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"Sacré mont Blanc"
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Marc Lemonnier
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Une « chèvre d’or » cévenole

Naguère à Barre-des-Cévennes, on racontait qu’une « chèvre en or » était cachée dans un souterrain reliant le Castelas de Barre au Château de Terre-Rouge1 situé sur la Can de l’Hospitalet, à proximité de la grande route Nîmes-Saint-Flour. L’entrée de ce souterrain se trouverait sur le Castelas au fond d’une grotte.

Cette légende n’est pas propre à Barre. Claude Seignolle dans son « Folklore de la Provence » relève la haute fréquence de ce thème dans l’espace occitan et notamment provençal. Dans ce légendaire, la quête de la chèvre d’or est presque toujours dangereuse, périlleuse voire mortelle. Seignolle souligne en effet que « la chèvre à la toison d’or » mène « à la mort l’homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s’emparer d’elle » et il donne plusieurs exemples de destinées tragiques. De son côté, à la suite de ces enquêtes orales en Cévennes et en Provence, JeanNoël Pelen conclue que « la présence de la chèvre d’or est presque toujours liée à des vestiges historiques, religieux mais le plus souvent profanes, représentant les anciennes puissances : vestiges romains, châteaux médiévaux, souvenirs de sarrasins ».

Mais à Barre-des-Cévennes, la légende s’appuie sur un fait divers assez extraordinaire qui a probablement disparu de la mémoire collective à la fin du XIXe siècle.

En 1874, les deux instituteurs de Barre - un protestant et un catholique - répondaient à une enquête2 sur la géographie et l’histoire de leur commune. Le premier écrivait3 : « Voici une anecdote au sujet des minéraux qui me paraît digne d’être rapportée : il y a environ cent ans qu’un nommé Figuière habitant Barre, sur la prédiction de quelque prétendu sorcier qui sans doute faisait allusion à une ancienne tradition portant qu’une statue de chèvre en or avait été cachée dans Barre par les druides, lui fit croire que cette statue était enfouie dans sa maison bordant la route N° 9. Ce Figuière y fit creuser un puits et arrivé à 25 mètres de profondeur, la corde qui servait à sortir les déblais s’étant rompue, le dit Figuière qui travaillait au fond du puits y fut écrasé. Dès lors, les fouilles furent abandonnées et la chèvre est encore à découvrir ».

L’autre instituteur, tout en paraphrasant son confrère, apportait des précisions supplémentaires : « Voici à propos de mines, un fait moitié plaisant, moitié tragique qui paraît digne d’être rapporté : il y a cent ans environ un prétendu sorcier s’appuyant sur une antique tradition, aux termes de laquelle une chèvre d’or aurait été cachée par les druides aux environs de Barre, persuada un nommé Figuière que cette statue d’or se trouvait enfouie dans l’emplacement de sa maison. Il lui dit : « Figuière quand mouriro, la cabro se troubaro » , c’est à dire en français "Quand le figuier mourra, la chèvre se trouvera". Sur ces indications, Figuière fit creuser un puits qui atteignit jusqu’à 25 mètres de profondeur, mais à ce point la corde qui servait à sortir les déblais s’étant rompue, Figuière qui se trouvait au fond du puits fut tué. Figuière était bien mort mais la chèvre était et est encore à découvrir. Peutêtre fautil voir dans cette légende, l’indice que dans les siècles passés des puits de mines avaient été creusés en cet endroit. Il est certain en effet que ce puits existe et qu’il est creusé non loin des sources de l’un des Gardons des Cévennes lesquels roulent, comme chacun sait, des paillettes d’or ». Pour ces instituteurs, l’anecdote (ou le fait) est bien une légende.

