh, pas grand comme le grand Causse M\u00e9jean, \u00e7a c&rsquo;est s\u00fbr. Du nord au sud, elle s&rsquo;\u00e9tend sur 10 petits kilom\u00e8tres, et \u00e0 certains endroits, sa largeur atteint \u00e0 peine quelques dizaines de m\u00e8tres. \u00ab\u00a0Petite, mais d&rsquo;une bien grande importance pour les C\u00e9vennes !\u00a0\u00bb, m&rsquo;a souvent dit par la suite Thierry le berger, en agitant son index dress\u00e9 vers le ciel. Tous les itin\u00e9raires de transhumances qui m\u00e8nent de la plaine du Languedoc vers la Margeride y convergent et la traversent d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre. Il faut dire que c&rsquo;est une chauss\u00e9e sacr\u00e9ment pratique ! A cet endroit, les C\u00e9vennes ne sont qu&rsquo;enfilades de vall\u00e9es tortueuses et profondes, aux versants raides et glissants qui s&rsquo;\u00e9boulent sous les pieds. Alors les transhumants, ils ne sont pas b\u00eates, ils pr\u00e9f\u00e8rent monter l\u00e0-haut une bonne fois pour toute, et ensuite ils cheminent tranquillement, en survolant confortablement les cr\u00eates c\u00e9venoles qui moutonnent \u00e0 l&rsquo;infini.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L&rsquo;Hospitalet, c&rsquo;est au milieu de la can, et c&rsquo;est l\u00e0 que se rencontrent deux drailles. Celle qui arrive de Ganges, par le Mont Aigoual, et celle qui arrive de N\u00eemes, par la Corniche des C\u00e9vennes. C&rsquo;est donc un lieu tr\u00e8s important, mythique, m\u00eame ! Pourtant, quand on y est arriv\u00e9s j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 un peu d\u00e9\u00e7u. Il y avait juste 3 maisons, un petit clocher&#8230; La draille, par contre, m&rsquo;a impressionn\u00e9 : j&rsquo;ai vu une bande de rocaille pel\u00e9e, large de plusieurs dizaines de m\u00e8tres, qui traversait le paysage jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;horizon. On l&rsquo;a long\u00e9e quelques centaines de m\u00e8tres en direction du sud. Non loin du hameau, il y avait une pierre dress\u00e9e au bord de la draille. La famille s&rsquo;est install\u00e9e autour pour attendre, et moi, j&rsquo;ai fait comme tout gar\u00e7on de 12 ans aurait fait : je l&rsquo;ai escalad\u00e9e, et je me suis assis fi\u00e8rement au sommet. La main au dessus des yeux, j&rsquo;ai fait le guet&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>D&rsquo;abord, il n&rsquo;y a eu que du silence. Mais le silence des plateaux, vous savez, une sorte de note tr\u00e8s aigue, \u00e0 peine perceptible quand on ne fait pas attention. Cette note, c\u2019est la somme des bruits de toutes les herbes qui remuent au vent, de toutes les ailes des insectes qui font leur travail. C&rsquo;\u00e9tait long. Je m&rsquo;ennuyais un peu et j&rsquo;avais abaiss\u00e9 mon bras depuis longtemps, quant soudain je me suis aper\u00e7u que la note du silence avait&#8230; chang\u00e9. Plus clinquante, plus forte aussi. Une rumeur a grandi, grandi derri\u00e8re l&rsquo;horizon, bient\u00f4t on aurait dit que \u00e7a venait de partout. Soudain, dans la brume de chaleur, une t\u00eate de mouton est apparue au dessus de l&rsquo;\u00e9paulement de la can. Puis 2, 5, 10, 100, 1000. Une quantit\u00e9 incroyable de moutons, plus que je n&rsquo;en avais jamais vu, et plus qu&rsquo;h\u00e9las je n&rsquo;en reverrai jamais. Avant m\u00eame qu&rsquo;ils ne parviennent jusqu&rsquo;\u00e0 nous, j&rsquo;ai senti une effluve de b\u00eate chaude et humide nous entourer. Et puis le troupeau a d\u00e9fil\u00e9 devant nous, \u00e9pais, dense, rapide, mouvant comme une rivi\u00e8re de montagne. Les b\u00eates avan\u00e7aient d&rsquo;un pas d\u00e9cid\u00e9, sans h\u00e9sitation. Au carrefour, sans ralentir, les premi\u00e8res b\u00eates ont tourn\u00e9 \u00e0 gauche sur la route goudronn\u00e9e, et apr\u00e8s quelques dizaines de m\u00e8tres, elles se sont dispers\u00e9es dans une prairie et se sont couch\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ombre des fr\u00eanes. Progressivement, tout le troupeau s&rsquo;est install\u00e9 l\u00e0 au rythme de l&rsquo;arriv\u00e9e des b\u00eates. Les derni\u00e8res avaient pass\u00e9 la cr\u00eate depuis longtemps quand les bergers sont apparus \u00e0 leur tour. Ils \u00e9taient 4, ils marchaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, ils avaient l&rsquo;air tranquille. L&rsquo;un d&rsquo;eux agitait les mains, s\u00fbrement il racontait une histoire aux autres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je n&rsquo;en revenais pas de cette sc\u00e8ne. Moi je croyais que la transhumance, c&rsquo;est quand les hommes m\u00e8nent les b\u00eates vers des lieux plus cl\u00e9ments. A 12 ans, perch\u00e9 sur une pierre dress\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Hospitalet de la can, j&rsquo;ai compris qu&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9tait rien. J&rsquo;ai su que la transhumance, c&rsquo;est quand les hommes suivent les b\u00eates dans leur qu\u00eate de nourriture. Et c&rsquo;est l\u00e0, au sommet de ma pierre, saoul\u00e9 de sonnailles, drogu\u00e9 d&rsquo;odeurs de b\u00eates, que mes sens se sont brouill\u00e9s. Et j&rsquo;ai vu en songe comment cela avait \u00e9t\u00e9 possible.