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L’enfance

Montbrun, gorges du Tarn, 1921

Montbrun est un joli petit village haut perché sur le flanc du Causse Méjean, dans les gorges du Tarn. Les maisons de pierre, tassées les unes contre les autres autour de l’église, sont toutes habitées de familles nombreuses. Les étroites ruelles en pente résonnent de jeux d’enfants et de cris d’animaux domestiques.

Comme dans tous les hameaux des Cévennes à l’époque, il y a deux écoles : une pour les filles, une pour les garçons. Les parents de Jean, tous deux instituteurs, sortis la promotion 1903 de l’Ecole Normale de Mende, y ont été nommés pour leur premier poste[1]. Le père est originaire de Vialas, et la mère (née Mazoyer), de la Canourgue. Comme il se doit, le père enseigne aux garçons et la mère aux filles.

C’est là que naît Jean, le 8 mai 1921. Il est quasiment un enfant du retour de guerre : son père y est parti juste après la naissance de Georges[2], le frère ainé, en 1913, et il l’a faite « du premier au dernier jour » pour ne revenir à Montbrun qu’en 1918 !

La fratrie est bientôt complétée par Léo[3], en 1923.

Dès qu’ils sont en âge d’aller à l’école, les trois frères se retrouvent donc en classe… avec leur propre père comme instituteur, bien sûr.

Mr Bonijol père est d’origine protestante, Madame d’origine catholique. Dans la réalité ils sont résolument laïques, comme beaucoup d’instituteurs[4] ! N’empêche : même si les guerres de religion sont finies depuis longtemps, les mariages « mixtes » ne sont pas encore très courants à l’époque, l’assumer était un acte fort. Jean a donc grandi dans une grande liberté de penser, apprenant au passage la tolérance et le respect de la différence. Autant de valeurs qui ont joué un rôle important dans l’indépendance d’esprit dont il fera preuve plus tard.

Le berceau de la famille Bonijol est à Polimies, l’un des hameaux de la commune de Vialas connu pour ses mines de baryte. Avec les années les oncles et tantes de Jean se sont dispersés dans la région et plus loin, mais la maison des grands-parents reste un lieu de regroupement familial. Jean y passera toutes ses vacances d’enfance.

L’un des oncles paternels, Léon, célibataire, était resté à Polimies, et a eu une importance particulière pour Jean. Il était propriétaire d’un moulin qui a rendu de grands services au hameau : tout le monde venait y moudre ses céréales et ses châtaignes. Il y avait deux étages, celui du bas pour la farine, et celui du dessus pour le décortiqueur de châtaignes sèches. Mais l’oncle Léon avait d’autres cordes à son arc. Il jouait également le rôle de boucher des environs, et partait régulièrement en tournée dans les hameaux pour saigner les bêtes à la demande. Pendant les vacances, Jean le suivait parfois, apprenant le métier sur le tas. Tuer le cochon, découper la viande…autant de compétences qui se révèleront bien utiles par la suite. Mais l’oncle Léon était un homme sévère et exigeant, qui tenait à ce que tout travail soit fait dans les règles de l’art. Il répétait toujours « Avec la lame, pas avec la pointe », pour expliquer comment couper la viande avec la pointe du couteau laissait des barbelures disgracieuses.

Après une vingtaine d’années à Montbrun, les parents Bonijol décident de voir du pays et font une demande de mutation. Ils sont nommés à Saint Julien des Points, entre le Collet-de-Dèze et Sainte-Cécile d’Andorge. C’est là que naît la dernière des Bonijol de cette génération : Suzette, la petite sœur[5].

Nouveau village, nouvelle école, mais même instituteur : Jean continue de suivre les cours de son père, avec succès puisqu’il obtient son certificat en 1933, à 12 ans. Comme beaucoup de petits français, il pourrait arrêter ses études et rejoindre la vie active, mais il veut poursuivre jusqu’au brevet élémentaire (équivalent du niveau de seconde actuel). De Saint Julien, Alès n’est pas très loin et il part y faire une 6ème en internat.

L’année suivante le père est nommé à un nouveau poste, à Vialas. Cette mutation rapproche la famille de Polimies. Elle permet également d’économiser les frais d’internat de Jean, car à l’école de Vialas il y a un cours complémentaire[6]  qui permet à Jean de continuer ses études sur place. C’est un soulagement financier pour la famille durant cette période ou les 2 frères de Jean sont eux aussi en cours d’études, internes dans des établissements techniques à Nîmes et Mende.

L’intégralité des enseignements du cours complémentaire sont assurés par un couple d’instituteurs, Mr et Mme Vidal. « C’étaient  de sacrés bonshommes, qui devaient faire travailler 60 gaillards », commente Jean en riant avant d’ajouter : « On avait une composition de français par semaine, et elle était corrigée, hein ! ». Sujets littéraires, réflexions sur les « questions de la vie »… Jean continue à construire sa machine à penser.