Manifestement, ces deux instituteurs ignoraient la réalité de cette histoire dramatique. En effet, Louis Cestin, un bourgeois protestant de Barre, avait noté, au milieu d’un livre de compte4, le fait suivant :

« Le sieur Granier, marchand de Nîmes, natif de SaintHippolyteduFort, se mit en tête de chercher le trésor que Nostradamus a dit, dans ses prophéties, être dans la maison du sieur Bonnet de Barre. Il commença le mois de mai 1762. Le 9 juin, jour remarquable par la catastrophe qui arriva, le sieur Figuière, gendre du sieur Bonnet et alors propriétaire de cette maison y périt avec un maçon du côté du Vigan. Celuici que l’on montait avec une corde qui ne fut pas bien attachée tomba sur ledit Figuière qui était dans le creux qui avait 42 pans [environ 10,50 mètres] de profondeur et fut écrasé. Ce trou fut recomblé et l’ouvrage suspendu jusqu’au mois d’octobre suivant que le sieur Granier, acharné, fit rouvrir et l’a continué à gros frais et enfin l’ayant abandonné, la nommée Marion de Nîmes avec deux Allemands qu’elle a gardés plus d’un an a fait creuser plus de [en blanc] pieds et l’ont enfin abandonné le [en blanc]».

Le registre paroissial5 tenu par le curé Sarrasin confirme la mort de cet ouvrier : « Jean Bertrand, maçon du lieu d’Espériès, près Le Vigan, est mort le 9 juin 1762 et a été enseveli dans le cimetière de la paroisse de Barre au diocèse de Mende le 10 du même mois ». Il est surprenant que le curé n’ait pas indiqué la cause du décès; mais il est vrai que les curés de Barre qui tenaient ces registres n’avaient pas pour habitude de noter les événements extra-ordinaires.

Le décès de Figuière ne figure pas dans ce registre tout simplement parce qu’il était protestant. Depuis les années 173539, les protestants barrois (on disait alors les N.C. ou Nouveaux Convertis) refusaient massivement la sépulture catholique; les décès des N.C. étaient enregistrés par les pasteurs (semi clandestins) qui tenaient leurs propres registres6. Or, nous savons que Figuière était un protestant opiniâtre” qui avait refusé de faire baptiser ses enfants à l’église7. Ainsi en 1753, le curé Sarrasin avait noté « Le sieur Figuière a refusé un enfant pour baptiser ». Les relations entre les deux hommes ne devaient guère être bonnes ; c’est peut-être la raison pour laquelle le curé n’a pas pris la peine de relever la mort accidentelle de ce maçon. Relevons par humour qu’un catholique écrasant de son poids un protestant, ça ne s’invente pas ! 

Une autre confirmation de la réalité de ce fait-divers nous est fournie par une plainte déposée devant le juge seigneurial de Barre8 : « Entre Gaspard Chorie, Frédéric Huitelme et Christophe Pernère, mineurs du bourg de Sainte-Marie-aux-Mines en Alsace, province du même nom, habitants au lieu Barre, demandeurs par exploit de Gout, huissier, du 29 mars 1764 dûment contrôlé, à ce que Louis Garnier [pour Granier], négociant dudit Barre, soit condamné à leur payer la somme de 637 livres 10 sols qu’il leur doit, à savoir audit Chorie 248 livres pour le prix de 12 semaines qu’il a travaillé à la recherche du trésor ou mine que ledit sieur Garnier faisait chercher audit Barre à raison de 4 livres par semaine, audit Huitelme 197 livres 10 sols, savoir 172 livres pour le prix de 43 semaines sur le même pied de 4 livres chacune qu’il a aussi travaillé à la dite mine ou trésor et 25 livres 10 sols pour argent verbalement prêté et audit Pernère 192 livres, savoir 144 livres pour le prix de 36 semaines au même pied de 4 livres par semaine qu’il a travaillé de même à la dite mine et 48 livres pour argent verbalement prêté, toutes lesquelles sommes jointes font le totale (sic) de 637 livres et 10 sols ». Le même  jour, François Puech, maréchal, sans doute enhardi par la démarche des trois Alsaciens, réclamait à Garnier la « somme de 247 livres 7 sols » pour « fournitures et ouvrages fait de son métier de maréchal à l’occasion de la recherche du trésor ou mine ». Au total, la dette du « sieur Garnier » s’élevait à 884 livres et 17 sols.