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J&rsquo;ai vu des temps tr\u00e8s anciens. Bien plus anciens que les temps anciens des contes. Car cela n&rsquo;est pas un conte, c&rsquo;est une histoire r\u00e9elle. En ces temps immens\u00e9ment lointains, les montagnes tonnaient et lan\u00e7aient vers le ciel des nu\u00e9es qui assombrissaient la terre pour 100 g\u00e9n\u00e9rations. Des glaciers descendaient des sommets, envahissaient les plaines pendant 100 autres g\u00e9n\u00e9rations, puis reculaient doucement pour retourner se lover dans les altitudes. Les mers surgissaient de l&rsquo;horizon, envahissaient les plaines \u00e0 leur tour pour 1000 g\u00e9n\u00e9rations, puis se retiraient comme elles \u00e9taient arriv\u00e9es.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L&rsquo;homme, lui, n&rsquo;\u00e9tait encore en ces temps anciens qu&rsquo;une cr\u00e9ature velue et courb\u00e9e. Il \u00e9tait terrifi\u00e9 devant ces ph\u00e9nom\u00e8nes qui le d\u00e9passaient et qu&rsquo;il ne savait pas expliquer. C&rsquo;est pourtant \u00e0 ce moment qu&rsquo;a commenc\u00e9 l&rsquo;histoire de la Transhumance. Ecoutez bien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le premier regard de mouflon. Moyen-Orient<\/h3>\n\n\n\n<p>Mouflon a chaud. Il a soif, il a faim. Depuis des heures il cherche l&rsquo;herbe entre les cailloux. Elle est si rase, si s\u00e8che, piquante comme du sable. En manger rassasie \u00e0 peine et fait saigner les gencives.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9courag\u00e9, mouflon redresse la t\u00eate et contemple le paysage qui l\u2019entoure. Il est midi. La plaine est \u00e9cras\u00e9e de soleil. Autour de lui, tout le troupeau est \u00e0 la peine, chacun comme lui fouille d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment entre les cailloux. Au loin, la mer renvoie soudain un reflet blanc aveuglant qui fait d\u00e9tourner les yeux \u00e0 mouflon.<\/p>\n\n\n\n<p>Mouflon n\u2019a pas beaucoup de m\u00e9moire. C\u2019est tout juste s\u2019il se rappelle les pauvres instants qui viennent de passer. Pourtant, tapi au plus profond de lui, il y a le souvenir d\u2019une couleur. Une couleur qui fait du bien. Une couleur qui donne la vie : le vert. Autrefois, il y a peu, ces prairies \u00e9taient plus vertes, il en est certain. Tout \u00e9tait plus facile. Il faisait moins chaud, aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Un moustique pique cruellement mouflon derri\u00e8re l\u2019oreille. Mouflon rue pour le chasser. Les moustiques les harc\u00e8lent sans cesse. Ca aussi c\u2019est nouveau. Pourquoi tout a chang\u00e9 ? Pourquoi tout est devenu si difficile ?<\/p>\n\n\n\n<p>Confus\u00e9ment, Mouflon sait qu\u2019il porte la responsabilit\u00e9 du troupeau . Il doit faire quelque chose, trouver une solution. Sinon ils vont tous mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vert\u2026 du vert, il y en a\u2026 l\u00e0-bas, l\u00e0-haut\u2026 sur ces montagnes qui d\u00e9limitent le nord de la plaine. Chaque matin, avant que la brume de chaleur ne commence \u00e0 monter du sol en faisant vibrer l\u2019air, il le voit. Mais c\u2019est si loin.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019envie est si forte qu\u2019une pens\u00e9e commence \u00e0 s\u2019entortiller dans la conscience t\u00e9nue de mouflon. Un projet fou, inconcevable : suivre le vert lorsqu\u2019il quitte la plaine \u00e0 la saison chaude. Le suivre dans la montagne. Pour toujours manger \u00e0 sa faim.<\/p>\n\n\n\n<p>Mouflon lance un dernier regard circulaire sur le pays br\u00fbl\u00e9. Non, vraiment, il n\u2019y a plus rien a esp\u00e9rer ici. D\u00e9cid\u00e9, il se tourne vers le troupeau, appelle de toutes ses forces, et prend r\u00e9solument la direction du nord.