Eloge des camps

Juin 98. Arête sud de l’Aiguille de la Bérangère, vers 3200m.

Notre fine équipe avance sur l’arête, courbée sous des sacs trop lourds, vacillant sous les coups de boutoirs du vent furieux. La neige tombe à l’horizontale en sifflant, fouettant nos visages. La luminosité baisse déjà. Durant l’heure qui vient de s’écouler, nous avons évité de penser à ce que nous faisions là, perdus dans le vent glacial. La réponse n’aurait peut-être pas été évidente à trouver. Nous avons continué à avancer pour compenser la faible avance de la journée, mais le coeur n’y est pas. Trop froid, trop fort, trop fou.

La météo de cette dernière semaine de juin est affreuse. Nous le savions avant même de quitter nos régions d’origine, mais les calepins avaient obligé à conserver la date, en espérant que sur place ça serait moins pire que prévu. C’était pire, il faisait un mini-hiver à l’entrée de l’été. 1m de neige était tombé au dessus de 2000 m les 2 jours précédents, il en tomberait un autre durant notre séjour en altitude. Au pied du sentier, l’équipe avait décidé de partir quand même, pour « passer des journées en montagne », même si on ne faisait rien d’extraordinaire. L’itinérance sous tente permet de se payer ce genre de folie en relative sécurité, alors j’avais dit d’accord.

Il faut maintenant trouver très vite un endroit pour le camp. Voilà justement un replat neigeux. Nous laissons lourdement tomber nos sacs. Un sentiment d’insécurité extrême nous envahit soudain. La marche donnait du sens à chaque seconde, mais nous voici maintenant immobiles dans la pénombre, trempés et frigorifiés, découvrant la réalité de notre situation. En quelques secondes, le froid nous pénètre au plus profond. Plusieurs d’entre nous se mettent à trembler violemment. Un moment l’idée me traverse que si je ne me mets pas à l’abri très vite, je vais crever là…

Une violente poussée d’adrénaline chasse cette pensée, nous nous ruons sur les sacs, il y a tant à faire. La pelle à neige passe de main en main, maniée avec l’énergie du désespoir qui laisse chacun d’entre nous haletant et les tempes bourdonnantes après quelques minutes d’activité déchaînée. Les autres tassent la neige du pieds, ou montent nos 2 tentes qui se déploient comme d’immenses spinnakers dans les rafales. Si tu lâche cette toile, elle s’envole jusqu’aux Contamines, 2000 m plus bas, et nous on passe une très, très mauvaise nuit.

Nous jetons les sacs dans les tentes et les premiers se précipitent à leur suite. Pas le temps de penser à la manière dont on va s’organiser, faire à manger, récupérer de la neige pour l’eau… nos cerveaux reptiliens sont désormais à l’oeuvre et ordonnent bestialement à nos corps de se mettre à l’abri de ce vent glacial qui nous tue doucement. Olivier et moi sommes les derniers à tourner dans les rafales, terminant de constituer autour des tentes le bourrelet de neige qui empêche le vent de s’engouffrer sous le double toit. Nous travaillons courbés, en silence, cherchant les positions de corps qui mettent nos visages à l’abri. Enfin, c’est fini. Un cri devant la porte de la tente pour avertir, et vite, vite, je plonge la tête la première, j’atterris dans une épaisse couche de matelas et duvets empilés en vrac. Les chaussures volent, le pantalon trempé est arraché, un survêtement sec est enfilé à la vitesse de l’éclair.

Je m’allonge dans le fatras tiède, laisse la chaleur envahir tout doucement mes membres. Il fait calme, doux, sec. 3 luxes incroyables en ce lieu si inhospitalier. Comment puis-je oublier, là-bas, dans la vie de tous les jours, dans cet autre monde que j’ai quitté quelques jours plus tôt, la valeur de ce confort ? Les hommes préhistoriques qui devaient passer l’hiver dans des cabanes ouvertes à tous vents, comment pouvaient-ils supporter la souffrance du froid et de l’eau tout un hiver ? Et les bêtes, comment font-elles ?

La vie peut recommencer.

20 ans plus tôt. Quelque part sur le glacier au pieds du pic nord des cavales, dans le massif de l’Oisans. C’est la première fois que j’emmène des copains en haute montagne. Mon expérience personnelle est nulle, ma pratique de la direction d’un groupe nulle, mon niveau de conscience des dangers, négatif. Le projet est de rejoindre le refuge du pavé, et de faire le lendemain la classique et facile ascension du pic nord par sa voie normale.

Mais voilà, comme toujours dans ce genre de circonstance, on est partis trop tard. Les nuages ont envahi la montagne, la luminosité baisse. La carte indique un raccourci vers le refuge, coupant au travers des barres rocheuses. Au lieu de suivre sagement le sentier, j’ai décidé de parer au plus pressé et de foncer vers la sécurité du refuge. Bien mal m’en a pris, nous avons dû emprunter le mauvais couloir car il a fallu rebrousser chemin lorsqu’il était devenu évident que nous n’étions pas au bon endroit. Maintenant nous errons dans le brouillard sur le glacier, sans points de repère, sans habitude de ce genre de situation. J’ai beau tenter d’afficher des certitudes face aux autres membres du groupe qui comptent bêtement sur moi, le moral n’y est plus, et je commence à me demander comment nous sortir de ce mauvais pas.

Venant du sentier du tour de l’Oisans, nous portons encore dans nos sacs à dos une tente canadienne légère et des petits duvets de rando. Lorsqu’on n’y voit plus à 10 mètres, je me résous à prononcer la phrase fatidique : « On va camper là ! ». Légère surprise de mes camarades, mais devant mon assurance affichée ils ne contestent pas ce changement de programme.  J’improvise immédiatement une démarche d’installation éprouvée pour un camp de montagne « Creusez une plate-forme avec vos piolets »… « Là il faut élargir… » Tassez un peu plus la neige ! »

Bientôt la vieille canadienne se dresse de guingois sur la neige. Il fait déjà très froid, nous nous jetons à l’intérieur. Bon sang, quelle caillante, même dedans. Ces foutus duvets ne vont pas nous protéger beaucoup ! Par le plus grand hasard, nous réussissons à les assembler deux par deux, en deux duvets doubles que nous emboitons l’un dans l’autre et à l’intérieur desquels nous nous glissons tous, tels 4 petits nains d’un conte de fées. Incroyable : la chaleur partagée des corps et la double épaisseur apporte rapidement une réelle chaleur, et nous nous endormons sans mal… Le réveil et la suite de la balade purent se faire sans problèmes.

Ce fût mon premier bivouac. Au petit matin je réalisai que dormir sous la tente en haute montagne était non seulement pas si difficile que ça, mais pouvait même être agréable et permettre de goûter à des ambiances très différentes de celles rencontrées en refuge. Une passion était née.

Depuis ce jour, j’aime camper en haute montagne, j’adore ça. Peut-être les camps dans la neige sont-ils la première motivation qui m’attire la-haut, là-bas. J’aime la sensation de résistance à l’adversité que procure cet ilot douillet qu’est la tente isolée dans le vent glacial de la nuit.

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