La relation de Cestin est donc confirmée, pour la seconde fois, par ce document bien qu’elle ne coïncide pas exactement avec ce procès-verbal. Les deux blancs du texte intriguent et ne permettent malheureusement pas de dater avec exactitude la fin des travaux et la profondeur du puits. Louis Cestin parle d’ « Allemands » alors qu’il s’agit d’Alsaciens. Mais on sait que l’Alsace ne fut complètement intégrée à la France qu’à la Révolution Française. Il mentionne « deux Allemands » alors que le document judiciaire fait état de « trois » mineurs. Enfin, il laisse entendre que ces « Allemands » travaillaient sous la direction non pas de Garnier mais de « la nommée Marion ».

Cet ensemble documentaire soulève un problème quant à la chronologie exacte des travaux et de leur(s) commanditaire(s). Il semble bien que les recherches se soient définitivement achevés au premier trimestre de l’année 1764, soit presque deux ans après l’accident ! Louis Cestin, à l’évidence, n’a pas rédigé cette histoire sous le coup de l’émotion mais bien plus tard lorsque Marion, de guerre lasse, a abandonné définitivement la recherche du trésor. Deux indices (la place - surprenante - de la relation dans le livre de comptes et la couleur de l’encre) permettent de dater cette rédaction du milieu de l’année 1764 [mai-juin ?]. La plainte des trois mineurs suggère comme date limite de la fin des travaux : le mois de mars 1764. On imagine mal les mineurs poursuivant leur tâche alors qu’ils ne sont plus payés depuis de très nombreuses semaines. L’affaire aurait pu se dérouler ainsi : dans un premier temps (de mai au début juin), seuls Figuière et son maçon catholique étaient à la recherche du trésor sur les conseils insistants de Garnier. A la suite du tragique accident, Garnier reprend les travaux avec des ouvriers barrois (d’octobre 1762 à janvier ou février 1763 ?). Après avoir abandonné le chantier, la dénommée Marion prend alors le relais en faisant venir de SainteMarie-aux-Mines (une cité alsacienne et calviniste comme Barre) des professionnels, des mineurs : Chorie d’abord, puis Huitelme et enfin Pernère (de mai 1763 à février ou mars 1764 ?). Chorie et Huiltelme semblent avoir travaillé de concert (10 mois pour l’un et 9 mois pour l’autre); cela expliquerait la relation de Louis Cestin qui ne mentionne que deux mineurs. Pernère ne serait venu qu’à la fin (pour 3 mois). Le commanditaire de toute cette affaire semble avoir été Granier/Garnier : la plainte des mineurs est en effet dirigée contre lui et non pas contre Marion. Il est probable qu’elle a été la « femme de paille » de Granier pour des raisons que l’on ignore.

Il faut revenir sur les deux blancs qui figurent dans la relation de Louis Cestin. Ce personnage, ancien marchand de laine, seigneur de Fontanilles et propriétaire foncier, étaitil un maniaque de la précision ? Il nous donne en effet la profondeur du « creux » et la date exacte de l’accident. Ces deux précisions s’expliquent aisément : Louis Cestin habitait exactement en face de la maison Bonnet-Figuière (Là où se trouve aujourd’hui l’épicerie de Barre).