<\/p>\n\n\n\n<p><em>C&rsquo;est ainsi que c&rsquo;est arriv\u00e9. Lorsque mouflon a entra\u00een\u00e9 sa harde dans la premi\u00e8re transhumance, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;hommes, je le jure. Un jour, beaucoup plus tard, d&rsquo;autres hommes sont arriv\u00e9s de l&rsquo;est, d&rsquo;au bout de la grande bleue. Ce n&rsquo;\u00e9taient plus les b\u00eates velues et courb\u00e9es d&rsquo;autrefois, c&rsquo;\u00e9taient des hommes redress\u00e9s. Les hommes pensants. Nous. Ils amenaient avec eux une nouvelle sorte d&rsquo;animal. Des cousins des mouflons, qu&rsquo;ils avaient apprivois\u00e9 l\u00e0-bas pour pouvoir disposer d&rsquo;une r\u00e9serve de viande permanente. Ils les avaient appel\u00e9s des moutons. La premi\u00e8re tribu a install\u00e9 son camp dans la plaine, au pied des C\u00e9vennes, \u00e0 l&rsquo;automne. Et voici ce qui s&rsquo;est pass\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Les pasteurs itin\u00e9rants.<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Aux premi\u00e8res chaleurs de la fin du printemps, une \u00e9trange nervosit\u00e9 s&rsquo;est empar\u00e9e du troupeau de moutons. Depuis plusieurs jours d\u00e9j\u00e0, on voyait des mouflons isol\u00e9s, puis des hardes enti\u00e8res, passer \u00e0 proximit\u00e9 du camp et continuer vers le nord en direction de la montagne. Et c&rsquo;\u00e9tait comme si les moutons avaient envie de suivre leurs cousins.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, lorsque la tribu s&rsquo;est r\u00e9veill\u00e9e, ils n&rsquo;\u00e9taient plus l\u00e0. Tout le monde a eu peur : le troupeau, c&rsquo;est la survie durant l&rsquo;hiver. C&rsquo;est ce qui rend la vie plus facile. La vie des anc\u00eatres velus, \u00e0 s&rsquo;abriter dans les grottes et \u00e0 gratter le sol pour chercher des racines qu&rsquo;il faut m\u00e2cher des heures, personne n&rsquo;en voulait plus. Les bergers n&rsquo;ont pas h\u00e9sit\u00e9, ils ont fait leur sac et ils sont partis \u00e0 la poursuite du troupeau, pour le ramener au bercail. Ils les ont rattrap\u00e9s le lendemain matin, aux pied des premi\u00e8res pentes des C\u00e9vennes. Et ils ont \u00e9t\u00e9 stup\u00e9faits de ce qu&rsquo;ils ont vu. Un chemin large comme 3 arbres de front entaillait la v\u00e9g\u00e9tation, et montait tout droit \u00e0 l&rsquo;assaut de la montagne. Des animaux, sauvages et domestiques m\u00e9lang\u00e9s, convergeaient de toutes les directions de l&rsquo;horizon pour s&rsquo;y retrouver c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et entamer la mont\u00e9e, d&rsquo;un pas nerveux, sans h\u00e9sitation. Il y avait quelque chose de si \u00e9vident, de si fort&#8230; les hommes ont compris qu&rsquo;ils assistaient \u00e0 un c\u00e9r\u00e9monial ancien, ancr\u00e9 au fonds de l&rsquo;instinct des b\u00eates, et qu&rsquo;ils ne pourraient jamais emp\u00eacher leurs moutons de suivre le mouvement. Ils ont compris que s&rsquo;ils ne voulaient pas perdre leur troupeau, il fallaient qu&rsquo;ils suivent.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors ils ont suivi. Pass\u00e9es les premi\u00e8res pentes escarp\u00e9es, le chemin a atteint une longue cr\u00eate rocheuse, puis un plateau. La progression est devenue facile. Au loin, vers le nord-ouest, \u00e0 plusieurs jours de marche, on distinguait des vastes croupes arrondies et verdoyantes, que les b\u00eates regardaient souvent en avan\u00e7ant.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;habitude s&rsquo;est prise, chaque ann\u00e9e, de partir avec les troupeaux. De les suivre l\u00e0-haut, de rester avec elles dans les alpages, puis de prendre le chemin du retour lorsque le besoin s&rsquo;en faisait ressentir. Pr\u00e9tendre que l&rsquo;homme n&rsquo;a jou\u00e9 aucun r\u00f4le dans cette histoire serait exag\u00e9r\u00e9 : il y a mis un peu d&rsquo;organisation, en fixant les dates de d\u00e9part, en am\u00e9liorant les chemins. Tout en marchant, les bergers ramassent les pierres les plus g\u00eanantes au milieu du chemin et les d\u00e9posent sur le bord. Ce m\u00eame geste, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration, a fini par faire pousser deux murets ininterrompus qui encadrent l&rsquo;itin\u00e9raire. L&rsquo;homme a aussi nomm\u00e9 ces chemins : il les a appel\u00e9es des drailles. Mais les b\u00eates, elles, n&rsquo;ont pas besoin de l&rsquo;homme, et vivent leur vie propre. Parfois, en p\u00e9riode de pleine lune, le troupeau se r\u00e9veille au milieu de la nuit et se met en route, obligeant les bergers \u00e0 rassembler leurs affaires \u00e0 la h\u00e2te, les yeux ensommeill\u00e9s. Etrangement, d&rsquo;une ann\u00e9e sur l&rsquo;autre, les b\u00eates s&rsquo;arr\u00eatent toujours au m\u00eames endroits, ceux-l\u00e0 que mouflon a choisi pour sa harde. Ce sont toujours des endroits vastes, dominants, d&rsquo;o\u00f9 le monde appara\u00eet dans toute sa splendeur et son immensit\u00e9. Le coeur des hommes a \u00e9t\u00e9 sensible \u00e0 ces lieux qu&rsquo;ils ont eux aussi ressentis comme forts. Pour remercier leurs dieux d&rsquo;avoir con\u00e7u tout cela, ils y ont dress\u00e9 des pierres, qu&rsquo;ils ont ador\u00e9es \u00e0 chacun de leur passage.