La rencontre

Ce texte figure dans le livre « Sacré mont Blanc » (déc. 2012)

Rochers de la Tournette, arête des Bosses, année indéterminée

Seul, insouciant, je descend l’arête des Bosses en sautillant, comme un enfant qui trotte dans la rue en chantonnant une ritournelle. Le sommet a été réussi, facilement. Le temps est merveilleux. Tout me sourit.

Quelques dizaines de mètres en contrebas, sur le replat de la Tournette, j’aperçois un homme seul, assis dans la neige. Sans doute rassemble-t-il ses forces pour l’assaut final ? Ou bien est-il vaincu par le mal de l’altitude ? En m’approchant je le distingue mieux : assis dans une position décontractée, il a l’air en pleine forme. Que fait-il donc là, si près du sommet ?

L’homme me regarde maintenant approcher, sans doute intrigué par mon allure joyeuse.

Les traits de son visage s’affinent peu à peu. Ils me semblent tout à coup familiers. J’approche encore. Nom de Dieu, c’est… René Desmaison.

Bien que nous ne nous connaissions pas, j’ai une affection et une admiration particulière pour cet homme.

A une époque où tous les « grands » de l’alpinisme partent vers l’Himalaya pour y réaliser des ascensions à plus de 8000 mètres, lui se consacre depuis de nombreuses années à parcourir les sommets plus modestes de la Cordillère des Andes, une région du monde chère à mon cœur pour de multiples et anciennes raisons. C’est la rencontre avec la musique des ethnies de là-bas qui a déclenché chez moi l’envie de jouer à mon tour, et qui m’a finalement permis de devenir musicien professionnel. La langue espagnole m’a elle aussi passionnée depuis longtemps. Quant à l’Histoire de ce continent, pleine de conquêtes et de révoltes, elle me fascine depuis toujours. A 19 ans, alors que je rêvais d’Amérique Latine sans parvenir à passer à l’acte, c’est l’une de ses conférences sur la Cordillère Blanche du Pérou qui m’a décidé à partir à mon tour. Là-bas, avec mon ami Pascal, nous avons marché sur ses traces en partant à l’assaut des sommets qu’il avait gravi : Chopicalqui, Huandoy, Huascaran… (par des voies beaucoup plus faciles que lui, cependant !). Le hasard nous a également amenés à loger deux mois à « l’hotel Catalunya », son repaire habituel depuis des années. Là-bas, tout le monde nous a parlé de lui avec enthousiasme et affection : Pepe le Directeur, qui le porte aux nues, les clients alpinistes, le personnel et tout particulièrement l’une des serveuses qu’il avait surnommée « Huaco » et qui semblait lui vouer une affection sincère.

D’autres aspects me plaisent chez cet homme. De notoriété publique, René Desmaison est une tête brûlée, ce qui l’a entraîné dans des aventures incroyables et parfois tragiques, comme aux Drus et aux Grandes Jorasses. Il n’a pas la langue dans sa poche, non plus, et il dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Il a souvent été mêlé à de drôles de polémiques. Comme… comme…

En approchant de mon idole, je ralentis mon pas. Tout de même, le croiser ici, sur la Tournette… C’est quand même une sacré coïncidence. En 1966, quelques jours après le crash du « Kandchenjunga » (un avion de ligne indien), ignorant l’interdiction d’approcher le site d’impact, décrétée par la gendarmerie de Chamonix, il a monté une sorte de commando, une opération secrète appelée « Chabert ». Au programme : remonter le glacier du Mont Blanc, sur le versant italien, jusqu’à la Tournette, pour retrouver des débris de l’appareil. Desmaison estimait que deux avions de la même compagnie aérienne crashés au même endroit (quelques années plus tôt, le « Malabar Princess » s’était abattu au même endroit), ça faisait un de trop… ajoutez à cela la présence à bord d’un savant atomiste responsable du programme nucléaire indien, toutes les conditions étaient réunies pour imaginer un complot : selon lui, le Kandchenjunga avait probablement été détruit par un missile, ou percuté par un avion militaire.

Les parfums de complot me fascinent. Lee harvey Oswald a-t-il tiré sur Kennedy, ou l’opération était-elle montée par la CIA, la mafia et les cubains anticastristes ? Les avions qui ont détruit les deux tours de Manhattan étaient-ils pilotés par des terroristes ou télécommandés par un consortium pour toucher les assurances ? Ce genre de question me tient en haleine, et je surveille année après année la déclassification des archives de tous les services secrets concernés pour, un jour, connaître la vérité.

Desmaison, pour connaître la vérité sur le sort du Kanchenjunga, préféra tout simplement voir sur place par lui-même… tout en se faisant, par la même occasion, un peu de publicité et un peu d’argent ! Plusieurs radios nationales, mises au parfum contre juste rémunération, étaient restées connectées en permanence à l’équipe d’assaut, attendant le scoop. Les conditions météo avaient été épouvantables, ce qui avait ajouté à l’ampleur romanesque de l’opération.

L’équipe avait ramené tout un tas de morceaux de ferrailles. D’après Desmaison lui-même, un certain nombre d’entre eux « ne pouvaient manifestement pas avoir appartenu à un 727, mais plutôt à un avion militaire ». CQFQ. La police avait récupéré le tout, mais n’avait pas réussi à mettre la main sur les photos et films, dont une partie s’était finalement évanouie dans la nature après d’autres aventures rocambolesques. Ah, oui, vraiment, Desmaison m’avait fait rêver sur ce coup là. Du moins, au travers des récits que j’avais lu par la suite, car au moment des faits je n’avais qu’un an ! Mais cela avait participé à renforcer l’admiration que j’avais  pour lui.

Le complot n’a jamais été confirmé, mais certains continuent à y croire. Quelques obstinés parcourent encore la montagne à la recherche de la pièce décisive. Se pourrait-il que René (tu permets que je t’appelle René ?) soit là aujourd’hui pour fouiller, une fois de plus, l’éperon de la Tournette et, enfin, prouver qu’il a eu raison ?

Mon cerveau turbine plein pot. Il faudrait que je trouve quelque chose d’intelligent à lui dire, une phrase qui lui permettrait de comprendre l’admiration que je lui porte, mais sans le rebuter, en lui donnant envie de me connaître lui aussi, de devenir mon ami.

« Pepe et Huaco m’ont demandé de vous transmettre des bises. Je peux ? »

Bof, pas suffisant.

« J’ai retrouvé la boite noire du Kandchenjunga, je connais toute la vérité sur le crash, vous aviez raison. ».

Pfff, n’importe quoi.

Plus que dix mètres. L’inspiration ne vient pas. Je ralentis légèrement, pour gagner un peu de temps. Peut-être va-t-il lui-même m’adresser la parole ?

René m’observe maintenant d’un air interrogateur. A l’intensité de mon regard, il doit sentir mon trouble, mais il reste silencieux. A deux mètres de lui, plus moyen de tergiverser, sinon je vais définitivement laisser passer ma chance. Sur un ton volontaire, je lui lance :

« Bonjour, Monsieur Desmaison. »

Il émet un rire tranquille, grave, et me répond

« Bonjour mon gars. »

Je passe devant lui sans m’arrêter, et repars en courant sur l’arête, le cœur battant.