Les deux maisons sont toujours visibles au centre du village sur la place centrale de la Madeleine. Quelques belles fenêtres à meneaux soulignent le caractère bourgeois de la grande demeure Bonnet qui s’ouvre sur la rue par deux belles arcades. Louis Cestin était donc aux premières loges quand est survenue la catastrophe du 9 juin 1762. Scrupuleux, il aurait préférer laisser un blanc plutôt que d’inscrire des données inexactes ou trop approximatives. Il a bien écrit « abandonné le... » et non pas « en ». Il comptait donc bien indiquer le jour, le mois et, peutêtre même, l’année comme il l’avait fait pour la date de l’accident. On peut se livrer à la même réflexion pour la nouvelle profondeur atteinte par les mineurs alsaciens. Peutêtre at-il été trahi par une mémoire défaillante ? Quoi qu’il en soit, en 1762, on ne cherchait pas une « chèvre d’or » mais tout simplement un « trésor » en creusant un puits de « mine ». Quelle mouche avait donc piqué ces Barrois ?

La lecture de l’ouvrage de Nostradamus (ô combien fastidieuse n’en déplaise à ses laudateurs !) permet de vérifier que le célèbre Provençal ne mentionne ni Barre, ni le sieur Bonnet. Mais les prophéties de Nostradamus sont tellement vagues que n’importe quel farfelu est capable d’en tirer l’interprétation qu’il souhaite. Granier étaitil à ce point obsédé par la quête de ce trésor ? Il faut bien croire que oui pour arriver à persuader Figuière de creuser un puits dans le sous-sol de sa maison. L’infortuné Barrois était vraisemblablement tout aussi crédule. Une autre raison a pu pousser nos Barrois à entreprendre ce chantier ; un des instituteurs mentionnés plus haut le rappelle incidemment à propos des Gardons.

Nos Cévenols savaient depuis longtemps que leurs rivières « roulaient des paillettes d’or ». Les auteurs de l’Antiquité avaient signalé cette curiosité. D’autre part, il semble qu’il y ait eu, au XVIIIème siècle, en France, un véritable engouement pour la recherche de trésors9. Nos deux Nîmois et nos malheureux Barrois ont succombé - sans jeu de mot - à cette mode qui touchait, semble-t-il, les milieux « bourgeois » capables de financer des travaux coûteux.

Une autre raison, enfin, peut expliquer l’acharnement de ces chercheurs de trésors. Louis Cestin écrit que Garnier et Marion sont de Nîmes; il faut entendre par là qu’ils habitaient cette ville sans pour autant en être originaires. Peut être étaientils alliés à des familles barroises ? Il y avait des Marion à Barre depuis le milieu du XVIe siècle10. Un Granier est mentionné à Barre au milieu du XVIIIe siècle. Quoi qu’il en soit, une aventure similaire s’était déroulée à Nîmes au début du XVIIe siècle. Le fameux jardinier pépiniériste Traucat s’était « mis en tête » qu’un trésor était caché sous la Tour Magne, et « cette conviction devint une foi invincible le jour où il lit, dans les prédictions de Nostradamus qu’un jardinier deviendra fameux en découvrant un trésor caché dans la terre ». Avec l’autorisation d’Henri IV, Traucat se mit à fouiller : mais de trésor, point. Par contre, les recherches menacèrent sérieusement le célèbre édifice nîmois : pour éviter l’effondrement de la Tour Magne, ordre fut donné d’arrêter les travaux. L’histoire était restée vivace à Nîmes ; Granier et Marion devaient vraisemblablement connaître l’aventure du jardinier (célèbre aussi pour avoir favorisé la plantation de mûriers). La leçon n’avait cependant pas servi à en juger par leur acharnement coûteux.

Cet ensemble documentaire soulève enfin la question de l’origine de la légende barroise de la chèvre d’or. Il est en effet intéressant de suivre les déformations successives que cette histoire a subies entre hier et aujourd’hui. En 1762, Cestin disait que Granier et Marion étaient à la recherche d’un « trésor » sans plus de précision ; aujourd’hui, la légende parle d’une « chèvre d’or ».