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Des pierres dress\u00e9e. C&rsquo;est cette vision qui m&rsquo;a fait revenir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, petit bonhomme de 12 ans perch\u00e9 au sommet de ma pierre, un menhir dress\u00e9 par ceux qui, les premiers, ont pris le chemin de la montagne. Voil\u00e0 comment est n\u00e9e la transhumance. Je l&rsquo;ai vu en r\u00eave. C&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les pasteurs itin\u00e9rants. Pied de c\u00f4te<\/h3>\n\n\n\n<p>Dilou court avec le troupeau. Parfois il court \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la main sur le dos du mouflon le plus proche. Parfois il court devant, puis soudain il s\u2019arr\u00eate et se laisse engloutir par la mar\u00e9e bruyante. Souvent il court simplement au milieu d\u2019eux, heureux de se sentir entour\u00e9 de ces animaux puissants et amicaux qu\u2019il c\u00f4toie depuis son enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien avant sa naissance, sa tribu est arriv\u00e9e de l\u2019est \u00e0 la recherche de nouvelles terres. C\u2019est la rencontre avec les mouflons qui les a d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 arr\u00eater leur qu\u00eate et \u00e0 s\u2019installer aupr\u00e8s de ce garde-manger in\u00e9puisable.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis, gr\u00e2ce \u00e0 eux, la tribu vit bien. Bien\u2026 sauf pendant l\u2019\u00e9t\u00e9. Chaque ann\u00e9e, \u00e0 l\u2019annonce des grosses chaleurs, les mouflons se font plus nerveux. Et puis, un beau matin, ils ne sont plus l\u00e0. Un silence inhabituel s\u2019installe sur la plaine pour plusieurs mois, et toute la tribu doit redoubler d\u2019efforts pour chasser une maigre pitance, comme au temps d\u2019avant les mouflons. Heureusement qu\u2019ils reviennent \u00e0 l\u2019automne !<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ann\u00e9e, le chef de la tribu a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9lucider le myst\u00e8re. Son p\u00e8re et deux autres hommes se sont port\u00e9s volontaires pour suivre le troupeau dans son myst\u00e9rieux p\u00e9riple. Dilou a tellement insist\u00e9 pour \u00eatre du voyage que son p\u00e8re a accept\u00e9. De toute fa\u00e7on, il a l\u2019\u00e2ge de devenir un homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit, le signal a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 et le groupe s\u2019est \u00e9lanc\u00e9 \u00e0 la poursuite du troupeau. Et depuis, Dilou court du matin au soir. Pendant 3 jours, les montagnes d\u2019abord lointaines ont grandi sur l\u2019horizon. Lorsqu\u2019elles ont occup\u00e9 tout le paysage, le troupeau s\u2019est engag\u00e9 dans une vall\u00e9e et a commenc\u00e9 \u00e0 en remonter le fonds. En courant, Dilou observe les b\u00eates. Elles avancent sans h\u00e9siter, comme si elles connaissaient parfaitement le chemin. D\u2019ailleurs, le sol est marqu\u00e9 d\u2019une large trace bien visible, preuve qu\u2019elles suivent le m\u00eame itin\u00e9raire chaque ann\u00e9e. Dilou crie ses d\u00e9couvertes \u00e0 son p\u00e8re qui sourit de le voir su curieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, les premi\u00e8res b\u00eates quittent le fonds de la vall\u00e9e et montent tout droit dans la pente. Le troupeau suit en une masse compacte et d\u00e9sordonn\u00e9e. Les mouflons courent, se marchent les uns sur les autres, d\u00e9rapent sur les cailloux instables. La trace balafre tout le versant et rejoint la cr\u00eate, tr\u00e8s loin et tr\u00e8s haut. Les yeux lev\u00e9s, Dilou se sent soudain bien fatigu\u00e9. Il pense \u00e0 son camp, \u00e0 sa maman qui doit s\u2019inqui\u00e9ter pour lui. A 8 ans on est encore un petit gar\u00e7on. Son p\u00e8re le rejoint. \u00ab Allez, on va y arriver ! \u00bb dit-il en lui tendant la main.