Préparer un raid en haute montagne

Voici quelques conseils pour ceux qui voudraient préparer une balade comme celle qui sont décrites dans la rubrique »Récits« . C’est sans prétention, c’est une approche personnelle qui ne conviendra pas forcément à tout le monde, à chacun d’adapter…

Je pars ici du principe qu’il y a au moins une personne qui se sent « responsable » du raid, et est attentive à l’ensemble de ces points pour toute l’équipe. Ces conseils lui sont particulièrement adressés.

Constituer l’équipe

Voici quelques conseils de diverses natures pour constituer l’équipe :

Optimisez le nombre de personne par rapport aux tentes. Si vous avez une tente de 3 et une tente de 2… partez à 5. Si vous êtes 4, essayez de vérifier si vous pouvez tous tenir dans la tente de 3. Optimiser sert à avoir plus chaud la nuit, à avoir moins de tentes à porter et à monter le soir, moins de réchauds, lampes et autres matériels divers.

Le niveau technique, physique et mental des participants. Personnellement j’emmène la plupart du temps quelques néophytes absolus (qui n’ont jamais mis les pieds en haute montagne), ils sont toujours revenus avec le sourire, même après 6 jours de conditions épouvantables. Mais il faut impérativement que :

  • Le ratio de néophytes et d’habitués soit correct. 50 / 50 est jouable.
  • Les néophytes aient un certain « moral ». Si les conditions sont mauvaises, le moral est important
  • Tout le monde ait une certaine endurance. Sans être une force de la nature, il faudra assumer de porter sa charge en montant, même doucement.

Si le groupe est globalement équilibré, il sera possible d’assumer la déficience physique ou morale d’une personne, mais pas de trop à la fois.

Les capacités sociales des participants. Il ne faut pas passer ces aspects sous silence, ils sont importants. Par mauvaises conditions météo, un raid se transforme en un huis clos pire que les traversées à la voile peut-être car il peut être absolument impossible de quitter la tente. Même par conditions normales on passe beaucoup de temps les uns sur les autres, dans une promiscuité totale. Les gens qui ne supportent pas ça ne pourront pas vivre sereinement ce genre de situation, il ne faut pas envisager d’en emmener. De même, éviter les copains trop pinailleurs, ou tout simplement… qui ont une vision de la vie trop différente de la vôtre. Ca risque de tourner mal !

Ou partir ?

Vivant en France, je m’intéresse ici aux massifs montagneux qui me sont accessibles, à savoir situés dans les Pyrénées et les Alpes, dans leurs sections pas trop éloignées de la France.

Pour choisir le massif montagneux de mon prochain raid, j’examine quelques critères en particulier :

  • L’altitude. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller assez haut en altitude pour me trouver en terrain glaciaire, si possible avec de la neige fraîche même au coeur de l’été. Cela implique des altitudes minimum de 3000 mètres, mais plutôt 3500, 4000 ou plus.
  • Le profil des massifs. Les massifs doivent présenter des ensembles de sommets et d’arêtes permettant de circuler de l’un à l’autre tout en restant en haute altitude une fois qu’on est montés.
  • L’escarpement et la technicité des itinéraires. Il faut, il doit exister des passages TRES PEU TECHNIQUES (F à PD au maximum) pour permettre d’y circuler avec de gros sacs à dos. C’est seulement lorsqu’un camp est posé que l’on peut envisager de faire, les mains dans les poches, une ascension plus technique
  • Le plus : des possibilités de faire des boucles.

Au regard de ces trois critères, la France n’est pas forcément très bien pourvue en massifs montagneux appropriés. Il y a par exemple et entre autre :

  • Certains massifs pyrénéens : Mont Perdu, Aneto…. L’essentiel des Pyrénées est constitué de massifs soit trop bas (à mon goût), soit beaucoup trop escarpés.
  • Certains groupes « classiques » du massif de l’Oisan : Rouies, Ecrins, Gioberney…
  • Plusieurs secteurs du massif du Mont-Blanc : Miage, Mont-blanc, Argentière, Tour…

La Suisse m’apparaît par contre très bien pourvue : on y trouve beaucoup de massifs très élevés et malgré tout assez « débonnaires », ressemblant à de vastes plateaux glaciaires dont émergent des pointes rocheuses ou neigeuses plus techniques. Il y a là tout un monde pour le raid, que je n’ai hélas fait qu’effleurer, pour des aventures d’ailleurs pas très glorieuses (voir « Galère hivernale dans le Valais« ).

Quand partir ?

La question de la période à laquelle programmer son raid n’est pas si évidente qu’il n’y paraît. En plus de la question fondamentale de vos disponibilités personnelles, plusieurs paramètres sont à prendre en compte (la stabilité météo, les conditions de neige, la longueur des journées…) mais ne sont pas tous optimums en même temps. Il va donc falloir faire des choix.

