Téléphérique

Au niveau de la forêt, la cabine s’est glissé entre les arbres. Nous allions comme dans un canyon végétal intime dont les parois défilaient lentement autour de nous. Un écureuil a spiralé le long d’un tronc et disparu dans les branches basses  Déjà loin au dessous de nous, la vallée était verdoyante, accueillante, pleine de signes d’humanité. Plus haut, de raides pentes herbeuses traversées de ruisseaux ont pris le relais des  arbres. Sur des sentiers zigzagants parfaitement tracés, couleur de terre sur fonds vert, montaient déjà des randonneurs en famille. Puis nous avons survolé un univers totalement minéral, glacis de roches brillantes régulièrement traversé de pierriers immenses, sans vie, inhospitaliers. Sur le versant d’en face, un cirque glaciaire gigantesque s’est dévoilé peu à peu. Chaque mètre gagné vers le haut élargissait cette vue saisissante. Les séracs dévoilaient progressivement leurs horribles crevasses noires. L’immense arête rocheuse déchiquetée qui nous surplombait s’est abaissée doucement, dévoilant de puissants sommets glaciaires.

Cette progression vers le haut je la connais par cœur, depuis tant d’années que je la parcours sur tant les montages. L’étagement des végétations, la disparition progressive du vert. La chute régulière des températures. La densité de l’air  qui diminue… même la qualité des sons se modifie avec l’altitude, ils deviennent moins riches en graves, comme si une petite note aiguë, à la limite de l’imperceptible, envahissait la montagne. Toutes ces modifications lentes, au pas du marcheur chargé, font de la montée en altitude une expérience de tous les sens.  Cette obligatoire traversée de la moyenne montagne représente pour moi l’acclimatation de corps, de cœur et d’esprit nécessaire avant d’aborder la Haute. Pour se vider de la vie ordinaire, et se préparer à l’extraordinaire. Voilà pourquoi depuis presque 3 décennies je ne prends plus les téléphériques. C’est un choix, mais une envie aussi. Avant de pénétrer le monde de la neige, se gorger une dernière fois des bruits de la forêt, poser la tente au bord d’une lagune minuscule, dénicher l’ultime plaque d’herbe au milieu du minéral, sont des bonheurs absolus que je ne manquerai pour rien au monde.

Aujourd’hui, c’est l’exception. Une petite frayeur à l’occasion d’une course un peu trop technique, il y a deux jours… Redescente, et envie soudaine de repartir vers une ascension très facile, pour exorciser… tout en ne disposant que d’une dernière journée, insuffisante pour partir à pieds depuis tout en bas. Le téléphérique constituait une solution évidente. Va pour le téléphérique ! Voilà qui me permettra de me remettre à jour sur ce moyen de transport que je ne connais plus vraiment.

Dans la cabine, malgré l’heure matinale, il fait déjà chaud. Les rayons du soleil donnent à plein sur les vitres, l’effet de serre est au travail. Tout est silence, à peine troublé par le chuintement léger des roues porteuses sur le câble et le hululement doux du vent sans l’ouverture d’aération. La cabine oscille très doucement sur son erre, faisant lentement tanguer la ligne d’horizon. La lente évolution de ces paysages immenses me remplit d’émerveillement et d’émotion. Dans mon ressenti de toujours, l’effort et l’engagement font partie intégrante du bonheur d’une ascension. Je ne sais que penser de cette occasion  qui m’est offerte aujourd’hui : un autre regard sur les versants, ces arêtes et ces glaciers, dans le confort, le calme et la sécurité. Ce principe, si cher à mon cœur, de l’ascension non mécanisée, tangue sous la beauté du moment. Nos voisins de cabine babillent comme si de rien n’était. Ont-ils conscience de la valeur de ce qu’ils vivent ?

Terminus. A l’ouverture des portes, un air glacial nous saute au visage. Voilà, nous sommes en haute montagne. Sans transition. Tout cela va trop vite pour moi.

Un couloir de béton humide mène vers la lumière. Dehors, c’est le choc. Un vilain replat de pierraille boueuse  a été vaguement nivelé à la pelle mécanique. De loin en loin, des rouleaux de vieux câbles rouillés, des ferrailles tordues et des planches de bois brisées jonchent le sol.  Au point le plus élevé de ce haut lieu d’humanité trône un snack-bar à touristes, reflet exact de ceux que l’on trouve dans les campings bon marché. Une radio musicale égrène les tubes de l’été. Cela ne sent pas encore la saucisse et les frites car il n’est que 9 heures du matin, mais cela ne devrait pas tarder. Les quelques rares touristes matinaux qui ont pris les première benne vont attendre autour d’un café l’ouverture de la traditionnelle grotte de glace, animation classique des terminus de téléphériques, qui n’ouvre que dans une demi-heure.