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le berger. Pied de la can<\/h3>\n\n\n\n<p>Debout sur une pointe de schiste, le berger contemple la draille qui monte \u00e0 l\u2019assaut du plateau calcaire. Avec ses 50 m\u00e8tres de large, elle est impressionnante, elle occupe toute la largeur du col. D\u2019ici on aper\u00e7oit toutes les grandes montagnes des environs, et on a l\u2019impression dominer le monde. Une pierre est dress\u00e9e au creux du col. C\u2019est la pierre de l\u2019anc\u00eatre. La l\u00e9gende raconte qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 lev\u00e9e par Dilou, l\u2019enfant courageux qui a d\u00e9couvert ou allaient les troupeaux. C\u2019\u00e9tait il y a plus de 200 g\u00e9n\u00e9rations, la nuit des temps. A cette \u00e9poque, le berger le sait, il n\u2019y avait pas encore les moutons, qui sont arriv\u00e9s de l\u2019est bien plus tard. Dilou avait suivi les mouflons sauvages. On en voit encore quelques-uns accompagner les troupeaux de moutons, mais leur nombre diminue rapidement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le berger descend de son promontoire et se dirige vers le troupeau qui s\u2019\u00e9loigne. Il est toujours \u00e9tonn\u00e9 de constater que les b\u00eates n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00eatre guid\u00e9es. Elles suivent la voie ancestrale sans h\u00e9siter, sans jamais s\u2019en \u00e9loigner, comme si l\u2019itin\u00e9raire leur avait \u00e9t\u00e9 l\u00e9gu\u00e9 par leurs cousins sauvages.<\/p>\n\n\n\n<p>Le berger aussi a des traditions \u00e0 respecter. De temps \u00e0 autres il ramasse une pierre au milieu de la voie et il la d\u00e9pose sur le bord. Deux murets ininterrompus longent la draille, preuve que tous ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs ont fait le m\u00eame geste depuis la nuit des temps. C\u2019est ainsi que vont les choses.<\/p>\n\n\n\n<p>De lui-m\u00eame, le troupeau s\u2019est arr\u00eat\u00e9 au pied de la c\u00f4te, et il commence \u00e0 se disperser dans les p\u00e2tures. Au m\u00eame endroit que les ann\u00e9es pass\u00e9es. Les moutons savent, et l\u2019homme n\u2019a pas d\u2019autre choix que de suivre leur intuition. Alors, les g\u00e9n\u00e9rations de bergers ont \u00e9rig\u00e9 un abri un peu plus haut, contre une petite falaise de gr\u00e8s. De l\u00e0, on est prot\u00e9g\u00e9s du vent du nord le troupeau, et le troupeau est bien visible. Un mince filet d\u2019eau sourd au travers d\u2019un sable grossier. A son extr\u00e9mit\u00e9, la falaise est couverte de gravures. Lorsque le camp sera pr\u00eat, le berger ira, \u00e0 son tour, gratter la roche pour compl\u00e9ter l\u2019histoire qui s\u2019\u00e9crit ici.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;\u00e9poque gallo-romaine. Col du Rey.<\/h3>\n\n\n\n<p>Il y a quelque chose d\u2019inhabituel sur le plateau. Depuis 15 ans qu\u2019il accompagne chaque ann\u00e9e les b\u00eates dans la transhumance, Arios conna\u00eet bien cet endroit. Il l\u2019a vu changer rapidement. Dans sa jeunesse, la draille circulait au c\u0153ur d\u2019une for\u00eat \u00e9paisse et sauvage. L\u2019homme \u00e9tait rare en ces lieux. Seules deux petites tribus \u00e9taient install\u00e9es au pied des falaises, \u00e0 l\u2019\u00e9cart du passage, et bien souvent elles restaient invisibles. Mais une piste charreti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 construite aupr\u00e8s de la draille et depuis, l\u2019homme se fait plus fr\u00e9quent : des caravanes passent r\u00e9guli\u00e8rement, pour faire du commerce avec le lointain pays Arverne ou les romains de la plaine. Certains ont m\u00eame commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019installer sur le plateau. Des agriculteurs occupent certains creux plus fertiles, des fondeurs de fer ont install\u00e9 un atelier au pied du mont gros, des \u00e9leveurs ont amen\u00e9 des b\u00eates. Tous avaient besoin de couper des arbres, pour d\u00e9fricher ou pour faire du feu. Chaque ann\u00e9e la for\u00eat a recul\u00e9, et la draille traverse maintenant de vastes clairi\u00e8res. Dans celle qu\u2019ils viennent de quitter, quelques moutons paissaient tranquillement. Des moutons montagnards, Arios n\u2019en a pas cru ses yeux !<\/p>\n\n\n\n<p>Le troupeau d\u00e9bouche au sommet d\u2019une petite excroissance et la vue se d\u00e9gage. Arios d\u00e9couvre avec stupeur un chantier : des ouvriers au travail montent un vaste b\u00e2timent rectangulaire \u00e0 plusieurs pi\u00e8ces. A voir leurs tenues, il n\u2019y a pas de doute : ce sont des romains. Arios n\u2019en avait encore jamais vu s\u2019aventurer si loin dans la montagne. Malgr\u00e9 son malaise grandissant, il fait un signe de la main. Les ouvriers interrompent leur travail pour regarder passer le troupeau, mais il y a quelque chose d\u2019hostile dans leur regard alors Arios passe son chemin sans s\u2019arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>A