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Intermittents : la société à besoin des artistes, les artistes ont besoin de la société

Ces jours-ci les médias témoignent sans cesse de grèves et prise de parole des intermittents du spectacle. Moi qui fait partie de cette catégorie professionnelle, je les admire et suis reconnaissant de leurs actions qui  vont sans doute m'aider à continuer encore un peu mon travail de musicien. Malgré tout je n'arrive pas à m'impliquer de cette manière dans la lutte pour la préservation du statut : la manif et la protestation ne me correspondent pas, je n'y suis ni à l'aise ni efficace. Pour autant, j'ai quand même un avis sur cette question, bien sûr, et aujourd'hui je souhaite le partager. Il ne repose pas sur un argumentaire technique ou économique. J'en suis bien incapable, et beaucoup le font avec une grande maîtrise. Mon avis reste au niveau des ressentis, de la sensibilité à la situation actuelle. Il tient pour l'essentiel en une phrase :

La société a besoin des artistes, et les artistes ont besoin de la société.

Permettez moi de développer un peu.

J'entends régulièrement dire que les artistes ne sont pas importants pour la société, parce qu'ils coûtent cher mais ne rapportent rien. Dans une certaine mesure, je comprends cette affirmation. On peut avoir l'impression, si l'on ne prend en compte que des critères financier immédiats, que les artistes ne participent pas à la richesse économique de la nation. Ils s'enrichissent - un peu - personnellement, et c'est tout. On ne se pose pas la même question pour un boulanger : tout le monde a conscience que le pain qu'il vend nourrit les personnes qui l'achètent, et que grâce à ce pain leur vie pourra continuer dans de bonnes conditions. On ne se pose pas la même question pour un médecin, car tout le monde comprend bien que les soins qu'il prodigue permettent de mieux vivre. On ne se pose pas la question pour un éboueur, sans lequel nous péririons sous les déchets. Se nourrir, être en bonne santé, vivre dans un espace propre, ça n'a pas vraiment de prix car c'est indispensable.

Pourquoi est-il si difficile de comprendre que les arts s'inscrivent dans la même logique ? Depuis quinze années que j'exerce mon métier, j'ai pu constater à quel point ce que proposent les musiciens, les acteurs, les écrivains, les peintres et les danseurs fait du bien à ceux qui les écoutent, les regardent ou les lisent. Au musée, au cinéma ou au concert, il n'y a qu'à regarder les gens, les écouter témoigner ou échanger avec leurs amis pour comprendre qu'ils puisent dans l'art tout un panel d'émotions indispensables à une vie équilibrée. Ils y trouvent aussi une force évocatrice qui permet le rêve et l'évasion, grâce auxquels ils se ressourcent pour pouvoir affronter efficacement les contraintes de la vie. Comment ne pas être persuadé, en observant ces gens, que sans les art, la qualité de vie baisse ? Mais admettre cette évidence n'est que la première étape d'une profonde prise de conscience : la raréfaction de l'art entraîne les mêmes maux que la diminution de l'hygiène, la baisse de qualité du pain ou la disparition des services médicaux. Sans les arts, le moral d'une société baisse. La santé se dégrade. Les dépressions augmentent. Les maladies de civilisation augmentent. Les suicides augmentent. Les congés maladie augmentent. Sans les arts, le trou de la sécu deviendrait un abîme insondable. En plus de générer du bien-être, les arts contribuent donc largement à la richesse économique d'une société car ne pas en avoir coûte finalement très cher.

Comme j'aimerai voir des chercheurs quantifier les apports économiques de l'art à une société. Je pense que l'on serait très, très loin des quelques centaines de millions annuels soi-disant indument touchés par les intermittents du spectacle !

La société a besoin des artistes, donc.

Le boulanger est dans une situation professionnelle que par certains côtés j'envie. Certes je n'aimerai pas me lever tous les matins à quatre heures (c'est plutôt l'heure à laquelle je me couche lorsque j'ai terminé un concert, plié et chargé le matériel, pris la route, déchargé et rangé le matériel). Mais une fois cet inconvénient accepté, les choses se simplifient : chaque jour le boulanger fabrique ses pains. Les gens viennent ensuite à son magasin, lui donnent sans discuter une petite quantité d'argent en échange de chaque pain. Un peu d'argent pour de nombreux pains, cela fait en fin de journée une quantité d'argent qui suffit au boulanger pour vivre.

Les artistes sont dans une situation très différente. Un musicien (sujet que je connais mieux que d'autres) travaille sa technique personnelle des heures, des jours, des mois, des années. Qu'il intègre un groupe ou travaille en solo, il devra ensuite composer de la musique, répéter son répertoire des heures, des jours et des mois durant, seul ou avec ses collègues, c'est ce qu'on appelle le processus de création. Puis il devra faire la promo de son spectacle. Tout cela occupe largement un plein temps. Ce temps n'est pas payé.

Arrive enfin le temps ou notre musicien va pouvoir présenter son spectacle au public. Question : combien doit-il vendre ce spectacle pour vivre "normalement" ? Admettons qu'il ait besoin de 1500 net euros par mois, c'est à dire 18.000 euros nets annuels, c'est à dire environ 30.000 euros de masse salariale globale annuelle (car notre artiste, comme tout travailleur, va payer des charges sociales, bien entendu).