Cette légende existaitelle avant 1762 ? C’est possible mais nous n’avons aucune preuve écrite de son existence. La seule chose que l’on puisse affirmer, par comparaison avec d’autres sites notamment provençaux, c’est que ce thème légendaire était jadis fort répandu au XIXe siècle. Mais qu’en était-il au XVIIIe siècle ? Quoi qu’il en soit, la légende telle qu’on la racontait à Barre-des-Cévennes renvoie au canevas classique et dramatique tel qu’il est exposé par Claude Seignolle ou Jean-Noël Pelen. Plus extraordinaire, l’aventure de Figuière colle parfaitement avec la quête mortifère de la chèvre d’or.

Le Castelas de Barre recèle des vestiges historiques voire protohistoriques. Depuis le XIe siècle, un « castrum » se dressait sur l’extrémité orientale de cette butte-témoin ; il a donné son nom à cet escarpement rocheux qui domine le village. Ce « castrum » fut abandonné au début du XIIIe siècle au profit du « château neuf » qui fut construit au milieu du bourg. Au XVIe siècle, le vieux « castrum » n’était plus qu’un amas de ruines. A l’autre extrémité du Castelas, s’élevait la petite chapelle SaintJean dont on aperçoit encore quelques vestiges dans un creux de rocher. Au XVIIe siècle, elle était dans le même piteux état que le « castrum ». Peut-être futelle détruite quand Barre bascula dans la Réforme en 1560 ? Entre ces deux vestiges médiévaux, se trouvent trois gros rochers d’aspect ruiniforme, les trois « bancs ». Une autre légende barroise raconte que ce sont trois jeunes filles qui ont été pétrifiées en guise de punition. Sur un de ces rochers, on peut encore voir des trous à section carrée encadrant une « auge ». Le tout a été manifestement creusé par la main de l’homme. D’après la tradition orale, cette « auge » est appelée la « pastière du diable ». Les interprétations sur l’origine de ces excavations divergent : lieu de culte préhistorique ? Emplacement de fourches patibulaires seigneuriales, ou plus vraisemblablement base d’une tour en bois indatable ? Ajoutons encore, sur le flanc septentrional du Castelas, la présence - surprenante à cet endroit - d’une grosse meule en calcaire. Bien qu’il n’y ait pas de véritable grotte sur le Castelas, on y trouve (côté méridional) une anfractuosité qui se rétrécit très rapidement au bout de quelques mètres. Bref, les abondants vestiges historiques du Castelas ne pouvaient qu’exciter l’imaginaire et donc susciter les légendes. Mais en 1762, ce « trésor », on le recherchait dans Barre et non pas sur le Castelas. 

La légende rapportée par les deux instituteurs barrois s’inscrit donc très bien dans la veine dramatique décrite par C. Seignolle ou J.-N. Pelen. Mais à Barre, la mort de Figuière et de son ouvrier, un siècle plus tôt, ne relève pas de la légende et elle nous ramène aux déformations que l’aventure de Figuière a subies entre 1762 et 1874. Ne seraitil pas possible de dater approximativement la « naissance » de la légende barroise de la chèvre d’or ?

Pour cela nous avons reconstitué l’arbre généalogique de la famille BonnetFiguière. Les Bonnet11 appartiennent à une vieille famille protestante barroise. En 1696, Annibal Bonnet est qualifié de « chirurgien ». Son fils épouse, en 1709, une Louise Parlier (mariage consanguin). Annibal « junior », lui, est apothicaire. Sa fille Gabrielle Bonnet se marie au « désert » (on disait alors « au camp de l’éternel ») avec Pierre Figuière. De ce mariage naîtront quelques enfants dont Laurent Figuière qui héritera de la « maison au trésor ». Ce dernier épouse - également au « désert » - Anne Valat. Ils n’ont que deux filles : Jeanne Figuière, sourde et muette, et Louise Figuière qui, en 1804, épouse François Pelet (17761806). De ce dernier mariage, un seul et unique garçon (Laurent Scipion) qui meurt en 1832 à l’âge de 27 ans. Avec la mort de Louise Figuière en 1857, c’est l’extinction de cette famille, à Barre du moins car nous savons aujourd’hui que les descendants de Pierre Figuière sont toujours vivants. Jusqu’à une date récente (avril 2006), ils ignoraient le fait-divers de 176212.