nouveau la for\u00eat. La pierre des Fages Obscures n\u2019est pas loin. Les b\u00eates s\u2019y arr\u00eatent toujours, comme aupr\u00e8s de beaucoup d\u2019autres pierres dress\u00e9es sur le parcours. Arios aussi aime cet endroit, il a h\u00e2te d\u2019y arriver, mais une angoisse sourde l\u2019\u00e9treint\u2026 quelques minutes plus tard il d\u00e9couvre avec consternation que la pierre n\u2019est plus dans sa position habituelle. Elle a \u00e9t\u00e9 bascul\u00e9e \u00e0 terre puis tir\u00e9e sur plusieurs m\u00e8tres et abandonn\u00e9e dans un creux. Le c\u0153ur d\u2019Arios se serre de col\u00e8re et de tristesse. Qui a bien pu commettre cet acte incompr\u00e9hensible ?<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que le troupeau s\u2019installe dans la clairi\u00e8re, Arios se perd dans de sombres pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ho, berger, nous venons chercher notre d\u00fb \u00bb. Arios l\u00e8ve la t\u00eate. Il n\u2019a pas vu approcher une petite troupe d\u2019hommes v\u00eatus \u00e0 la mode romaine. Certains sont arm\u00e9s de pieux et n\u2019ont franchement pas l\u2019air commodes. Celui qui semble le chef reprend la parole :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Cette terre est la n\u00f4tre. Dor\u00e9navant, tous ceux qui passeront par l\u00e0 devront acquitter le p\u00e9age. Tu as de la chance, aux transhumants nous ne demanderons pas d\u2019argent mais de l\u2019engrais. Nous allons te montrer des clairi\u00e8res dans lesquelles tu devras mener tes b\u00eate et les y laisser deux jours entiers. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019apog\u00e9e (Balsi\u00e8ge)<\/h3>\n\n\n\n<p>Un d\u00e9sordre indescriptible r\u00e8gne dans la plaine du bec de jeu. Par un malheureux hasard, 3 troupeaux en transhumance y sont arriv\u00e9s presque en m\u00eame temps ce soir. Pr\u00e8s de 10.000 moutons pi\u00e9tinent l\u2019immense prairie qui n\u2019est plus qu\u2019une mer de laine houleuse. Les bergers et le fermier du secteur courent \u00e0 droite \u00e0 gauche, crient des directives aux chiens pour r\u00e9partir les b\u00eates vers les diff\u00e9rents lieux de fumature, donnent du b\u00e2ton pour activer les trainards\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Du haut de la route, Antoine observe la sc\u00e8ne avec int\u00e9r\u00eat. Il est n\u00e9gociant en laine pour le compte de plusieurs filatures de Mende et de Marvejols. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 dures : l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de 1729 a d\u00e9cim\u00e9 la moiti\u00e9 des moutons du G\u00e9vaudan et les troupeaux ne se sont pas encore reconstitu\u00e9s. La mati\u00e8re premi\u00e8re manque cruellement, alors le passage des troupeaux transhumants qui montent vers l\u2019Aubrac est une aubaine \u00e0 ne pas manquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine descend vers les troupeaux. Malgr\u00e9 l\u2019affolement et le bruit, son regard exerc\u00e9 rep\u00e8re ais\u00e9ment les diff\u00e9rentes origines des animaux. Ceux-l\u00e0, c\u2019est facile, ils portent tous la \u00ab laine des rivi\u00e8res \u00bb, celle des moutons nourris dans les vall\u00e9es. Elle est si diff\u00e9rente de la laine des causses, fine et courte, qui produit un fil fragile\u2026 Pas de doute, c\u2019est de la bonne qualit\u00e9. A vue d\u2019\u0153il, Antoine fait ses calculs : chaque b\u00eate porte au moins 2 livres de laine, peut \u00eatre 2 et demi. Un bon stock en perspective. Mais avec l\u2019augmentation des prix de ces 3 derni\u00e8res ann\u00e9es, il va falloir n\u00e9gocier serr\u00e9 pour pouvoir r\u00e9server la totalit\u00e9 sans que \u00e7a parte \u00e0 la concurrence !<\/p>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, la plaine se calme. Deux troupeaux ont d\u00e9j\u00e0 travers\u00e9 le lot en direction des parcelles qui leur ont \u00e9t\u00e9 affect\u00e9es pour la nuit, et on entend d\u00e9cro\u00eetre le son de leurs cloches dans l\u2019air ti\u00e8de du soir. Le troupeau qui reste l\u00e0 a pris ses aises en se dispersant sur l\u2019ensemble de la prairie et les moutons sont concentr\u00e9s sur les touffes d\u2019herbe qu\u2019ils broutent m\u00e9ticuleusement.