Si le musicien joue son concert une fois dans l'année, il devra le vendre 30.000 euros pour vivre. Bigre, ce n'est pas donné ! Mais, me direz-vous, travailler un an pour jouer une fois un spectacle, c'est totalement disproportionné. Ce n'est pas faux. Et pourtant ça arrive. Soit l'artiste est très mauvais pour promouvoir son spectacle (on lui pardonne, ce n'est pas sa spécialité), soit le spectacle est mauvais et personne n'en veut (ça arrive aussi), mais il y a aussi de bonnes raisons à ce que ça se produise, par exemple si le spectacle s'inscrit dans le cadre d'un événement particulier, ou avec un thème précis... Mais étudions un cas de figure plus ordinaire. Notre musicien est très bon communicateur, et il vend bien son spectacle, disons 20 fois dans l'année. Ce n'est déjà pas mal du tout ! Pour toucher ses 30.000 euros annuels, il devra facturer ce spectacle 1500 euros. Pour peu qu'il ait des frais de déplacement et qu'il utilise les services d'un technicien ayant les mêmes exigences financières, le spectacle devra être vendu 3500 euros.

Si notre musicien a une grosse réputation, il jouera dans des grandes salles qui pourront le payer ce prix. Dans le cas contraire, il ira jouer dans des lieux plus modestes, pour des associations de quartier, de village, des petits lieux de spectacle décentralisés... Tous ces endroits qu'il est si important que la culture continue d'irriguer. Quand le musicien va leur demander 3500 euros, les bonnes volontés animant ces petits lieux vont faire les yeux ronds et lui répondre "Euh... en fait on a un budget global de 600 euros. En moyenne on fait 50 entrées à 6 euros, ça fait 300 euros, la mairie nous donne une petite subvention, ça fait 200 euros de plus par spectacle, et puis avec le loto et le repas des anciens ça ramène le reste. On peut vraiment pas faire plus. Ya pas moyen de s'arranger ?"

Alors le musicien accepte, bien sûr. Parce que s'il ne joue pas, c'est tout le sens de son travail qui disparaît. Et s'il ne joue pas, ce sont tous ces petits lieux qui meurent. Et après avoir joué 20 fois son spectacle pour 120 euros nets à chaque fois (n'oubliez pas qu'il y a aussi les frais de déplacement et le technicien), il aura gagné 2400 euros net pour son année.

Ce n'est pas suffisant pour vivre, et de très loin. Comment faire pour éviter que notre musicien, découragé, change de métier, et que les petits lieux d'art et de culture disparaissent ?

Je ne vois que deux solutions :

  • soit on aide les associations et petits lieux, pour qu'ils puissent acheter des spectacles au prix qui permettra aux artistes de vivre, en payant 3500 euros pour un solo. C'est la voie d'une politique culturelle très dynamique, avec des soutiens financiers importants à tous, - même aux plus modestes. Un tel fonctionnement n'est pas à l'ordre du jour, et de loin.
  • soit on aide les artistes pour qu'ils puisse vivre normalement dans tous les moments de leur vie professionnelle ou ils sont au travail mais pas sur scène. C'est le système de l'intermittence du spectacle, en cours aujourd'hui.

L'intermittence permet aux artistes de vivre correctement -sans plus - en ne vendant leur spectacle solo que 600 euros, de telle sorte que l'association qui le programmera réussira à le financer en additionnant les recettes des entrées, la petite subvention municipale et le loto annuel.

L'éboueur gagne sa vie parce que les politiques de gestion des déchets ont décidé que la société devait prendre en charge son salaire.

De même, l'état rembourse les gens qui vont en visite chez le médecin. C'est ce qui permet à ce dernier de vivre, sinon plein de gens n'iraient plus le voir.

Tous les métiers utiles qui coûtent plus d'argent qu'ils n'en rapportent doivent être soutenus financièrement par la société. Les artistes sont dans ce cas de figure. Ils ont besoin de la société.

La société a besoin des artistes, les artistes ont besoin de la société. Nous sommes indissolublement liés par une relation profonde, positive, vertueuse. Supprimer le statut d'intermittent du spectacle briserait cette relation, ferait du mal aux artistes, mais surtout à la société.

J'espère que ce statut sera préservé, et j'espère que vous l'espérez avec moi.

Marc

PS : j'aurais encore envie de parler de plein de sujets connexes à la question de l'intermittence. Je vais m'arrêter là sous peine de livrer quelque chose de totalement indigeste (si ce n'est déjà le cas), mais sachez que ces questions me travaillent. Il y a par exemple :

L'intermittence, comme tout système qui brasse des sous, génère des abus et dérives sur lesquels il est utile de réfléchir.

L'art n'est pas réservé qu'aux professionnels, loin s'en faut - d'ailleurs tout pro a d'abord été amateur ! Qu'apporte un professionnel de différent d'un amateur ?

Ce sera pour une autre fois...




31/07/2014
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