Laurent Figuière avait 8 ans lorsque son père fut écrasé par la chute de son ouvrier. Nul doute que jusqu’à sa mort en 1847, il a conservé le souvenir de ce dramatique 9 juin 1762. Sa fille Louise a vraisemblablement appris, par la bouche de ses parents, les causes exactes du décès de son grandpère. Par contre sa sœur Jeanne, à cause de ses graves infirmités, n’a pu ni entendre ni transmettre cette histoire familiale. On peut donc légitimement supposer que le souvenir de la mort de Pierre Figuière s’est bien conservé jusqu’à la mort de Louise Figuière en 1857. Un événement de cette nature a sans doute alimenté bien des veillées familiales. Une vingtaine d’années à peine séparent la mort de Louise Figuière de la relation écrite des instituteurs barrois. Si on ne considère que le décès de Laurent Figuière, l’intervalle est de 27 ans. En d’autres termes, la légende de la chèvre d’or telle que la rapportent les instituteurs aurait pris corps entre le milieu du XIXe siècle et 1874. En l’espace d’une vingtaine d’années en gros, le « trésor » est devenu la « la chèvre d’or » ; Nostradamus, « un prétendu sorcier » ; le nom de Granier a été oublié ; Figuière est mort sous une avalanche de déblais alors qu’en réalité il a été écrasé par la chute de son ouvrier ; etc.

On peut aussi imaginer que deux histoires, totalement indépendantes, se soient télescopées : d’un côté, l’aventure bien réelle de Pierre Figuière ; de l’autre, la légende de la chèvre d’or qui serait très antérieure à l’épisode rapporté par Cestin. Une telle collision peut s’expliquer aisément à cause du thème commun à ces deux histoires. Mais quel prodigieux hasard !

Ne peut-on pas supposer que l’histoire barroise ait été à l’origine de la légende occitane de la chèvre d’or ? La mort tragique de Figuière et de son ouvrier a eu lieu avant la grande foire de la Madeleine du 22 juillet. Or nous savons que cette foire était fréquentée par de nombreux colporteurs venus de toute l’Occitanie. Ils étaient également présents aux nombreuses foires des années 1763 et 1764. Nul doute qu’ils ont vu le chantier des mineurs dans la maison Bonnet-Figuière. N’ont-ils pas « colporté » à leur tour cette histoire en brodant sur un thème légendaire préexistant ?

En tout état de cause, les deux instituteurs ignoraient l’existence du livre de comptes de Louis Cestin. Dans la première moitié du XIXe siècle, ce livre était la propriété du neveu de Maximilien Cestin, Jean Renouard. Ce notable, souspréfet de Florac sous la Monarchie de Juillet, est mort, à 94 ans, en 1854. A cette date, le livre « dormait » quelque part dans la maison Renouard. Si les instituteurs avaient eu connaissance de ce livre, ils auraient sans nul doute ajouté des détails beaucoup plus précis à « l’anecdote » qu’ils relatent.

Les instituteurs ont-ils fidèlement retranscrit « l’anecdote » rapportée par les Barrois ou l’ont-ils arrangé ? Il est impossible de répondre à cette question. Notons toutefois que les deux instituteurs parlent de « druides ». C’est sous Napoléon III que se développe, en France, l’archéologie celtique avec les fouilles d’Alésia. C’est en 1865 qu’est dressée sur le Mont Auxois la statue de Vercingétorix ; les Gaulois et donc les druides étaient à l’honneur. Les ouvrages de l’école primaire de la IIIème République ancreront solidement dans la mémoire collective l’histoire des Gaulois. N’oublions pas non plus que c’est à partir des années 1870 que se développent en France les études folkloriques. Elles n’ont pas manqué d’influencer nombre d’instituteurs français dont certains sont devenus « folkloristes ». Or, par leur enseignement, les instituteurs, les « hussards noirs », ont contribué à véhiculer dans la population le mythe de « Nos ancêtres les Gaulois » et les cours d’histoire faisaient la part belle aux « druides qui cueillaient le gui avec une serpe en or »13. La culture orale populaire a donc été contaminée par l’histoire officielle et savante. Ainsi s’expliquerait la disparition de « Nostradamus » au profit des « druides ».