<\/p>\n\n\n\n<p>A proximit\u00e9 de la rivi\u00e8re, 4 bergers organisent le camp. Une fum\u00e9e monte d\u00e9j\u00e0 d\u2019un petit foyer. Farfouillant dans sa musette, Antoine v\u00e9rifie une derni\u00e8re fois son mat\u00e9riel de travail. Un carnet de compte, un crayon, les relev\u00e9s financiers des filatures\u2026 et une bonne bouteille de Clinton qui devrait faciliter les choses. Il la brandit en s\u2019approchant du groupe de bergers, et lance : \u00ab Messieurs, puis-je me joindre \u00e0 vous ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La derni\u00e8re transhumance. Marvejols<\/h3>\n\n\n\n<p>15 juin 1970. A Marvejols, c\u2019est la f\u00eate de la transhumance. Touristes et autochtones se sont rassembl\u00e9s au centre ville pour voir passer les troupeaux, qui entrent dans la ville par le sud, traversent les vieux quartiers avec force b\u00ealements et crottes qui rebondissent sur le dallage de pierres. Puis ils sortent par la porte nord et se dirigent vers l\u2019Aubrac.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le long du parcours citadin, des animations ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es. Musique, boutiques \u00e0 friandises, grillades, explications, tonte de brebis. La ville est \u00e0 la f\u00eate, tout le monde se r\u00e9gale.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde, sauf Fernand. Fernand, quie st pourtant un c\u0153ur de l\u2019action : il conduit son troupeau, il arrive de Tornac et le m\u00e8ne jusqu\u2019en Aubrac. C\u2019est lui et ses b\u00eates que tout le monde f\u00eate. Les citadins envient sa vie de plein air, constructive, aventureuse, nomade\u2026 Il devrait \u00eatre fier et heureux !<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ann\u00e9e est la derni\u00e8re pour lui et ses b\u00eates. Depuis 3 ans d\u00e9j\u00e0 la question s\u2019est pos\u00e9e : et si on les faisait monter en camion ? Ca serait tellement plus simple. Plus rapide. Moins fatigant. Plus\u2026 moderne ! Cette ann\u00e9e encore Fernand a r\u00e9ussi \u00e0 persuader son \u00e9quipe de monter \u00e0 pied. Oh, c\u2019est s\u00fbr, tout n\u2019est pas dr\u00f4le tout les jours, durant le trajet. Les b\u00eates se font de ces courses parfois. Il y a les \u00e9ternels conflits avec les propri\u00e9taires, malgr\u00e9 les arrangements ancestraux\u2026 Et puis l\u00e0-haut : quand il faut travailler sous la pluie battante et glaciale, quand on n\u2019a vu personne de 3 jours, quand le menu se simplifie jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame et qu\u2019il faut attendre le ravitaillement\u2026 Mais Fernand aime cette vie avec les b\u00eates, comme autrefois. C\u2019est une telle coupure dans la vie quotidienne. Se retrouver l\u00e0-haut, dans les estives, \u00e7a le ressource comme c\u2019est pas possible. Chaque ann\u00e9e il redescend plein de force et de bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans quelques jours ils seront l\u00e0-haut. Dans trois mois ils redescendront une derni\u00e8re fois et ce sera fini. La f\u00eate de la transhumance continuera sans doute d\u2019exister quelques temps, mais ce ne sera plus qu\u2019une simple attraction pour touristes, pour laquelle le syndicat d\u2019initiative fera venir quelques troupeaux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Une demoiselle applaudit au passage de Fernand qui sort de sa r\u00eaverie pour la contempler. Elle est belle\u2026 Elle lui fait penser \u00e0 Emilie, en plus jeune bien s\u00fbr. Emilie\u2026 l\u2019amante de la transhumance\u2026 Celle qui l\u2019attend chaque ann\u00e9e sur le pas de sa petite maisonnette de l\u2019Aubrac, et lui offre une nuit de tendresse ? Elle va lui manquer, elle aussi\u2026 Que va-t-elle devenir ?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa tristesse, Fernand a une id\u00e9e. Un \u00e9trange sourire s\u2019inscrit sur ses l\u00e8vres, et c\u2019est le c\u0153ur l\u00e9ger qu\u2019il passe la porte nord et sort de Marvejols au milieu de ses b\u00eates.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le renouveau (Plateau de l\u2019Aubrac)<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00ab Allez, p\u2019pa, on y va ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les quelques dizaines de moutons sont rassembl\u00e9s devant la maison, pr\u00eats \u00e0 partir.