Autour de cette triste verrue de civilisation, la montagne reprend ses droits. A quelques centaines de mètres, une vertigineuse muraille rocheuse barre l’horizon sud, comme une mâchoire de géant. La moindre dents de cette ligne de crête constitue un sommet en soi, à plus de 3600 mètres d’altitude. De chaque col qui les sépare coulent des couloirs de glace, raides et effilés, ou plus larges et débonnaires. Après quelques centaines de mètres de chute, ces affluents solides viennent alimenter le glacier, craquelé et boursouflé, qui ondule à perte de vue, épousant les reliefs de la roche sous-jacente, comme un animal plat qui descend lentement vers la vallée.

Pour celui qui monte à pieds, l’arrivée sur le glacier constitue un moment très particulier, entrée officielle du royaume de la haute montagne après l’acclimatation lente dont j’ai déjà parlé. Le téléphérique  permet ici l’accès immédiat et sans effort à cet univers de l’altitude. J’apprécie pleinement le cadeau, qui rend possible cette dernière visite à mes amies les montagnes.

Au rivage de glace, nous nous équipons, en compagnie des quelques alpinistes de la première  benne. Des touristes nous observent depuis la terrasse du snack. Leurs regards racontent l’insondable gouffre qui séparent nos ressentis respectifs de cet endroit. Sont ils effrayés ou envieux de nous voir partir sur cet étrange océan qui leur est inaccessible ?

Les cordées se dispersent, chacun vers son objectif. Nous sommes bientôt seuls sur le glacier. La pente est faible, les crevasses rares, le temps est magnifique, nous n’avons rien sur le dos. Et surtout, notre montée en téléphérique nous laisse en pleine forme. Nous progressons facilement, comme au cours d’une promenade du dimanche sur le bord de mer. La modestie de l’effort nécessaire nous permet de converser tranquillement en marchant.

Le sommet que nous nous sommes choisi est déjà atteint. L’ensemble du massif se dévoile à nos yeux émerveillés. Comment est-il possible de se retrouver immergés à ce point en haute montagne au prix d’un effort si insignifiant ? Nous passons là-haut un long moment silencieux. Il n’y a pas un souffle de vent, le soleil chauffe agréablement nos visages… la pause évolue en sieste.

Des voix lointaines nous tirent de notre sommeil. Là-dessous, le glacier est maintenant couvert de cordées qui montent lentement en direction du sommet sur lequel nous nous trouvons – le plus accessible depuis la gare supérieure du téléphérique. Elles sont étranges, ces cordées : elles regroupent un grand nombre de personnes, 3 pour les plus courtes, et jusqu’à 10 personnes. Je n’en ai jamais vu d’aussi longues. Ca ne doit pas être facile de faire négocier des terrains un peu techniques à ces mille-pattes, par contre en cas de chute en crevasse le risque d’entraîner ses compagnons  avec soi est réduit à zéro.

  

Bandes de copains ? Sorties de clubs ? Enterrement de vie de garçon ? La réponse nous sera donnée lorsque nous croiserons l’une de ces cordées à la descente. Dans ce terrain très facile, un guide peut emmener en toute sécurité un grand nombre de personnes, ce qui lui permet de pratiquer des tarifs individuels extrêmement abordables tout en s’assurant un revenu correct.
– Et tu peux en emmener jusqu’à combien, comme ça ? je lui demande au passage
– Plus encore, beaucoup plus ! qu’il me répond en rigolant

Celui-là, il doit bénir le téléphérique, grâce auquel la course est accessible à Monsieur et Madame ToutleMonde, et ne dure guère plus de 3 heures. S’il se débrouille bien et que la météo le permet, il doit pouvoir enchaîner deux groupes dans la journée. J’espère simplement pour lui que de temps à autres il a l’occasion d’emmener un client unique bien motivé vers un sommet plus technique.

Mais côté clients, tout le petit semble ravi. Les mines réjouies en témoignent sans ambiguïté. Pour eux, cette ascension constitue une magnifique opportunité d’approcher pour la première fois le milieu de l’alpinisme, dans une ambiance de plaisir qui leur donnera peut-être envie de persévérer. Peut-être même qu’un jour l’un(e) d’entre eux (elles) en viendra à faire de belles ascensions sans utiliser le téléphérique ?

De la terrasse d’un bistrot, de retour dans la vallée, nous contemplons la montagne en sirotant une bière. Des nuages orageux commencent à se former sur les sommets, signes avant-coureurs d’un orage de fin d »après-midi. Bientôt il ne fera plus bon être là-haut. Nous y étions il y a à peine une heure, et nous sommes à nouveau en sécurité, heureux de cette bonne journée.

Bizarre, bizarre…