La seconde guerre mondiale éclate alors que Jean est en train de terminer ses cours complémentaires. Vue de Lozère, elle semble lointaine, certes, mais bien présente malgré tout : des foules de réfugiés affluent à Vialas. Pour l’essentiel ce sont des familles lozériennes qui ont émigré vers la ville dans les décennies précédentes, mais qui ont encore des parents ou une propriété dans les environs, et qui reviennent au pays chercher des conditions de survie plus favorables. C’est dans cette ambiance que Jean obtient son brevet élémentaire en juin 1939. Que va-t-il faire maintenant ?

Le métier d’instituteur est l’un des débouchés classiques des cours complémentaires. Peut-être même « le summum », car si l’on réussit à se faire admettre à l’Ecole Normale, on devient boursier d’état, avec l’indépendance financière à la clé. C’est le rêve de beaucoup de jeunes de l’époque, et de Jean en particulier. Il faut dire que le métier d’instituteur, c’est une vieille histoire dans la famille Bonijol. L’un des arrière-arrière grand-pères maternels de Jean l’était déjà, et sa manière de le pratiquer a marqué la légende familiale. A l’époque, sous le second-empire, l’école normale n’existait pas encore. En place d’examen, les instituteurs étaient nommés par le conseil d’arrondissement, sur proposition de la mairie. Autant dire que les nominations étaient parfois plus guidées par les tendances politiques que par les compétences pédagogiques ou les vocations ! Alors, lorsqu’un parti politique éloigné de ses convictions arrivait au pouvoir, l’aïeul était convoqué à la Préfecture. Le Préfet lui passait un savon, et il le « déboulonnait ». Peu lui importait : il reprenait son métier intermittent de berger. Sa femme lui disait « Quan mêmo, Pierrou, pourrios fa quicon per aqueles enfans » (Quand même, Pierrou, tu pourrais faire quelque chose pour ces enfants). Et lui répondait « Jamai liqueraï lou ciou del préfet » (Jamais je lècherai le cul du préfet ). Quand son parti revenait au pouvoir, il redevenait instituteur. Instituteur-Berger, voilà un métier de l’époque.

C’est donc tout naturellement que Jean se décide : il sera instituteur, lui aussi.

Pour faire ce métier, il faut être titulaire d’un Baccalauréat. Problème : en 1940 il n’y a pas encore de lycée en Lozère ! Préparer le bac est donc réservé aux élites qui peuvent se payer le luxe d’aller en pension dans le Gard ou ailleurs. Pour tourner la difficulté et offrir les même chances de réussite à tous, l’Education Nationale doit donc préparer elle-même ses « poulains » au Bac. C’est l’objet de classes spéciales, qui correspondent à la fois aux 3 années habituelles de l’école normale et à un cursus de préparation au Bac.

A peine son Brevet Elémentaire en poche, Jean se présente donc au concours d’entrée à l’Ecole Normale. Admis à l’écrit, il loupe l’oral. Le voilà obligé de refaire une année au cours complémentaire ! Il se représente en juin 1940, cette fois avec succès. Il se prépare donc à entrer à l’E.N. de Mende en septembre 1940, à 19 ans. Ironie du sort, après la débâcle militaire, Pétain fait fermer les écoles normales en juillet (« Sans doute préférait-t-il l’enseignement catholique », suppose Jean). Les jeunes élèves instituteurs trouvent porte close ! On les renvoie chez eux en leur demandant d’attendre qu’une solution soit trouvée. Quelques semaines plus tard on les accueille finalement au collège Chaptal[7] où des classes spéciales ont été créées pour eux[8]. Les cours peuvent commencer.

Trois années passent.

En juin 43, Jean obtient son Bac « Math élem’ », qu’il a préféré à « Philo » ou « Philo-sciences ». Pour devenir enfin instituteur, il lui reste une année de formation pratique à accomplir. Mais la guerre en a décidé autrement : il est en âge de partir en Allemagne, au Service du Travail Obligatoire.


[1] Ils bénéficient de ce que l’on appelle officiellement un « poste double ».

[2] Il deviendra ingénieur des arts et métiers et ingénieur des travaux publics, et fera sa carrière à la SNCF.

[3] Ce petit frère commencera une carrière comme ingénieur pour EDF, en Savoie, puis travaillera pour Alstom  en Algérie

[4] Position peu confortable car en haute Lozère à l’époque, on est très catholiques.

[5] Elle créera plus tard un commerce d’épicerie avec son mari.

[6] Ce dispositif, créé en 1886, joue le rôle de collège dans les secteurs où il n’y en a pas encore, et permet d’accueillir les élèves qui se destinent à des fonctions intellectuelles ou à des postes administratifs

[7] Cet établissement mendois, à l’époque collège, deviendra plus tard le seul lycée public de Lozère

[8] En novembre 42, après l’invasion de la zone libre, les allemands arriveront à Mende et s’installeront… dans ce même collège Chaptal, mettant les classes préparatoires à la porte une seconde fois. On les relogera finalement… dans les locaux de l’Ecole Normale ! Retour à la case départ.

28/10/2012
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