<\/p>\n\n\n\n<p>Tistou est fou de joie. A 8 ans il part pour la grande aventure de sa vie\u2026 Il va enfin d\u00e9couvrir \u00e0 quoi ressemblent les plaines. Depuis plus de 150 ans, plus personne n\u2019y est all\u00e9 : il para\u00eet que la fournaise y r\u00e8gne en permanence. Tout \u00e7a parce que les hommes ont voulu vivre trop bien, trop modernes\u2026 Ils ont br\u00fbl\u00e9 tout le p\u00e9trole de la plan\u00e8te, r\u00e9chauff\u00e9 l\u2019atmosph\u00e8re, d\u00e9traqu\u00e9 les climats\u2026 l\u2019esp\u00e8ce humaine a d\u00fb refluer vers les hautes latitudes, ou sur les massifs montagneux, encore vaguement ti\u00e8des et un peu plus arros\u00e9s. Ici, sur l\u2019Aubrac, des petites communaut\u00e9s de bergers se sont reconstitu\u00e9es. On n\u2019est pas malheureux. Il fait rarement plus de 40 degr\u00e9s au plus fort de l\u2019\u00e9t\u00e9, et on y trouve toujours un peu d\u2019eau. Les troupeaux ont de quoi manger toute l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec la disparition des industries et des voitures, le r\u00e9chauffement climatique s&rsquo;est peu \u00e0 peu ralenti. A la fin du XXI\u00e8me si\u00e8cle, il a fini par s&rsquo;arr\u00eater. Puis, insensiblement, la temp\u00e9rature de la plan\u00e8te a commenc\u00e9 \u00e0 baisser. Oh, pas suffisamment pour rendre les plaines \u00e0 nouveau vivables en permanence, bien s\u00fbr. Mais ici, sur les hauts plateaux, on a bien senti la diff\u00e9rence en une g\u00e9n\u00e9ration. Parfois, au creux de l&rsquo;hiver, la temp\u00e9rature tombe \u00e0 10 degr\u00e9s. Cette fra\u00eecheur suffit \u00e0 ralentir la croissance de l\u2019herbe. Si \u00e7a continue comme \u00e7a, une de ces prochaines ann\u00e9es les b\u00eates manqueront.<\/p>\n\n\n\n<p>Tistou est attentif \u00e0 tout \u00e7a. Il est observateur, intelligent, intuitif. Il est certain qu\u2019il est possible de trouver une solution. En farfouillant dans le grenier de la ferme, il a trouv\u00e9 une vieille malle contenant tout un bric-\u00e0-brac ayant appartenu \u00e0 Fernand et Emilie, ses arri\u00e8res-arri\u00e8res-arri\u00e8res grands parents. Et dans cette malle, un tr\u00e9sor : le journal de route de Fernand. A cette \u00e9poque lointaine, bien avant le changement climatique, Fernand raconte qu\u2019il faisait bon vivre dans les plaines, qui \u00e9taient alors peupl\u00e9es d\u2019hommes et de moutons. C\u2019\u00e9tait seulement \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 que la chaleur devenait trop forte et qu\u2019il fallait rejoindre les montagnes pour trouver des p\u00e2tures et de l\u2019eau. Fernand lui-m\u00eame avait accompagn\u00e9 les troupeaux, c\u2019\u00e9tait son m\u00e9tier. Il appelait \u00e7a la transhumance. C\u2019est pendant cette transhumance qu\u2019il avait rencontr\u00e9 Emilie. Tistou \u00e9tait donc un arri\u00e8re arri\u00e8re petit fils de la transhumance en quelque sorte.<\/p>\n\n\n\n<p>Tistou en \u00e9tait rest\u00e9 bouche b\u00e9e. D\u00e9placer les troupeaux en fonction des conditions climatiques. Oui oui oui, s\u2019\u00e9tait il dit pensivement ! C\u2019est \u00e7a qu\u2019il faut faire : si la temp\u00e9rature baisse ici l\u2019hiver, elle baisse s\u00fbrement aussi dans la plaine. Peut-\u00eatre qu\u2019au plus frais de l\u2019hiver il y fait juste bon. Peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 cette p\u00e9riode l\u2019herbe y pousse et l\u2019eau y coule ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ann\u00e9e, au d\u00e9but de l\u2019hiver, Tistou et son p\u00e8re sont partis vers le sud avec les moutons. Ils ont suivi des chemins oubli\u00e9s, trac\u00e9 leur route au travers des cr\u00eates et des plateaux, travers\u00e9 des vall\u00e9es, escalad\u00e9 des versants. Et il ne se sont jamais perdus. Pourquoi ? Parce que ce sont les moutons qui ont trac\u00e9 la route. Ils ont fil\u00e9 tout droit, sans h\u00e9siter, comme s\u2019ils connaissaient le chemin, comme s\u2019ils avaient gard\u00e9 le souvenir de la transhumance inscrit au plus profond d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, du sommet d\u2019un col, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une pierre dress\u00e9e, Tistou et son p\u00e8re ont aper\u00e7u l\u2019\u00e9tendue m\u00e9tallique de la mer, qui les a \u00e9bloui d\u2019un aveuglant reflet blanc. A leurs pieds s\u2019\u00e9tendait une plaine verte. Ils ont entam\u00e9 la descente derri\u00e8re les b\u00eate, et sont entr\u00e9s dans la l\u00e9gende en courant.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.reveeveille.net\/photos\/2006\/0918_brebis_combe\/20060918_brebis_combe_01.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Si cela vous int\u00e9resse, j&rsquo;ai cr\u00e9\u00e9 avec la compagnie Paroles de Sources un spectacle cont\u00e9 et musical sur ce th\u00e8me : \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/parolesdesources.org\/transhumances\/\">Transhumances<\/a>\u00ab\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le jour de mes 12 ans, mes parents m&rsquo;ont emmen\u00e9 voir ma premi\u00e8re transhumance. Je vous vois sourire&#8230; je comprend \u00e7a. 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