La stabilité météo

A la différence d’une ascension classique, qui dure généralement 2 jours, un raid s’étale sur des durées beaucoup plus longues. Même si disposer d’une tente permet de poser un camp à tout moment et rend moins vulnérable aux dégradations passagères de la météo, il est tout de même préférable de disposer d’une large fenêtre de beau temps devant soi. Deux moments de l’année me semblent un peu plus favorables que les autres :

  • le milieu du printemps (aux alentours de Pâques). Il y a là de belles périodes claire et fraîches, plus glaciales comme au creux de l’hiver, et moins arrosées, me semble-t-il.
  • la fin de l’été / début d’automne (fin septembre). A cette période, l’atmosphère se rafraîchit et se stabilise un peu. Les orages d’été se raréfient et disparaissent complètement.

Au plein hiver tout est plus froid et humide, normal, et au plein été, tout est plus instable et violent. Mais tout reste possible.

Les conditions de neige

Le plein hiver est totalement à proscrire pour un raid à pieds. Au mieux la progressions sera très fatigante et désagréable (la neige est molle et profonde, on se mouille…), surtout avec de gros sacs à dos. Au pire, la progression sera dangereuse (avalanches, crevasses invisibles mais ponts de neige pas encore solides).

Cet état de fait peut se prolonger jusqu’au milieu du printemps (vers début juin). Mais le début du printemps est une période bénie pour le raid à ski de randonnée.

La période qui court de fin juin à mi-juillet me semble bonne : sauf grosses chutes exceptionnelles la neige est correctement transformée, mais encore bien présente donc les crevasses sont bien fermées. Plus tard dans la saison, les choses dépendent de la météo de l’été : de grosses chaleurs prolongées vont rapidement entraîner un assèchement des glaciers, une ouverture des crevasses qui pourront compliquer pas mal de choses.

En septembre, tout est très sec, ouvert, cassant et coupant, juste avant que la nouvelle neige ne recommence à blanchir les altitudes. Pas forcément très drôle, mais sain : tout ce qui est dangereux se voit.

La longueur des journées

Dans la fin du printemps et le début de l’été (de début juin à mi-juillet) les journées sont longues,  longues… C’est un atout fantastique pour le raid, car on peut tout à fait se contenter de partir lorsqu’il fait jour pour accomplir les courtes journées de progression. Cette sensation de durée diminue franchement en août, et en septembre on a déjà le sentiment d’être à la bourre tout le temps !

Alors, en résumé ?

Voici mon palmarès personnel, mais c’est à chacun de se faire ses expériences :

  1. En fin de printemps, la neige est souvent correcte, le temps pas encore trop instable, les journées sont longues… C’est la période que je préfère.
  2. En arrière-saison (septembre) : les journées ont raccourci, mais la météo se stabilise. Les surfaces glaciaires sont sèches mais honnêtes… et il n’y a presque plus personne en montagne. C’est mon second choix.
  3. Dans l’été : la météo est plus instable, la neige plus rare, les journées un peu plus courtes… et il y a souvent plein de monde partout, ce qui n’est pas ce que je recherche lorsque je pars en raid. J’essaye d’éviter.

Préparer l’équipe

Petite précision préalable : il est possible de partir en haute montagne avec quasiment n’importe qui : des personnes non acclimatées à l’altitude, des personnes peu en forme… il suffit simplement que l’itinéraire soit adapté, et que le rythme des journées prenne ces facteurs en compte.

N’empêche : il sera toujours plus confortable pour tout le monde que chacun soit préparé au mieux de ses possibilités. Cette préparation peut s’étaler sur deux périodes :

Plusieurs semaines avant le raid : la forme générale

C’est pour les participants le moment de se mettre dans la meilleure forme possible.

L’effort de la haute montagne est essentiellement un effort d’endurance. Il faut être capable de supporter un effort moyen durant très longtemps. Conseillez à vos équipiers de pratiquer des sports qui sollicitent le coeur : le footing est l’exemple le plus simple, mais la randonnée « poussée », le vélo en terrain à dénivelée… peuvent aller aussi.

Quelques jours avant le raid : l’altitude

C’est un bon moment pour essayer de préparer son corps à l’altitude. Pour cela pas de secret : il faut monter. Conseillez à vos équipiers de randonner en montagne, en choisissant des itinéraires qui montent le plus haut possible sur les sentiers : 3000 m c’est déjà très bien, surtout s’ils peuvent y passer de longues durées, comme par exemple des nuits, durant lesquelles l’organisme travaille bien à s’acclimater.

Au début du raid : la technique

II peut être très utile de commencer votre séjour par des entraînements aux différentes difficultés techniques que vous allez rencontrer. Si vous devez progresser sur des terrains glaciaires un peu pentus, faites un peu d’école de glace avec les débutants.