En résumé, l’aventure de Pierre Figuière - une fois ses descendants disparus (entre 1847 et 1857) - s’est donc rapidement transformée en « anecdote » au XIXème siècle puis en « légende » au XXe siècle. Tous les protagonistes de cette course au trésor ont été oubliés à l’exception de Figuière parce que Barrois. Le proverbe «Quand le figuier mourra, la chèvre se retrouvera » est manifestement une invention locale, probablement bien postérieure au décès de Pierre Figuière. Peutêtre atil été lancé par quelque Barrois facétieux à l’occasion d’une veillée où l’on racontait pour la énième fois la triste aventure de Pierre Figuière ? Un siècle après la relation des deux instituteurs, il ne restait plus de cette aventure que l’histoire de la chèvre d’or thème largement véhiculé par la littérature (on lira à ce propos le très joli conte de Paul Arène).


Il serait intéressant d’essayer de retrouver des correspondances de cette époque car il est fort probable que ce tragique événement a fait l’objet de nombreux commentaires. Malheureusement, en l’état actuel de la documentation, il ne nous a pas été possible de retrouver des lettres mentionnant cette quête mortelle. Peut-être pourrait-on trouver en Cévennes ou en Languedoc oriental des lettres écrites dans les années 1762-1764 et gardant la trace de ce « fait-divers »14 ? Avis aux amateurs et aux chercheurs….

1 Ce château a été définitivement ruiné dans l’entre-deux-guerres. Il subsite quelques photos de ces ruines; on y voit les restes d’une tour d’une dizaine de mètres de hauteur.

2 A.D. 48 série TT

3 Les mots en gras et en italique par l’auteur de l’article.

4 Archives privées de la famille Déjean-Anrès. Découverte de J.-Paul Chabrol. La famille Déjean-Anrès ignorait l’existance du “fait-divers” relevé par leur ancêtre Louis Cestin.

5 Déposé aujourd’hui aux A.D. 48.

6 Une recherche dans l’ « état-civil » tenu par le pasteur Gabriac (archives municipales de Florac, accessibles sur internet) n’a pas permis de retrouver ce décès. Mais le relevé des décès est, semble-t-il, lacunaire.

7 J.-Paul Chabrol, La Cévenne au village, Aix, Edisud-Club Cévenol, 1983, p. 237.

8 A.D. 48 Ancien Régime série justice seigneuriale de Barre

9 Il serait intéressant de recenser les articles ou les ouvrages sur cette chasse au trésor.

10 J.-Paul Chabrol, Elie Marion, le vagabond de Dieu (1678-1713), Aix, Edisud, 1999, p. 28.

11 Les Bonnet seraient originaires de la région du Pont-de-Montvert ; ceux de Barre étaient apparentés à la famille d’Elie Marion, le prophète camisard. Cf. J.-Paul Chabrol, op. cit., p. 28 et index p. 263.

12 Je remercie M. Jean Figuière pour ces précisions (mai 2006).

13 Les archéologues cherchent encore ces fameuses serpes en or.

14 Il se peut qu’à l’échelle régionale l’immense notoriété de la Bête du Gévaudan (mars 1764-juin 1767) ait éclipsé momentanément les tristes aventures de Pierre Figuière.

CHABROL Jean-Paul 01/07/2015
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