La montagne, c’est pas toujours le pied

Ce texte figure dans le livre « Sacré mont Blanc » (déc. 2012)

Service des urgences, hôpital de Chamonix, août 1984

« C’est vraiment avec ces chaussures que vous êtes partie pour le mont Blanc ? demande l’interne à Sophie d’un ton excédé.

– Euh… oui, pourquoi, ça n’est pas ce qu’il faut ?

– Mais mademoiselle, ce sont des chaussures de randonnée, ça ! C’est bien pour les sentiers, mais s’il n’est pas correctement graissé le cuir n’est pas imperméable dans la neige. Vous avez dû vous mouiller les pieds dès le début. Votre guide vous a laissé partir comme ça ? Qui vous a emmené là-haut ?

– Euhhh »

Il y a quelques jours, avant notre départ pour le mont Blanc, Sophie m’a demandé si ses chaussures de marche seraient adaptées. Je lui ai affirmé qu’elles conviendraient très bien. Plusieurs fois, au cours de la montée nocturne dans la neige, elle s’est plainte d’avoir froid aux pieds, en demandant innocemment si c’était normal. J’ai répondu que bien sûr, ça m’arrivait souvent aussi, que c’était bien connu les filles avaient souvent froid aux pieds, que ça allait finir par se réchauffer avec la marche. En arrivant au col du Dôme aux heures glaciales de l’aube, elle a insisté :

« Je sens plus trop mes orteils, j’ai l’impression qu’ils sont en bois. »

A ce moment, enfin, un doute m’a traversé l’esprit, et j’ai décidé de renoncer à notre objectif. Nous avons encore marché quelques minutes jusqu’au rebord du col pour contempler le lever de soleil sur les abîmes italiennes, et puis nous avons fait demi-tour. Au grand soleil de la descente mes doutes se sont envolés et j’ai regretté ma décision, mais de retour dans la vallée, la couleur violet foncé de ses pouces de pied nous a effrayés. Direction les urgences.

« Vous savez que vous êtes passée très près de la catastrophe, mademoiselle ? Quelques heures de plus et vous perdiez un ou deux orteils ! ».

Sophie tombe des nues. Elle est en colère contre moi. Pour sa première virée en haute montagne elle m’a fait confiance, et elle commence à comprendre qu’elle n’aurait pas dû. Nous sommes un tout jeune couple, il nous reste un sacré long chemin à parcourir pour nous connaître vraiment, et elle vient de découvrir un nouvel aspect de ma personnalité : un manque récurrent d’attention aux besoins vitaux des gens qui m’entourent. De quoi faire fuir définitivement la jeune fille plutôt romantique qu’elle est.

Notre histoire aurait pu se terminer là, sous le regard indifférent du mont Blanc qui a dû en voir bien d’autres, si Sophie n’avait, cette fois et d’autres par la suite, accepté de passer l’éponge, espérant sans doute me voir évoluer dans un sens plus responsable. Mes progrès ont été lents, mais sans doute suffisants, car vingt-cinq ans plus tard, l’histoire continue.

Quelques années après cette mésaventure, nous sommes finalement retournés ensemble au mont Blanc, jusqu’au sommet cette fois-là. Sophie est une femme solide à qui l’effort ne fait pas peur, aussi l’ascension lui a-t-elle semblé facile. Cela m’a fait espérer de nombreuses autres aventures communes en altitude. Mais il était écrit qu’elle ne serait jamais une passionnée de haute montagne. Il manque là-haut une dimension essentielle à son bonheur : la nature foisonnante, vivante, diversifiée, chaleureuse. Observer une fleur à quatre pattes dans un alpage l’intéresse beaucoup plus qu’arpenter un champ de neige ou remonter un pierrier. La montagne constitue donc une sorte de jardin secret que je partage plutôt avec des amis. De temps à autres, pour me faire plaisir, Sophie m’accompagne sur un sommet. Généralement, elle s’ennuie un peu.