Si l’itinéraire passe par des sections rocheuses, pratiquez un peu d’école d’escalade, en choisissant des voies de niveau technique équivalent, et en vous équipant en condition (sac sur le dos !)

Dans tous les cas, je conseille de pratiquer de l’école de crevasse, indispensable pour correctement gérer une chute « pour de vrai ».

La formation

Est-il nécessaire de préciser qu’on ne s’aventure pas seul (ou responsable d’un groupe) en haute-montagne sans être formé à cet effet ? Les conseils donnés dans ce site ne suffisent pas, la balade à laquelle vous avez participé l’an dernier, emmené par un copain, non plus. Mais comment passer de l’ignorance totale, de la méconnaissance absolue du milieu montagnard, à l’aisance apportée par l’habitude et la technique. Grosso-modo, je vois 4 étapes principales de formation :

1 – La sensibilisation

Bien souvent, ça commence par une occasion qui se présente d’aller en haute montagne : avec des copain, ou dans le cadre d’une excursion du club local. Ce sont des moments enthousiasmants, durant lesquels on découvre une passion… mais généralement on n’y apprend pas grand-chose : simplement, on a envie de continuer, d’aller plus loin.

2 – La formation technique

C’est l’étape durant laquelle on apprend les GESTES : les techniques d’encordement, les principes de progression sur les différents types de terrain, etc…

Cette phase peut soit continuer à se faire dans la bande de copains ou le club, mais elle implique alors qu’il y ait une réelle volonté (et une compétence) pédagogique de ceux qui « savent » : volonté de montrer et d’expliquer, mais aussi de faire-faire, acceptation de passer du temps à faire des exercices pratiques, etc…

Cela ne va pas de soi, alors à ce stade je vous recommande de continuer votre formation sous forme de stages spécialisés. Il en existe de nombreux, proposés par des organismes comme la FFME, le Club Alpin Français, l’UCPA, etc…

3 – La formation à l’encadrement

Une fois la technique acquise, il faut aller plus loin dans l’autonomie : apprendre à choisir son itinéraire, à lire le terrain pour adapter ses méthodes de progression, à conduire un groupe en prenant chacun en compte… A ce stade encore, on apprend beaucoup en pratiquant, tout simplement, mais faire un stage me semble très important : c’est à ce moment que sont formalisés, de manière carrée et méthodique, toutes les connaissances et expériences qu’on a acquis sur le terrain de manière informelle.

A ce niveau, il faut choisir des stages orientés sur la « Conduite de cordée », quelque soit leur dénomination et leur organisateur.

4 – L’apprentissage de la pratique du raid

C’est la dernière étape pour se préparer à encadrer des raids dans l’esprit qui est décrit dans ce site. Il faut se perfectionner sur les choix d’itinéraires « à vue », sur le montage de camps ou la fabrication d’igloos, apprendre à gérer son énergie sur plusieurs jours, à choisir ses menus et ce qu’on emmène…

Je ne connais pas de formations qui apportent tout ça. Vous trouverez pas mal d’infos a ce sujet dans ce site; mais à ce stade, il me semble que c’est avant tout la pratique qui apporte la connaissance. Donc : autoformation, mais en y allant doucement : commencez par de tout petits raids, genre deux jours et une nuit, par exemple « Le glacier du tour » dans le massif du Mont-Blanc

Bonne formation !

Préparer la nourriture, l’équipement

Etre bien équipé et bien nourri sera un énorme plus pour le bon déroulement, l’ambiance, la sécurité, etc… L’organisateur du raid devra porter une attention particulière à ces aspects et y consacrer pas mal de temps pour que tout soit OK.

Un bon conseil : lancez les opérations de préparation plusieurs semaines avant le raid : envoyez à chaque participant une liste du matériel individuel et collectif à rassembler (voir la section logistique). Demandez à chacun de trouver de son côté ce qu’il peut, et faites le point de temps à autres pour voir ce qui manque.

Achetez ou faites acheter à chacun le maximum de ce qui manque sur vos lieux de vie habituels, c’est généralement beaucoup moins cher qu’au pied même de la montagne.

Donnez-vous rendez-vous sur place une journée avant le départ, pour faire un dernier point et acheter les derniers trucs qui manquent. Il est possible de louer pas mal de choses, si les personnes n’ont pas l’intention de pratiquer régulièrement et si le raid n’excède pas une semaine c’est une solution financièrement intéressante, sinon il vaut mieux investir.

Au moment de faire les sacs, vous devrez inévitablement faire un dernier tour pour voir si personne n’a rien oublié, et si surtout il n’y a pas de superflu dans les sacs, ce qui est dans la plupart des cas le premier problème de quelqu’un qui n’a jamais été en haute montagne.